PANTOMIME MODERNISTE
en quatre actes et huit tableaua
En méme temps, dans le thédtre encombré de tapissiers, de menuisiers, de peintreset de machinistes, on poussait ferme les répétitions, de jour et de soir. Tombre rentrait toutes les nuits harassé de fatigue 4 Levallois-Perret.
Yves, en effet, continuait 4 lui donner l’hospitalité, et méme de temps 4 autre quelque monnaie, prise, disait-il, sur l’argent déposé entre ses mains par lemime. Ce dépot s’était augmenté de quinze francs, touchés encore par Tombre a titre d’avances. Le brave Tombre, d’ailleurs, sentait bien qu’il était en reste avec son ami. Mais il se promettait de régler tous ses comptes au jour du triomphe espéré et des appointements énormes. D’autre part, Yves ne voulait absolument pas lui permettre de le quitter.
— Non, non, disait-il. Une fois que tu serais 4 Paris, je ne te verrais plus. Et alors, a qui pour-
rais-tu parler de ce que tu fais, et avec qui te consoler de ce qu’on te fait? Quand tu rentres énervé, tu as besoin de quelqu’un qui te comprend. Et puis, moi, je suis un égoiste. I] me faut ta société, tes nouvelles. Ga m’intéresse tant, cette tentative !
Tombre avait essayé del’y intéresser davantage, et avait voulu le proposer pour faire la musique et conduire l’orchestre de la pantomime. Mais Yves avait refusé. La chanson populaire, il ne sortait pas de 14! Son siége était fait de ce coté! A chacun son champ de bataille ! Ce quilne disait pas, c’est qu’il ne se reconnaissait pas le droit de courir une aventure et d’y risquer le pain de ses deux méres. Ce qwil disait moins encore, c’est quil avait parlé de ce projet a Madeline, et qu'elle lui avait répondu tristement :
— Alors je n’aurai plus de paroles a vous faire!
Non, mieux valait s’en tenir au cachet quotidien et str de la Boule-Verte, et surtout aux douces séances avec Madeline. Hélas! il n’avait déja que trop de chagrin pour une qu il était forcé de supprimer par semaine ! Caril avait dt prendre une legon, procurée par Bernheim, et fort bien payée, 4 huit franes pour trois heures, dans un pensionnat. Cela faisait trente-deux francs par mois, et méme quarante quand le mois aurait cing mercredis. Avec ce supplément, il rétablissait ordre dans son budget menacé, et il pouvait sub-
venir aux frais nouveaux imposés par la cohabitaion de Tombre.
Tombre était surtout fatal 4 Peau-de-vie de cidre. C’est par lampées qu'il la buvait chaque nuit, en rentrant. Et en vérité Yves n’osait lui en faire reproche, @’abord parce qu'il était un bon hote, et ensuite parce que le mime y puisait réellement un réconfort nécessaire 4 ses nerfs surmenés.
— Avec qui, disait le musicien, pourrais-tu te consoler de ce qu’on te fait?
Avec l’eau-de-vie de cidre et avec Yves. L’une lui déliait la langue et l’autre l’écoutait parler. Et il en avait a dire, tous les jours! A la fois auteur, acteur, metteur en scéne, professeur, il avait a lutter contre du Glaizat qui l’engluait de collaborations niaises, contre Grimblot qui voulait imposer des tradilions, et contre tous les camarades qui regimbaient a ses conseils.
Georgette surtout se montrait rebelle. Fiére de sa qualité d’étoile et de la protection nullement dissimulée du directeur, elle prétendait n’en faire qu’a sa téte, 4 sa petite téte de linotte. Et c’ étaient des chamailleries perpétuelles, ou elle s’emportait, et ou du Glaizat lui donnait toujours raison.
— Je lui pardonne quand méme, disait Tombre en racontant la chose 4 son ami. Je lui pardonne, parce que, ensomme, elle aime son art.
Pas assez cependant, au jugement du mime, qui, lui, adorait cet art, et s’y dépensait rageuse-
ment, n’était jamais satisfait delui-méme, encore moins des autres. De la une irritation incessante, dont il énervait et les autres et lui-méme. Car c’est lui, le plus souvent, qui soulevait les discussions.
— Allons, bon! Encore des cheveux! criait-on a tout moment.
Et ces chicanes, ces haltes coléreuses, que l’argot théatral appelle de ce nom pittoresque de cheveux, c’est presque toujours Tombre qui en était cause. Méticuleux, fouilleur, tatillon, toujours a la piste de la petite béte, il embrouillait comme a plaisir ces maudits cheveux, dont on ne pouvait plus sortir.
Parfois aussi, 4 vrai dire, il complimentait Georgette, 4 laquelle il trouvait tout ce qu’il faut pour avoir du talent. Mais ses compliments euxmémes agagaient la jeune femme, tant ils étaient bizarrement exprimés.
— Le premier geste, s’écriait-il, admirable!
Parfait! Ga entre dans l’ceil comme un coup de couteau, droit, net. Un aveugle le comprendrait. C’est du grand art.
— Mon geste, un coup de couteau! Eh bien ! il est joli, alors! ripostait Georgette, qui tenait avant tout a étre gracieuse.
Trop gracieuse! Trop jolie! Voila justement ce qu il lui reprochait d’étre et de vouloir paraitre. I] la bousculait surtout 4 propos de ses pirouettes finales.
— Crest le paraphe de Jules, grognait-il.
Et le combats’engageait sur cet éternel champ de bataille, Georgette et Grimblot. exaltant leur dieu, et Tombre Gevenant ameret ironique 4 le blasphémer.
— Allons dons! faisait-il. C’était le Brard et le Saint-Omer de la pantomime.
Et, comime cette insulte n’était pas comprise, il la commentait :
— Oui, oui, des arabesques de geste, des pleins et des déliés avec des queues en spirales! Assez! Il nous faut aujourd’hui du trait 4 leau-forte, et sans fioriture. Ziz, zag, paf!
Le poing fermé, les doigts crispés convulsivement, le pouce seul ouvert et détaché en ligne raide, il décrivait dans l’air des figures anguleuses aux cassures brusques.
— Qu’est-ce que vous nous chantez, ripostait Georgette, avec vos zig, zag, paf? C’est vous qui létes, paf! Je ne peux pourtant pas faire des ronds de jambe en zig-zag.
— Ca vaudrait mieux, répondait-il trés sérieusement. Mais, 4 défaut de ¢a, tachez au moins de ne pas confondre rond et rondouillard.
Et sur des mots pareils, la danseuse éclatait en sanglots, en attaques de nerfs. On était obligé de la remonter dans le cabinet du directeur, qui faisait alors demander Tombre pour lui laver la téte et l’obliger 4 des excuses.
— C’est toujours moi que vous aitrapes, criait Georgette.
— Parce que vous seule en valez la peine, concluait Tombre. Les autres sont des quelconques. Il n’y a ici que vous et moi qui ayons une nature, du foyer. Mais il faut travailler ca, le faire sortir, se donner du mal. Un artiste n’est digne de ce nom que sil aspire au génie. J’y aspire pour vous, voila tout.
— Et vous-méme?
— Moi, j enai.
Des réponses de ce genre, et il en était prodigue, achevaient d’exaspérer tout le théatre contre lui. Surtout Georgette, qu'il aurait voulu conquérir 4 ses idées cependant; car vraiment il lui reconnaissait des aptitudes remarquables, et en méme temps, sans se l’avouer, il éprouvait pour elle un peu plus qu’un sentiment artistique. Et c’est bien pourquoi il la rudoyait si fort, ala fois comme maitre désireux de faire progresser une éléve bien douée, et comme amoureux sans espoir. Mais elle n’y pouvait rien comprendre, et ne voyait en lui qwun grincheux, un vaniteux, et en outre un mauvais camarade qui, comme on dit, tirait 4 lui toute la couverture.
Cette derniére opinion était @ailleurs opinion générale ; et non sans raison, il faut bien en convenir. Véritable auteur de la piéce, il va sans dire que Tombre s’y était taillé le rédle de Pierrot de facon magistrale et absorbante. Toutefois, ce n’était pas uniquement par vanité cabotine, comme on s’en plaignait. En réalité, il avait été presque
forcé d’en venir la, 4 cause de l’insuffisance de la troupe. Recrutée tant bien que mal et a la hate par Grimblot, elle offrait peu de ressources 4 une distribution équitable des réles. Le Léandre était un ancien ténorino, qui avait perdu sa voix, mais gardé sa fatuité. N’ayant jamais été un comédien, méme passable, il ne pouvait guére devenir un mime. I] n’avait pour lui que le physique bellitre de l’emploi. L’Arlequin, danseur de caractére péché en Belgique, résumait toute son ambition a battre des entrechats le plus haut possible eta imiter la toupie en tourbillonnant sur une seule jambe. Le Niais, frais émoulu d’une baraque foraine, ot il faisaitla parade en-Paillasse, avait des grimaces amusantes, mais toujoursles mémes, et ne pouvait se déshabituer de les ponctuer de cris et de rires, ce qui rendait Tombre furieux, toute manifestation du gosier lui paraissant un sacrilége dans la pantomime. Le commissaire, le spadassin etles gendarmes étaient de purs comparses. En dehors de Georgette, il ne se trouvait, en somme, de. sortables, que le Cassandre et la duégne, qui avaient jadis dowblé ces réles aux ’unambules.Avec un personnel aussi imparfait, que pouvait le pauvre Tombre? I] avait bien taché de les dégrossir, de mettre chacun en valeur pour le mieux. Mais vainement, malgré toute sa bonne volonté. Et alors, retranchant 4 leurs répliques, il en augmentait d’autant les siennes, sans songer
a mal, fatalement, impartialement, se bourrant de
béquets pour ne pas détruire l’économie de sa piéce. Cela, on le concoit, mécontentait tout le monde; et il n’y avait pas si mince porteur de lettres, larbin de figuration, méme personnage immobile, qui ne répétat plusieurs fois par jour:
— Ah! zut! on me coupe tout. En voila un qui s’en ajoute, du gras!
Et plus il s’ajoutait de ce fameux gras, plus le mime devenait maigre. La fiévre du travail le minait, cette ardente et chére fiévre des répétitions acharnées, violentes, rageuses, ol l’on s’exténue a chercher midi 4 quatorze heures, mais ou l’on finit quelquefois par trouver cette chimére.
— Ah! que c’est bon, ca, vois-tu! disait-il a Yves, les soirs ot il rentrait avec un effet nouveau. Ca, cette chasse au génie, ces éclairs qu’on a soudain, apres une heure de tatonnements dans les ténébres, ¢a, c’est lavraie, unique jouissance de notre sacré métier. Et ceux qui n’ont pas passé par la ne peuvent pas s’en douter seulement. Bah! les applaudissements du public, la salle qui tonne sous le flamboiement du gaz, tout cela n’est rien. Le coup de poing dans le cour et dans la téte, cest la, aux répétitions, qu’on le regoit, quand on trouve, quand les camarades eux-mémes, éreintés, envieux, mais empoignés malgré tout ne peuvent pas se retenir de crier: Gré nom! ca y est !
De ces bons moments-la4, Tombre en avait souvent, surtout quand quelques verres d’eau-de-
vie lui mettaient le feu au ventre. Jamais il ne se montrait plus inventif, plussubtil, que lorsqu’il se ruait 2 la besogne avec les jambes un peu molles et le cerveau congestionné. I] semblait alors qu'une lampe magique s’allumat dans sa téte; et tous, méme Georgette, se laissaient parfois incendier parle feu étrange qui jaillissait, en ces instants, de ses pales prunelles resplendissantes. Un jour, les larmes aux yeux, la gorge serrée d’émotion, les levres tremblantes, la danseuse lui sauta au cou, aprés une de ces trouvailles, et Vembrassa.
— Tant pis ! dit-elle ensuite 4 du Glaizat qui se moquait d’elle. Tant pis! Vous n’y comprenez rien, vous; vous n’étes pas un artiste. Qu’est-ce que vous voulez! Avec sa téte de mort et sa dégaine de squelette, ily ades minutes ou il est beau, cet animal-la !
L’écho de ces luttes et de ces triomphes, rapporté 4 Yves par Tombre et par Yves a Madeline, révolutionnait la maison de Levallois-Perret. Tout le monde s’y intéressait 4 la pantomime, et Mme Loupiat en particulier se passionnait, curieuse, gourmande de détails.
— Vous devriez composer un opéra-comique, disait-elle au musicien.
— Maman, répondait Madeline, puisque monsieur Yves t’a déja déclaré qu’il voulait se borner aux chansons.
— Alors, au moins, faites-les chanter, vos chansons, reprenait Mme Loupiat. Pourquoi ne les faites-vous pas chanter ?
— Mais je les fais chanter, madame.
— Oli ¢a? Par qui done ?
— Ici, par mademoiselle Madeline.
—Je veux dire en public, monsieur Yves, en public. C’est en public que je voudrais vous voir