SCENE III
Soudain Arlequin jaillit de terre, et la touche de sa batte. Elle redevient mendiante. Tous deux se perdent dans la foule.
La charrette va se remettre en marche. Pierrot en saute, bouscule gendarmes.
— Ce mest pas vrai. Je ne suis pas coupable.
— Mais tu as avoué, fait le juge.
— C’était pour m’amuser... Bonne farce!
Il se tord derire. La foule aussi. Les gendarmes eux-mémes, le commissaire, le juge.
Profitant de cet accés général, Pierrot bondit dans la charrette, jette 4 bas le cocher et enléve les chevaux au grand galop.
Icis’arrétait le brouillon manuscrit de Tombre.
C’est la partie qu’avait respectée 4 peu prés du Glaizat. A partir de ce moment, sa collaboration avait insensiblement pris le dessus, grace aux faiblesses du mime pour Georgette. Sous prétexte de modernisme, Colombine devenait femme a la mode, ce qui donnait matiére 4 une sorte de ballet de gommeux et de gommeuses. Arlequin, amouraché delle pour tout de bon, transformé d’ailleurs en clubman, voulait l’épouser. Pour la séduire, il consentait 4 abolir le crime de Pierrot, en ressuscitant M. et Mme Cassandre, qui reparaissaient sous la figure de petits bourgeois caricaturés comme au café-concert. Colombine alors échappait 4 ce fiancé maudit, qui la poursuivait, tandis que de son cété Pierrot la poursuivait aussi, afin de ravoir son ame. II en résultait une chasse en imbroglio, genre Palais-Royal, jusqu’a Vinstant ot tout s’arrangeait, Pierrot pardonné et vieilli rentrant en possession de son 4me, ce qui le rajeunissait soudain, comme il convenait pour Vapothéose finale. Bref, le drame révé par Tombre s’achevait en vaudeville.
Car c’était un vrai drame, sa pantomime 4 lui, un drame psychologique et macabre. Dans son idée premiére, Pierrot, d’abord délivré de toute conscience et de toute morale, comme on l’a vu, par labsence de son ame, se trouvait bientot, pour la méme raison, privé de toute joie. Le crime lui-méme lui paraissait fade, n’étant plus assai-
sonné de remords. Alors il se dégofitait de tout peu a peu. Il regrettait son 4me. I] en devenait amoureux fou. En méme temps il vieillissait, tandis qu’elle restait radieusement belle. Désespéré, il pensait 4 mourir. Mais comment, n’ayant plus d’ame arendre? Ah ! lareconquérir ! Pourla reprendre a Arlequin, il abdiquait tous ses vices. Aprés la Vertu, il recourait 4 la Science. C’est lui qui ressuscitait M. et Mme Cassandre, en leur insufflant de vie tout ce qu’il pouvait, ce qui le rendait lui-méme tout a fait spectral. A mesure qu'il rachetait son crime et qu'il méritait de ravoir son ame, cette 4me s’épurait et prenait des formes de plus en plus belles et nobles.
Colombine finissait par étre une sorte de personnification de la Mort elle-méme, de cette Mort qu'il désirait tant, et qui était lesupréme objet de tout son amour. Non pas la Mort hideuse; au contraire, une apparition suave, idéale, dansante et ailée. Oh! la splendide scéne de passion du dénouement, quand elle tourbillonnait autour de lui comme un divin papillon, et quil essayait de la toucher, et qu’il agonisait 4 cette chasse étrange ! Carc’était une agonie véritable, maisavec les affres de ne pas mourir, puisque le dernier soupir serait la joie, au lieu d’étre la peine, puisque dans le baiser de Colombine Pierrot allait enfin reprendre et en méme temps rendre son dme.
— Mais je ne veux pas jouer la Mort, avait dit
Georgette. Voyons, mon petit Tombre, ce n'est pas mon emploi.
— Et puis tout ca est trop funébre, avait ajouté du Glaizat.
Tombre s‘était récrié tout d’abord. Mais on Vavait entortillé de calineries par ci, de raisonnements par la. I fallait attendre, pour oser des choses pareilles! Plustard, quand le public serait revenu ala pantomime, on luidonnerait ce qu'on voudrait ! Aujourd’hui, pour commencer, il était imprudent de lui demander trop ! On l’épouvanterait ! C’était déja assez croque-mort, ce tableau de lassassinat! Etla charrette, donc! On ne devait pas oublier que le théatre s’appelait les Folies- Elégantes !
— Soyons fous, faisait le spirituel directeur, mais restons élégants.
Et, comme s’il formulait un axidme :
— Lamort mest pas élégante.
— Et puis, insistait Georgette, accordez-nous quelque chose, aussi. Moi, vous voyez, je suis gentille. J’ai coupé deux entrechats au trois, et jai fait le geste que vous m’avez demandé a ma grande réplique du cinq, le geste en zigzag.
— Sans compter, ajoutait Grimblot, que la piéce est assez moderniste comme ¢a.
Il employait ce motpour faire plaisir au patron, qu'il trouvait ailleurs trop hardi, ce qui chatouillait aussi ’amour-propre de du Glaizat.
— Car enfin, patron, grommelait-il sur un ton
de critique qui ressemblait 4 de la flatterie, enfin, il n’y a pas 4 dire, vous les bousculez, vous, les traditions. Matin! Un Arlequin-diable! Une Colombine en mendiante, puis en cocotte, avec une robe a traines! Et un Pierrot en habit noir, en gibus! C’est moderniste, ou je ne m’y connais pas.
— Oui, oui, pas mal, répondait du Glaizat en se pavanant. Dame! Nous voulons du nouveau, nous, n’est-ce pas, mon cher Tombre? Mais, cependant, pas trop n’en faut, non plus.
— Ah! vous voyez, reprenait Georgette, il fait des concessions, lui! A votre tour, hein? mon petit Tombre.
Ket le cher Tombre, mon petit Tombre, en avait finalement passé par ot Von voulait. Il avait sacrifié ses deux derniers actes pour se rallier 4 Vaffabulation de du Glaizat. Ilavait lachéjusqu’a son dénouement, sa mori, puisqu’elle n’était pas élegante.
Oui, méme samort! Et pourtant c’était ce quil avait révé de plus beau, de plus original, de plus génial. C’était son clow.
Il se voyait si bien 4 cette scéne de passion supréme, 4 cette agonie radieuse! Rompant avec toutes les traditions du Pierrot glabre et coiffé d’un serre-téte, il imaginait un Pierrot barbu et chevelu, chenu de vieillesse, centenaire, une espéce de Pierrot-roi-Lear, aux méches blanches et flottantes, aux yeux affolés @horreur, d’amour et
aa tail
dextase, aux gestes traduisant 4 la fois la lassitude de vivre, la soif de mourir et la gloire de l'apothéose.
— Des gestes, pensait-il, qui donneraient tout a la fois, par leur tremblotement, l’idée d’une flamme vacillante qui va s’éteindre et d’une aile frémissante qui va s’envoler.
Et au lieu de cela... :
— Heélas ! disait-ila Yves, le soir delarépétition générale. Hélas! faut-il que je sois lache! Avoir accepté leurs niaiseries! Et je parle de mettre des flots en bouteille! Ce qwils m’y ont fait mettre, non pas méme en bouteille, mais en cruchon, ce nest plus que dela limonade.
fi
‘Limonade, soit! Mais pas tout limonade. Et telle fut justement la grande sottise de ce petit malin de du Glaizat.
Tout en songeant aux recettes futures, c’est-adire 4 ne pas effaroucher son public, du Glaizat wn’ était pas faché de le surprendre un peu, d’étonner surtout ceux quil appelait ses confreres. Il savait bien ce que vaut 4 Paris ce titre d’artiste, qui vraiment y est un titre de noblesse, et tout ce quwil fait pardonner. Autant, et peut-étre plus encore que l’argent, il désirait un bout de réputation littéraire, cet invisible ruban dune Légion d’honneur idéale, dans laquelle ne lavaient fait entrer ni ses chroniques a scandale, nises deux romans.
Kt voila pourquoi, malgré ses transes de directeur, il avait laissé passer comme collaborateur (comme auteur, en somme puisquwil signait seul) bon nombre des imaginations de Tombre. Il y avait la une pointe d’étrangeté qui lui paraissait
all
suffisante 4 prouver ses qualités d’artiste. Cette pantomime avec des scénes tragiques n’était pas banale. Cette nouveauté d'un Pierrot macabre lui donnerait un vernis de hardiesse. Le mélange du fantastique et de la réalité modernise avait tout Vair @une trouvaille. Il serait donc enfin, lui aussi, un oseur, un inventeur, un poéte! On le
-traiterait toujours de canaille, sans doute, mais on ajouterait :
— Tout de méme, il a du talent.
Or, il s’était trompé dans ses calculs. Pour arriver 4 ce quil convoitait, il ett fallu mettre a Tombre la bride sur le cou et le laisser galoper en sa libre fantaisie. Le mime etit rapporté de sa galopade une ceuvre folle, excessive, mais originale et portant la marque d’un artiste. Le théatre yeut probablement, presque certainement, perdu sa caisse. En revanche du Glaizat y ett gagné de faire dire :
— Eh! lauteur de ¢a, c’est quelqu’un.
Avec les demi-mesures prises par lui, on n’ayait plus qu’une piéce hybride, ou les audaces de Tombre détonnaient, semblaient excentriques, et en méme temps affichaient le secret de la collaboration du mime. Car il sautait aux yeux que les quelques bizarreries subsistant dans le canevas devaient appartenir 4 ce comédien si bizarre luiméme. Onne se fit apercu de rien, si tout avait été de la méme main, et on ett cru alors aisément que cette main était celle de Yauteur en nom. Mais
comment admettre que le librettiste de ce vaudeville quelconque, achevé en vague féerie, fat celui qui avait concu la tragédie du commencement, et le role méme de Pierrot si magistralement posé en une sorte de probléme psychologique? Evidemment il y avait 14 deux inspirations. Les artistes n’eurent aucun doute 4 cet égard.
Quant au public éégant, il fut choqué des aspects sérieux sous lesquels on lui présentait tout d’abord un spectacle auquel il espérait surtout s’amuser.
— La mort nest pas élegante, avait dit du Glaizat, avec le flair juste de ce public.
Mais le crime, non plus, n’est pas élégant, ni le remords, ni quoi que ce soit de philosophique, dans un lieu ou l’on est venu pour voir des bouffonneries et des pirouettes, pour digérer en lorgnant des grimaces drdles et de jolies jambes.
Kt encore ett-il mieux valu que ce public fat tout a fait mis hors de lui par le primitif scenario de Tombre, violent et funébre. Au moins ce lyrisme inattendu leut franchement révolté, c’esta-dire secoué, et par conséquent empoigné peutéire aprés bataille. Au lieu que ces alternatives de hardiesse inopportune et de banalité prévue, de tragique voulant faire penser et de puéril ne faisant pas rire, déconcertérent absolument, sans qu’on ett le loisir ni de se défendre ni se détendre.
Ainsi du Glaizat, comme il arrive d’ailleurs tou-
biel
jours quand on veut plaire a tout le monde, n’y réussit auprés de personne. I] ne contenta pas son public et ne conquit point les artistes.
Mémes errements, au reste, a propos de la musique. Une partition originale etit prété matiére a la discussion; des flonflons de franche opérette eussent diverti; on n’eut ni l’une ni les autres. A vrai dire cependant, cette fois, par hasard, du Glaizat avait eu comme une idée artistique. Il y avait été conduit par le mesquin désir de ne pas partager ses droits d'auteur ; toutefois lidée valait quelque chose. C’était de commander au chef dorchestre une sorte de pot-pourri, composé de tous les vieux airs des Funambules. Par malheur, du Glaizat lui-méme n/’avait pas vu tout le parti qu’on pouvait tirer d’une idée pareille, et le chef d’orchestre, homme sans aucun talent, ne l’avait pas soup;onné davantage. Un musicien véritable eit conservé a4 ces ponts-neufs leur charme vieillot, leur joli et touchant rococo d’épinette et de serinette. Mais c’est par économie seulement que du Glaizat les avait exhumés, et non par un raffinement de gott pour leur antiquaille. Cette antiquaille, au lieu de la mettre en valeur, il avait voulu précisément la dissimuler.
— Retapez-moi un peu tout ¢a, disait-il. Que ga ait Vair frais, coquet, 4 la mode, enfin mederniste.
Et le chef d’orchestre avait arrangé les themes naifs en polkas triviales, en quadrilles vulgaires, qui n’avaient pas méme la mélancolique banalité
de l’orgue de Barbarie, ni non plus la grosse allégresse canaille du bastringue, ni seulement la
‘fausse distinction d’allure des musiquettes pour
demoiselles. C’était médiocre, quelconque, insienifiant. On n’y fit méme pas attention.
— Tant mieux! pensait du Glaizat. Une vraie partition eit détourné les esprits de ma pantomime.
Elles les eit tenus en éveil, au contraire. Et ils en avaient besoin. Car, en somme, les jugements se résumaient en ce mot, le plus facheux de tous les arréts dramatiques :
— Ce rest pas folatre.
Ce ne fut pas non plus un four, cependant. D’abord, la salle était bien faite, comme on dit. Garnie, outre la claque officielle et 4 gages, de nombreux claqueurs officieux adroitement disséminés.
.Puis, les spectateurs eux-mémes ne furent pas
trop chiches d’applaudissements. Le théatre, réellement fort coquet, les jolis programmes de confiseur, la mise en scéne avec ses décors et ses costumes battant neufs, luxueux (non sans goit, il faut le reconnaitre), tout cela fut encouragé comme il convenait. La troupe, enfin, eut aussi sa bonne part de bravos.
Georgette, en particulier, put croire 4 une véritable victoire. On lui trouva du charme, de la grace, de la beauté. Sa mimique, beaucoup plus expressive que celle dela plupart des danseuses, souleva par moments comme des ovations. Cer-
tains e/fets, que Tombre lui avait indiqués, et dont elle corrigea d’ailleurs l’dpreté en y mélant sa joliesse, lui valurent honneur des rappels. On prononca dans les couloirs, en parlant delle, ce mot de talentauquel du Glaizat haussait vainement son ambition. Sa loge recut des visites et des fleurs. Méme, entre deux actes, on lui apporta en scéne une énorme brouette de roses, ce qui fit un peu sourire le public, qui trouva cela province; mais ce qui lui fit grand plaisir 4 elle, néanmoins. Il est vrai que ce sourire fut imperceptible, les vagues murmures de quelques gouailleurs ayant — été aussitét étouffés sous les battoirs dela claque, avec lesquels avaient fait chorus, tout de suite, beaucoup de mains gantées, et notamment une paire qui travaillait frénétiquement dans l’ombre dune baignoire. En somme, M. Lepottier n’avait pas trop déplu 4 la salle par ce galant hommage, auquel on s’était associé de bon cceur. Et, lorsque Georgette était rentrée dans les coulisses précédée de sa brouette, c’est sans ridicule que Grimblot avait pu lui dire, apres s’étre mouché bruyamment en signe de vive émotion :
— Permettez 2 un vieux cabot de vous embrasser. Mon enfant, c’est un triomphe.
Tlavait méme ajouté, avec un trémolo dans la voix, et en levant les yeux vers les bandes d’azur qui figuraient le ciel
Ah! si feu Jules était ici, comme il serait fier!
Tombre lui-méme avait eu son succés. Non pas, ainsi que Georgette, d’un bout 4 l’autre de la soirée, ni unanime non plus.
La majeure partie du public était restée froide a ses savants monologues de mimique, 4 ces longues dissertations.avec lui-méme, ot il excellait cependant, et ou sa face arrivait 4 traduire les plus subtiles nuances de sentiment et de pensée. Le réalisme de ses gestes, lorsqu’il agissait, avait déplu aussi 4 ces spectateurs, comme trop net, trop brutal. Encore plus le lyrisme échevelé, dans lequel il prenait de soudains essors, aprés des terre-a-terre de trivialité. Nu] doute que, s'il ett parlé au lieu de mimer, il etit recueilli plus d’un chut, méme de cette salle polie. Mais le mutisme de la pantomime impose un peu. On secontentait donc de lui manifester seulement de lVindifférence. A vrai dire, on comprenait mal.
Toutefois, un certain nombre dartistes et de gens de lettres, entre autres une demi-douzaine de poétes, et méme quelques critiques, anciens admirateurs de Deburau et de Paul Legrand, le Suivaient avec une attention curieuse. Déroutés de prime abord, au moins la plupart, par ’indéniable nouveauté de son jeu, ils s’y intéressérent d’autant plus vivement.
La scéne de l’assassinat des Cassandre les empoigna. C’était bien 14 Vhomme désormais sans ime, commettant son crime comme une besogne qu’on soigne, proprement, méticuleusement, d’un
ai
air calme, presque compassé. Quand ilse boutonnait dans la houppelande du vieux, quand il se lavait les mains aprés le meurtre, il vous faisait froid dans le dos. Bien plus qu’en se servant du coutelas! Et cela seul était une merveille d’invention, que d’avoir transposé Vhorreur, en quelque sorte, de l’acte lui-méme aux détails vulgaires qui le précédent ou le suivent. Le meurtre semblait -une chose sans importance. C’est aprés coup, par réflexion, que le tragique vous prenait Ala gorge. Ainsi, la minute vraiment formidable fut celle ot Pierrot trés calme, passant devant le miroir un minutieux examen de sa face, découvrait sur sa joue blanche une gouttelette rouge, et faisait sauter du bout de l’ongle ce grain de beauté sanglant. Car il évoquait réellement cette idée de grain de beauté, de mouche coquette, et en méme temps Vidée du sang qui avait giclé. Sa physionomie exprimait jusqu’a ce mauvais jeu de mots: une mouche assassine. Et Vantithése était sinistre, entre ce calme goguenard et le forfait accompli, entre ce gesied’homme Asa toilette et le regard qu'il jetait vers les cadavres, avec un lent sourire muet et le rapide battement d’une paupiére.
Des applaudissements saluérent cette mimique; peu nombreux, mal nourris; mais qui allérent au coeur de Tombre; car ils avaient précédé ceux de la claque.
Et ce fut ainsi tout le long de la soirée. La salle
entiére ne donna pas rne seule fois. En revanche, Ad
cette élite ne laissa passer aucun effet. Il y avait trois ou quatre emballés surtout, qui soutinrent jusqu’a des exagérations évidentes, auxquelles renaclaient les mieux disposés parmi les rares partisans de Tombre. Ceux-la étaient irrités de la froideur générale, et tachaient de la réchauffer, méme au risque de soulever des protestations. Et certes, avec des spectateurs moins figés @indifférence polie, ils y fussent parvenus, eussent provoqué des sifflets peut-étre, ce qui ett été le signal de ripostes en bravos. Mais on ne protesta que mondainement, non artistiquement. Leur enthousiasme semblait seulement de mauvais gout comme la brouette (le roses tout 4 Vheure. C’étaient des amis du mime, sans doute, pensait-on; ou quelques poétes poseurs qui voulaient se singulariser en ayant lair détre les seuls 4 comprendre ce que ne comprenaient pas les gens du monde.
Cet enthousiasme fut méme plutdt nuisible a Tombre. I] luialiéna les quelques journalistes qui d@abord lui avaient été favorables par amour rétrospectif des Funambules. A’ ses premieres mines, 4 la vue de son physique, 4 son jeu original, ils avaient commencé par dire
— Tiens! tiens! il a quelque chose, ce grand escogriffe-la !
A ses outrances, intempestivement applaudies par les trois ou quatre emballés, ils regimbérent. On voulait lui faire wn succés ! Le leur imposer Cela les froissa.
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fe -BRAVES GENS 494i
— Un inégal! fit le plus indulgent.
— Untoqué! décrétérent les autres.
Mais le pire, pour Tombre, c’est que son rdle ne se soutenait plus aprés le second acte. A partir des imbroglios de vaudeville imaginés par du Glaizat, il n’avait plus de grandes scénes psychologiques. Ses effets, dans la banalité ambiante, paraissaient désormais plus bizarres. Il n’avait plus le temps de les amener, de les filer. Ils éclataient comme des pétards. Redoublement d’admiration chez les trois ou quatre emballés, de mauvaise humeur chez les rares partisans du début, et de sourires décidément dédaigneux chez les spectateurs de bon ton.
Au dénouement, il put se rattraper. Et, pour un peu, il y eat eu bataille. S’il avait renoncé 4 sa mort, il ne s’était pas résigné a lacher son Pierrotroi-Lear. Malgré tous les anathémes de Grimblot révolté,il tenait 4 son idée de cheveux et de barbe, et consomma son sacrilége envers les traditions et la mémoire de feu Jules. Et ce fut un étonnement, de toute la salle cette fois, quand on vit apparaitre ce spectre, qui ne ressemblait plus du tout a Pierrot, mais au Temps.
— I] lui manque un sablier et une faulx, dit un plaisantin.
— Bravo! bravo! criérent les trois ou quatre emballés, soutenus d’ailleurs par la claque, avec qui le mime avait eu soin de régler cette entrée scabreuse.
Mais le sentiment du plaisantin était celui de tout le monde: une envie dese moquer en chuchotant, et non pas un besoin de lutte sérieuse. Et malgré l’étrangeté de la conception, malgré la frénésie provocante des quelques applaudisseurs, quis’obstinérenta battre des mains aprés laclaque et qui la firent bisser par leurs cris, malgré tout, Tombre n’eut pas sa bataille.
Kt pourtant, illa méritait bien. Non la bataille seulement; mais la victoire. N’ayant plus, sous sa barbe, la mobilité de peau et la nudité de traits qu’exigent les jeux de physionomie, il concentrait tous ses moyens d’expression dans ses gestes et dans ses regards. Et.avec quelle puissance! Ce n était pas la sénilité d’un Cassandre, aux pas menus, au dos vouté, ala téte et aux mains tremblantes. C’était un grand vieillard lyrique, aux allures de prophéte centenaire, dont les longs bras vibraient plutodt quils ne tremblaient, dont la marche accablée gardait tout le glissement de Vancien Pierrot, dont le corps ne s’était pas rata- ‘tiné avec lage, mais fondu, comme évaporé, en sorte que sous sa blouse, flottante ainsi qu’une draperie de fantéme, ilsemblait n’y avoir plus que del’ombre. Et desa barbe et de ses cheveux démesurés, tout blancs autour de sa face blanche, il jouait comme des plis méme de sa face, donnant aux méches l’aspect, le mouvement, l’éparpillé, Venvolé de choses vivantes. Ses yeux surtout étaient extraordinaires. Avec la lorgnette, on y
BRAVES GENS i)
lisait positivement tout le drame de cette supréme scéne d’amour, ou il racontait 4 Colombine, a son ame, tout ce quil avait fait pour la reconquérir, et combien passionnément il la désirait, et quel dégout il avait de vivre sans elle, et qu'il voulait la reprendre dans un baiser pour lexhaler aussitot dans la mort. Car (bien qu il dat, pourse conformer au livret de du Glaizat, rajeunir soudain a ce baiser qui déterminait l’apothéose finale) il g’était décidé quand méme, au dernier moment, a rétablir en partie son agonie extatique sous forme de déclaration d’amour 4 la Mort. Cela devenait presque incompréhensible avec le nouveau dénouement. Mais tant pis! Et les enthousiastes le comprirent, en effet. Mais eux seuls. Eux seuls virent, et littéralement, passer dans ses yeux tous les nuages de sa mélancolie, toutes les larmes de son désespoir, toutes les flammes de son idéale convoitise, et toutes les ténébres du trépas qui ternissaient peu 4 peu ses prunelles piles et fixes. Le gros du public ne percut que des regards effarés et des gestes épileptiques.
— On diraitun pére Eternel pochard, murmura quelqu’un.
Et chacun faisait assaut d’esprit dans ce genre, tandis que les enthousiastes se démenaient 4 rappeler le mime, en glapissant :
— Tombre! Tombre!
— Bravo, Frédérick! cria un poste, lorsque le
mime revint présenter Georgette aux applaudissements.
'— Tiens! dit un homme desprit. Il s’appelle Frédérick. J’aurais plutot parié pour Ernest.
On riait autour de lui, trouvant dréle cette ineptie. On était content de rire. Cela reposait. Car, pour dire toute la vérité, ’impression définitive était que la soirée n’avait pas été amusante. On le montra de reste par l’accueil réservé qu’on fit au nom de l’auteur, et par les réflexions qu’on échangea en sortant, dans les couloirs.
— Joli th4atre!
— Salle charmante!
— Cette Georgette est gentille.
Mais de la piéce,; presque pas un mot. Des moues, des épaules 4 demi haussées, des monosyllabes comme peuh! ou méme pft! Bref tout ce qui signifie :
— Ni bien ni mal! Quelconque! Plutot ennuyeux!
Quant 4 Tombre, les gens du monde nese donnaient méme pas la peine de le discuter, n’ayant pas daignéavoir cellede le comprendre. Les gens de lettres et les journalistes, mis en gaieté sans trop savoir pourquoi, continuaient a le prendre en blague.
— Crest un Rouviére pour sourds-muets, disait lun.
— Il doit étre du midi, disait un autre. Sa mimique a l’accent.
Seuls, trois ou quatre écervelés déambulaient par les rues en proclamant quwil avait du génie. Mais A entendre leurs hurlements, 4 voir leurs gestes menacant les étoiles, un homme sensé n’etit pas manqué de conclure quiils étaient aussi fous que Tombre lui-méme.
— Tout ca, aurait-il- pensé, c’est Charenton et compagnie. Des exaltés! Des farceurs, peut-étre! Enfin, des artistes!
Yves n’avait fait qu’une trotte de la Boule-Verte aux Folies-Elégantes, ov il était convenu qu'il viendrait cette nuit chercher Tombre, pour avoir tout de suite des nouvelles de la premiére. Hélas! il comprit, dés larrivée, qu’elles n’étaient pas bonnes, aux discussions qui agitaient les coulisses. ‘Et méme il les crut plus mauvaises qu’elles n’étaient, tant ces discussions sonnaient aigrement.
La toile baissée, tandis que la salle se vidait, avant méme que le gaz fat complétement éteint, Grimblot avait commenceé le feu contre Tombre, lui reprochant d’avoir rétabli Yagonie, cependant coupée d’un commun accord.
— Crest idiot, criait-il, Ga ne voulait plus rien dire. Et puis, enfin, quand une chose est convenue, réglée....
Et il le prenait de haut, comme directeur de la scene, parlait de son autorité méconnue, de flangwer une amende.
—Zut! zut! zut! répondait Tombre, sans se facher, trés tranquillement, sa perruque sous le bras, et lair majestueux 4 cause de sa grande barbe qu'il avait conservée.
— Comment, zut! ripostait Grimblot. Mais vous pouviez faire boire une goutte 4 Georgette, avec vos répliques auxquelles elle ne s’attendait plus.
— Oh! il n’y avait pas de danger, disait Georgette, trés indulgente 4 cause de son succes.
— Du moment que ca ne l’a pas génée, ajoutait Tombre, qu’est-ce que ca vous fait, 4 vous ? Directeur de la scéne, oh! la! la! Zut! zut!
Grimblot furieux s’était précipité 4 la recherche du patron, qu'il avait trouvé de méchante humeur. Malgré les félicitations d'usage, recues a double détente, comme directeur et comme auteur, du Glaizat sentait bien quil n’avait pas réussi, ni aupres du public 4 recettes, ni auprés des lettrés. La froideur de la salle quand on avait annoncé son nom, quelques sous-entendus significatifs glissés parmi les compliments des camarades, ne lui laissaient aucun doute sur le résultat de la soirée. I] était trop intelligent pour ne pas s’avouer la défaite, mais aussi trop vaniteux pour se Vattribuer. Dans son for intérieur, c’estle jeu excentrique de Tombre qu’il accusait de tout le mal. Dui, cela seulement, et non la piéce; carilen était arrivé ase croire vraiment l’auteur de la pantomime, et son amour-propre blessé la jugeait bonne. Il ne se reprochait que d’y avoir laissé un
peu trop du scenario primitif. Et cela encore étaitla faute de Tombre. Mais néanmoins, tout en pensant ainsi, il n’aurait pas eu de lui-méme Vaudace de le dire tout haut. Les récriminations de Grimblot l’y encouragérent.
— C’est ce fou quia failli nous mettre dans les choux, vint lui crier Grimblot. Avoir rétabli cette scéne, que vous aviez coupée, vous! Ah! cristi! Si j’étais patron, ca ne se passerait pas comme ¢a. D’abord et d’une, je lui collerais une amende. Ce n’est pas de trop, pour avoir changé votre piéce. Et aprés l’avoirjouée de quelle facon! En énerguméne! En alcoolique! Il est toujours soul, cet homme-la! Du propre! Pour un peu, il la fichait par terre, votre piéce. Et elle est jolie cependant. La fin surtout. Nous aurions di avoir un succés a tout casser.
ILhachait ses phrases de prisesrageuses, comme s'il était hors de lui; mais savait fort bien ce qu'il disait, le vieux coquin. Votre piéce! I] faisait Ssonner le votre! Il insistait sur le : la fin surtout! Ah! c’est qu’il avait des rancunes contre Tombre, contre cet orgueilleux, dont il ne pouvait digérer le mépris. En lui bouillonnaient toutes ses coléres rentrées des répétitions, ses observations accueillies par des ricanements, ses fameuses traditions Vilipendées, son vieuw jew bafoué. Et Voccasion était trop belle pour résister au désir de se venger enfin.
=~ Out, vant, continuait-il, au fond il croit qu'il
vous asauvé d'un four. Voila son sentiment. Ca se voit isa mine. Il ne le dit pas. Mais, si onle poussait... Car il est content de lui, vous savez. Avec son air d’avoir deux airs, il se pousse du col, encore! On ne l’a pas sifflé, parpolitesse. Et ca fait le zouave! Vous devriez lui secouer un peu les puces.
Ainsi monté, du Glaizat était venu au foyer, ou Tombre était précisément en train d’expliquer que le public avait commencé de battre froid 4 partir du troisiéme acte.
— Vous trouvez? fit du Glaizat d'un ton vexé.
Il y eut un silence. Tout le monde savait que le trois était 4 peu prés entiérement du directeur. Tombre cependant ne tenait pas a engager ‘de chicane irritante. 1] ne répondit pas.
— Et pourquoi ca, monsieur? reprit du Glaizat.
Georgette, en bonne camarade, essaya de rompre les chiens. Elle s’approcha vivement de du Glaizat, et lui dit 4Voreille :
—Ne te fais pas de bile, voyons, mon chéri. Ga a trés bien marché. Nous allons féter ¢a tout a Vheure gentiment, 4 souper.
— Je ne soupe pas avec toi, lui répondit du Glaizat, brutalement, presque 4 voix haute.
Elle venait justement d’évincer par une carte M. Lepottier, qui comptait aussi finir cette soirée gaiement, et qu’elle avait renvoyé bredouille sous prétexte d’énervement bien naturel aprés une premiére. Elle s’était toute réservée 4 son Fer-
nand. Et voila comme illarecevait! Elle en eut les larmesaux yeux. Puis, par un mouvement bien féminin, au lieu de lui en vouloir, 4 lui, c’est sur Tombre qu’elle passa son dépit et sa colére.
— kh! dit-elle, ne faites donc pas attention aux bétises de cet aliéné. I] faut toujours qu’il mette la bisbille partout. D’abordil est bu.
— Ce nest pas vrai, répondit Tombre. Et puis je ne dis jamais de bétises.
— Vous en faites, riposta du Glaizat. Pourquoi avez-vous rétabli votre stupide scéne, oui, stupide, et sans mon autorisation ?
— Ma stupide scéne! C’est ce qui a sauvé la piece. 3
— Quand je vous le disais! cria Grimblot.
— Parfaitement. Sauvé la piéce! reprit Tombre. Sans cela nous finissions en eau de boudin.
— Mais vous y avez pataugé toutle temps, mon cher, dans l’eau de boudin, répliqua du Glaizat, dont les narines se pincaient méchamment. Si vous ne vous en doutez pas, je ne vous l’envoie pas dire, moi. Vous n’avez pas dégelé la salle une fois. Vous avez fait un joli four.
— On m’aappelé Frédérick.
— Pour se moquer de vous.
— J'ai eu des applaudissements partis avant ceux de la claque.
— De combien de personnes ? Trois pelés et un tondu.
— Mais c’étaient des artistes, ces trois pelés et
un tondu. Le reste du public, je m’en bats l’eil. Des bourgeois !
— Ces bourgeois-la font la recette.
— Ils ne font pas la gloire.
Grimblot avait éctaté de rire sur ce mot. Tombre lui avait imposé silence par une franche grossiéreté. On s’était mis entre eux, tout le monde parlant 4 la fois maintenant, Georgette tombée en syncope plus ou moins réelle, mais encombrante.
C’est 4 ce moment qu’ Yves était arrivé, guidé vers le foyer par ce tintamarre. Humble et furtif, il contemplait de la porte cet étrange spectacle : les cabotins tous accourus de leurs loges, la plupart 4 moitié démaquillés, quelques-uns en train de se débarbouiller au cold-cream; Georgette pamée sur un divan, encore en costume de danseuse, et éventée par une vieille dame en mére Cassandre; du Glaizat bléme de colére, donnant des ordres d’une voix percante ; Grimblot réfugié derriére unpompier, continuanta déblatérer d’ailleurs, et se fourrant dans le nez des prises imaginaires pour faire preuve de sang-froid ; et Tombre au milieu de la bagarre, brandissant sa perruque comme un fouet 4 neuf queues, tout changé avec sa barbe qui volait en longues méches effiloquées, et vociférant :
— Non, je ne veux pas que ce vieux paillasse se permette de rire. Non, monsieur le directeur, je ne le veux pas. Je vous respecte, vous. Mais vous
devez faire respecter vos artistes. Et un grand artiste surtout ! J’ai eu tort de rétablir ma scéne, c’est possible. Pas au point de vue de l’art. Moi je suis pour l'art, avant tout. Je ne vous insulte pas. Mais je suis pour l’art. Rien pour les bourgeois ! J’admets vos reproches. J’admettrais ceux de Georgette aussi. J’admets tout. Je n’admets pas de paraitre dréle aux doublures de feu Jules. Ce nest pas dans mon engagement.
I] aurait parlé longtemps sur ce ton ; car vraiment énervé, lui, beaucoup plus que Georgette, par cette soirée ot il avait lutté contre Vindifférence de toute une salle, et en méme temps exalté par Vespéce de triomphe que lui avaient fait ses quelques partisans, il trouvait dans cette volubilité criarde un exutoire a ses quatre heures de contention silencieuse. 1 reprenait done de plus belle, quand il apercut Yves.
— Ah! mon pauvre vieux, fit-il en courant se jeter dans les bras du musicien,
— C’est un succés ? demanda Yves timidement.
— Ga dépend pour qui, répondit Tombre, en Jetant un dernier regard de défi vers du Glaizat.
Mais Varrivée de cet inconnu avait fait une diversion; et du Glaizat maintenant était retourné i Georgette, qui achevait de reprendre connaissance. I] n’entendit done pas l’insolence du mime, non plus que Grimblot, @ailleurs, occupé a reconquérir son autorité de directeur de la scéne en renvoyant les comédiens a leurs loges,
—- az aépend pour qui, répéta Tombre vainement.
— Pour toi, parbleu !
— Oh! moi, un vrai succés !
— Ah! tant mieux.
— Oui, une demi-douzaine d’enthousiastes, dans une salle de glace. Mais cette demi-douzaine 1a, des vrais, tu sais, des purs, des comme nous. Viens vite, que je me déshabille et que jete conte ca. Et puis autre chose encore !
Cette autre chose, qui lui donnait lamine moins sombre que @habitude, malgré son récent accés de fureur, c’est une idée qui lui était venue tout a coup, en se rappelant la parole dite tout 4 Vheure par du Glaizat a Georgette :
— Je ne soupe pas avec toi.
Il n’avait pas cessé d’aimer Georgette. Il l’adorait plus que jamais. [avait renoncé a tout espoir seulement, au moins actuel. Mais il gardait la secréte consolation de voir cesser un jour cette liaison de Georgette et de du Glaizat. Etait-ce done un indice de rupture, cette réponse brutale, faitepresquea voixhaute, et qu’ilavait entendue? Il n’osait le croire absolument. Mais, enfin, il en concevait une lueur de bon courage. Cela ne Vavait pas frappé tout d’abord, au fort de sa colére contre Grimblot. Il venait d’y songer brusquement, renduau sang-froid par larrivée de son ami. Et voici que cette idée folle lui traversait la cervelle : s’il invitait, lui, Georgette a sou-
per ? Accepterait-elle? Avec Yves. Comme ¢a serait gentil ! Mais de Vargent? Qui sait ? Yves
peut-étre en avait. Et puis, quoi? on s'ingénierait. Pendant que Tombre installerait Georgette dans un restaurant, Yves prendrait une voiture pour courir 4 Levallois. I en avait surement chez lui, de Vargent. Oh! il ne refuserait pas, lui, si brave!
Tout cela fut imagine en un clin @’eil. La téte de Tombre allait vite en fantaisie. Et il avait a peine pris le bras du musicien pour l’entrainer hors du foyer, qu’il le retint pour lui dire :
— Combien as-tu dargent a la maison?
— Quatre-vingt-trois francs, répondit Yves.
— Peux-tu me les préter?
— Quand?
— Tout de suite. Aller me les chercher, en sapin.
Yves ne sinforma pas méme du pourquoi. Si Tombre parlait ainsi, c’est qu’il s’agissait dune nécessité indiscutable. Yves n’avait pas besoin den savoir davantage. Il répondit donc simplement :
— J’y vais.
Mais Tombre, qui n’avait pas hésité a exiger de son ami ce sacrifice, dont il appréciait toute la valeur, hésita soudain 4 lui faire faire une course peut-étre inutile.
— Attends une seconde, dit-il en le quittant pour aller vers Georgette.
Ii cherchait des mots pour formuler son étrange
BRAVES GENS 205 proposition, géné d’ailleurs par la présence de du Glaizat. Son attitude était si humble que celui-ci crut a des excuses. En méme temps, la figure était. si franchement comique, en serre-téte, le facies blanc, les yeux suppliants, la bouche bégayante dans la grande barbe en désordre, que Georgette éclata de rire.
— Voyons, sois donc sériense, fit du Glaizat en la tutoyant comme si Tombre n’était pas la.
Ce tutoyement acheva de décontenancer le pauvre Tombre. Et sa mimique naturelle exprima si nettement le désespoir, que du Glaizat, sans pouvoir deviner tout, comprit 4 peu prés. Avec son instinct de méchanceté, il suuta tout de suite sur un moyen sir et féroce de vengeance.
— Sans rancune, Tombre, dit-il en lui tendant la main. Voulez-vous venir souper avec nous?
Tombre balbutia qu’il ne pouvait pas, souhaita le bonsoir, et retourna tout accablé vers Yves qui l’attendait derriére un portant.
— Eh bien! fit le musicien, j’y vais, n’est-ce pas?
— Non, répondit Tombre. Ce n’est pas la peine.
Et il monta quatre 4 quatre dans sa loge, ou il se mit 4 se déshabiller avec rage, en poussant des jurons inarticulés.
— Qu’est-ce que tuas? fitle musicien qui s’était essoufflé a le suivre. Touta Vheure tu avais lair
si content. Et maintenant...
—J’ai, j’ai..., qu’elle reste avec lui, parbleu! Voila ce que j’al.
Elie! Yves entendit bien quil s’agissait de Georgette, et que c’est elle qu'il avait vue en bas. {1 ne demanda pas d’autres explications, nisur ce qui s’était passé, nisur le soudain besoin d’argent manifesté par Tombre. I] flaira sous ces mysteres quelque chose de vilain qui le peina. Mais il n’en laissa rien voir. Il prit, au contraire, une mine plutdt souriante, et, pour détourner la conversation, s’écria tout a coup:
— Eh bien! et ton succes? Parle-moi donc de ton succés.
— C’est un four, répondit Tombre.
— Mais cette demi-douzaine d’enthousiastes?
— Des crétins, comme les autres. Il y ena un quim’a appelé Frédérick. Pourquoi pas Talma, tout de suite? Pourquoi pas Déjazet, pendant quil y était?
— Tombre, dit doucement le musicien, tu es injuste. Voyons, tu as eu ce soir de belles joies artistiques.
— Ah! s’écria le mime, l’art, je m’asseois dessus en ce moment. Des blagues, notre art! De la fumée! De la viande creuse! Tout ca ne vaut pas un baiser en vrai. Et de ces baisers-la, je n’en ai pas, moi. C’est lui qui les a, Pautre, ce propre a rien parce quil a des yeux de poupée et une barbe de coiffeur.
Yves essaya encore de le calmer; mais en vain.
- BRAVES GENS 207 Tombre ne songeait qu’A Georgette et a du Glaizat, et blasphémaitl ‘art, la pantomime elle-méme, tout, et déraisonnait. I] arrachait frénétiquement, — 4 pleins poings, sa fausse barbe, fortement collée prin 4 brin, et se mettait ainsi les joues en sang, tandis qu'il criait, Ala fois ridicule et tragique :
— Mais moi aussi, j’eil ai de la barbe! Et de coiffeur!
I] était deux heures du matin quand ils sortirent des Folies-Elégantes.
Enroute, Yves eut tout le loisirde faire entendre raison 4 son ami, un peu calmé d'ailleurs paz le grand air et la marche. Yves n’était pas un logicien en esthétique seulement. I] savait aussi philosopher sur la vie. D’une philosophie haute et Sereine, qu'il tirait de son idée de justice, mais qui en pratique, on l’a vu, aboutissait surtout a Vindulgence et 4 la charité. Et c’est ainsi ‘qu’au lieu d’accuser Georgette, il trouva moyen de la plaindre.
— Pas de sentimentalisme ! disait-il. La justice ! Rien que la justice! Posons le probléme froidement. As-tu le droit de lui en vouloir parce qu’elle ne t'aime pas? Non, tu n’en as pas le droit. Moi Je suis net. Aimer, tu me l’avouais l'autre jour, ca ne se commande pas. Alors, quoi? Et puis comment l’aime-t-elle, le du Glaizat? Réfléchis. Accep-
BRAVES GENS 209 terais-tu cet amour-la, toi? Un partage avec ce vieux monsieur dont tu m’as parlé! Remarque bien que de cela non plus je ne fais pas un crimea Georgette. Toujours la justice, moi! Strictement. Il faut bien qu'elle vive, la malheureuse. Et son enfant? Donec le vieux monsieur est nécessaire. Et si elle aime du Glaizat, qui sait si ce n’est pas parce quil admet cette nécessité? Ah! pauvre créature ! pauvre créature!
Des arguments pareils attendrissaient Tombre, naturellement.
— Sans doute, faisait-il, cela est fatal. Mais je ne lui en veux pas non plus. C’est contre moi que je suis furieux. Je sais tout cela, et je ’aime quand méme.
— Sois furieux, c’est parfait. Mais non pas de laimer, puisque tun’y peux absolument rien. Ton vrai tort, c’est de l’aimer mal. Oui, je veux dire comme n’importe qui, et non comme doit aimer un artiste, un grand artiste. Nous autres, ce n’est pas par les sens que nous pouvons entrer dans le coeur d’une femme; c’est par l’esprit. Comprendsmoi bien. Notre force, notre charme, notre beauté, sont intellectuels.
Desimages lui venaient aux lévres. D’ordinaire, quand sa pensée se présentait sous cette forme un peu oratoire, il la réprimait, par timidité surtout. Aujourd’hui, au contraire, il sentait que cette verve lyrique n’avait rien de déplacé, et devait
plutot convaincre Tombre qui se plaisait a ces
210 BRAVES GENS panaches de langage. Il lacha done la bride a ses métaphores.
— I] faut, dit-il, pour qu’onnous aime, qu’on nous voie dans notre élément, dans ce monde idéal ou nous sommes des guerriers, des héros, des triomphateurs vétus de pourpre et couronnés de Jaurier. Ouvre ce monde a une femme, et elle y contemplera ta gloire, et elle te trouvera supérieur a tes rivaux, qui n’en ont pas la clef, de ce royaume chimérique. Et alors elle t'aimera sans doute. A condition, bien entendu, qu’elle y puisse pénétrer, elle, dans cet Eldorado du réve. A condition, en d’autres termes, qu’elle soit de notre race. Eh bien! ta Georgette en est-elle? Oui, m’as-tu dit souvent. Une nature! Une artiste! Alors, lui astu suffisamment montré le chemin de ce pays ou tu es roi? Voila ce que tu as a te reprocher, si tu ne l’as pas fait.
— J’ai fait tout ce quej’ai pu, répondait Tombre.
— Pas assez encore, reprenait le musicien. Tu m’as raconté tes disputes aux répétitions. Je te vois dici. Tuimposais tes idées, au lieu de les faire comprendre. Tu brandiszsais une torche au lieu de la lampe d’Aladin. Pour les hommes, rien de mieux. C’est par les cheveux qu'il faut les trai- ’ ner a l’idéal; 4 coups de poing quil faut les y pousser. Mais, pour les femmes, pas du tout. Des serpents, les femmes! I] s‘agit de les charmer. Des airs de flite, et non des taratata de trompette, voila ce qui les persuade. Et persuadées,
BRAVES GENS all
mon ami, on ale bonheur ineffable de voir leur esprit éclore, s’épanouir, comme une fleur. Et l’on est le soleil de cet héliotrope. Et onest aimé, du véritable amour qui nous convient, suave, pur, surnaturel. Est-ce ainsi que tu veux étre aimé de Georgette?
— Hélas! non, fit Tombre avec mélancolie.
— Tu vois bien! Ne t’en prends qu’a toi-méme, si tu ne sais pas hausser ta passion jusque 1a, si tu te ravales 4 un désir vulgaire. La, du Glaizat devient ton égal. Ton supérieur plutét. Tu luttes contre lui sur un terrain ot il est plus fort que toi. Tes meilleures armes ne t’y servent 4 rien. Elles t’y génent, méme. Pourquoi aimes-tu comme ca? Pourquoi?
— Dame! parce que..., je suis un homme.
— C’est-a-dire que tu renoncesa étre un dieu. Et fais-y bien attention! Cela ne condamne pas ton amour seulement, mais surtout lobjet de ton amour. Bien str! Tu te juges incapable d’élever Georgette jusqu’a toi. Pour moi qui te connais, tu te calomnies. C’est elle, au fond, que tu sens impuissante 4 cette ascension; voila la vérite.
—Non, non, interrompit le mime. Elle en est digne,j’en suis str. Elle a de quoi étre une artiste. Elle devine des choses. Son instinct est bon. Son éducation seule a été mauvaise. A quelle école a-t-elle appris son métier? Avec des imbéciles qui lui ont faussé le got. Mais elle est de race, jen réponds. Artistiquement, c'est comme
une fille de prince qui aurait été volée par des saltimbanques. Sous les oripeaux dont on l’a affublée, elle garde la ligne, l’allure, le sang bleu. Je ne m’y trompe pas, moi qui en ai dans les veines.
— Alors, s’écria Yves avec énergie, tu es un lache de ne pas arracher cette fille de prince aux saltimbanques, de ne pas la rendre a sa famille, la notre, puisqu’elle doit en étre. Tiens, moi...
Il s’arréta. Une pudeur le retenait. I allait parler de Madeline. Depuis un grand moment déja, c’est 4 elle qu'il pensait, en préchant cette singuliére etidéale facon d’aimer. De la,en grande partie, son exaltation. Et Tombre l’avait bien senti, au reste. A plusieurs reprises, il avait été sur le point de lui dire:
— Mais c’est ton roman platonique avec Madeline, que tu me proposes la comme exemple!
Une pudeur aussi l’avait empéché, lui. Malgré toute sa passion pour Georgette, il eit trouvé comme inconvenant envers Madeline de méler le nom de la jeune fille 4 celui de la cabotine, maitresse de du Glaizat et d’un vieux monsieur, et de tant d’autres auparavant. Et cette délicatesse de sentiment qui lui fermait la bouche, il en souffrait. Yves, méme, lui semblait cruel, en l’obligeant ainsi a l’avoir. Comment ne comprenait-il pas que cet amour pur, idéal, dont il montrait les splendeurs et lesjoies, était une sorte d’outrage 4 celui de Tombre, incapable de s’envoler dans ce beau ciel?
Mais le coeur du musicien était encore plus grand et meilleur que Tombre lui-méme ne le croyait. Et c’est pourquoi, aprés une minute d’hésitation, Yves continua, rehaussant soudain Georgette par cette comparaison :
— Eh bien! oui, moi, ce que je te dis de faire, je Vai fait. Tu devines, n’est-ce pas, qu’il s’agit de Madeline, de mademoiselle Madeline? Laissons de cété les différences morales. Ga ne nous regarde pas, ici. Des détails, d’ailleurs ! Un résultat des circonstances ! Nous planons au dessus de tout cela, en ce moment. I] s’agit du cas intellec- ‘tuel. Or c’est le méme. Madeline aussi est de notre race, de notre famille, une artiste. Non pas volée par des saltimbanques, elle! Elevée par des bourgeois, ce quiest cent fois pire. Est-ce donc sa grace, sa jeunesse, que j’ai aimées? Est-ce de l’amour méme, comme on lentend, que j’ai pour elle?
Erreur. A cela je ne me fusse pas laissé prendre. Je suis trop vieux pour elle. Je n’ai rien d’un soupirant. Encore moins d’un conquérant. Je me serais cru ridicule de vouloir lui plaire. Mais son dime pouvait étre 4 moi. Voila ce que j’ai taché de conquérir. A moi, non! Ce n’est pas dire assez. C’est 4 nous, 4 la musique, au beau, a l’art, que je lai conquise. Et si elle m’aime (mon Dieu!)j’ai la folie de l’espérer quelquefois), si elle m’aime, ce nest pas comme un homme! C’est comme un frére qui l’a sauvée! Comme un maitre qui l’a instruite! Comme un justicier qui lui a rendu jus-
tice, qui lui a fait se rendre justice 4 elle-eméme! O le bel amour! La joie profonde! Il y a des minutes ou je me vois dans sa vie sous la figure dune sorte d’ange. Elle était dansles ténébres. Je suis venu lui prendre la main, et je l’ai conduite doucement vers l’aurore dont elle était exilée. Quel lien humain vaudrait la reconnaissance qui Vattache 4 moi? Quel baiser de chair serait comparable au baiser de nos deux esprits dans la Jumiére?
Sa voix sonnait par la rue déserte. I] avait le geste large, la stature redressée, comme grandie, les yeux vers les étoiles.
— Yves, s’écria Tombre enthousiasmé, tout cela est vrai pour mademoiselle Madeline et pour toi. Mais tu es un ange, en effet, toi, et elle est une vierge.
— Elle serait une vierge folle, qu’importe ! répliqua Yves héroiquement, et sans penser Vinsulter par une telle supposition. Oui, qu’importe, pour cet hymen intellectuel dont je te parle! Le hasard aurait pu mettre sur mon chemin une Ame pareille dans un autre corps. Il l’a fait pour toi, si Georgette est vraiment l’artiste de nature que tu imagines. Eh bien! Aime-la comme j’aime Madeline. Aime-la pour ce que tu peux et dois aimer enelle. Kt pour cela seulement. Et sans arriére e-pensée égoiste, bourgeoise! Méme en te disant, parfois, que ton effort ne sera pas récompensé. Car il faut aussi courir cette chance. Avec Madeline je n’ai
plus ce doute. Mais je Vai eu tout @abord. Elle nest pas entrée de plain-pied dans cette voie lumineuse ow je voulaisla conduire. Cette lumiére méme, bien souvent, lui blessait les yeux. Les opéras-comiques, chéris de sa mére, lui avaient donné de singuliéres idées sur la musique, la poésie, le chant, tout. A mes premiers enseignements, jai lu plus @une fois, dans ses mines de fillette, des surprises, des effrois, de la moquerie. Elle me trouvait toqué! Mais, je ne me suis pas rebuté. Et aujour@hui, tu vois de quelle envergure elle est partie dans ce bleu auquel j’ai peu a peu habitué ses ailes. Ne te rebute pas non plus pour Georgette. Et surtout a cause de ce qu'elle est comme femme. Toi, t’arréter 4 ces préjugés-la, c’est trop béte! Est-ce que tune ramasserais pas un rossienol blessé, parce qu il serait dans un ruisseau?
— Yves, que tues bon! fit Tombre en se jetant dans les bras de son ami.
— Non, répondit le musicien, je suis juste, rien de plus.
— Mais si le rossignol n’était qu’un moineau, aprés tout! reprit Tombre avec amertume.
— Quimporte encore! répliqua le musicien.
L’essentiel, c’est que tu le croies un rossignol. Il en est de l’amour comme del’art, vois-tu bien. Ou plutdt, pour nous du moins, c’est la méme chose. Illusion! Se faire une grande illusion! Y avoir foi! S’y sacrifier! Batir son ceuvre de toutes ses forces ! Aimer ses élus de tout son ceeur! Vouloir
la communion dame, méme sans le baiser. Et la gloire, méme sans le succés! Pour les artistes, pour nous, tout est 1a.
— Ah! s’écria Tombre, tu as raison, et je tacherai de suivre ton Evangile.
— Sans compter, ajouta Yves, avec un doux sourire, qu'il te ménera au Paradis, car ily a une justice en tout. Et c’est pourquoi, en vérité, nous qui avons l’air de martyrs, nous sommes des bienheureux. Ainsi nous voila deux gueux errant dans la nuit, deux inconnus, deux ratés peut-étre. Mais, parmi tous ces gens raisonnables qui dorment, combien y en a-t-il dont les réves soient aussi beaux que les nétres.? Et nousles révons, les notres, tout éveillés!
Cen’était pas une béte, quele du Glaizat! Tant s’en faut. I1n’avait pas volé sa réputation de malin. Faux homme de lettres, il se laissait 4 l’occasion troubler la visiére par sa facheuse ambition artistique ; mais, véritable homme d affaires, il ne s’y obstinait pas outre mesure. Et, comme homme d’affaires, il avait assurément l’intelligence nette, Vaction prompte, le flair pratique de la réalité. Aussi, le lendemain de la premiére, en se rappelant ses impressions de la veille et en lisant les journaux, ne se fit-il aucune illusion.
Un plus naif que lui se fit senti ’amour-propre agréablement chatouillé par quelques comptesrendus élogieux, surtout par les soirées parisiennes, en général fort aimables, plusieurs méme tout a fait dithyrambiques. Lui, malgrésa vanité, ne s’y trompa point. I] savait ce qu’en vaut l’aune, de ces dithyrambes de camaraderie, 4 charge de
revanche. Il constata du reste que tous semblaient
gétre donné le mot pour s’extasier uniquement devant les décors, les costumes, la coquelterie luxueuse de la salle. I] savait aussi lire entre les lignes, et voir les éreiniements sous-entendus que cachait l’exagération méme de certaines apologies hypocrites. Tous ces soi-disant enthousiasmes sonnaient faux. Les plus purs en apparence puaient outrageusement la réclame. Les seuls un peu sincéres étaient hérissés de restrictions. En somme, un bouquet de roses ou il n’y avait guére que des roses artificielles dissimulant un réel buisson d@’épines!
Il n’ignorait pas non plus que la presse actuelle presque toute de reportage et de puffisme, ne prévaut pas contre l’opinion du public, devenu méfiant 4 force d’avoir été trompé, et qui se renseigne surtout maintenant d’aprés les on-dit de bouche 4 oreille. Or ce que seraient ces on-dit, et quelle avait été opinion du public hier, il n’en doutait pas : on s’était ennuyé.
Grimblot croyait donc du Glaizat plus sot quwil n’était, quand il vint lui dire, dun air guilleret, la bouche en fraise, et la prise au bout des doigts, avec un geste régence :
— Une jolie presse, hein, patron? J’espére que vous devez étve content!
— Qui, charmant,répondit du Glaizat ironiquement. Un petit four du bon confiseur!
Grimblot ne manifesta pastrop desurprise. Au fond, il ne pensait pas autrement,le vieux routier.
— Car il ne faut pas nous monter le job, reprit du Glaizat. Trente représentations dans le ventre ! C’est tout le bout du monde! Et encore! En vivotant. On ne couvrira pas seulement les frais.
— Oh! si! fit Grimbot, mais sans conviction.
— Et quand méme on les couvrirait! Ce n’est qu'un détail, ca. La grosse affaire, c’est que le lancement des Folies-Elégantes est raté.
— Par exemple! s’écria Grimblot, avec une épouvante convaincue, cette fois; car il se voyait déja quittant la direction de la scéne, et peut-étre sans étre payé, avec ses chiffons d’actionnaire pour toute consolation.
— Iln’yapas de par exemple. Raté, je vous dis. Entre nous, il vaut mieux regarder les choses en face, n’est-ce pas?
Et se levant dans une allure de défi, les dents serrées, du Glaizat ajouta cranement :
— C’est 4 recommencer, voila tout.
— MAtin! fit Grimblot, d’un ton sincérement admiratif, vous avez de lestomac !
— Dame! continua du Glaizat. Il ne s’agit pas de se tourner les pouces devant la caisse vide. Il faut se remuer, se débrouiller.
— Mais, les commanditaires.,., hasarda Grimblot, 4 qui ce mot de caisse vide avait rendu ses transes.
— C’est 14 justement le hic, interrompit du
Glaizat. Les commanditaires n’en ont pas, eux, @estomac. Le succés leur en aurait donné. Les recettes baissant leur enléveront le peu quwils avaient. Ils passeront la main, c’est sur.
— Diable! diable! murmura Grimblot, en soulevant sa perruque pour se gratterle crane. Et alors..?
— Alors, parbleu, il faut en trouver d’autres qui mettent dans leur jeu, pour lessoutenir, pour quils ne lachent pas. C’est bien simple. Mais ne grattez donc pas votre caillou comme ¢a, voyons! Vous m’agacez. Vous voyez bien ou je veux en venir. .
—— Parfaitement, parfaitement, fit soudain Grimblot, en replacant sa perruque d’aplomb, et en s’offrant une large prise pour se récompenser de sa perspicacité.
Il venait, en effet, de comprendre pourquoi le patron était sifranc avec lui, et le traitait presque de pair & compagnon. On avait besoin de ses petits offices. On songeait évidemment 4 M. Lepottier, et cest Grimblot qui serait chargé de faire 4ce propos les démarches auprés de Georgette. Ilne convenait pas a du Glaizat d’ouvrir lui-méme cet avis. Non par pudeur! Mais pour ne pas avoir Yair @étre Vobligé de la danseuse, trop ostensiblement. Il fallait que Vidée parti venir delle, et que du Glaizat se laissdt en quelque sorte forcer lamain pour y consentir. I] ne demans derait pas un service; il ’accepterait, non pas mé-
BRAVES GENS a2t
me avec reconnaissance, et plutdt pour faire plaisir dla jeune femme. Le vieux madré de Grimblot pergut tout cela en un tour d’esprit.
— Parfaitement, parfaitement, répétait-il en savourant sa prise avec lenteur, pour se donner tout le temps de réfléchir. Oui, oui, je devine. A bon entendeur... ! Enfin, suffit.
Et pour montrer d’un seul mot qu’il avait démélé tout ’écheveau des secrétes pensées de du Glaizat, il ajouta d’un ton dégagé :
— Et faut-il lui en parler tout de suite, 4 Georgette?
— Bien str, répondit du Glaizat.
Il étaitenchanté d’avoir été compris ala muette ; car les coquins, méme les plus cyniques, ont souventplus peur de leurs paroles que de leurs actes. Pourtant, il était nécessaire de s’exprimer en termes précis maintenant, pour que Grimblot ne fit pas de gaffes. Il y avait dans le plan de du Glaizat des nuances, qu’il ne pouvait supposer déja discernées par l’esprit subtil de son confident a demi-mot. Mais c’est légérement, sans avoir lair d’y attacher de importance, en feignant de ranger des papiers sur son bureau, qu’il continua :
— Oui, le plus tot possible. Il n’est pas question de faire du tort 4 qui que ce soit, naturellement. Pendant au moins une semaine nous aurons des recettes propres. L’affaire est donc bonne pour un commanditaire nouveau. Elle serait bonne plus tard aussi, sans doute. Mais pas tant,
en apparence. On pourrait se donner les gants de nous sauver. Il ne faut pas ca. Dans les conditions actuelles, au contraire, on demande participation a une chose qui marche. Le commanditaire doit étre pris par faveur. Vous entendez bien, Grimblot, par faveur!
— Oui, répliqua Grimblot, j’entends.
Il se moucha, et reprit @une voix claire, avec une inflexion presque comique :
— Enfin, nous nous ferons prier.
Un sourire involontaire échappa 4 du Glaizat. Décidément, le vieux n’était pas une béte non plus.
Quanta Grimblot, ilriait franchement. D’abord, de son esprit, dont il se félicitait in petto. Puis, de planter sans plus de géne les points nets surles i, en complice subalterne qui tient 4 montrer qu'il nest pas dupe des hypocrisies oratoires. Enfin, une douce gaieté s’épanouissait réellement dans son cmur, 4 Vidée de ses appointements qui seraient augmentés sans doute, et de ses actions quil voyait en hausse, et surtout 4 lespoir de’ mettre dedans, en tout cas, un brave homme, ce qui est toujours agréable quand la besogne est bien faite.
— Et de combien le taperons-nous ? crut-il devoir ajouter, en veine de facons cavaliéres.
Le sourire de du Glaizat s’éteignit.
— Ne vous occupez pas de ca, maitre Grimblot, ré pondit-il assez insolemment. C’est mon affaire.
Cette pointe dinsovlence piqua Grimblot, qui
laissa voir son dépit en humant une prise les narines pincées. Et du Glaizat s’en apercut, craignit @ayoir été trop loin, se dit qu’il fallait ménager le drole.
— Ce que vous avez a arranger, reprit-il, est assez difficile comme ca. Une mission de confiance! Heureusement vous avez les qualités nécessaires, mon cher Grimblot. Et je compte sur vous, sur votre adresse, sur votre tact. Vous n’aurez pas 4 faire 4 un ingrat d’ailleurs.
Il lui tendit la main. En méme temps, sentant que la meilleure preuve d’amitié envers cet inférieur était de descendre 4 son niveau 3
— Ah! s’écria-t-il gaiement, vous étes 4 la coule, vous, 4la bonneheure!
— Et vous donc! riposta hardiment Grimblot.
Pour un peu, il edt tapé sur le ventre 4 du Glaizat. Il se vengeait de l'insolence passée et possible par cette familiarité, et il pensait aussi que ses services valaient bien ce prix-la. Mais a coquin, coquin etdemi! Un autre que du Glaizat en eit été froissé, sans doute. Lui, au contraire! C’était autant de gagné sur Grimblot, puisque le | bonhomme se payait d’avance, et en nature.
Il faut d’uilleurs lui rendre cette justice 4 Grimblot, quil était expéditif en besogne. Servez chaud!... Une heure aprés cette conversation, il se mettait 4 Pceuvre. C’est entre deux raccords, pendant que du Glaizat se livrait en scéne 4 des coupures qui faisaient grincer Tombre de fureur,
que fut posée nettement a Georgette la question de commandite. Oh! avec adresse, avec tact, comme Vavait espéré du Glaizat. Georgette, attendant derriére un portant sa véplique, avait demandé a Grimblot :
—Eh bien! la location, ca marche?
— Admirablement, avait répondu Grimblot Ah! il ne fait pas mauvais d’avoir des actions dans la maison!
Puis, négligemment :
— Vous n’en avez pas, vous? Non? Tiens, je vous aurais crue plus ficelle que ca. A quoi vous sert-il donc, votre député? Comment! Vous ne lui en avez pas fait prendre? Ah! que vous étes gosse, tout de méme! -
Un faux départ, comme-s’il voulait aller de Vautre cdté de la scéne. Brusquement, comme si une idée lui traversait l'esprit:
— Dites donc, vous savez, il est encore temy:s, avant qu’elles ne montent. Il n’y en a plus,me répondrez-vous. Bah! pour vous, quand il n’y ena plus, il y en a encore. Votre député voudrait entrer dans la commandite, que du Glaizat ne pour- ‘rait pas le refuser, amené par vous. Il vous doit bien ¢a, que diable!... A vous la réplique, mon petit! vous allez manquer votre entrée.
Georgette avait compris vaguement. Elle ne s’entendait pas aux affaires. Tous ces mots dansérent dans sa téte, pendant qu’elle pirouettait elle-méme machinalement, faisant une entrée a
yt
faux dans une scéne qu’on était juste en train de ccuper.
— Mais non, mais non, nous chambardons ¢a, cria le chef d’orchestre. Oui, tout, jusqu’au hiliale du trois. Vousne revenez qu’au finale, mademoi- Selle. .
— Alors je n’ai rien & faire dans le raccord ?
— Rien du tout.
Et elle était retournée dans les coulisses, pendant que le chef @orchestre tapait frénétiquement sur son pupitre, et que du Glaizat, sans répondre aux grognements de Tombre, répétait avec un air important :
— Voyons, voyons, messieurs, enchainons.
— Ah! ¢a, fit-elle 4 Grimblot, en lui prenant le bras pour monter au bureau directorial, qu’est-ce que vous m’avez chanté tout 4 Vheure! Je n’y at vu que du feu.
Grimblot reprit ses explications, en termes fort clairs cette fois; toujours présentant la chose, dailleurs, comme une excellente affaire pour Georgette et pour M. Lepottier lui-méme. Et ce serait un lien de plus avec Fernand! (Il disait ainsi Fernand tout court, ce qui faisait plaisir a la danseuse.) Fernand, au reste, accepterait! Puis, sans qu'il pits’en douter, cela lui rendrait service! Car la location avait beau bien marcher, on wétait jamais sir de rien; il valait mieux, en cas de guigne, avoir les reins solides! Et, avec
un commanditaire de plus, Fernand serait tout a ey 18.
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fait d’aplomh! Au reste, elle avait bien le droit, elle, de songer un peu a sesintéréts, 4 ceux de son mioche, n’est-ce pas? Le droit, et méme le devoir! Monsieur Lepottier laimait strement, ce moutard, si gentil! Eh bien! quoi de plus naturel que de placer quelque chose pour lui! Car-c’est a lui, au petit, que monsieur Lepottier, une fois commanditaire, ne manquerait pas d’offrir une part de giteau dans les actions! Georgette lui ferait entendre ca en douceur! Et ce ne serait pas volé, dame! On apporte une affaire, une aubaine, 4 quelqu’un; il vous doit une petite commission, hein? Monsieur Lepottier les connaissait, lui, les affaires! Par conséquent.....!
Dans tout ce verbiage, Georgette, qui était fine, vit surtout une chose: c’est que du Glaizat n’était pas hostile a la proposition, et que sans doute, méme, il n’y était pas étranger. Et ce quila frappa en particulier, fut la simple phrase :
— Ce sera un lien de plus avec Fernand.
Mais il faudrait redevenir aimable envers M. Lepottier, si on voulait en obtenir une pareille récompense. Et il allait se montrer exigeant, le bonhomme, sans doute, d’autant qu’on n’avait plus désormais le prétexte des répétitions pour se débarrasser de lui. On devrait étre aux petits soins
avec son amour, le cajoler d’attentions. Quel en- -
nui! Quel écourement! Elle s’y résigna toutefois, prenant soudain le petit air crane qu’elle avait eu deux mois auparavant, quand elle avait grimpé
pour la premiére fois]’escalier de Grimblot en disant:
— Allons-y!
Aussi, quand du Glaizat revint du raccord, la trouva-t-il souriante et gaie. Grimblot lui avait donné toutes ses instructions. Sa legon était apprise, le plan combiné, du Glaizat le vit au premier coup d’cil. Elle ne put s’empécher de lui dire, en l’embrassant d’un air mutin devant Grimblot :
— Je te ferai peut-étre une belle surprise demain, mon chéri.
— Quoi donc? demanda-t-il en jouant l’étonnement.
— Oh! cane serait plus une surprise, si je te le disais tout de suite.
Elle sautillait et battait des mains comme un enfant.
— Que tu es folle ! fit du Glaizat. Tu ne seras donc jamais sérieuse?
— Si, si, tu verras. N’est-ce pas. Grimblot? Et puis non, Grimblot, chut! taisez-vous. Vous me jurez le secret, hein?
— Parole Whonneur, répondit Grimblot gravement.
— A propos, tu sais, Fernand, reprit Georgette devenue grave 4 son tour, et méme triste, nous ne - gouperons pas ensemble ce soir. Georget nest pas bien. Tune m’en veux pas, dis?
Elle était génée, et avait parlé trés vite pour
228 BRAVES GENS dissimuler son embarras. Bizarre délicatesse! Et si inutile! a
— Bon, bon, interrompit du Glaizat, en roulant nonchalamment une cigarette. Est-ce que la location marche toujours, Grimblot ?
— Epatant! s’écria Grimblot, qui avait constaté précisément tout 4 Vheure que, pour un lendemain de premiere, elle était maigre.
— Alors, tu es:content, ma belle? fit Georgette, ravie qu’on etit détourné la conversation.
— Je te crois! répliqua du Glaizat.
Il se passait joyeusement les doigts dans la barbe: Et Georgette, le voyant enchanté, partit enchantée elle-méme, sur une derniére poignée de main de Grimblot, une poignée de main presque solennelle, et qui avait l’air de dire:
— Maintenant, faites votre devoir.
Hélas! oui, son devoir. Car si elle songeait beaucoup a du Glaizat, dont elle allait s’attacher Ja reconnaissance, elle réfléchissait aussi un peu, et trés naivement, et trés maternellement, au mignon Georget, dont l’avenir souvent lui faisait peur, brave petite maman!
7 Ah! pauvre créature! pauvre créature! disait hier Yves le juste.
M. Lepottier avait été profondément décu et mortifié, la veille, de ne pouvoir célébrer avec Georgette Vheureuse issue dela premiére, comme il disait. Il s’était fait une si jolie féte, en imagination, de ce souper et des dowx moments qui devaient le suivre. Une féte d@amour! Car on ne le choyait guére depuis ces maudites répétitions, enfin terminées. Une féte d’amour-propre aussi, et surtout! Etre seul en téte-a-téte avec cette femme, que toute une salle venait d’admirer! Se carrer dans]’orgueil de la sentir uniquement a soi! Cela vous avait des airs de conquéte, comme un parfum d’enlévement! Etc’est avec un sourire de triomphe que M. Lepottier avait dit, pendant la journée, en termes pompeux et parlementaires:
—Je veux faire des folies pour ta validation détoile.
Elle savait bien alors quelle ne souperait pas avec lui; car elle avait réservé cette féte a Fernand. Elle aurait pu dés cet instant. inventer un
mensonge pour étre libre. Mais 4 quoi bon se donner cette peine? N’avait-elle pas, ala derniére minute, la ressource de deux lignes griffonnées sur une carte? Cela lui épargnerait une discussion, puisque monsieur Lepottier ne venait jamais dans les coulisses. Et ainsi elle avait fait, laissant le brave homme 4son espérance, qu'elle était sire de tromper. Sans méchanceté voulue, d’ailleurs! Avec cette insouciante cruauté de lafemme aimée envers celui qu’elle n’aime pas.
La blessure avait été trés cuisante. M. Lepottier s’était presque senti les larmes aux yeux, en lisant dans sa baignoire le petit billet remis par une ouvreuse. Deux lignes froides dont les mots coupants démolissaient tout son beau chateau en Espagne! I] avait eu besoin de passer plusieurs fois sa langue sur sa lippe, pour y ramener la salive. Sa gorge s’était séchée devant l’ingratitude du post-scriptum, ajouté 4 la hate, en style de telégraphe, comme une chose qu’on avait failli oublier et dont on ne se souciait guére:
— Merci pour fleurs.
Attristé en sortant du thédtre, il était arrivé chez lui irrité. Décidément elle en prenait un peu trop 4 sonaise, mademoiselle Georgette, et se moquait de lui! Iln’en pouvait plus douter. Cette supréme avanie ravivait le souvenir de toutes celles quil avait subies depuis un mois. Car e’étaient bien des avanies, que ces rendez-vous manqués, que ces rebuffades, que ces va-te-faire-lan-laire
& propos de rien, que cette perpétuelle mauvaise humeur et ces caprices, dont on l'avait martyrisé sous prétexte de répétitions. Son amour-propre aveuglé s’était complaisamment payé de cette excuse, jusqu’a présent. Aujourd’hui, l’amourpropre avait les yeux dessillés, grace 4 l’outrage sans raison plausible; et tous les outrages précédents lui apparaissaient d’autant plus aigus qu'il avait eu la faiblesse de les pardonner. En méme temps revenaient 4 Yesprit aigri de M. Lepottier, en pleine lumiére désormais, beaucoup de menus faits qui étaient restés obscurs lorsque sa vyanité dédaignait d’y faire attention. Georgette parlait souvent de du Glaizat, et ne parlait méme que de lui. Cela s’expliquait, puisqwil était son directeur. Mais, 4 la réflexion, il est bien certain qu’elle y mettait un enthousiasme, une tendresse, tout a fait extraordinaires. Elle ne se cachait pas, d’ailleurs, d’étre au mieux avec lui. C’étaient des déjeuners, des diners, des soupers ensemble, quelle avouait sans se géner. Toujours a cause des répétitions, naturellement! Et ces diablesses de répétitions, et la franchise méme de Georgette, coupaient court aux soup¢ons possibles. Or, a présent les soupcons naissaient, et tous @ la fois, en faisceau.
— FEvidemmentelle metrompe avec cet homme, s’était dit M. Lepottier en se couchant.
Un moment il avait eu lidée d’aller s’en assurer par une visite inopinée chez Georgette. Sa
dignité avait retenu. I] risquait d’étre ridicule,
— Mais je le suis quand méme, avait-il pensé subitement. Je le suis aux yeux de cet homme. {1 ne peut pas ignorer nos relations.
Puis une consolation lui était venue.
— Qui sait? Il ignore peut-étre. En ce cas, elle nous tromperait tous les deux. C’est un monstre, alors! Ah! Madame Lepottier avait raison de re- - douter ces parisiennes. Oui, oui, iln’y a pas adire, des femmes dangereuses! Des sirénes!
Une secréte joie 4 cette constatation. Un petit frisson de terreur, non sans charme. Un retour Vorgueil aussi. I] n’était pas un enfant! Il était Monsieur Lepottier, un‘homme d’expérience, un politicien, une des lumiéres et des forces de son département, décoré comme tel, et l’on ne se jouerait pas de lui, et l’on trouverait aqui parler!
Kt il s’était endormi avec un sourire confiant et presque heureux, malgré tout. Des réves avaient bercé délicieusement son amour-propre. Il y avait vu Georgette en vraie Siréne, a travers des souvenirs de mythologie classique, en Siréne avec une queue de poisson, tandis que lui-méme se transformait en prudent Ulysse, sous un casque qui, ma foi, allait fort bien & son genre de beauté mure et grave. .
Par malheur, au réveil, il avait fallu en rabattre, de ces consolations, et s’avouer que le prudent Ulysse était parfaitement ridicule, non-seulement aux yeux de Georgette et de du Glaizat,
ve
mais aux yeux de beaucoup d’autres encore, et notamment du théatre tout entier. En dépouillant Sa correspondance, M. Lepottier avait trouvé sous bande un journal auquel il n’était pourtant pas abonné, et y avait lu l’écho suivant, encadré au crayon bleu:
La plus récemment découverte de nos petites étoiles ne fera pas mentir la réputation qu’ont les danseuses d’étre aussi spirituelles que les danseurs sont bétes. Elle disait hier, faisant allusion 4 sa liaison en partie double avec ’heureux mortel qu’elle aime et le moins heureux dont elle est aimée :
— Est-ce. dréle! C’est moi qui brille; c’est pour le jeune que le four chauffe; et c’est le vieux qui éclaire.
Cet écho n’avait pas échappé 4 du Glaizat. Mais il ne se troublait pas pour si peu, lui! Familier avec ces pointes empoisonnées, dont il se servait contre les autres, il n’en était point piqué, tant que les noms n’étaient pas imprimés tout vifs. Il savait fort bien que la portée de telles armes ne dépasse pas les bureaux de rédaction, le boulevard, et qu'il faut, quand on en est atteint, se garder surtout de crier: touche! I1s’était contenté, en lisant la chose, de dire avec un sourire de beau joueur :
— Tiens! ce n’est pas mal.
Aprés quoi il avait ajouté intérieurement :
—(la doit étre du gros Pérignat. Je te revaudrai ca, mon petit pére.
Il ne Vaurait certes pas pris aussi philosophiquement, s’il avait pu croire que lécho serait vu par M. Lepottier, et soupconner effet qu'il produirait sur son futur commanditaire. Le journal était assez obscur, en effet; mais Pérignat, qui avait le venin méticuleux, avait pris soin de le faire parvenir 4 bonne adresse. L’écho n’était pas trés compromettant non plus, en somme, puisque vingt ou trente personnes seulement pouvaient le comprendre; mais M. Lepottier était provincial et devait en étre bouleversé. C’est bien sur quoi, trés habilement, avait tablé Pérignat.
Bouleversé n’estpas trop dire. Le pauvrehomme faillit se trouver mal, 4 la fois de honte, de désespoir et d’épouvante. Ainsi, c’est bien lui qu’on trompait, lui seul, et ce du Glaizat était de connivence, et Georgette s’en vantait publiquement! Car M. Lepottier ne mit pas une seconde en doute que le propos ett été tenu en réalité. Done, tout le monde savait son ridicule. Tout le monde! Cela courait les fewilles ! On en ferait des gorges chaudes 4 la Chambre! Et son probable sous-secrétariat d’Etat? Et madame Lepottier? Il tremblait a la pensée qwelle allait recevoir aussi le fatal écho. En tous cas, les gazeltes de son département ne manqueraient pas de le reproduire. Il avait des ennemis la-bas. Ah! e’était la ruine de son avenir politique, et de son ménage
peut-étre. La belle dot de sa femme, il n’en aurait plus les revenus 4 partager, ni le capital 4 gérer. Car madame Lepottier viendrait, 4 Paris sirement. et irait aux informations, découvrirait le pot-aux-roses, le petit appartement meublé pour Georgette, les quatre mille sept cent francs engloutis 1a depuis deux mois. Scéne, procés, séparation, scandale! Ainsi M. Lepottier se faisait de monstrueuses chiméres, tellement épouvante, qu’il en oubliait jusqu’a son amour tourné en dérision, nesongeantplus 4 jouer au plus fin avec cette Siréne, n’ayant en vue maintenant qu’une seule idée: la fuir. Oh! étre, comme dans son réve, le prudent Ulysse, et sans casque cette fois. Ce souvenir lui revenait; et d’un geste machinal, affolé, il jetait le casque imaginaire pour se sauver plus vite.
— Voyons, voyons, dit-il soudain en se parlant 4 haute voix, ne perdons pas la téte, que diable! Du calme, monsieur Lepottier, du calme!
Cette apostrophe 4 sa personne, prononcée d’un ton oratoire par habitude, aprés avoir humecté sa lippe comme s'il pérorait en public, lui rendit en effet son sang-froid. Et c’est en phrases moins heurtées, en véritables périodes bientdt, qu'il continua 4 tenir conseil avec lui-méme. L’homme logique, pratique, perspicace, la Jumiére de son département, se retrouvait. Son courage luni revint tout entier, en jetant un coup dil &sa boutonniére.
— Oui, je me dois 4 moi-méme, je dois 4 ma situation, je dois 4 mes électeurs, d’éviter tout scandale. I! faut donc rompre cette liaison, indigne désormais d’un galanthomme qui se respecte, et qu’on n’a pas su respecter; et il faut la rompre sans éclat. Certes il resterale tort d’avoir un instant compromis la gravité de mon mandat dans un égarement incompatible avec les hautes ambitions auxquelles je puis aspirer légitimement. Mais, est-ce 4 dire que mes aspirations en deviendront moins légitimes, si j’aieu la loyauté de reconnaitre ce tort passager, et l’énergie morale de leréparer quand il en étaittemps encore? Bien. loin de la. Le vrai sagé est celui qui a su résister asa propre folie; et les plus illustres hommes d’Etat n’ont eu précisément toute la raison qui les distingue qu’aprés avoir en quelque sorte trempé cette arme au feu des passions juvéniles. Si bien qu’on peut dire, messieurs, que c’est aux faiblesses de leur ceur qu’ils doivent la force de leur esprit.
Messieurs ! I] avait dit.& mi-voix ce mot, en ébauchant le geste accoutumé dont il l’accompa-. gnait 4 la barre, et.il n’avait pu s’empécher de sourire au ronron de sa derniére phrase, qu'il trouvait peut-étre un peu embarbouillée de que, mais dont le trait lui semblait si brillant. Telle est la puissance du métier, qu’il ne pouyait d’ailleurs voir clair dans ses idées quand ilne se les pré- Sentait pas 4 luirméme sous cette forme du dis-
eours. Et puissance heureuse, certes, puisqu’au balancement rhythmé de sa pensée il endormait jusqu’a cette pensée, fut-elle pénible et cruelle pour lui!
C’est ainsi qu’aprés un long et circonstancié plaidoyer 4 son propretribunal, il put prendre sans douleur un arrét qui condamnait irrévocablement cet amour, ou il avait cependant gouté quelques joies naguére, peut-étre les seulesde ce genre dans sa vie.
1] faillit toutefois avoir une rechute de désir, et en méme temps d’amour- propre satisfait, quand Georgette lui sauta au cou, le soir, en lui disant :
— Je viens diner avec toi, Paul.
Mais il se raidit dans sa résolution, et songea aux Sirénes. II se raidit sans paraitre raide néanmoins; seulement en son for intérieur; trés aimable en apparence, puisqu’il avait résolu de rompre sans éclat. Et c’est d'une voix fort douce qu'il répondit :
— C’est impossible, mon enfant. Une affaire de la plus haute importance! Un voyage! Et méme Apropos de ce voyage, il faut que je vous dise tout de suite.....
— Comment! je t’embrasse et tu me dis vous!
s’écria Georgette.
— Oui, laissez-moi vous expliquer.....
‘— Encore! Ah! tu sais, non; tu vas m’agacer. D’ailleurs, moi aussi j’ai quelque chose 4 te dire, et tout de suite aussi, et de la plus haute impor-
tance aussi. Voyons, écoute-moi. Je suis sérieuse, Paul.
Jamais elle ne lui avait paru plus jolie, plus espiégle, plus attrayante. Elle venait de Vappeler Paul deux fois en moins d’une minute.
— Allez, je vous écoute, tit-il avec un soupir, qu'il réprima aussitot pour se figer dansun maintien grave, comme s’il donnait une audience.
Avec une mine qu'elle tachait de rendre vraiment sérieuse, et qui la faisait paraitre trés experte aux questions d’argent (elle qui n’y entendait rien), elle répéta la lecon faite par Grimblot. Hélas ! méme si M. Lepottier eit du se laisser reprendre au charme qu'il voulait fuir, cette proposition en un pareil moment ett suffi a Ven défendre. Georgette y perdait jusqu’a ce désintéressement qui était une de ses graces. Elle avait lair cupide ; et les gentillesses mémes dont elle enveloppait ses phrases, qu’elle pronongait un peu a contre-cceur, ces gentilleses VTenlaidissaient. Un autre que M. Lepottier (si perspicace pourtant, 4 len croire) ett compris sans peine quelle se forgait pour étre ainsi. Lui, prévenu contre elle, la trouva simplement abominable. Enfin, elle se démasquait done! Elle en voulait a son argent. Et pour qui, la coquine, pour qui? Pour du Glaizat.
D’ailleurs, la demande était grosse, et il fallait toute la naiveté de Georgette pour ne pas sentir quelle maladresse il y avait a tirer ainsi, sans pré=
BRAVES GENS. 239 paration, 4 boulets rouges, sur la bourse de M. Lepottier. Diable! Une commandite! Gomme elle y allait! Cinquante mille francs, sans doute, au bas mot! Méme amoureux fow M. Lepottier n’ett pu se préter a cette fantaisie, nine lett youlu. Ses ressources personnelles n’étaient pas telles que Grimblot se limaginait, d’aprés des renseignements 4 vue de nez. Trois ou quatre mille francs par an, tout au plus, voila ce dont il avait la libre disposition, et encore en faisant des prodiges pour soustraire ces revenant-bon au contrdle de Mme Lepottier. I] lui avait fallu tout derniérement inventer. une perte sur des valeurs étrangéres, afin de subvenir 4 Vinstallation de Georgette. Enfin, tout génereux qu'il fut, il ne poussait point jusqu’a la prodigalitée. Ainsi, méme en pleine lune de miel avec la danseuse, il ett renaclé devant cette proposition de commandite. On juge comment il dut Yaccueillir aujourd’hui.
Au surplus, il ne donna pas toutes ces bonnes raisons, qu’il etit fait valoir naguére. I] se contenta de se les donner 4 lui-méme, en se félicitant de la la résolution prise, qui le dispensait de discuter méme une semblable question.
Eh bien! tu ne me répondsrien? fit Georgette quand elle eit terminé, un peu honteuse de tout ce qu’elle avait dit, et dit en vain, elle le voyait.
— Ma chére enfant, répliqua M. Lepottier, je n’ai pu vous interrompre; car vous ne m’avez pas laissé le loisir de placer un mot. Sans quoi,je
vous eusse épargné toute cette confidence pécuniaire, qui m’est pénible, je vous l’avouerai.
Georgette baissa la téte. Puis, songeant 4 du Glaizat et 4 Georget, elle essaya de dire gaiement:
— Mais c’est une bonne affaire que je t’apporte.
— Vous n’eussiez pas eu besoin de me la proposer, interrompit M. Lepottier, si vous m’aviez permis de vous faire d’abord la communication importante que j’avais 4 vous soumettre.
Ce langage solennel n’était pas sans imposer a Georgette. D’autant qu’elle ne pouvait concevoir ou il allait en venir. Elle tenta encore, cependant, un dernier effort pour sourire.
— Est-ce que tues nommé ministre? s’écria-telle.
— Non, reprit-il, profitant du biais qui s’offrait a lui pour porter le coup décisif. Non, je ne suis pas nommé ministre. Mais il faut que nous fassions comme si je létais, ma pauvre enfant.
Comprenez-vous?
— Vous me quittez?
— Hélas ! les nécessités de mon mandat...! De graves intéréts politiques... !
Mais il ne continua pas. Un réel désespoir avait soudain assombri la mobile figure dela danseuse. Deux larmes lui perlaient aux cils. Le temps dun éclair, M. Lepottier eut la faiblesse de croire qu'il était aimé pour lui-m3me. Il en fut tout attendri. Il se ressaisit aussitdt.
— Ce qu’ellepleure, pensa-t-il, c’est sa position,
BRAVES GENS ond
Non, monsieur Lepottier. C’était surtout dene pouvoir faire ce quelle avait promis 4 Grimblot, presque a du Glaizat. Et ce qu’elle pleurait encore, cétait le pain de son enfant. Elle allait en étre réduite, demain, 4 ses appointements de danseuse, et elle avait deux mille francs de billets souscrits 4la couturiére.
Malgré tout, au reste, M. Lepottier fut correct. I] avait résolu cela aussi, dans son monologue de tantdt. I] ouvrit son secrétaire, y prit un petit portefeuille quil avait préparé 4 cette intention. Ily avait mis treize cents francs, ce qui, joint aux quatre mille sept cents qu’il avait dépensés depuis deux mois, faisait un compte rond. Le terme courant de Georgette était payé. Tl se conduisait donc proprement. Il eutmémela délicatesse de dire 4 la jeune femme, en lui présentant le portefeuille :
— Je vous prie d’accepter ceci pour acheter un souvenir 4 mon petit ami Georget.
Elle le prit, touchée de la fagon Woffrir plus que du cadeau lui-méme. Elle avait le coeur serré, des sanglots a la gorge.
— Mais enfin, dit-elle aprés un assez long silence, pourquoi? Pourquoi comme ¢a, tout dun coup, sans prévenir ?
Elle ajouta, trés naivement :
— Vous étes pourtant un brave homme !
Cette naiveté, qu’il jugeait feinte, le blessa
d’ailleurs par son inconsciente ironie. Puis ces
sanglots, cet attendrissement, cet étonnéement, c’était trop de comédie a la fin! Il ne réprima pas un haut-le-corps indigné, et tendit soudain le journal 4 Georgette, en lui désignant ’écho encadré au crayon bleu.
— Oh! ce nest pas vrai, s’écria-t-elle. Je n’ai jamais dit ca. :
— Je vous en prie, riposta M. Lepottier, pas de scéne, pas de mensonge. Conduisons-nous tous deux galamment, ainsi qu'il sied 4 nos dignités respectives.
Et, tout 4 fait grandi par le ton méme quil prenait, avec un geste de justicier qui n°’admet pas de réplique, il ajouta d’une voix mesurée, en distillant tous ses mots, enles ponctuant de rapides coups de langue sur sa lévre un peu tremblante ;
— Je sais que monsieur du Glaizat est votre amant. Je le sais.
Pour toute réponse, Georgette rejeta le portefeuille sur la table. Et M. Lepottier n’était pas encore revenu de sa surprise, devant cet accés de fierté absolument inattendu, que la jeune femme était sortie.
Elle courut dune traite au théatre, pour annoncer la triste aventure 4 Grimblot, et lalui raconta tout en pleurant..Grimblot ne trouva qu'une chose a lui dire:
— Vous avez eu tort de rendre le portefeuille.
Elle rentra chez elle écceurée, et y trouva le
portefeuille, que M. Lepottier y avait envoyé aussitdt.
— Oui, c’est un brave homme tout de méme, fit-elle en embrassant son gamin.
Pendant ce temps, du Glaizat apprenait par Grimblot toute Vhistoire, et s’emportait contre elle, contre M. Lepottier, contre Pérignai:
— Quelle dinde! s’écriait-il. N’avoir pas su retourner ce bonhomme-la comme un gant! Et ce Pérignat, en voila un qui ne l’emportera pas en paradis, par exemple! Mais faut-il qu'il soit assez de sa province, ce député, pour qu’un écho, un petit écho de rien du tout...! Un joli muffle, d’ailleurs, ce monsieur quilache comme ¢a une femme, en lui offrant un portefeuille avec des facons grossiéres, exprés pour quelle le rende! Il n’y avait peut- tre rien dedans, seulement. Cristi, tout de méme, que le monde est canaillel!
te
Voila I'marchand d’chansons qui pa-a-a-a-asse. Voila ’marchand d’chanson-on-ons !
Des bell’s chansons pour ceux qui les ai-aiment, Des bell’s chansons pour ceux qui les chanteront! Voila ’'marchand d’chansons qui pa-a-a-a-asse, Voila l’marchand d’chanson-on-ons!
Yves était en train, une aprés-midi, de tirer sur sa presse ce premier couplet d'une composition nouvelle, qui devait servir de préface au futur recueil de ses mélodies populaires. Tout en s’appliquant 4 ce travail manuel, il chantait le couplet, de sa voix félée, 4 tue-téte, interminablement, le reprenant dés qu’il l’avait achevé. On ett dit qwil était lui-méme ce marchand ambulant, et qu'il ameutait la pratique dans un carrefour de village, le crincrin au menton, et a Yépaule le baluchon d'imprimés. Aussi, tout occupé & sa besogne, et tout assourdi de son vacarme, n’entendit-il ni le coup menu frappé dabord discrétement a sa porte, ni les trois ou
BRAVES dENS NG
quatre coups plus forts qui s’y succédérent ensuite enmaniére de roulement.1l ne se retourna qu’au claquoir de la porte, refermée par le visiteur qui avait fini par entrer sans qu’on le lui ett dit. Il se tut d’ailleurs aussitot, en se retournant; mais surtout de stupéfaction.
ly avait bien de quoi! Ce visiteur n’était autre que son voisin, l’employé de la mairie de Levallois, M. Pigeollet, ’étre du monde qu'il pouvait le moins s’attendre 4 voir. Au surplus, il ne Vavait jamais tant vu; et, depuis deux ans qu’ils habitaient cependant sur le méme palier, il le contemplait aussi pleinement pour la premiére fois. A peine, en effet, se rencontraient-ils par ci par 1a, dans: Pescalier, dans le corridor, dans la rue, 4 la dérobée, juste assez pour échanger un mutuel salut; sans trop se regarder, d’ailleurs, étant timides tous les deux. Encore ces rencontres n’arrivaient-elles que par grand hasard, lorsqu'une circonstance tout 4 fait anormale ayait dérangé pour!’un oupour l'autre les heures réglées de leurs allées et venues, lesquelles, en temps ordinaire, ne concordaient point. Au moment ou M. Pigeollet-sortait, le matin, pour ne rentrer que le soir, Yves dormait encore; et, quand Yves rentrait 4 son tour, M. Pigeollet eee raait déja. Les dimanches, seuls jours ou Vemployé avait congé et restait un peu dans sa- chambre, étaient précisément ceux ow l’organiste avait tel-
lement a faire qu’il ne déjeunait pas chez lui. 4 a Sas
L’honnéte Pigeollet, au demeurant, n’était pas moins silencieux qu’invisible. Il fallait le sommeil léger d’une malade comme Mme Loupiat, pour étre incommodé du seul bruit qu’il se permit dans la maison, quand il frottait ses carreaux le matin, d’une brosse si furtive cependant. A part cela, aucune manifestation de sa présence. Sans les rencontres dans lescalier, Yves ett pu se croire seul sur son étage. Et voici qu’aujour- @hui ce voisin, qui vivait comme une ombre, était 14, devant lui, en chair et en os! Et il parlait ! }
— Mon Dieu! excusez-moi, mon cher voisin, disait-il. Je vous dérange, sans doute. Et vous étes étonné, je le vois. Oui, je devrais étre 4 mon bureau. Nous ne sommes pas dimanche, en effet. Je vais vous expliquer. C’est que j’ai campos A cause de la mort de mon oncle. Je viens de l’enterrer, mon pauvre oncle.
L’épithéte et le geste, qui voulaient étre tristes, juraient avec le sourire des yeux et méme des lévres, qui étaient aimables.
— Prenez done la peine de vous asseoir, fit Yves de plus en plus interloqué par cette confidence qui lintéressait si peu. :
Pour se donner une contenance, he il crut devoir ajouter :
— Ainsi, votre pauvre oncle...
— Pauvre! interrompit M. Pigeollet, le sourire élargi. Pauvre!ce nest qu’une fagon de parler.
Il était plutéta son aise. J] me laisse trente-deux mille francs, monsieur. J’étais son unique héritier. Mais, pardon! ce nest pas de cela qu’il s’agit, pour le moment du moins. C’est de cela, tout de méme. Mais pas encore. I] taut que je vous fasse part des intentions que..., pour lesquelles..., enfin du- service que je viens vous demander. C’est que, vous concevez, je n’ai plus de famille du tout, maintenant; et alors je ne sais trop comment...
— Ah! ca, pensa Yves, est-ce que la mort de son onele, ou l’héritage, l’aurait rendu fou?
— Je ne me fais probablement pas bien comprendre, reprit M. Pigeollet.
‘*— Mon Dieu! pas trop, je Vavoue, quoique néanmoins..., répondit le musicien avec une extréme politesse, et craignant de JVirriter.
— Crest que j’ai tant de choses a vous dire, monsieur! Je suis embarrassé pour commencer.
Puis, je suis un peu timide, vous vous en apercevez peut-étre. Et ma démarche, enfin, vous paraitra si étrange !
— Je vous en prie, monsieur, remettez-vous, fit le musicien absolument abasourdi, et en méme temps plein de pitié pour ce timide, lui qui l’était tellement. Prenez toutes vos aises. Commencez par ce qui vous semblera le moins génant a dire.
— Vous étes bien bon, monsieur, répliqua Vemployé, Je profiterai donc de la permission,
Ne m’en veuillez pas si ‘je suis un peu’ décousu. Voici! Au jour de l’an prochain, je passe premier commis, et dans une mairie plus importante. On me devait bien cet avancement, d’ailleurs. Tel que vous me voyez, j’ai déja vingt-et-un ans de service. On ne le dirait pas, n’est-ce pas? Quel age me donnez-vous?
I] était diablement décousu, en effet! Ou voulait-il en venir? Enfin, faisant contre fortune bon coeur, Yves résolut de patienter. Il n’était pas assez hardi lui-méme pour couper court a tout ce verbiage par quelques questions nettes et catégoriques. Il se résigna done a suivre les méandres embrouillés de cette conversation saugrenue, ennuyé cependant, au fond, de perdre son temps. Peut-étre cette mauvaise humeur intime perca-t-elle un brin dans sa réponse.
— Quel dge? Dame! Dans les quarante-cing ans.
— Oh! non, monsieur. Trente-sept. Je parais un peu plus, c’est vrai. A cause de ca.
11 montrait son front, fort dénudé, malgré Vhabile ramenage qui essayait d’y voiler un golfe en demi-lune.
— Et vous, monsieur, reprit-il, quel age avezvous?
— Bientot quarante, répondit Yves, qui comprenait de moins en moins.
— Vous n’en avez pas lair,
— Trop aimable!
— Non, non, je dis ce que je pense; vous n’en avez pas Vair. C’est sans doute d’étre artiste, qui vous conserve ainsi. Ah! moi aussi, monsieur, jai failli étre artiste. Je me destinais 4 l’architecture. Qui sait? Je serais peut-étre plus jeune, Si j'avais été architecte.
Sur cette réflexion qui avait égayé Yves, M. Pigeollet devint mélancolique et méditatif.
— Mais il n’yapasde quoi rire dans tout cela, pourtant, pensa le musicien. Voila un bavard et un niais qui va me tenir 1a jusqu’é ce soir. Et pourquoi? pourquoi?
Cette perspective menacante lui donna le courage d’insinuer qu’on oubliait l'objet de la visite, et que dans une demi-heure, au reste, une course indispensable...
. — Mille, mille pardons, monsieur, reprit l’employé. J’arrive au fait. Je vous disais donc que Jallais étre nommé premier commis. Aux Bati-
gnolles, probablement. J’aurai alors, avec les
eratifications, bien entendu, deux cent vingt francs par mois, et méme deux cent quarante ou cinquante, pour peu que j’obtienne des travaux supplémentaires. Et j’en obtiendrai. Car je suis un piocheur, je ne crains pas de l’avancer. Au surplus, mes notes en font foi. Je ne m’écarte pas du sujet. J’y reviens. Mettons deux cent cinquante. Vous n’avez pas perdu de vue les trente-deux mille francs de mon pauvre oncle. En bons placements, monsieur. Rien que des obligations de
chemin de fer et de la rente sur l’Etat. En somme, tout cela constitue une aisance modeste, mais | appréciable. Sans parler de la retraite, au bout. Appréciable, donc! C’est tout ce que je voulais dire.
— Enchanté, monsieur! Mes félicitations | s’écria Yves, convaincu que c’était fini, et ayant parfaitement pris son parti de ne point avoir le mot de cette stupide énigme.
— C’est tout ce que je voulais dire la-dessus, reprit M. Pigeollet. Histoire d’établir ma situation clairement. Quant 4 mon honorabilité, mes vingt-et-un ans de. service administratif en répondent. I] ne me reste plus 4 aborder avec vous que le point le plus délicat. Mais votre obligeant accueil m’encourage. J’irai donc tout droit au but. Je me sens moins timide 4 présent.
Crest, en effet, d’un air presque fier, en se levant, qwil continua :
— Monsieur, je n’ai pas de vices. J’aime seulement une nourriture saine et un tantinet recherchée. Ce faible, d’ailleurs, n’a pas été trés gaté chez moi. Les restaurants sont mauvais au jour d@aujourd’ hui. J’ai connu le temps ou, a Levallois- Perret, pour trente sous on déjeunait admirablement, Tout cela est bien changé, monsieur, hélas! Kt je le regrette. Car, c’est vrai, j’ai ce faible @aimer 4 manger convenablement. Vous voyez, je ne me fais pas meilleur que je ne suis. Mais A part ce détail, je n’ai pas de vices. Je ne fume
BRAVES GENS 254 méme pas. Je ne veux pas dire que de fumer, aprés tout... Je sais que vous fumez, vous, monsieur, et l’on peut étre un parfait honnéte homme en fumant. Je ne me permettrais pas de qualifier | de vice... Mais enfin, vice ou non, je ne fume pas.:
— Nous voila encore 4 la débandade ! pensa Yves, et il regarda désespérément son coucou, pour montrer que le temps passait.
— Oui, oui, je vois V’heure, fit avec effroi M. Pigeollet. Jabrége donc. Un mot encore, seulement. J’arrive ala chose difficile. C’est pourquoi je m/attarde en route. Je m’attarde, je le sens. C’est plus fort que moi. Je n’ose pas attaquer de front, vous demander ce grand, cet important service, pour lequel cependant je suis venu. Oh! croyez bien, monsieur, qu’il m’a fallu une hardiesse singuliére pour avoir cette idée, pour la mettre 4 exécution, pour entrer ainsi chez vous comme un intrus. C’est la mort de mon oncle qui m’a donné cette audace. Oui, monsieur, les trente deux mille francs. Obligations et rentes sur l’Etat. Avec ca, me suis-je dit, on n'est pas un vanu-pieds. On n’a pas lair d’un freluquet, n’estce pas ? On est sérieux. Et alors, en revenant de Yenterrement,j’ai pris mon courage 4 deux mains. C’était d’ailleurs son plus cher désir, 4 mon pauyre oncle! 11 a di mourir en se répétant:
Pigeollet finira-t-il par se décider? Eh bien! monsieur, quand ca ne serait que pour lui faire plaisir, 4 mon pauvre oncle, je me suis décide.
— Mais 4 quoi? s’écria Yves, impatienté ala fin.
— Comment! monsieur, balbutia l’employé, je ne vous l’ai pas laissé entendre ! Vous ne devinez pas ? Moi qui n’ai plus de parents, personne 4 qui confier les premiéres démarches, j’ai songé que vous seriez assez bienveillant, vous qui étes de leurs amis, pour remplacer en quelque sorte mon pauvre oncle...
Yves se prit les cheveux 4 pleins poings, et se secoua la téte en se demandant s’il ne devenait pas fou lui-méme, idiot, imbécile. Lui, si doux,il avait envie de sauter 4 la gorge de M. Pigeollet pour en arracher une phrase qui edit un sens.
— Oui, continuait l’autre, poser des jalons ! En tous cas, sonder adroitement le terrain, voir si je ne déplais pas trop ! Et alors, me présenter chez eux.
Enfin, 4 défaut de paroles nettes, il fit un geste significatif. Du doigf il montra le plancher, 4 plusieurs reprises, frénétiquement, Ie plancher sous lequel on entendait tinter l’épinette des Loupiat.
— Vous voulez épouser mademoiselle Madeline !s’écria Yves brusquement, enlevant les bras au ciel.
M. Pigeollet n’eut pas la force d’articuler un oui, et se contenta de plonger son menton dans son faux-col.
— Et vous avez compté sur moi pour la deman-
der... en mariage... 4 votre intention ? continua Yves, dont l’exaspération montait 4 mesure qu’il scandait cette phrase.
Car il était exaspéré, cela ne faisait point doute pour M. Pigeollet. On le voyait de reste A ses regards étincelants, 4 son cou gonflé,A ses mains tremblantes. Et toute sa colére éclata dans cette violente apostrophe qu’il vint jeter 4 labarbe méme de M. Pigeollet, cette barbe en maigres favoris, qui se hérissaient d’épouvante :
'— Ah! ¢a, monsieur, vous étes fou !
Par un puissant effort de volonté, le timide M. Pigeollet se ressaisit. Il songea a toute l’énergie qu’il avait déployée jusque la, 4 son pauvre oncle, 4 la résolution si héroiquement prise au sortir du cimetiére; et il osa répondre, quoique en balbutiant :
— Mais je suis un parfait honnéte homme, monsieur. Trente-sept ans! Trente-deux mille francs ! Je croyais... Etcomme nous sommes voisins..., comme vous lui donnez des lecons de chant... J’avais espéré... Excusez-moi !
¥ves s’était calmé, honteux de son emportement, se demandant en lui-méme, avec reproches et avec angoisses, pourquoi il s’était empore té. Il semblait atterré maintenant. M. Pigeollet en profita pour ajouter :
— Oui, excusez-moi.Je nesavais pas... J’aurais du medouter cependant... Maisje ne savais pas...
— Vous ne saviez pas, quoi? interrompit Yves,
se fachant de nouveau, et en méme temps contre lui-méme, car il se sentait les joues et le front ‘tout rouges.
M. Pigeollet fut repris de peur, et recula vivement vers la porte. Rassuré pour sa fuite possible, dés qu’il eut le bouton de cuivre sous les doigts, il répéta :
—Jenesavais pas que vous-méme...
— Que moi-méme...? interrogea Yves, 4 voix basse, en le suivant pas a pas, et de tout rouge devenu subitement tout pale.
M. Pigeollet ouvrit la porte, et une fois sur le carré, la main 4 la rampe, le pied en l’air vers Vescalier, il eut enfinla bravoure de lacher lemot qui lui brilait les levres depuis un moment.
— Je ne savais pas, dit-il, que vous-méme vouliez ’épouser.
Etilse précipita quatre 4 quatre vers la rue, dégringolant les marches comme s'il s’attendait a recevoir des projectiles dans le dos.
Yves était resté bouche béante, les bras pendants.
— Bien stril est fou, se dit-il aprés un long silence. En voila une idée! Moi, je veux épouser Madeline! Moi! Moi! Est-il béte, cet animal-la!
Il referma sa porte, et revint 4 la presse pour continuer sa besogne. Mais il n’avait plus le cceur arien. Il ne pensait méme pas ace qu il faisait. Il serrait machinalement la vis et la desserrait, sans changer seulement la feuille en train, quil
BRAVES GENS 255 réimprima plusieurs fois, et qu’il ett réimprimée ainsi jusqu’au soir.
— Mais c’est moi qui perds la téte, s’écria-t-il toutacoup en s’apercevant de sa distraction. Ah! le diable soit de cet imbécile, qui m’a dit ca!
Kt il se mit a réfléchir. Eh bien! quoi! Les apparences lui donnaient raison, a cet imbécile. Comment Yves avait-il accueilli ses confidences? Comme un rival, parbleu! C’était clair. En se fachant. Pourquoi se facher? Mais Madeline, cette dame si précieuse, si délicate, cette intelligence @élite, cette artiste en un mot, était-elle faite vraiment pour devenir la femme d’un Pigeollet? Voila ce qui avait irrité Yves. Oui, cela, et rien de plus. C’est comme artiste qu’il s’était révolté. Bon! Alors, il fallait expliquer cette distinctionla, et ne pas s’emporter ainsi, sans donner de motifs. Le Pigeollet avaitdus’y tromper, etprendre cette colére pour un signe de passion. N’en étaitce pas un, en réalité? A descendre au fond de soi, n’y avait-il pas eu un mouvement de jalousie dans cette indignation prétendue artistique? Est-ce qu'il aimait Madeline autrement que comme une sceur spirituelle, une Muse? Est-ce qu'il avait pour elle un sentiment humain, charnel, égoiste, et non cette belle et idéale adoration dont il avait parlé 4 Tombre si éloguemment?
A la constatationde cet amour ordinaire Yvesne pouvait se résoudre. Il le considérait de sa pait comme une faiblesse, presque une lacheté et une
infamie. Quoi! ilaurait done abusé desa situation de professeur, de maitre, c’est-a-dire d’un sacerdoce, pour choyer honteusement une passion vulgaire! I] aurait fait de lArt divin une fagon d’entremetteur! Non, non, non, cela n’était pas possible, cela n’était pas vrai.
—Jenelaime pas ainsi, s’éeria-t-il tout haut pour se bien affirmer la chose, comme on chante dans les ténébres pour se donner du courage.
Et c’est dans des ténébres morales, en effet, qu’il cherchait sa route. Car cet amour, qu'il condamnait au nom de subtiles et raffinées délicatesses, il le sentait malgré tout se défendre en lui-méme ot lui murmurer tout bas:
— Je veux vivre.
— Mais tu n’en as pas le droit, répondait Yves. Méme si je consentais 4 ravaler jusqu’A toi mon amour idéal, tuserais encore impossible. J’ai dixsept ans de plus que Madeline. Je ne suis pas beau. Je suis un pauvre diable, gagnant a peine Sa pauvre vie. J’ai pour dot la misére. Madeline vouldt-elle de moi, que ce serait un crime, 4 moi, @accepter. D’ailleurs, c’est 14 une hypothése ridicule. Sans doute Madeline me témoigne de l'affection, une affection attendrie, certes. Mais cest tout naturel. Je suis son initiateur. Je lui ai ouvert le pays féerique, les enchantements du Beau. Mon esprit est cher 4 son esprit. Et n’est-ce done pas une joie suffisante? Que me faut-il de plus?
Kt s’exaltant a cette idée, comme J’autre nuit
guand il parlait 4 Tombre, il se délectait dans ce bonheur permis, immense d’ailleurs. Il reprenait dans cet air pur des forces contre lobscur ennemi qui tachait de le faire redescendre 4 terre. Oui, ennemi! C’est ainsi qu'il qualifiait le désir, pourtant bien chaste aussi dans son cceur, d’une joie plus humaine et d'une union moins éthérée.
Pauvre désir qui s’obstinait quand méme 4 réclamer, etquil crut étouffer décidément sous cette conclusion, prononcéea haute voix encore, et dun ton, ma foi! triomphant :
— Non, jene l’aime pas, je ne peux pasVaimer, nous ne deyons pas nous aimer comme des bourgeoils.
Comme des bourgeois! Ce mot le ramena violemment aux confidences de M. Pigeollet, et un flot de réflexions l’assaillirent; de réflexions bourgeoises, qu'il essaya vainement de chasser. Cette position, ces appointements fixes, cette retraite assurée, ces trente-deux mille francs en obligations et en rentes sur l’Etat, rien de plus bourgeois sans doute. Mais la vie est faite de ce terrej-terre, avec lequelles plusfiers doivent compter. Lui-méme, n’était-il pas organiste, accompagnateur de café-concert, correcteur d’épreuves ? C°’était bourgeois aussi, ces métiers. Et Madeline aussi avait a vivre, bourgeoisement parlant, toute Muse qu'elle fat. Le grand-pére mort, ou seulement malade, que deviendrait-elle? Madeline tout court mourrait de faim. Non pas Mme Pigeoliet.
‘Aprés tout, il fallait étre équitable (la Justice, la sainte Justice, 6 Yves le Juste!). Ce Pigeollet, en réalité, était ce qu’on appelle un bon parti, et en méme temps un futur trés présentable. Pas beau non plus, acoup sar! Pas beaucoup plus beau que le musicien. Pas laid ni répugnant, toutefois. Un monsieur comme tant d’autres! Peutétre méme, en y mettant un peu d’indulgence, pouyait-on le trouver mieux que d’autres. Ses petits favoris corrects et son commencement de calvitie n’étaient pas sans une certaine distinction. D’ailleurs, un parfait honnéte homme, comme il disait. Avec cela un étre doux, qui ne ferait stirement le malheur de personne. Etait-il aussi insignifiant @esprit qu'il en avait lair? La timidité vous rend si niais! Enfin, il n’avait que trentesept ans. Trois ans de plus ou de moins, ¢c’est quelque chose. Pourquoi done Yvesn’avait-il pas pesé tout cela de prime d’abord? Pourquois’étaitil écrié :
— Ah! ¢a, vous étes fou !
Mais non, il n’était pas fou, cet homme. Trés raisonnable, au contraire. Et tel serait évidemmentl’avis de Monsieur Loupiat, sans doute aussi de la mére. Qui sait ? Peut-étre celui de Madeline elle-méme. Car, en dehors de ses aptitudes artistiques, Madeline était une bonne petite ménagére encore, et une fille excellente surtout. Ce mariage, qu'elle verrait personnellement sans enthousiasme (oh! de cela Yves était stir), ne s’y résignerait-
elle pas par affection pour les siens, pour offrir un abri définitif 4 la maladie de sa maman, 4 la vieillesse de son grand-pére ? A combien de viles besognes Yves ne s’était-il pas astreint, souvent, afin de subvenir aux besoins de ses deux méres! Madeline métait-elle pas de ces 4mes hautes @ qui le sacrifice est doux?
— Ah! misérable, se dit-il soudain, de quel droit topposes-tu donc, toi, 4 ce sacrifice pour lequel elle est préte? De quel droit, pouvantlui en fournir Voccasion, la lui refuses-tu? De quel droit juges-tu si elle peut ou non épouser cet homme? Et si elle l’épouse et si tu en souffres, quimporte? Et pourquoi en souffrirais-tu, puisque tu ne l’aimes pas?
Mais la souffrance était plus forte que cette vaine dialectique. A Vidée qu’en effet Madeline pourrait épouser cet homme, Yves sentait comme un grand trou se creuser soudain dans son ame. Les mots avaient beau dire: cette douleur était un fait.
—- Quoi! c'est donc vrai, que je ’aime? Non pas comme un artiste, non pas seulement dans le monde idéal; mais comme n’importe qui, vulgairement, égoistement comme monsieur Pigeollet, comme un bourgeois!... Hélas! comme un homme!
Yves fut bien forcé d’en convenir. Il pleura, longtemps, sans pouvoir fixer sa pensée sur autre chose que ceci, qu'il répétait, tantot avec amer-
tume, tantotavec une secréte douceur dont il avait honte :
— Je aime ! e’est vrai, je l’aime.
Dans les ténébres ou il s’égarait, ce fut le premier point enfin lumineux. Mais, comme si les larmes lui eussent éclairci la vue, d’autres clartés bientot surgirent. Le probléme se posait en des termes nouveaux, trés nets, ceux-ci, trop nets, d’une netteté cruelle.
— Tu VPaimes! Et puis aprés? Cet homme aussi, ii Yaime. A sa facon, d’accord; mais il l’aime. Moins que toi! Qu’en sais-tu? D’ailleurs la question n’est pas 1a. C’est delle, delle seule qu il faut Poccuper. Et alors? Alors, mets-toi done franchement en balance avec Pigeollet. Qui ’emporte, de vous deux? Est-ce toi? Non, ton Age, ta vie aléatoire, tamisére surtout, tes lendemains hasardeux, tuas établitout cela tout a ’heure. Reviensy! Vois Madeline et les siens malheureux avec toi, heureux avec lui, etc... ete... Puisque bourgeois il y a, aumoins sois un bourgeois qui ne triche pas au jeu, qui n’use point de faux poids. Tu aimes en homme! Au moins, que ce soit en honnéte homme. Ton devoir est de te Sacrifier, toi aussi. Et tu hésites, tu discutes! Et tu Vappelles Yves le Juste! ,
Sept heures et demie sonnérent au coucou. Yves avait passé Vaprés-midi tout entidre a cette longue bataille contre lui-méme. Seul, hélas! seul. Si encore Tombre avait été 14! Mais depuis
la premiére, Tombre, pour ne plus étre trop a charge 4son ami, mangeait dehors. Yves ne le verrait qu’au moment du coucher. Ah! un conseil, une parole, quelque chose a quoi se soutenir! LAache, as-tu donc besoin d’autre chose que de la Justice, pour te décider?
— Tues un ange, toi, lui avait dit Tombre, pendant cette fameuse nuit, ob Yves en effet, s’était de bonne foi senti des ailes.
Non, ce n’était pas vrai. Non certes, pas un ange! A peine un homme! Rien qu'un faible enfant. .
C’était Vheure du café-concert. I] fallait courir li-bas, dans ce milieu de bétise et de vulgarité, et s’asseoir au piano, et tapoter des accompagnements aux chansons stupides qu'on y beuglait, et suivre attentivement ces choses pour donner le ton aux chanteurs, et bisser celles que le public aimait 4 reprendre en cheeur, et les bisser avec entrain. Yves yalla,et fit sa besogne quotidienne, la téte dolente, les mains machinales, et presque heureux néanmoins de cette infame distraction quile forcait 4 ne plus penser. Et ce fut rapide, rapide ! Il lui sembla, en finissant, que la soirée n’avait pas duré un quart d’heure. Tl s’attarda, avant de sortir, 4 manger une choucroute, sous prétexte qu’il n’avait pas diné. Mais, bien quwil eat en effet ’estomac vide, il ne put rien avaler. Encore une cigarette! On fermait! Il fallait rentrer chez
lui. Rentrer, c’est-d-dire reprendre la discussion
contre sa lacheté! Car il se sentait devenir lache, de plus en plus.
Il fit 4 pas lents, tras lents, ce chemin qui d’ordinaire était si court a ses longues enjambées. I] monta son escalier lourdement. I] avait l’impression de gravir un calvaire. Pourquoi? Puisque, en fin de compte, il venait de se décider a étre lache. Oui, il avait résoln cela, en passant devant la petite lumiére filtrant au volet du rez-de-chaussée. Ma foi! en somme, chacun pour soi! Si Monsieur Pigeollet voulait se présenter chez les Loupiat, il n’avait qu’a se présenter en personne. Aprés tout, Yves avait bien le droit de rester neutre! C’était trop exiger aussi, de vouloir que lui-méme...! Sans.compter que ce serait ridicule.
— Est-on jamais ridicule en faisant son devoir? murmurait la conscience.
— Je fais mon devoir passivement, ergotait Yves. Je ne me méle de rien. Je ne m’oppose a rien.
— Hypocrite! Tu sais bien quele pauvre homme est trop timide pour agir. En ne te mélant de rien, tu Vopposes a tout.
— Tant pis! je m’en lave les mains.
— Comme Pilate.
Yves était sur son carré.
— Au moins, lui dit sa conscience, avertis-le que tu ne t’opposes a rien. Sois ennemi, si tu veux, mais loyal.
— Demain il sera temps.
— Demain, tu seras plus liche qu aujourd’hui.
Elle était tenace et impérieuse, cette damnée conscience. Yves lui avait si longtemps et si étroitement obéi!
— Soit! fit-il tout haut. Je ne suis pas un coquin, en effet.
Et il frappa 4 la porte de M. Pigeollet.
— Qui est 14? demanda une voix tremblante.
— Moi, Yves, votre voisin. J’ai quelque chose i vous dire.
—Dites-le a travers la serrure, reprit M. Pigeollet d'une voix plus tremblante encore.
Yves Ventendit, qui soufflait bruyamment et claquait des dents derriere la porte.
— Ila peur que jel’assassine, pensa-t-il. Pauvre diable!
Puis, se penchant vers le trou de la serrure, il dit brusquement :
— Je la ferai, votre commission.
Etil se sauva chez lui, comme on sé dérobe aprés avoir jeté une aumone,
— Qu’est-ce que tu as donc? lui dit Tombre, en arrivant un quart d’heure plus tard. Tu as Yair tout guilleret ce soir.
Kt en effet Yves éprouvait cette bonne humeur alerte que donne la conscience du devoir accompli, ou tout au moins résolu. En méme temps, il était heureux, malgré tout, d@’avoir enfin constaté quil aimait. Car cet amour ne lui semblait plus une infamie, maintenant. Non, puisque son gacrifice l’6purait! I n’en parlerait pas a Madeline, ' bien str. Il n’avait aucune espérance. Tl se plaisait méme a n’en pas concevoir. Cela lui permettait de gotter pleinement, en toute sécurité, la douceur d’un sentiment auquel il pouvait s’abandonner sans reproches. Et ainsi tout son étre était en allégresse.
— Oui, qu’est-ce que tu as? répétait Tombre.
Quelque cuvre nouvelle, sans doute!
— Précisément.
— Kt bonne?
— Excellente.
— Fais voir.
— Oh! pas encore faite, mon vieux. Décidée seulement. Mais c’est comme si elle était faite, répondit Yves en se frottant les mains.
— Et peut-on savoir?
— Non, grand curieux. Quand ¢a sera fini.
Yves s’'amusait de ce quiproquo, et ne voulait pas raconter cette bonne cuvre, que Tombre prenait pour une chanson nouvelle. I] ne le voulait pas, un peu par pudeur, n’étant pas de ceux qui font parade de vertu; beaucoup par une sorte de fausse honte. Cet amour, quwil s’était avoué a luiméme, il lui enett coité de Pavouer aussitét 4 un autre. Et 4 quel autre? A celui quil avait tant morigéné naguére sur cette faiblesse toute humaine. Tombre ne se moquerait-il pas de lui, a présent? Yves ne lui confia donc rien. Sinon sa joie, toutefois, qui débordait.
— Matin! que j’ai faim! disait-il. Ga creuse, de bien faire.
Et cest, en effet, d’un appétit inaccoutumé quil soupa. Trois tartines de beurre! Trois lampées de croquomolle ! Tombre s’égayait a le voir.
— Je parie que c’est une idée de chanson a manger, ton idée. Non? De chanson a boire, alors? Non plus? Quoi done, enfin?
— Mais puisque je ne veux pas te le dire, répondait Yves, la bouche pleine. Inutile dinsister, va! Tu sais, je suis tétu.
— Je m’en fiche, aprés tout, de ton secret
Et Yves de rire; fombre aussi, rien qu’ voir rire son ami. Lui-méme, au reste n’était pas de mauvaise humeur non plus, ce soir. Depuis plusicurs jours, méme. Moins cachottier, il expliqua pourquoi, d’autant que le musicien l’y sollicitait, flairant des confidences amoureuses auxquelles son cour aujourd’hui ne demandait quas’ ouvrir.
— Eh bien! s’écria Tombre. Ga ne va plus que d’une jambe, la-bas, leur toquade.
— Allons donc! Ah! qu’elle veine!
— Oui, le torchon brile, et ferme.
— Qu’est-ce qwil y a?
— Je ne sais pas. Tout ce que je peux te dire, cest que voila quatre soirs de suite que je reconduis Georgette chez elle. Oh! en tout bien tout honneur, s’entend ! Jusqu’asa porte. En ami. Mais enfin je la raméne. C’est quelque chose.
— Une brouille entre eux, peut-étre?
— Mieux que ¢a, mon cher. Une brouille, ga se raccommode. Non! Un refroidissement complet.
Toujours aimable avec elle, en apparence, le du Glaizat! Mais les petits soupers, les petits a-parte dans le bureau, les serrements de mains et les bécots dans les couloirs, tout ga, pft!... [1 n’en veut plus, quoi!
— Ht elle?
— Ah! dame! Elle, je crois qu’elle en tient toujours. J’en suis méme sur. Elle ne me parle que
-de ca.
— Et ¢a ne t’ennuie pas?
— Ga m’agace, mais ca me fait plaisir en méme temps. Ah! le coeur est une si drdle de chose! Oui, je suis son confident. Elle gémit dans mon gilet. Je la console. C’est toujours ca. Je lui laisse méme croire, des fois, que tout finira par s’arranger. lille me sourit alors, et je prendsces sourires-la pour argent comptant. Tu me trouves stupide, n’est-ce pas?
— Non, répondit Yves dune voix douce et triste. Je comprends ta faiblesse. Je l’excuse. A ta place, jen ferais sans doute autant.
— Autre chose, reprit Tombre. Le député, rasé idem! Plus de vieux monsieur! Elle est libre comme lair.
— Tant mieux!
— Oui, hein? C’est mon avis. Je suis d’ailleurs . le seul, au théatre. Il y a surtout cet ignoble Grimblot qui trouve ¢a un vrai malheur. Ah!
celui-la, s'ilen avait un dans sa manche, de député, il le lui procurerait tout de suite, ga ne serait pas long. Placier en tout, ce bougre-la. Et n’oubliez pas la petite remise!
Il mimait Grimblot, la main gauche tendue, la droite en train de fourrer une prise dans un nez reniflant.
— Et la pantomime, a propos?interrogea Yves.
Ga marche bien! Tu ne m’en donnes plus de nouvelles depuis quelque temps.
— Peuh! couci couca. Public trop chic. Ils n’y
comprennent toujours rien. Kt Georgette fait des progrés, pourtant. C’est méme pour ¢a, d’ailleurs, que les effets portent moins. Mais elle s’en bat Veil, a présent, de plaire au public. Elle joue nerveux, pas rond du tout, en coups de fouet plutot. Vili! Vian! Cavous prend une allure, une couleur! Nous avons des duos, jene te dis que ca! Quel dommage que tu ne puisses pas venir nous voir un jour! Ga tintéresserait joliment. Oh! c’estune artiste, va ! Je ne métais pas trompé.
Yves pensa bien que ces prétendus progrés de Georgette étaient dis simplement au dépit d’étre négligée par du Glaizat. Vli! Vlan! autant de coups de fouet imaginaires que donnait sa rage d’amante délaissée! Mais Yves garda par devers lui cette réflexion. Puisque Tombre ne la faisait pas de lui-méme, pourquoi la lui suggérer? Yves n’y eit pas manqué, l'autre nuit; non par cruauté, mais par sincérité. Cette sincérité lui eit semblé cruelle aujour@V hui.
-- Oui, continuait Tombre, c’est une artiste. J’en ferai quelque chose. Je lui ai déja expliqué un bout de mes théories. Elle y viendra. Elle y mord. Initial! Algébrique! Elle saisit 4 peu prés ce que ¢a veut dire. En tout cas, elle écoute quand je lui en parle. I] est vrai que je suis tes conseils. J’en parle sans me facher, sans gueuler, comme je faisais aux répétitions. D’ailleurs je ne pourrais pas ne pas étre doux. Elle ne regimbe pas. Elle a une espéce de docilité triste qui est si touchante!
Il ne tarissait pas. I] racontait des traits, tout a fait significatifs 4 son avis, et dont il tirait des inductions mirobolantes. Ainsi, autre jour, apres une longue dissertation, comme il demandait a Georgette si cela ne l’ennuyait pas, elle avait répondu vivement :
— Non, non, pas du tout! Allez toujours.
Et elle s’était remise 4 écouter, toute méditative, les yeux vagues, comme si elle regardait un tas de choses Al’/horizon. Ge tas de choses, ¢’étaient des idées nouvelles qui s’éveillaient! Cet horizon, c’était évidemment ce pays enchanté du Beau vers lequel Yves avait conduit peu a peu Madeline!
Une autre fois, comme Tombre lui serrait la main en la consolant, et lui disait :
— Voyons, ma petite, ne vous faites pas de bile.
— Ah! s’était-elle écriée, 4 la bonne heure, vous, mon petit Tombre, vous avez une poignée de main ot on sent un coeur.
Et elle avait ajouté en souriant :
— Une poignée de main suggestive, quoi !
Ainsi, méme au milieu de son chagrin, elle se rappelait les mots artistiques de Tombre, et en avait le sens trés net. Oui, oui, elle comprenait, et il en ferait quelque chose !.
— Bon, répliquait le musicien. Tu as suivi mes conseils, je le vois. Tu laimes de plus en plus comme artiste, c’est parfait. Mais comme femme, comme femme!
Kt ilinsistait, curieux surtout de ce point.
— Comme femme, répondit Tombre, elle est plus charmante chaquejour. Sa gaieté naguére lui allait bien. Sa tristesse lui va mieux encore. Et puis elle est si tendrement reconnaissante de mon affection pour Georget !
— Comment va-t-il, lui, parmi toutes ces histoires?
— Pauvre mignon! reprit Tombre. Il va bien, grace 4 moi. I] m’adore, ce gosse. I] ne peut plus se passer de ma figure, sa boite a joujoux. A présent que les répétitions sont terminées, il s’emhéterait ’aprés-midi. Alors je vais chez eux, jouer avec lui. ;
— Je te vois venir! C’est parce qu’il ya Geore gette.
— Non, ma foi. Presque jamais. Elle fait des courses, pour des billets qu’elle a, parait-il. Je crois plutot qu'elle rédaille au théAtre, autour de Vautre. Mais je ne le lui demande pas. A quoi bon Jui faire de la peine ? Je garde le petit. Il est gentil comme tout, si tu savais. Tiens! pas plus tard quhier, il disait en m’embrassant qu'il voudrait bien m’avoir pour papa. Et devant elle! Et elle me regardait d’un air bon! Dame, ca attache, des choses pareilles!
Ils causérent longtemps encore. Yves n’avait pas sommeil. Tombre se délectait a bavarder, profitant de indulgence de son ami, qui ne lui faisait pas de morale, qui ne lui préchait pas les grands
renoncements, quiau contraire s’intéressait 4 tous ces menus détails de passion humaine, et se com plaisait 4 en raisonner doucement. Tombre craignait parfois d’étre prolixe dans le récit de ses petites joies et de ses petites miséres, et a chaque instant s’interrompait pour dire :
— Tune me trouves pas trop béte, trop gnianenian ? Vrai de vrai?
—Non, je tassure, répondait le musicien.
Quw’est-ce que tu yeux? On ne peut pas toujours planer en plein ciel! Ona son coté romance, bonnet de coton, Béranger.
Tl excusait méme Béranger! C’était inoui. Tombre n’en revenait pas. Et quand ils se couchérent, a plus de trois heures du matin :
— Conclusion? fit Yves avant de s’endormir. Tu aimes toujours ta Georgette. Et non comme artiste seulement, hein? Mais comme femme aussi, n’estce pas? Comme femme?
— Surtout comme femme! répliqua Tombre.
Oui, je l’avoue. Et plus que jamais, hélas!
Yves répondit 4 voix basse, comme s'il avaitun peu honte de ce qu'il disait, ou peut-étre parce qu’il parlait déja en réve :
— Pourquoi hélas?
C’est Wabord & Madeline elle-méme qu’Yves avait voulu communiquer la proposition de M. Pigeollet. Mais, comment s’y prendre? Jamais il ne saurait seulement entrer en matiére. Puis, toute réflexion faite, était-ce bien correct, bien loyal surtout? Le grand-pére ne devait-il pas étre le premier 4 connaitre, 4 juger cette proposition? Et, s'il la trouvait convenable, ne devait-il pas la transmettre en personne 4 Madeline? Sans doute son autorité donnerait 41a chose plus de poids, par conséquent plus de chances. Mais la justice exigeait cela précisément. Yves n’était pas de ceux qui remplissent leur devoir 4 moitié.
Le lendemain donc, au moment out le grandpere venait de rentrer pour le repas du soir, comme les Loupiat allaient se mettre a table, on sonna chez eux.
— Tiens! Une visite! Qui cela peut-il bien étre? firent-ils, trés étonnés.
Us n’attendaient personne, en effet, et encore
BRAVES GENS 273 moins attendaient-ils leur voisin Yves, quils navaient jamais accoutumé de voir a pareille heure. Madeline, en ouvrant la porte, ne put retenir un cri de surprise, suivi aussitot, d ailleurs, d’un sourire affable. I] en avait besoin, de ce sourire, le pauvre Yves, pour se remettre un peu. Son ceeur battait diablement! Il eit battu bien plus fort encore, s'il ett deviné la pointe de moquerie qui retroussait maintenant le sourire continué de la jeune fille. Oh! moquerie légere, sans méchanceté! Mais vraimentilavaitje ne sais quoi de comique, le pauvre Yves, avec son attitude a la fois génée et résolue, son air ému quil voulait rendre grave. Cette pointe de moquerie, du reste, fut imperceptible, et vite émoussée; car tout de suite Madeline trouva plus touchante que drdle la solennelle timidité du musicien. Pour qu'il fat transformé a ce point, il fallait quelque chose d’extraordinaire. Quoi? Elle le lui demanda avec un affectueux intérét.
— Je ne puis vous le dire encore, mademoiselle, répondit-il en essayant de prendre un ton ferme auquel s’accordait mal sa voix tremblante.
Puis, son embarras le poussant a des cérémonies inusitées, il fit un profond salut au orandpéere et ajouta :
— (est i monsieur Loupiat que je dois parler,
alui seul, en secret.
— En secret! s’écriérent le vieillard et les deux femmes.
Celles-ci avaient eu un frisson en échangeant un coup d’ceil inquiet. Yves ne s’en apercut pas, toute son attention étant concentrée sur le vieillard, qui s’était levé brusquement, devenu trés rouge.
— Je suis 4 vos ordres, monsieur, fit le bonhomme avec une grande humilité. Allons dans le Jardin, si-vous le voulez bien.
— Non, plutét dans ma chambre, dit vivement Mme Loupiat. Dans le jardin, les voisins pourraient vous enterdre.
— Crest vrai, répondit le grand-pére de plus en plus soumis. ;
Les deux hommes passérent dans la chambre de la malade, dont la porte fut soigneusement fermée derriére euxpar Madeline. Les deux femmes, restées seules, gardérent instinctivement le Silence. Madeline avait affreusement pali.
— Est-ce qu'il saurait quelque chose? dit-elle enfin, d’une voix étouffée.
— Dame! répliqua la malade. Il en a tout lair, Pourquoi tant demystére, sanscela? Kvidemment il lui demande des explications.
— Oh! ce w’est pas possible, s’écria Madeline. Il m’en ett touché un mot, a moi. Il est trop timide pour interroger ainsi grand-pére la-dessus, et a brtile-pourpoint. Oui, trop timide.
— Et pas assez cruel, c’est vrai, continua la malade. Non, vois-tu, au fait, il ne doit pas s’agir de cela.
ane
— Mais de quoi, alors? Il avait une contenance si grave, et si troublée!
—J’y suis, fit madame Loupiat. Parfaitement, jy suis. C’est un engagement, sans doute.
— Un engagement?
— Oui, pour toi, dans un théatre.
Et la figure de la malade s’éclaira. Gelle de Madeline aussi. Mon dieu! oui, la chose ainsi était vraisemblable. Yves, sans enrien dire 4 personne, s'était probablement occupé de faire débuter son éléve quelque part, dans de bonnes et honorables conditions. Et, comme il savait les répugnances du grand-pére a l’endroit des planches, il le prenait 4 part pour le convaincre. C’était cela, évidemment! Les deux femmes attendaient maintenant avec curiosité, mais sans angoisses.
—Tucomprends, disait la malade, monsieur Yves est si honnéte homme! I] n’a pas voulu te donner des espérances, 4 toi, avant d’étre sur qu’elles ne seraient pas trompées parla sotte obstination de ton grand-pére. Ah! il aura fort a faire, par exemple.
Elle ajouta, en roulant les yeux, avec une aigre ironie :
— Les arts et monsieur Loupiat, ca fait deux.
Il se fit encore un silence. Madeline n’aimait pas 4 entendre dire du mal de son grand-pere. Le défendre, ett attisé les mauvais propos. Puis, sans vouloir positivement écouter, les deux femi.es n’eussent pas été fachées d’entendre un peu
de ce qu’on discutait dans ’autre chambre. Mais. il faut croire qu’on y parlait trés bas; ear aucun mot ne traversait la cloison.
— Dis donc, fit soudain madame Loupiat, il me vient une nouvelle idée. S’il était question de mariage?
Madeline rougit.
— Oui, reprit la malade. Qui sait si monsieur Yvesvie
-— Tu plaisantes, interrompit Madeline. Monsieur Yves, lui, se marier! Avec moi! Voyons, ot. as-tu la téte, maman?
Et, avec un france sourire :
— Est-ce que tu lui trouves l’air d’un amoureux?
— Non, ma foi, c’est vrai, répondit Mme Loupiat. Du moins, ce n’est pas ainsi que ton pére me faisait la cour. Maintenant, il faut tout dire ; ton pére était un officier, et monsieur Yves n’est quun artiste. Peut-étre que les artistes.....
— Mais il ne me fait la cour d’aucune facon, maman. Tu le sais bien, d’ailleurs. Dela musique! Rien que de lamusique! Tiens! [lest déja marié, monsieur Yves, marié 4 sa musique. Et tu Pax qwil lui fasse des infidélités?
Y avait-il un léger accent d’amertume dans ces badinages? Mme Loupiat, en tous cas, ne le discerna point. Madeline elle-méme n’en eut pas conscience. Kt c’est trés sincérement qu’elle reprit:
— Va, il ne pense guére a ga.
— Il aurait tort, en effet, répliqua la malade. Apreés tout, ca ne serait pas un fameux parti. Non a aucun point de vue! Pas riche, pas jeune, pas beau. Trés bon, certes ; plein d’excellentes qualités : éducation, douceur. Un peu original, toutefois!
Madeline ne répondait rien; seulement on pouvait lire dams ses yeux que cet examen lui semblait trop sévére par ses restrictions. Quant A Mme Loupiat, elle se parlait plutdt 4 elle-méme, et se délectait précisément a ces restrictions, bien qu’elle eit une certaine affection pour Yves; mais elle en avait plus encore pour la médisance.
— Oui, continua-t-elle, trop original. Des idées absolues! Ne pas aimer l’Opéra-Comique! Quel gout singulier! Beaucoup d’entétement, d’ailleurs, dans ces idées. Un entétement de Breton. Des manies de vieux garcon. j
— Mais il n’est pas vieux, maman. Quant a étre Breton, il n’a pas tort. C’est une fiére race. Et il est de la meilleure. Son nom...
— Comment, fillette, son nom?
— Oui! de Kergouét.
— Un pseudonyme d’artiste, rien de plus.
— Pas du tout, maman. Je t’assure qu'il s’appelle de Kergouét. Ces dames de Kergouét, dit-il, quand il parle de sa mére et de sa sceur.
— Allons, Madeline, que tu es enfant! Ce pauvre musicien en mac-farlane, qui n’aime que les
chansons populaires, un gentilhomme! Bah!
— Elles sont trés belles, ses chansons popu laires.
— Jene dis pas. Il] a du talent. Une espéce de talent. Quant 4 de l’avenir, jen doute. Kt toi aussi, n’est-ce pas?
— Moi, non pas, fit vivement Madeline.
— Parce que c’est ton professeur.
— Maman, dit la jeune fille d’un air grave, monsieur Yves est un grand artiste.
— Eh bien! alors, riposta galomnente la malade, épouse-le,
Madeline ne put s’empécher de rire A cette conclusion, qui jurait d’une fagon particuliérement saugrenue avec tout ce que venait de dire sa mére.
— Tu vois bien, répliqua Mme Loupiat, toiméme tu trouves cette idée-la impossible.
— Pas comme tu le crois, répondit Madeline, qui ne s’expliqua pas plus longuement. Au surplus, maman, toutes ces hypothéses-la sont des bétises. Je te répéte que monsieur Yves ne pense guére a ¢a.
Elle soupira, d’un mouvement a peine indiqué, que sa mére ne percut méme point, et elle releva soudain la téte pour ajouter :
— Pas plus que moi, d’ailleurs.
Oh! que ce mot ett fait de mal a Yves, s'il l’etit entendu, et comme son chagrinen edt redoublé! I] était déja bien grand, pourtant, ce chagrin. Car cest avec un plaisir nullement dissimulé que le grand-pére avait accueilli la proposition de Mon-
sieur Pigeollet; avec plus de plaisir encore que ne J’avait prévu le musicien. Des appointements fixes, et qui ne pouvaient qu’augmenter! Une retraite! Trente-deux mille francs de dot ! C’était Vavenir de Madeline assuré. A cette idée, le vieillard avait eu des larmes de joie. Car il n’avait pensé qu’a sa petite-fille, Yves devait lui rendre cette justice. Et cela aussi avait donné 4 Yves le courage de supporter cette joie, et méme de s’y associer, en en souffrant. I] en souffrait toutefois, et beaucoup. De vagues et inavouées espérances lui étaient restées jusqu’au. dernier moment. Si le grand-pére allait refuser? Mais non. Ces lambeaux d’espoir, il fallait, bien décidément, se les arracher du ccur. Le grand-pére était enchanté; et nul doute que son opinion maintenant n’entrainat celle de Madame Loupiat, pour les mémes raisons indiscutables, et celle de Madeline, hélas! qui se dévouerait au bonheur dessiens. Et c’est avec une mine désolée, quoi quwil fit pour paraitre content de son devoir rempli, c’est avec une navrante tristesse, qu’Yves accueillait les remerciements du vieillard. I] avait aussi, lui, des larmes plein les yeux, mais des larmes de deuil, quand il rentra dans la salle 4 manger, et qu’il entendit le grand-pére dire en se frottant les mains :
— Une bonne nouvelle pour tout le monde! Ah!
le sort nous devait bien ca. Mais que je ne voug fasse pas languir. Madeline, ma chére enfant, il s’'agit dun mariage.
— Quest-ce que je te disais? fit Mme Loupiat 4 voix basse, en se penchant vers Madeline. Tu vois sij’avais du nez.
Madeline n’était guére en état de s’extasier sur le plus ou moins de perspicacité de sa mére. A peine avait-elle la force de se reconnaitre parmi les sentiments quivenaient de sélever tumultueusement en elle-méme: stupéfaction, secréte ivresse, gratitude envers son grand-pére, soudaine conscience d’aimer Yves. Car elle l’aimait, elle n’en pouvait douter, au charme que lui causait l'annonce de devenir bientdt sa femme. Et elle avait la gorge oppressée, les mains tremblantes, la face empourprée d'une douce pudeur jusqu’a la racine de ses cheveux qu'elle sentait comme frémir. Elle n’osait pas lever les yeux. Cela l’empécha de remarquer la contenance défaite du musicien. Sans quoi, elle eit discerné tout de suite qu’elle était victime dun quiproquo, et qu’ Yves n’avait rien 4 voir dans le mariage en question. Yves aussi, d’ailleurs, tenait ses paupiéres obstinément baissées, et le trouble délicieux de Madeline lui échappa. Si peu fat qu’il fat, et si timide, il n’edt pas manqué d’y lire combien il avait tort de désespérer; et malgré lui, il y edt répondu, non en paroles, certes, mais par un de ces effluves des yeux, muets éloquents qui en disent plus que les meilleurs discours. Grace a ’émoi de la jeune fille et 4 la confusion du pauvre garcon, tout cela resta en eux, Sans s’exprimer, sans étre compris.
Ils passérent & coté de leur bonheur, faute d’un regard échangé.
— Oui, continuait le grand-pére, notreami mon- Sieur Yves a bien voulu se charger de me faire part...
Madeline redressa la téte, toute bléme.
— Hein? Quoi? ne put s’empécher de s’écrier Mme Loupiat.
— Mais, dit le grand-pére interloqué, on dirait que celane vous fait plaisir ni 4 lune ni 4 Vautre?
— Si, si, répondit la malade, réellement curieuse de savoir de qui le musicien apportait les propositions.
— Comment donc? ajouta Madeline, avec une ironie mal déguisée.
— D’autant, reprit le grand-pére, que le parti est tout ce qu'il y a de plus convenabie. Je n’ose pas dire inespéré; car notre Madeline n’est indigne de qui que ce soit. Mais, enfin, j’avoue que, dans notre situation, je ne pouvais m/’attendre.... Bref,un homme qui a une place,une place fixe, de jolis appointements, et trente-deux mille francs en capitaux. En somme, plus de quatre mille livres de rente assurée. N’est-ce pas admirable? N’est-ce pas le réve pour toi, ma chére petite? Ah! Si tu savais comme je suis heureux, a lidée que tu ne resteras pas sans ressources, seule, aprés moi!
— Mais elle ne sera pas seule, interrompit st=-
chement Mme Loupiat. Sa mére ne compte pas, alors ?
— Je m’explique mal, reprit le vieillard. Sans doute, sans doute, votreaffection, votre tendresse ne lui manqueront jamais. Je voulais parler des ressources matérielles. Je voulais dire que, sans moi...
— Allez, interrompit la malade avee un éclair de haine dans les yeux, allez, reprochez-moi le pain que je mange, a présent. Ilme semble pourtant que vous me le devez. Aprés ce que...
— Maman, je t’en conjure! tais-toi! fit Madeline.
~— Soit! dit Mme Loupiat. C’est vrai. Il y a un étranger. ;
Ce mot fut accompagné d’un nouveau regard mauvais, 4 ladresse du musicien cette fois.
Mme Loupiat, en effet, était furieuse contre lui. Furieuse de s’étre trompée en pensant a lui pour épouser Madeline. Furieuse comme si c’était lui-méme qui lett trompée. De la ce brusque débordement d’humeur dont le grand-pére était victime, ainsi que toujours du reste quand la malade était contrariée ou souffrante.
Malgré sa bonté, Yves fut blessé d’étre traité de la sorte.
— Je me retire, madame, dit-il.
— Non, non, restez, mon ami, fit le grand-pére en le retenant. Au moins faut-il que vous puissiez rendre réponse 4 la personne dont vous m’avez transmis la demande.
— Mais cette personne, reprit durement la malade, connait-elle seulement ce qui, de votre cété...?
— C’est mon affaire de le lui apprendre, interrompit le grand-pére, avec l’autorité qu’il avait prise déja l'autre jour 4 propos du théatre, et qui était si inattendue auprés de son habituelle soumission. Oui, madame, ne craignez rien. Je dirai moi-méme les choses, loyalement.
— Et vous croyez que lorsque cette personne saura...
— Maman! s’écria Madeline, enlui imposant silence de nouveau.
Yves était extrémement embarrassé. Déja, l’autre jour, une vague inquiétude lui avait traversé Vesprit, quand le grand-pere avait si fermement répondu 4 un obscur reproche de Mme Loupiat. Reproche de quoi? Il n’y avait songé qu’une seconde, alors, sans s’y arréter autrement. Aujourd’hui la chose revenait plus nette. Quel mystere cachaient ces demi-mots de la malade, ces sortes de révoltes du grand-pére, ces supplications de Madeline pour empécher qu’on parlat clairement? Toutes sortes d’hypothéses lui tourpillonnérent dans Vimagination. Monsieur Loupiat était peut-étre un commercant failli ? Ou pien il avait ruiné sa famille par quelque vice? Le jeu, sans doute ? Ou bien le pére de Madeline était séparé de sa mére? Pour une cause inavouable, alors? Ou encore Madeline était une enfant
naturelle? I] ne savait que penser, n’ayant pas le temps, d’ailleurs, de réfléchir a ces suppositions diverses; car M. Loupiat continuait a parler.
— Parfaitement, disait-il, cette personne saura et saura tout. Au surplus je n’ai pas besoin d’ajouter que si cette personne juge nécessaire, ensuite, de ne plus me voir, je suis prét...
— Mais voila ce que je ne veux pas, moi, s’écria Madeline en se jetant dans les bras de son grandpére, et en pleurant.
Ces larmes soulageaient ses nerfs, irrités par la tournure qu’avait prise la conversation, et irrités aussi, encore plus peut-étre, par la déception qu’avait causée le quiproquo du début. Car, elle aussi, Sans en avoir la conscience précise, elle en voulait 4 Yves, de n’étre que mandataire en cette demande de mariage. II ne J’aimait done pas, absolument pas, pour s’étre chargé d’une pareille commission? Cela lui était done indifférent, lui serait méme agréable, qu’elle devint la femme d’un autre? C’était done vrai, quwil ne pensait qu’a la musique, qu’il était marié avec elle, comme elle Vavait dit tout A Vheure en plaisantant? De tout cela, Madeline lui tenait rancune, et c’est tout juste si elle n’avait pas dit elle-mame le mot cruel échappé 4 sa mére :
— Ilya un étranger.
Yves distinguait cette sourde colére contre lui, mais sans en pouvoir deviner la cause, et cela redoublait sa géne.
— Ah! pensait-il, dans quel guépier me suis-je fourré! Et pour faire plaisir 4 qui?
Cependant le mouvement de Madeline vers son grand-pére avait surrexcité encore Vaigreur de Mme Loupiat, qui se tourna tout 4 fait, pour le coup, du cdté d’Yves.
— Mais enfin, monsieur, lui dit-elle, avec toutes leurs giries je ne sais toujours pas, moi, la mére, quelle est cette personne dont vous avez bien voulu transmettre...
Yves eut un haut-le-corps 4 cette apostrophe, et c’est en bégayant qu’ilrépondit :
— Monsieur Pi-pigeollet.
Fut-ce leffet réellement comique de ce nom ainsi prononcé? Ou plutdt les nerfs de Madeline achevaient-ils de se détendre ? Elle éclata de rire ; mais d’un rire qu’elle était incapable de modérer et quila forcga de s’asseoir. Par contre-coup Yves non plus ne put se retenir, et, la contagion du fou rire gagnant, tous y cédérent, le grand-pére luiméme, bien que personne n’en etit envie.
— Voyons, voyons, fit enfin le vieillard, qui reprit son sérieux le premier. Ah! ¢a, qu’est-ce quwil y a de drdle la-dedans ?
— Ah! Monsieur Pigeollet! Monsieur Pigeollet! répétait Madeline, sans parvenir a se calmer, et ne riant plus d’un rire nerveux maintenant, mais d’une bonne gaité franche.
— Eh bien! quoi! reprit le grand-pére, redevenu trés grave. Oui, monsieur Pigeollet, employé 4
Ja mairie de Levallois, et quiva étre nommé premier commis. Aux Batignolles n’est-ce pas, monsieur Yves?
— Précisément, aux Batignolles, répondit le musicien, qui s’efforcait d’étre sérieux aussi. Oui, aux Batignolles. Deux cent vingt francs par mois. Deux cent cinquante avec les travaux supplémentaires. Et trente-deux mille francs en obligations de chemins de fer et rentes sur ]’Etat. C’est un héritage de son pauvre oncle.
Il redisait machinalement ces chiffres et les expressions mémes de M. Pigeollet, reprenait peu a peu sa gravité en énumérant ces détails, semblait s’y complaire et y attacher grande importance. Cela coupa court 4 Vhilarité de Madeline.
— Et alors, monsieur Yves, fit-elle tout 4 coup, en le regardant bien en face, vous aussi, comme bon papa, vous trouvez que ec’est un beau parti?
C’était dit d’un ton si agressif, que, malgré lui, Yves répondit par une riposte d’homme blessé.
— Oh! moi, mademoiselle, je n’ai pas d’opinion a émettre. Je ne suis pas de la famille.
Madeline regretta aussitot, et de lui avoir fait de la peine, et le mot de sa mére tout a ’heure.
— Si, dit-elle, en lui tendant la main; pour moi, monsieur Yves, vous étes comme de la famille. Et je tiens 4 avoir votre avis.
— C’est done moi qui donnerai le mien la derniére, interrompit Mme Loupiat.
— Aux derniers les bons! s’écria Madeline er VYembrassant.
Puis, se retournant vers le musicien :
— Eh bien ! ami, votre opinion?
Le ton était affectueux, tendre, cette fois. Ah! comme Yves avait sur les lévres une réponse toute préte, et comme cette réponse lett soulagé, lui, et comme elle eut fait plaisir 4 la jeune fille! Non, certes, il ne trouvait pas que monsieur Pigeollet fit digne de Madeline, autrement quepar des raisons vulgaires et bourgeoises. Mais quoi! ces raisons-la paraissaient excellentes au grand-pére! Madame Loupiat lesjugerait telles aussi, une fois samauvaise humeur passée! C’est a ces raisons-la que Madeline devrait un sort tranquille pourelle, pour eux, pour les seuls étres qu’elle ett a cherir au monde ! Et le devoir d’Yves le juste lui commandait de faire abstraction de tout pour ne songer qu’a ces raisons-la. Et c’est pourquoi, étouffant la voix de son amour, il répondit, d’un ton que son héroique honnéteté rendait ferme comme s’il parlait du fond de son coeur:
—Eh bien ! oui, mademoiselle, c’est un beau parti.
Madeline ne fut pas étonnée de cette réponse. Elle Vavaitlue d’avance dansles yeuxdu musicien. Mais si, tout 4 Vheure, ils s’étaient trompés lun Vautre sur leurs vrais sentiments pour ne s‘étre pas assez regardés, ils firent ce coup-ci la méme erreur pour s’étre observés trop bien. Madeline
vit toute affection dévouée qu’Yves mettait a donner son avis; Yves vit la tranquille reconnaissance avec laquelle Madeline l’accueillait. Et tous deux tirérent de ce regard échangé la méme conclusion fausse:
— Ce n’est pas de amour.
— Et a présent, fit Mme Loupiat, voulezvous savoir la mienne, d’opinion? On dit toujours que je suis 4]’opposé de tout le monde. Eh bien ! vous allez voir. Pure calomnie! Je partage l’opinion générale. C'est, en effet, un beau parti.
Legrand-pére était radieux.
— Pardon, maman, murmura Madeline, trés douce. Tu dis que c’est Vopinion générale. Mais, on ne m’a encore consultée, moi. Et cependant, j'ai bien ma voix au chapitre.
— Est-ce que tu ne trouves pas, dit le grandpére tout effaré, que c’est en effet, comme pense si bien ta mére...?
— Ob ! un beau parti,j’en conviens, interrompit Madeline. Seulement, il y a un petit malheur.
Tous attendaient, anxieux, le grand-pére navré davance, et, Yves avec une mine, au contraire, comme illuminée d’espoir.
— Oui, fit Madeline, les laissant attendre par une tmyolontaire espiéglerie de jeune fille, ilya un petit malheur, tout petit. C’est que je ne veux pas me marier,
A peine eut-elle laché le mot, quelle courut a son grand-pére, se reprochant déja de lui avoir
ainsi distillé la peine qu'elle lui faisait. Car elle avait vu ses regards navrés, qui maintenant se voilaient de grosses larmes, Et elle lui essuyait gentiment les yeux, de ses menoites, et ’embras sait, et lui disait,en phrases rapides, pour leconsoler plus vite:
— Mais n’aie donc pas de chagrin ! De quoi astu peur? D’abordtu essi bien portant, sigaillard! Et puis nous avons des économies. La tirelire est toute pleine. Et puis je peux gagner ma vie, et celle de maman, et la tienne aussi, vois-tu, si par malheur tu tombais malade. Oh! pas au théatre, je te le jure. Mais en donnant des legons. Lecgons de piano. Lecons de chant. Et en corrigeant des épreuves, donc! Car monsieur Yves m’a appris tout cela. Et il me trouveraitde la besogne. N’estce pas, monsieur Yves? Regarde. Il fait signe que oui, monsieur Yves. Il me promet de la besogne. Allons, bon papa, sois raisonnable. Tu n’as pasa avoir la moindre inquiétude. Oui, je sais bien, tu youdrais me voir heureuse, heureuse! Maisje suis heureuse comme ¢a, vraiment, crois-moi. C’estsi tu me forcais 4 me marier que je ne serais plus heureuse.
— Oh! te forcer, ma chérie, jamais, jamais !
s’écria le vieillard.
— Alors, c'est entendu ? fit-elle gaiement. Plus de Pigeollet ! °
Et elle se repritarire. Yves était joyeux aussi, d’une joie qu'il ne pensait plus 4 dissimuler.
Madeline s’en apergut. Depuis un bon moment déja elle remarquait ce changement. Peut-étre Vaimait-il un peu, tout de méme! Qui sait ! Sans vouloir le laisser paraitre ! Pourquoi donc, cependant, s’étre chargé de la demander en mariage pour un autre ? Elle se perdait dans ces contradictions.
— En tous cas, pensa-t-elle, s’ilm/’aime, il est coupable davoir accepté cette commission, et j'ai le droit de l’en punir.
Aussi,-comme on disait 4 Yves d’exprimer a monsieur Pigeollet tous lesregrets que, etc., elle ajouta mutinement :
-= Qui, faites bien comprendre a ce brave homme, a votre ami, que mon refus n’a rien d’offensant pour lui personnellement. Je ne veux pas me marier, voila tout,..! Avec personne.
XXIIT
— Comment donc, mademoiselle! Mais tout ce que vous voudrez! A vos ordres, absolument a vos ordres! Et enchanté de pouvoir vous étre agréable, ma belle enfant.
Ainsi parlait Grimblot, a la fois obséquieux et familier. I] insistait sur la familiarité, avec une bonhomie toute paternelle, exagérément paternelle. |
Celle qu’il traitait de la sorte n’ctait pas Georgette, comme on pourrait le croire. La demoiselle, la belle enfant, était une grande et forte commere, qui avait doublé le cap de la quarantaine depuis un bon lustre au moins, et méme davantage. De beauté, elle en conservait quelques restes, appréciables encore. Par malheur elle avait le tort de vouloir trop les rajeunir. Sa chair, qui ett paru assez fleurie pour une vieille dame, était réellement déveloutée pour une enfant. Les empatements débordants de sa maturité s’accusaient, au
lieu de s’atténuer, dans le sanglage baleiné d’un corset-cuirasse, qui lui amincissait la taille aux dépens des alentours boursouflés d’autant, des hanches épaissies, de la gorge remontée et ballonnée. Son age véritable se lisait 14, en lettres majuscules, et de ronde, pour ainsi dire. On n’en discernait que mieux les mensonges d’un visage émaillé, et d’une chevelure teinte en roux vaporeux, ébouriffée a la fillette. En outre, une profusion de diamants, exhibés en plein jour avec le mauvais gout le plus outrageux, faisaient irrésistiblement songer aux campagnes innombrables dont ils affichaient le butin. Et en effet, quoiqu’elle s'intitulat comédienne, ce n’est pas au thédtre que mademoiselle Sylvana avait conquis ces dépouilles opimes. Chanteuse minaudiére, sans aucun talent méme asa meilleure époque, elle n’avait jamais eu que des succés de belle créature. Trés réels, ceux-la, par exemple! Mais, en somme, les planches n’avaient été pour elle qu’une vitrine ot se mettre en valeur, un tremplin pour sauter ade lucratives amours. Elle n’avait fait au thédtre que de rares apparitions, brillantes surtout par leluxe insolent qu'elle y déployait. Elle y avait laissé le souvenir, non dune étoile, mais plutdt d’une comeéte tapageuse. Elle s’y était pavanée dans la gloire de ses diamants, décorations toutes ramassées sur les champs de bataille de la galanterie,
— Mais, répondit-elle 4 Grimblot, il faut savoir si le compositeur...
— Peuh! Magimel! s’écria Grimblotavec mépris. Qu’est-ce que ¢a peut lui faire? Un ton plus haut ou plus bas, ca ne change pas sa mélodie. C’est un quatuor a rafistoler, voila tout. Car il n’y a que le quatuor, n’est-ce pas?
— Etaussila romance du deux, répliqua Sylvana; et l’ariette des épingles; et quelques petites autres choses.
— Enfin, pensa Grimblot, tout le réle 4 baisser dun ton, quoi!
Mais ilse garda bien d’exprimer cette pensée désobligeante. I] eut lair, au contraire, de considérer tous ces remaniements comme des vétilles sans importance. I] fif méme remarquer qu’en somme le role avait été mal écrit primitivement, a cause de cette grue de Béval, qui lavait créé, et qui avait une voix pointue, toute en haut comme un fifre.
— La votre, ajouta-t-il, est surtout dans le médium, pleine, moélleuse. Le rédle sera bien plus chic comme ¢a, et la piéce y gagnera cent pour cent.
Quel réle? quelle piéce? De quoiparlaientGrimblot et cette Sylvana dans le cabinet directorial de du Glaizat, ot elle trénait sur le fauteuil méme du directeur? Voici.
Il ne s’était pas endormi dans son four, le du Glaizat. Le jour ot Georgette avait raté la commandite de M. Lepottier, il s’était mis en chasse tout de suite. Il s’agissait de se débrouiller,
et ronde nent. Ainsi qu'il l’avait prévu le lendemain de la premiére, lAme de Pierrot n’avait guére plus detrente représentations dans le ventre. Cela se voyait, sans aucune illusion possible, 4 la feuille de location. Tout au plus, avec des prodiges de réclame, en tirant sur la ficelle, pourrait-on arriver 4 quarante, et 4 couvrir tant bien que mal les frais. Mais cela ne suffisait pas pour ret2nir les comman Utaires, qui voulaient passer la main, heureux d’en étre quittes les plumes a peu prés nettes si ’on trouvait acquéreur. C’était du Glaizat dégommé a breve échéance. I] ne 1l’entendait pas ainsi, lui! Diable! Les Folies-Hlégantes pouvaient devenir une excellente affaire. S’y poser en rénovateur d'art, en homme a idées, il nen était plus question, soit! De cela il faisait bon marché. Renoncer 4 y gagner de l’argent, a é're dire teur, non, par exemple! I] fallait rester la, etgarder la place, et s’y établir solidement, maintenant que les plitres étaient essuyés. C’est alors qwil avait songé 4 Sylvana.
Il la connaissait, lui avait méme rendu service dans divers journaux. I] était, 4 la vérité, un petit garcon dans ce temps-la, et n’avait pas su profiter de la reconnaissance qu’on lui eit témoignée avec plaisir. Car, il Pavait appris depuis, Sylvana ne s’était pas cachée & ce moment de le trouver fort agréable. Il y avait quelque chose comme douze ans de cela. Depuis, ils ne s’étaient plus rencontrés que de loin en loin, et sans occasion
propice 4 se déclarer. Quimporte! La vieille semence pouvait regermer encore. II n’était plus, sans doute, le joli blondin d’autrefois. Tout de méme, il n’était pas trop déchiré non plus. Georgette n’était-elle pas folle de lui? Cela méme constituait une force. Il le savait par mainte expérience : rien ne vous fait aimer d’une femme comme @’étre aimé par une autre. Les quarantesept automnes de Sylvana ne seraient pas fachés de triompher des vingt-six printemps de Georgette. Enfin, ce qu'il avait perdu peut-étre en fraicheur, il avait regagné, et au-dela, en roublardise et en autorité. Il avait une espéce de nom, un théatre, de influence dans une certaine presse. Muni de tant d’atouts, il ne pouvait manquer la partie.
Il Vavait enlevée haut la main, plus facilement encore qu'il n’aurait cru.
—En cing sec! se disait-il avec un légitime orgueil.
Sylvana, en effet, avait été empaumée dés les premiers mots. D’abord par la séduction personnelle de du Glaizat, il faut rendre au vainqueur cette justice. La vieille semence, comme il lespérait, avait regermé tout de suite. I Vavait, au reste, habilement arrosée de considéralions alléchantes: Sylvana aurait un théatre a elle, en quelque sorte, ot elle jouerait ce quelle voudrait, dont elle serait l’étoile. Non pas intermittente, ainsi qu’elle s’amusait 4 1’étre naguére! Mais fixe,
ainsi qu’il convenait 4 son talent ! Ses meilleurs roles 4 reprendre, dans tout l’épanouissement de ses moyens ! Denouveaux a créer, qu’on commanderait tout exprés pour elle! Sans compter une vraie spéculation 4 faire ! Car les Folies-Elégantes avaient une clientéle, je ne vous dis que ca! On avait un peu effarouchée, cette clientéle, avec la pantomime, un genre béte, démodé ! On lAcherait la pantomime ! On donnerait des opérettes, des revues, ou Sylvana était épatante ! Et en méme temps qu’elle s’affirmerait définitivement comme artiste, elle n’aurait rien 4 regretter comme capitaliste ! Au contraire !
— Dvailleurs, avait dit du Glaizat, la question argent peut se réduire 4 peude chose, si vous avez peur de trop risquer. Les commanditaires sont des traqueurs. Vous savez, de ces joueurs qui ont besoin qu’on fasse de moitié, ou de quart méme, dans leur jeu, quand ils tiennent une banque. Et une banque quia la veine ! Avec vingt, ving-cing mille francs, on leur rendrait de lestomac. Ce nest pasunesomme pour vous, n’est-ce pas? Seulement, moi, si j’ai un conseil d’ami A vous donner, ne procédez pas comme ¢a. Caserait une bétise. Prenez carrément la banque. Alors vous aurez toutes les chances. Et vous serez maitresse chez vous, absolument. Un conseil d’administration pourrait vous embéter, m’imposer tel ou tel genre qui ne vous plairait pas, te? ou tel artiste. ‘Tandis qu’avec moi tout seul vous n’avez pas caa
eraindre. Pour moi, ¢a serait votre théatre, et voila tout.
Et il avait ajouté, avec des yeux discrétement tendres :
— Enfin, nous deux, nous ferions bon ménage, jen suis sur.
Ce dernier coup droit avait touché 4 fond. Il achevait sur les sens de la femme la victoire remportée déja sur la vanité de la cabotine. Au surplus, Sylvana était fort riche, a Vage ot les suprémes fantaisies amoureuses ne regardent pasa Yargent pour se satisfaire; et la chose se présentait ici habilement dissimulée sous une spéculation fructueuse pour elle, ce qui ne laissait pas méme A son amour-propre un vague prétexte de se croire blessé. Elle avait done consenti, remerciant du Glaizat d’avoir pensé a elle.
— Je n’ai jamais cessé d’y penser, avait-il insinué galamment.
Quinze jours plus tard, les avoués et les notaires ayant conduit l’opération tambour battant, et du Glaizat ayant de son coté mené au grand galop la conquéte compléte de Sylvana, tout était conclus. Ses commanditairesavaient passélamain, tout a fait enchantés; car ils se retiraient avec un bénéfice, dont du Glaizat naturellement avait eu sa part. Lui, restait directeur des Folies-Hlégantes, ce qui permettait de garder secret le changement de propriétaire. Sylvana avait repris la suite du bail, et s’était substituée 4 la comman-
a’ dee
dite primitive. Elle n’avait pas pour cela, comme le lui disait Phomme d’affaires de du Glaizat, déboursé un centime, mais avait fait un simple transfert de cent cinquante mille frances déplacés. Et voila comment elle se trouvait 4 présent tréner dans le fauteuil du directeur, qui avait en elle sa nouvelle étoile et sa nouvelle maitresse.
Rien de tout cela n’avait transpiré encore.
Grimblot seul était dans la confidence, et la consigne formelle du patron lui commandait de se taire jusqu’é nouvel ordre. C’est qu’il n’était pas sans une vague inquiétude, le du Glaizat, relativement 4 Georgette. Il s’y était bien pris de son mieux pour transformer peu 4 peu.sa négligence en abandon définitif. Mais la danseuse ne semblait pas vouloir entendre de cette oreille-la. Elle continuait 4 rdder dans le théatre, aux heures ou elle m’avait aucune raison d’y étre, cherchant a se ménager avec lui des entrevues inopinées, des explications. Grimblot avait beau lui faire de la morale, et méme lui dire criment :
— Qu’est-ce que vous y pouvez, ma petite? S’il ne vous gobe plus!
Cette philosophie avait pour unique résultat de tourner le dépit de Georgette en exaspération. Elle ne se génait pas pour répondre, avec Villogisme des femmes délaissées :
— Alors, je veux savoir pourquoi.
— Mais iln’y apas de pourquoi, ripostait Grimblot. Parce que c’est comme ¢a,
Elle avait méme eu l’audace de s’écrier un jour :
— C’est peut-étre parce que jen’ai pas pu entortiller monsieur Lepottier.
Et Grimblot n’avait pas craint de répliquer cyniquement :
— Peut-étre bien, en effet.
Malgré tout, le mépris ne tuait pas l'amour en elle, et cet amour s’obstinait, encombrant, menacant. Oui, menagant, quand elle apprendrait que
du Glaizat l’avait quittée pour Sylvana. Et il fallait bien qu’elle l’apprit, tot ou tard. C’était méme étonnant quelle n’en fit pas instruite déja. Il est vrai que du Glaizat avait pris toutes ses precautions A cet égard, tant que l’affaire m’était pas terminée. Les négociations s’étaient tramées chez Sylvana. Elle n’était venue encore qu’une seule fois au thédtre. Mais désormais elle allait y étre tous les jours, pour les répétitions de la Reine Ww Yvetot, Vopérette de Magimel, dont la reprise avait été décidée le matin méme. Et ce n’était pas seulement la femme, c’était aussi l’artiste qui serait furieuse en Georgette, quand elle se verrait dépossédée comme étoile non moins que comme maitresse. Plus que dépossédée ! Réellement chassée! Pire encore : reléguée 41a banlieue! Car du Glaizat avait résolu, pour utiliser sa troupe de pantomime, de lui faire donner une série de représentations dans les sept théatres des faubourgs. Cela allégerait d’autant sa caisse, et donnait en
meme temps satisfaction ala jalousie de Sylvana, qui lui avait dit :
— J’espére que tu vas nous la balancer, ta Georgette.
Plus moyen de lui cacher cet arrété, 4 Georgette. Le lendemain, le directeur des Folies-Elégantes devait annoncer. dans les journaux les dix derniéres de la pantomime. La troupe d’opérette, prétée par deux confréres, prenait possession de la scéne dés aujourd’hui, pour remonter dare-dare la Reine d Yvetot. Tout ce chambardement avait été baclé avec la rapidité d’un changement a vue, Si vite qu'il était demeuré secret. Mais tantot il ne le serait plus. Et alors, que dirait Georgette?
Bast! Maintenant que c’était réglé, du Glaizat était tranquille. Sans plus se préoccuper de la danseuse, il courait activement 4 son but. Il était en ce moment chez un décorateur, en train de s’entendre 4 propos d’un matériel 4 reprendre, trois toiles de fond laissées pour compte par un théatre en faillite, et qu'il s’agissait d’accommoder A la Reine @ Yvetot. De 1a il devait aller faire sa paix avec la Société des Auteurs, qui avait mis en interdit le directeur-auteur des Folies-Elégantes. Enfin il lui restait 4 signer avec un nouveau chef d’orchestre pour remplacer celui qui suivait la pantomime 4 la banlieue avec la dizaine de musiciens indispensables. Tout cela serait arrangé quand il rentrerait. Il était vraiment débrouillard, le patron!
En l’attendant, Grimblot rassurait Sylvana sur la docilité de Magimel, qui ne demanderait pas mieux que de baisser d’un ton son quatuor, et aussi la romance du deux, et l’ariette des épingles, et les quelques autres petites choses, toutes évidemment écrites trop haut.
— En ayait-elle une voix criarde, cette Béval, qui avait créé le role! Créé! Si on peut appeler¢a créer! Non, voyez-vous, ma belle enfant, ce rolela, c'est cette fois-ci seulement qu'il va étre créé pour de vrai, quand vous y aurez mis votre griffe, votre jolie griffe rose. od
Et maitre Grimblot papillonnait, prisant comme s'il avait eu une tabatiére dix-huitiéme siécle, époussetant un jabot imaginaire, se donnant a dessein des airs galants et vieillots qui rajeunissaient d’autant Sylvana.
Soudain la porte s’ouvrit. Malgréla défense que lui en avait faite du Glaizat, Georgette était entrée dans le cabinet directorial, comme naguére, sans frapper.
En arrivant, elle avait tout de suite pris langue chez la concierge, ol déja se trouvaient quelques cabots de la troupe @opérette.
— Quelle opérette? On ne joue donc plus la pantomime?
— Si, encore dix jours. Et aprés, la Reine a Yvetot. C'est Sylvana qui reprend le réle. Sylvana, vous ne la connaissez pas, voyons? LaSylvana aux diamants ! Elle est la-haut, @ailleurs,
avec Grimblot. Ils vous donneront tous les détails.
Georgette avait grimpé quatre 4 quatre, ouvert la porte, comme un coup de vent, et encore essoufflée, sans saluer personne, elle criait 4 Grimblot:
— Quw'est-ce qu’on mechante en bas? C’est vrai, cette histoire d’opérette? Pourquoi ne m’a-t-on rien dit?
— Pardon, répondit Grimblot, ne m’esbrouffez pas comme ¢a, n’est-ce pas? On ne vous arien dit parce que ce n’est pas votre affaire. V’la tout. Ca regarde la direction, ces choses-la.
Puis, d’un air officiel et important :
— la direction vous fera part ce soir de ce qu’ellea décidé.
Georgette étouffait de rage, ce qui lui avait coupé la parole. Sa réplique éclata enfin :
— La direction! fit-elle avec un éclat de rire. Jem’en fiche, dela direction! Qui ga, ladirection? Fernand?
— Monsieur du Glaizat, reprit Grimblot. Et je vous ferai observer...
— Je nai pas besoin de vos observations. Ou est Fernand?
— Il n’a rien de particulier 4 vous communiquer, mademoiselle, crut devoir dire Sylvana, qu’agagait la persistance de Georgette 4 désigner du Glaizat par son petit nom.
Georgette avait fait jusquela semblant dene point la voir, tout en ne la quittant pas du coin de Veil.
Elle se retourna vers elle 4 cette intervention, et, d’un ton cérémonieux et ironique :
— Madame en sait quelque chose? interrogea-telle en accentuant le mot madame.
— Oui, ma petite, riposta Sylvana trés impertinente. J’en sais quelque chose, puisque je suis ici chez moi.
— Ah! fit Georgette avec unerévérence comique, cest madame qui est la direction! Mille excuses, madame. Et alors, la direction veut-elle bien m’apprendre...?
— Parfaitement, mademoiselle, sicela peut vous faire plaisir, interrompit Sylvana, qui tenait sa vengeance toute préte.
Et elle distilla méchamment la nouvelle dela pantomime reléguée aux sept théatres de banlieue.
Georgette avait envie de ui sauter ala gorge, a cette gorge, pensait-elle, ouil y avait de quoi faire des bleus qui lui donneraient Pair d’une dinde truffiée. Mais cette réflexion méme la calma en Végayant. D’ailleurs, il valait mieux garder tout son sang-froid, et river spirituellement son clou a la patronne, puisque patronne il y avait. C’est juste parce mot qu’elle répliqua, en y mettant toute la cruauté malicieuse d’une jeune femme qui exagére son respect pour une vieille :
— Merci, patronne! fit-elle avec un accent gamin.
Sylvana suffoquait 4 son tour. Grimblot vint a son aide.
— Mademoiselle Georgette, fit-il en prenant une pose impérieuse, je vous prie de sortir.
— Oh! refaites un peu ce geste~-la, mon vieux Grimblot, s’écria Georgette, en ‘pouffant de rire. Refaites-le. I] est trop joli. Que je l’apprenne !
Et elle contrefaisait Grimblot, une main dans son corsage dégrafé, autre tendue vers la porte, index rigide.
— Crest comme ¢a, dites? Un geste & la Napoléon, n’est-ce pas, madame ?
—- Je ne m’y conniis pas en pitrerie, répondit Sylvana avec un haussement d’épaules méprisant.
— Cependant, reprit Georgette avec une nouvelle révérence, comme direction, vous devriez vous y connaitre. Vous étes payée pour cela.
Elle s’arréta, et ajouta négligemment :
— Ou plutot, non, c’est vrai, pas payée!... Au contraire.
— Grimblot, s’écria Sylvana, appelezun garcon! Qu’on la flanque dehors!
Grimblot était tremblant, craignant un crépage de chignons ow jl serait forcé de s’entremettre. Mais Georgette avait tout son sang-froid, comme elle le désirait, et d’autant mieux qu’elle se sentait la plus forte dans cette bataille a coups de mots.
— Ce nest pas la peine, madame, dit-elle. Je m’en vais. Une simple petite chosea dire, encore, trés sérieusement. A la direction. Je vous préviens que je ne jouerai pas ala banlieue.
Grimblot remonta sur ses grands chevaux a cette déclaration. Il se sentait fort 4 présent. On discutait une clause de ’engagement signé. Parfaitement! L’engagement portait que du Glaizat pouvait envoyer ses artistes enreprésentation, ou il voulait, les préter, pourvu que ce fit dans leur emploi. Eh bien! elle n’avait qu’a se soumettre!
— Je ne me soumetterai pas. Je serai malade.
— Le médecin est 1a pour controler, ma petite.
— Je résilierai.
__ Et le dédit? Vous oubliez le dédit alors?
Vingt mille francs. Ce nest pas un sou. Vingt mille francs!
Il se fourra dans le nez une légere prise, sa prise goguenarde, en clignant de Veil, puis se moucha avec un bruit de trompette, comme s’il éclatait de rire dans son mouchoir, et ajouta d’un petit ton dégage :
— Dame! quand on veut soffrir de ces fantaisies-la, on garde ses députés.
Les sourcils de Georgette se froncérent. Mais encore une fois elle sut ne pas semporter. Cett été compromettre sa victoire. Grimblot venait déja de latténuer en détournant la conversation. I] fallait ramener le combat sur le terrain ot elle gagnait a tous coups, et avoir le dernier avec Sylvana, qui souriait a Vadroite diversion de Grimblot.
— Peuh! fit Georgette. Ca se trouve, & mon fige. Et puis, je serai peut étre engagée ailleurs,
maintenant que les Folies-Liégantes font peau neuve.
Elle regarda fixement Sylvana, et continua :
-— Quand je dis peau neuve, c’est une facon de parler.
—- Grimblot, mais appelez donc! s’écria de nouveau Sylvana, congestionnée a faire craquer son émail.
— Non, pas la peine, reprit Georgette. Je vous répéte que je m’en vais. Pour tout de bon, cette fois. Je ne tiens pas 4 étre bousculée. On me ferait mal. Je n’ai pas de cuirasse, moi.
Kile se dirigea'vers la porte 4 pas lents, en se dandinant sur ses jambes de danseuse, avec un Joli roulement des hanches qui montrait orgueilleusement combien elle était & Vaise dans son mignon corset & peine baleiné. Et elle sortit la téte haute, le regard assuré, le buste provoquant, sur cette épigramme en action, plus outrageante que tous les mots du monde, et qui était comme un triomphe de son emploi, dans son insolence muette et mimée,
Diment averti par le fidéle Grimblot, et quoique trés monté par la chanteuse, du Glaizat se garda bien de venir ce soir-ld au thédtre. Ujugeait plus prudent de ne pas s’exposer 4 une scéne.
— Plus digne, disait-il, de mon autorité de directeur.
— Eh! répondait Sylvana, tu n’as qu’a la faire respecter, ton autorité de directeur. Si Georgette 'embéte, fiche-la a Vamende, parbleu!
— Et aprés? reprenait du Glaizat. Ga n’empéche pas quil y aura eu scandale. Du pétard devant toute la troupe, merci! Ga sera répéte. UnPérignat quelconque pigera la chose, ef nous blaguera dans les journaux. Tout cela nous fera une belle jambe, n’est-ce pas?
Non, non, il valait mieux laisser Georgette cuversa colére. Elle se calmerait en réfléchissant. Elle était vive, emportée, mais pas méchante au fond. Elle resterait tranquille sion ne Vexcitail pas mal a propos.
— Et puis son Fernand ne veut pas lui faire trop de peine, hein? ajouta Sylvana avec un mauvaisregard. Ah! mais non, tu sais, mon petit, pas de ga. Je n’admets pas que tu la ménages. Elle m’a insultée. J’exige que tu me venges.
— Voyons, grosse béte, fitdu Glaizat en la calinant. Quiest-ce qui te parle de la ménager? C'est nous que je ménage, en nous épargnant des histoires désagréables. Quant aétre vengée, tu seras vengée, sois tranquille. Et mieux que par desmots.
— Par quoi donc?
— Je te dirai ga dans quelque temps. Une surprise que je te réserve. Si tu es bien Sage, par exemple.
Elle avait minaudé, heureuse d’étre traitée en petit enfant. C’était mieux encore que le «ma belle enfant » de Grimblot. Et elle avait laissé du Glaizat agir 4 sa guise.
Crest donc Grimblot qui annonca aux artistes, réunis 4 cet effet dans le foyer, ce qu’avait décidé la direction. Trés adroitement, du Glaizat avait glissé dans l’arrété cette simple petite phrase :
— Un feu supplémentaire, dont le chiffre sera ultérieurement fixé, est gracieusement alloué a chacun pour frais de déplacement.
Aussi Georgette fut-elle seule a s’écrier :
— Nous faire jouer a la banlieue, c’est ignoble.
Tombre lui-méme, loin de la soutenir comme elle lespérait, fut enchanté. Non pas A cause du feu supplémentaire, lui; mais pour des raisons
tout artistiques. On allait avoir un vrai public, enfin! Un public naif, qui ne discutait pas ses impressions, qui aimait les choses fortes, qui se laissait empoigner! Et il se rappelait ses espéces de succés comme traitre de mélo devant le populaire. Sans en parler, bien entendu, puisque personne ne savait ici qu’il avait été Marchal. Seulement, a. part lui, Marchal félicitait Tombre de retrouver son public. Et Tombre jubilait. Georgette lui en voulut.
— MAtin! fit-elle, il ne faut pas grand’chose pour vous rendre joyeux, vous! Vingt-cing sous de plus qu’on vous donnera par jour, probablement !
— Oh! Georgette, répondit-il doucement, pouvez-vous me dire ca, 4 moi? Ce n’est pas pour les vingt-cing sous, vous savez bien.
Et comme elle avait les sourcils froncés, il ajouta :
— Sans compter qu’on a pas mal de sucres dorge, pour vingt-cing sous.
Elle sourit, songeant 4 Georget. Pauvre chéri! Elle y avait songé beaucoup, depuis tantot. Pouvait-elle, en réalité, refuser dejouer ala banlieue, comme elle s’en était vantée au premier moment? Hélas! non, a cause de lui. Elle n était déja pas si pien dans ses affaires.Les treize cents francs du portefeuille étaientloin. Leterme allait échoirdans un mois. L’un des billets souscrits 4 la couturiére arrivait dans six semaines. Comment se tirer de la, sans les appointements? Elle wavait que trois
BLO BRAVES GENS
ou quatre bijoux offerts par monsieur Lepottier, et sans grande valeur. Le Mont-de-Piété ne donnerait pas trois cents francs du tout. Son petit mobilier répondait du loyer et serait vendu par le propriétaire, si elle ne pouvait faire honneur A la quittance prochaine. Tout cela n’était pas gai. Mais enfin, avec.un peu de courage, elle en viendrait 4 bout, tant qu’elle jouerait. Rompre son engagement, c’était la misére noire. Vingt mille francs de dédit 4 payer. La vente du mobilier immédiate. Si elle avait la veine d’étre tout de suite " engagée ailleurs (et of ?il nefallaitméme pas lespérer), c’étaient ses appointements saisis d’avance, au moins pour le cinquiéme, sans parler des frais du procés, etc... etc... Non, pas moyen derésister. lle devait se soumettre. Encore bien heureuse de jouer, fit-ce 4 Grenelle, et dene pas étre sur le pavé, elle et son enfant!
Kt c’estpourquoi elle neregimba pas davantage, alagrande surprise de Grimblot, qui attendait une protestation plus violente. Elle se contenta de répéter que c’était ignoble, ignoble.
Non plus elle ne chercha a voir du Glaizat. Que lui dire? Le traiter comme il le méritait ? Lui reprocher sa vicille, prise parce qu’elle avait le sac? A quoi bon? Se donner en spectacle ! Montrer quelle aimait encore un pareil misérable ! Car elle laimait quand méme, elle le sentait bien, et elle ne saurait s’empécher de le manifester. C’était trop béte, vraiment, et la Sylvana serait trop
BRAVES GENS 3l!
contente ! Ah! pour cela surtout, par orgueil, il fallait se tenir, garder sa rage en sol. Et si cette rage l’étouffait, Tombre n’était-il pas la, le brave Tombre, unique ami, devant qui sans honte et sans scrupule elle pouvait dégonfler son ccour?
Par bonheur aussi, la représentation Vaida a passer un peu sa colére. Jamais elle n’avait joué aussi nerveux que ce: soir-la, aussi 4 l’emportepiéce, aussi vli vlan, comme disait Tombie. Luiméme en était surexcité et exagérait ses effets.
— Ah! s’écria-t-il aprés le baisser du rideau, si nous avions donné cette intensité-la le jour dela premiére, la salle sautait! Quels progrés vous faites, tout de méme! C’est renversant!
— Oui, répondit-elle en essayant de paraitre gaie, je crois que je deviens aussitoquee que vous, mon pauvre vieux.
Mais une fois dans sa loge, ot il ’avait ramenée, elle se mit A pleurer, et se jeta dans les bras du mime en disant :
— Mais vous ne voyez donc pas que je joue comme ¢a parce que jerage, parce que iesoufire! Je peux bien vous le dire, 4 vous. Ah! cette sale canaille de Fernand!
— Béni soit-il! s’exclama Tombre avec enthousiasme. Oui, puisqu’il vous donne un nerf pareil.
— Non, mon cher, répondit-elle; pas du nerf, allez! Des nerfs seulement.
— Les nerfs! reprit Tombre d’un ton magistral. Les nerfs, c’est le commencement du génie.
Et il s’emballa dans une théorie aperte de vue, tandis qu’elle se déshabillait lentement, avec la familiére impudeur qu’engendre la promiscuité entre camarades de coulisses. Elle ne prétait pas attention, d’ailleurs, 4ce qu il disait, se laissant seulement bercer au flot des phrases. Elle s’apercut soudain que ce flot se ralentissait, tournoyait sur lui-méme, en quelque sorte. La voix de Tombre était devenue rauque et ses idées s’embrouillaient.
— Eh bien! qu’est-ce qui vous prend? fit-elle en ramenant vivement son peignoir sur sa poitrine a moitié nue. Vous bafouillez, mon vieux. Allez donc vite vous dégrimer. Vous ne serez pas prét pour me reconduire.
Ilsesauvatoutconfus, comme un enfant grondé.
— Ce pauvre monsieur Tombre,fitl’habilleuse, en voila un qui a un béguin pour vous! Dommage qu'il soit si vilain.
— Le fait est qu’il n’est pas beau, répondit Georgette. Ah ! fichtre, non.
Puis, aprés un silence :
— Excepté quand il joue, pourtant !
Elle parla d’autre chose. Un moment aprés, néanmoins, revenant a son idée, brusquement, elle ajouta:
— Quel bon garcon, @ailleurs!
— Oh! oui, bon garcon! Et sans lui, vraiment, Georgette nett pas été capable de patienter, comme ellele fit, durant ces dix derniers joursque
dura encore Ame de Pierrot. C’est Tombre qui laconsola, la soutint, accueillant les confidences, supportant le dépit, calmant les rages. Il savait, avec un merveilleux a propos, parler de Georget, pour lequel il fallait souffrir n’importe quoi. I réveillait 4 point la fierté de artiste, quand il sentait s’'aveulir la faiblesse de la femme. II] avait le courage de compatir méme al’amour indigne dont elle ne guérissait toujours pas. Il poussait la bonté jusqu’a lui laisser entrevoir un retour possible de du Glaizat, qui en somme, disait-il, n’avait sacrifié Georgette qu’a des besoins d’argent, et qui peut-étre en souffrait lui-méme.
— Sans le laisser paraitre, par orgueil! osait-il insinuer, descendant 4 ces mensonges quand le chagrin de la jeune femme devait s’y apaiser.
Au fond, il méprisait et haissait ce misérable, non pas tant parce que Georgette continuait a en étre éprise; mais surtout parce qu'elle en était lachement torturée. Stir, en effet, maintenant, d’une résignation muette, du Glaizat ne se génait point d’étre cruel, par complaisance pour Sylvana. Grace 4 elle, aucune blessure, aucune humiliation méme, ne fut épargnée ala maitresse et a l’étoile déchue. Pour commencer, Sylvana prit Phabitude de venir chaque soir faire un tour dans les coulisses, sans raison autre que de s’exhiber au bras du directeur, de récolter les saluts serviles des employés et des cabotins, empressés 4 lui étre
agréables, de montrer qu’elle était chez elle, enfin.
Puis, ce futune série de petites avanies, ingénieusement féroces. On retira de la loge de Georgette un divan, qui était nécessaire, parait-il, dans la Reine @ Yvetot, et qu'on devait faire recouvrir a cet effet, et qui resta néanmoins, sans étre utilisé, encombrant au contraire le magasin d’accessoires. En revanche, on transformait le foyer en une loge magnifique pour Sylvana. Les tapissiers y travaillaient méme le soir, surtout le soir, bien que cela fit un embarras, et que leurs coups de marteau s’entendissent parfois 4 travers les décors, troublant le rhythme de V’orchestre qui accompagnait la pantomime. A plusieurs reprises, le chef
de claque, soudoyé par Sylvana, manqua.des en-
trées, des effets, et des sorties de Colombine. Lorsqu'arrivérent les trois derniéres représentations, sous prétexte que l’annonce mangeait de la place sur Vaffiche, on supprima la vedette de Georgette, et on réduisit son nom aux caractéres ordinaires usités pour le reste de la troupe.
Ce n’était pas par méchanceté pure, dailleurs, que du Glaizat consentait a cette mesquine persécution. C’était, avant tout, par bassesse envers Sylvana. En méme temps, par un calcul secret. Peut-étre que Georgette exaspérée refuserait, en fin de compte, d’aller jouer 4 la banlieue, et romprait son engagement. Alors, procés, gagné @avance! Dédit! Elle n’était pas en état de le payer. Mais il la materait par cela méme, et se débarrasserait delle par un arrangement ou il se
donnerait les gants de faire le généreux. Il avait prévu le cas, et Grimblot tenait toute préte une autre mime, une roulure quelconque, assez bonne pour la-bas, eta qui le vieux metteur en scéne apprenait secrétement le réle.Par malheur pour cette belle combinaison, Georgette eut vent de lachose.
— Plus souvent, dit-elle, que je leur donnerai cette satisfaction! Non, non, j’irai jouer la-bas, n’importe ot, dans le Champ-de-Mars si ¢ales amuse. Mais ils me paieront mes appointements. Et Vargent de la vieille la dansera.
Elle riait 4a cette idée, qui lui rendait le courage, son courage parfois prét 4 faiblir, malgré les exhgrtations de Tombre, malgré la pensée de Georget. Et elle subit toutes les avanies sans se laisser entrainer 4 y répondre par la bétise qu’on espérait.
Toutefois, elle ne garda pas sa langue dans sa poche non plus. Aux attaques, elle riposta, et cranement. Adroitement aussi. Par des allusions que tout le monde comprenait, mais que personne ne pouvait accuser dinsolence ouverte, pas méme Grimblot, qui la guettait pour la réprimera coups d’amendes, et qui n’en trouva pas l’occasion. Cest pourtant devant lui, 4 son nez, qu'elle se vengeait ainsi, tout exprés, avec une gaminerie qui forcait parfois arire jusqu’aux plus vils partisans de Sylvana. .
Quand le chef de claque la privait des applaudissementsréglés :
— Bah! disait-elle, il a raison de les garder en réserve pour plus tard. On en aura besoin.
Ou encore :
— Ont-ils une veine, la claque? Onles paie pour ne rien faire.
A la suppression de sa vedette, elle s’écria :
— Dame! iln’ya plus d’étoiles, quand la lune se léve.
Chaque fois qu’elle passait auprés du divan retiré de sa loge, c’était une plaisanterie nouvelle.
-— Mettez-y de bons ressorts, hein? disait-elle au chef des accessoires.
Ou bien, en le mesurant dans sa longueur :
— Moi qui avais toujours pris ¢a pour ua divan! Il parait que maintenant ¢a sera un fauteuil. Et pas trop large, ma foi!
Un autre soir, s’attendrissant d’un air comique et s’adressant au divan lui-méme, elle lui dit:
— Mon pauvre vieux, va! Tu en as vu de dures de mon temps. A présent tu vas en voir de molles.
Tout cela n’était pas d’un esprit trés délicat, sans doute. Mais les gaziers, les figurantes, les machinistes, les camarades eux-mémes, n’avaient rien d’attique, et ce gros sel était juste du calibre qu il fallait pour faire éclater leur hilarité.
D’autres fois elle ne se bornait pas 4 ces grasses moqueries. A propos du foyer transformé, comme on s’extasiait sur la commodité de cette loge, de plain-pied avec la scéne :
— Oh! moi, fit-elle, ca m’est bien égal, de monter un étage. Je n’ai pas de varices.
— Quelle teigne! s’écriait souvent Grimblot.
Eh bien! vous n’étes pas bonne, vous, quand vous vous y mettez.
Tout en la surveillant, d’ailleurs, il ne pouvait sempécher de trouver ¢a rigolo, lui qui avait des prétentions a lesprit. Il était parfois obligé, pour garder son sérieux, de se mordre les lévres, avec les cing dents de devant qui lui restaient. J] essayait aussi de prendre des airs sévéres, et la menagait quand elle allait trop loin.
— Ah! prenez garde, lui dit-il un jour, vous me - forcerez 4 sévir. Bon de plaisanter! Mais vous venez d’emporter le morceau.
— Ne m’en parlez pas, répondit-elle, j’en ai plein la bouche. C’est comme du beurre. Ga me dégotite.
Et elle cracha en mimant un haut-le-cceur.
Enfin, elle avait inventé pour désigner Sylvana et du Glaizat, quand ils traversaient les coulisses, cette phrase,qui ne signifiait peut-étre pas grand’chose, mais que ses mines rendaient la plus drélatique du monde :
— Tenons-nous bien, les enfants! va la pa- . tronne et le patron!
Et elle se reprenait :
— Non, je me trompe. Je veux dire la matrone et le patron.
Kt elle se reprenait derech ef.
— Non, ce n’est pas encore ca. Je veux dire la matrone et le matron.
Le sobriquet avait pris. Les plus respectueux envers Sylvana et le directeur ne les appelaient plus qu’ainsi, par derriére. A Grimblot Jui-méme, des fois, la langue fourchait, et il s*empétra un jour dans cette contrepetterie devant du Glaizat en personne, a qui il répondit gravement :
— Oui, patronne.
— Hein? fit du Glaizat.
— Pardon, reprit Grimblot voulant se rattraper, pardon,... matron !
I] fallut expliquer & du Glaizat la chose tout A trac. Il en concut une vive irritation contre cette maudite gamine, qui le tournait en ridicule, et qu’il ne pouvait méme pasrepincer au demi-cercle du dédit, comme il y avait compté tout d’abord. Cette déconvenue, la rancune d’étre bafoué, la bonne humeur de Georgette, cette bonne humeur surtout qui semblait prouver de J indifférence, piquérent du Glaizat 4 ses deux points les plus sensibles : son intérét et sa vanité. Gomme directeur, il perdait lespoir d’un dédit. Comme charmeur de femmes il perdait de son prestige aux yeux des autres, et, ce qui était pire, a ses propres yeux. I] n’en fallait pas davantage, dans cette mauvaise 4me, pour que l’irritation se changeat vite en haine.
—Une surprise que je te réserve! avait-il dit ASylvana, en lui promettant dela venger de Georgette,
C’était une idée cruelle qui alors lui avait traversélesprit. Mais peut-étre ne l’ett-il pas mise a exécution, par dédain des cruautés inutiles. AujourVhui cette cruauté lui servait a le venger luiméme. I] s’y résolut, sans peine, avec plaisir au contraire.
— Tu sais, dit-il 4 Sylvana le soir méme, eette surprise? Eh! bien, elle est préte, si tu veux. Par exemple, ca te cottera deux mille francs.
Kt il expliqua son idée. On rachetait les billets souscrits par Georgette ala couturiére, et qui n’avaient pas été mis en circulation, n’étant pas endossés. Ainsi Sylvana elle-méme devenait la créanciére de la danseuse. ‘
— Et ce n’est pas tout, ajouta du Glaizat. C’était mon idée de l’autre jour, ca. J’ai trouvé mieux encore, et tu vas étre contente, ma poule. Je fais jouer Georgette 4 Grenelle, pour quelle gotte un peu de labanlieue. Une semaine seulement. Aprés, je la remplace par l’éléve de Grimblot.
— Pourquoi donc?
— Pour qu'elle n’ait plus de feux du tout, ni supplémentaires ni réglementaires. Ses appointements secs, et rien de plus! Nous verrons si elle fait sa téte avec ca, et ce qu'elle dira, aprés avoir payé son terme, le jour de l’échéance du premier billet.
—Oh! s’écria Syl vana, pourvu qu’elle netrouve pas unimbécile quila remette d’aplomb! Quelle féte, crois-tu, hein! si je peux la faire saisir et
lui vendre ses quatre loques. Viens que je t’embrasse, pour la peine, mon chéri.
Et cette belle action recut le vrai prix dont elle était digne : un long baiser de vieille garde.
— Hélas! oui, mon vieux frére, il faut que je te quitte, dit Tombre.
— Pourquoi ¢a? répondit le musicien. Ce n’est pas une affaire pour toi de traverser Paris, avec des guibolles pareilles. Méme pour revenir des Gobelins, tu ne mettras pas beaucoup plus “d’une heure. Nous souperons plus tard, voila tout. Mais continue 4 coucher ici.
— Non, vrai, ce n’est pas possible, reprit tristement Tombre. Oh! pas a cause de la distance, parbleu!
— A cause de quoi, alors?
— Tiens! je vais te faire juge. Tu verras sije peux, si je dois.
Et Tombre exposa la situation. Georgette avait appris Vachat de ses billets par Sylvana, grace a une indiscrétion de la couturiére, 4 qui elle était allée demander de renouveler le premier 4 plus longue échéance. N’ayant aucun doute sur le mau-
vais tour qu’on voulait lui jouer ainsi, elle s’était ingéniée a parer le coup. Evidemment, une fois son terme payé, ellene serait pas en mesure d’acquitter le billet, avec ses appointements sur lesquels il lui fallait vivre. Méme en bazardant ses bijoux, elle n’y arriverait pas. C’était le triomphe espéré par Sylvana, qui la ferait saisir et vendre. Non, non! Pas de ca! Elle en rirait trop, la vieille gouine ! Et voici ce qu’avait imaginé Georgette, aidée par un bien heureux hasard. Ayant rencontré une ancienne camarade de province engagée a Pariset quin’y était pas encore installée, elle lui avait proposé sa propre installation toute préte : un joli appartement pas trop cher, un mobilier assez coquet,presque neuf. C’était une vraie occasion:, quinze cents francs! La camarade était subventionnée par un monsieur quine voulait pas trop dépenser. Tous deux avaient sauté sur cette aubaine. Le propriétaire avait consenti a la substitution de locataire, d’autant mieux que le monsieur prenait l’appartement 4 son nom. Et dela sorte, Georgette avait quinze cents francs devant elle en argent comptant. Plus rien a saisir! Quand le billet lui serait présenté, va te faire lanlaire! Sylvana en serait pour ses frais. Quel nez! Elle serait forcée de se payer par opposition sur les appointements de Georgette, 4 tant par mois. Ga durerait quelque chose comme deux ans. Georgette ne se tenait pas de joie a cette idée. Seulement, dame! le revers de la médaille, c’est qu’elle
devait demeurer en garnijusqu’é nouvel ordre. Pour le moment, Vailleurs, quoi de plus naturel? Puisqu’en somme on faisait une espéce de tournée dans la banlieue, changeant de théatre toutes les semaines, nétait-ce pas plus commode de loger a Vhotel?
— Ah! par exemple, vous savez, Tombre, avaitelle dit, vous logerez a cOté de moi, et nous mangerons ensemble. Je ne veux pas m’embéter toute seule. Et puis il faut que Georget ait son polichinelle sous la main.
— Ile faut, en effet, répondit Yves aprés que Tombre lui ett raconté tout cela. 11 le faut, c’est évident. Pauvre petite femme! Pauvre gamin!
Certes, entre eux et moi, tun’as pas a hésiter. Ht si je te retenais, je ne serais qu’un égoiste.
ll souffrait, toutefois, decette séparation. Depuis trois mois qu’ils habitaient ensemble, les liens de leur amitié s’étaient resserrés encore. Ils étaient si bien faits l'un pour l’autre! C’était si bon, cette fraternité de cceur et d’esprit, ces causeries nocturnes devant le verre de croquomolle et dans la fumée des cigarettes, ces causeries ot leurs cerveaux fumaient aussi en quelque sorte, déroulant toutes les volutes bleues de la fantaisie! Ah! le sacrifice était dur, et dur pour tous deux, malgié la} consolation que pouvait donner, 4 Yves la pensée de Madeline, et 4 Tombre celle de Georgette. Car ils avaient beau se dire:
— Nous nous verrons tout de méme, naturelle~
ment. On s’arrangera pour ne pas se perdre de ‘vue.
Ils savaient, aufond, que c’étaientla des mots, et quils ne se rejoindraient plus guére, précisémentacause de Madeline et de Georgette. Le peu de loisir dont disposait le musicien, aurait-il le courage de le voler 4 ses séances de chant, son unique bonheur? Et Tombre pourrait-ils’arracher si aisément que cela al intimité de Georgette et 4 la tyrannique affection de Georget? Bien sur que non. Ils le sentaient, tout en essayant de se faire illusion 4 cet égard. L’un des deux fut parti pour un trés lointain voyage, que la séparation n’eut pas été beaucoup plus cruelle. Ils en avaient conscience. Et c’est pourquoi, le lendemain matin, aprés une nuit sans sommeil, ils se quittérent comme on se quitte pour longtemps, avec le ceeur gros et des larmes plein les yeux.
Ah! qu’elle fut triste pour Yves, la premiere rentrée dans la chambre solitaire, el combien mélancolique son souper silencieux! Il ne fit pas erand mal ce soir-la 4 la miche de pain ni au pot de beurre. Il n’acheva seulement pas son petit verre, tant il avait la gorge serrée. Sa cigarette elle-méme ne lui parut pas bonne.
On edt dit, d’ailleurs, que le départ de Tombre avait porté malheur au musicien.
D’abord, ce fut le patron dela Boule-Verte qui décidément déclara ne plus pouvoir continuer le cachet 4 cing francs. Les affaires n’allaient pas.
L’ Ftoile-des-Batignolles avait baissé les prix de tous ses artistes, et ne fichait plus que trois francs cinquante 4son accompagnateur. Sans doute la Boule-Verte était plus chic que I’ Ztoile-des-Batignoiles; mais enfin, 4 Vimpossible nul n’est tenu. Yves devrait se contenter désormais de quatre francs par soirée.
— Vous vous rattraperez en nous donnant quelques chansons, avait ajouté le patron amicalement. Pourquoi n’en faites-vous plus ? Votre premiére a si bien marché! Paresseux, allez! Ah! ° vous autres artistes, quels flémards !
Et Yves le paresseux, le flémard, avait été obligé, pour boucher le trou de son budget, d’accepter une nouvelle besogne proposée par Bernheim. Encore bien heureux que l’éditeur eit songé a lui! Mais quelle besogne ! Un opéra-comique d’amateur, 4 orchestrer! De la musique imbécile sous laquelle il s’agissait de mettre des harmonies savantes, sans l’étre trop cependant, avait recommandé l’amateur par l’entremise de Bernheim. Des harmonies, en un mot, distinguées ! Kt cela fort mal payé, au reste, Bernheim ayant prélevé sur le prix sa commission.
Puis, ce fut M. Pigeollet qui déménagea, nommé premier commis plus tot qu’il n’avait pensé. M. Pigeollet n’était certes pas un voisin trés récréatif. Toutefois, depuis le service qu’ Yves lui avait rendu, et malgré l’insuccés de sa démar-
che, ils étaient demeurés en relations, ne se bor-
naient plus a se saluer dansl’escalier, se voyaient, échangeaient des paroles. L’employé rentrait chez lui, maintenant, avant aller diner, et souvent venait apporter, dans la chambre du musicien, le bruit de son bavardage. Il métait pas absolument aussi niais qu’il lavait paru a sa premiére visite. Ou du moins sa niaiserie avait de Vimprévu, grace au manque de liaison de ses idées. Sa conversation faisait songer 4 un perpétuel déraillement, dont Yves s’amusait. Et voila que cette distraction meme allait lui manquer ! M. Pigeollet passait, non 4 la mairie des Batignolles, mais a celle du Panthéon, et devait y commencer ses fonctions la semaine prochaine.
— Oh! je ne me heii pas du changement, @ailleurs, disait-il. L’arrondissement est tres conséquent. Et puis, il y a peut-étre encore quelque bonne table d’héte au quartier Latin. A ’époque ou je me destinais 4 larchitecture, je mangeais rue des Fossés-Saint-Jacques, dans une pension tout a fait confortable, qui ne me cottait que soixante-dix francs par mois. Une dame dela Niévre. Et on avait tous les dimanches du vol-au-vent, dont j’ai gardé, ma foi, le meilleur souvenir. Ah! c’était le bon temps !
Il soupirait, en passant sur ses lévres une langue gourmande.
— Lair est excellent, aussi, avait-il repris. Tout de méme, j’aimerais moins le Panthéon, si j étais
BRAVES GENS 327 marié. Rapport aux étudiants! Mais puisque je Suis garcon, hélas!
Il avait poussé un nouveau soupir, exactement comme a l’évocation du vol-au-vent dominical. Et vraiment on ne pouvait discerner s'il pensait a Madeline perdue ou aux godiveaux évanouis, quand il avait ajouté, en devenant poétique :
— Hélas! oui, tout ¢a, c’était un réve, un beau réve aux ailes...
Et n’ayant pu trouver Pépithéte, il avait achevé sa phrase par un geste vague, d’un inconscient et irrésistible comique.
Jusqu’a ces pauvres petites joies, qui seraient refusées 4 Yves dorénavant !
I] lui restait, il est vrai, la consolation du travail, et les séances de chant avec Madeline. Mais acela méme il ne se sentait plus vivre comme autrefois. Assis devant son grand piano 4 queue, il y laissait ses mains flotter presque a l’aventure, et son esprit s’égarer aux méandres de modulations inextricables. Ce n’était pas le travail fécond, la chasse obstinée aux idées, ni méme les hasardeuses réveries de verve auxquelles il s’abandonnaitnaguére, battant leclavier comme une forét vierge, d’ow il voyait jaillir soudain des mélodies qu’il cueillait au passage, d’ou s’essoraient brusquement des vols d’harmonies quil prenait d’un coup de filet pour ainsi dire. Non. C’était, sur ce clavier, comme dans une plaine déserte, de longues promenades sans but, dont il
revenait bredouille. Et il en était réduit, ne composant plus rien de nouveau, & ressasser avec Madeline ses vieilles chansons, ce qui rendait moins intéressantes pour tous deux les aprésmidi devant l’épinette. Etait-ce a cause de cela ? Ou bien la jeune fille était-elle restee sur l'impression de l’autre jour, du jour ot il s’était entremis pour la marier avec M. Pigeollet ? Elle-méme Waurait su le dire, en vérité. Mais, involontaire ment, depuis lors, elle s’était montrée plus réseryée, presque froide. Elle semblait prouver ainsi 4 son propre ceur qu'il s’était trompé en croyant aimer Yves. En mémetemps son habituelle bonne humeur s’était assombrie au sentiment de cet amour décu ; car Yves ne l’aimait point, de cela Madeline ne pouvait douter, apres y avoir bien réfléchi. L’espéce de flamme qu'elle avait vue dans les yeux du musicien, lorsqu’elle avait refusé tout mariage, n’était évidemment qu’une flamme d’égoisme artistique. ILavaitéte enchanté alors, simplement, de ne pas perdre une collaboratrice. Mais la femme lui était indifférente ! Kt justement parce qu’elle avait fini par se convainere de cela, Madeline ett considéré maintenant comme une bassesse tout ce qui edt pu lui paraitre de la coquetterie. Elle avait done éteint jusqu’aux innocentes tendresses qui jadis étaient les naifs éclairs de son affection. Yves constata ce changement, et, sans en comprendre les motifs, en subit les chagrinants effets. Et ainsi, ni devant
son plano 4 queue ou ce chagrin l’empéchait de se concentrer au travail, ni devant l’épinette ot: sa Muse était redevenue une éléve quwil ne savait plus enthousiasmer, Yves ne retrouvait les charmes délicieux de jadis.
Cependant, méme cesréveries stériles, et méme ces séances sans abandon, c’était quelque chose encore. Pour comble de malheur, cela aussi lui fut bientdt enlevé.
Environ trois semaines aprés le départ de Tombre, et quinze jours aprés celui de M. Pigeollet, Mme Loupiat eut une rechute de paralysie. On put lasauver de lamort; maiselle était clouée au lit désormais, tout 4 fait impotente, exigeant des soins perpétuels, ne s’exprimant plus que par un bégaiement inarticulé, et sans cesse irritée de n’étre pas comprise et servie a4 l’instant méme. Madeline ne devait plus quitter le chevet de la malade. A peine avait-elle le temps de vaquer au ménage et de préparer sommairement les repas. Adieu les séances de chant devant lépinette ! D’ailleurs le bruit de la musique ett agacé Mme Loupiat. Yves fut méme prié de se taire la-haut. Le retentissement de son Hrard ébranlait toute la maison! Adieu les longues divagations harmoniques ou se bereait la songerie du solitaire !
Une seule chose faisait du bien 4 Mme Loupiat: la lecture, 4 voix basse, de romans-feuilletons. Et, comme Madeline ne suffisait pas a cette
besogne, Yves se proposa pour la remplacer. On accepta avec reconnaissance. Maintenant, dés qu’il avait quelque loisir, il descendait au rez-dechaussée, s’installait au pied du lit, et relayait Madeline. C’ett été un véritable bonheur, s'il avait pu, pendant ce temps, avoir comme compensation la société, ou seulement la vue, de la jeune fille. Mais précisément Madeline profitait de sa liberté momentanée pour mettre au courant les affaires de la maison, fricoter d’avance quelque cuisine pour le grand-pére, aller dehors aux provisions, laver dulinge au jardin. De la sorte, bien qu’il passat chezles Loupiat de plus longs instants que jamais, Yves voyait Madeline beaucoup moins que naguére. En vain son inépuisable complaisance multipliait les occasions de lui parler : commissions chez le pharmacien, courses au cabinet de lecture, tirage de l’eau, et tous les petits services qu'il ne demandait qu’a rendre. Cela n’amenait que de rapides colloques et de fugitives entrevues. En somme, Madeline et lui se rencontraient et causaient 4 présent 4 peu prés comme des soldats qui échangentun mot d’ordre a la relevée de leurs gardes.
Pourquoi Tombre n’était-il plus 14? Hélas! ou était-il, seulement? Pas méme de nouvelles! Non par ingratitude ni oubli, bien stir! Yves le connaissait trop pour lui faire ce reproche. Est-ce que l’on s’écrit, quand on est 4 dewx heures l’un de Vautre? Deux heures, au plus, et 4 pied! Mais ces
deux heures, ec’est Paris 4 traverser, Paris, toute une mer, une mer tumultueuse ot souventil suffit de vingt brasses pour qu’on se perde de vue dans la tourmente des vagues qui vous bousculent chacun de votre cédté. Qui sait? Georgette, ou Georget peut-étre, était malade! Lui-méme, Yves, avait-il une minute pour aller serrer la main de son ami? Lui avait-il envoyé un mot? Non plus. Roulez, roulez, flots dela vie qui mélez, puis séparez au hasard les existences! | Et comment Yves ett-il pu reprendre pied, dans cette tristesse ot il se noyait? La maison était lugubre. A part la lecture des romans-feuilletons, or y observait un profond silence. C’est voix imperceptible que Madeline donnait 4 Yves ses instructions, avant de s’en aller, ou lui communiquait les nouvelles sur le seuil de la porte, quand il ne pouvait rester 14. Le grand-pére, dont la seule présence exaspérait la malade, n’osait jamais souffler mot, et tachait dese faire entendre par gestes. Plus désolée encore paraissait 4 Yves sa solitude, dans cette espéce de tombeau, oti ne résonnait désormais aucune musique, pas méme celle des paroles, excepté la monotone psalmodie du journal. Tombeau ow ses pensées aussi étaient condamnées 4 demeurer muettes, pensées dart, pensées (affection, toutes, puisque la santé de la paralytique était la seule et incessante préoccupation de chacun. Oh! oui, sinistres et attristantes, ces lentes heures auprés du lit de Mme Loupiat,
dans la chambre aux volets entreclos pour que la lumiére ne fatiguat pas ses yeux! Et souvent, lorsque Yves marmonnait dans cette pénombre les interminables aventures auxquelles il ne prétait pas méme attention, il lui semblait réciter plutdt des oraisons au fond d’une chapelle funéraire. Cette chapelle funéraire, c’était celle ou dormaient 4 jamais ses espérances, ses amitiés, son amour, les mélodies dont il ne pouvait plus ouir le ramage 4 son piano fermé, les causeries avec Tombre parti comme en exil, les séances de chant avec Madeline, tout ce qu'il chérissait. Kt, tandis qu’il continuait 4 lire machinalement, son imagination ndvrée se lamentait 4 ces idées de deuil, s’y attardait dans une amére mélancolie, et donnait 4 cette sorte de réve tout éveillé une réalité douloureuse. Tombeau! Chapelle funéraire! Ce n’étaient pas 1a des métaphores. I] avait la sensation nette et vivante de ces choses. I] n’était pas jusqu’a l’apparition soudaine du grandpere ou de Madeline, qui, en ces moments, au lieu de dissiper ces fantasmagories, ne les précisat au contraire davantage. Le vieillard aux allures effacées, humbles, furtives, avait l’air dun sacristain de cimetiére. La jeune fille, glissant 4 pas menus, avec ses bras étendus pour se tenir en équilibre sur la pointe des pieds, semblait a Yves un ange qui marchait sans toucher le sol, au frémissement léger de ses ailes entr’ouvertes.
La plus inattendue des secousses vint arracher Yves ace marasme; mais pour le jeter dans une tempéte de perplexités, telle quil n’en avait jamais éprouvé de pareille dans toute sa vie, non pas méme le jour ot il sétait résolu a faire la commission de M. Pigeollet. Cette fois, il lui semblait absolument impossiblede prendre un parti, tant les deuxseulspartis praticables étaient gros d’effroyables conséquences. Et cependant le propléme posé demandait impérieusement une réponse. Voici en quels termes il se présentait a Yves. C’était une lettre de sa scour:
Saint-Malo, 25 décembre. J.M.J.
Mon cher et bien-aimé frére,
Jetécris le jour de Noél, aprés avoir prié avec ferveur notre Seigneur Jésus-Christ, sa trés sainte
famille et ma bonne patronne sainte Anne, afin qwils daignent m’accorder la grace de te faire agréer le grand projet que je vais te soumettre.
Il y a un bon mois déja que je brile du désir de t’en parier; et, si je ne l’ai pas fait plus tot, c’est acause de mére, qui me l’a toujours défendu, car elle a peur que cela tecontrarie. Moi-méme, jai cette crainte. Tu me pardonneras cependant, jen suis sure, d’avoir passé outre, comme mon confesseur m’a pardonné d’avance de désobéir a mére en ten parlant. C’est, en effet, d’aprés les conseils exprés, et méme les instances, du bon abbé Fruchart, queje me décide a técrire ]adessus. Tu vois par 14 quelle importance tu dois attacher 4 la chose. ; .
Tu te rappelles bien, mon cher Yves, la maison déducation et de retraite que les Révérendes Méres dela Présentation possédent a Saint-Jacudde-la-Mer. Tuy es allé une fois, quand tu étais tout petit, et que pére est venu avec toi m’y chercher a la fin de mes études. Ce que tu ne peux te rappeler, c'est le grand chagrin que j’eus de quitter cette sainte maison. Et, ce que tu n’as jamais su, ¢’est que ma joie la plus vive ett été d’y prononcer mes voeux, et d’y demeurer toute ma vie comme religieuse aprés y avoir passé majeunesse comme éléve, Pardonne-moi de regretter aujourdhui devant toi cette joie perdue, devant toi pour qui elle fut sacrifiée. Je ne t’en fais pas reproche, (ailleurs, mon bien-aimé frére. Tu n’en doutes
point, n’est-ce pas? Loin dela! La seule pensée qui put me consoler de cette perte, était précisément la pensée de mon sacrifice ; et si plus tard ce sacrifice doitm’étre compté comme un mérite, ma reconnaissance en revient toute 4 toi qui m’en as fourni l’oceasion. I] n’en est pas moins vrai qu’a la mort de notre pére, arrivée simalheureusement deux mois aprés ma sortie du couvent, c’est la nécessité de télever qui m’empécha d’y rentrer comme je le désirais. I fallait subvenir aux frais de ton instruction, et te conserver de quoi faire dans le monde la figure qui conviendrait 4 notre nom. Les dépenses, auxquelles Vobligea ensuite ta carriere musicale, restreignirent encore nos ressources, et me défendirent d’en distraire quoi que ce fat pour constituer le douaire qu’etit exigé ma prise de voile. Ainsi, mon cher Yves, sans le youloir, et méme sans avoir pu jamais le soupgonner, tu fus cause que je demeurai avec mére, ce qui Wailleurs fut peut-étre un bienfait de la divine Providence ‘voulant lui assurer une vieillesse plus douce et moins solitaire. Nous n’avons pas 4 nous plaindre, au surplus, ni mére ni moi, en aucune facon, d'avoir fait notre devoir. Nous en avons été récompensées dés ici-bas. Tu es devenu ce que tu avais décidé d’étre, expert dans ce bel art de la musique, le plus religieux de tous, et que pratiquent au ciel les saint Anges. Sans compter ce plaisir élevé, nous ne doutons pas que la musique n’arrive 4 te donner aussi quelque
jour les satisfactions humaines auxquelles tu aspires, et que la Gloire ne couronne enfin tes efforts. En attendant, tu remplis dignement 4 notre égard ton office de chef de famille, et grace & toi nous pouvons tenir ici le rang duquel ilnous eit été pénible de déchoir. Tout est done pour le mieux, et mére en particulier ne demande rien de plus au ciel qui ne nous a pas ménagé ses bénédictions.
Que dirais-tu cependant, mon cher Yves, si cet état pouvait devenir plus prospére encore, plus conforme 4 nos veux secrets, et cela toujours grace a toi? N’est-il pas vrai que tu en serais heureux, fiit-ce au prix d’un sacrifice? Eh bien! tel est le cas. Il ne s’agit plus que de savoir si ce sacrifice, que je vais te proposer, t’est possible. S’il Pest, je réponds @avance que tu n’hésiteras pas a le consommer; car je connais ton bon, ton grand coeur. Consentirais-tu 4 quitter Paris, pour toujours ? Ton avenir, ton art, te permettent-ils de renoncer 4 cette Babylone, oles trénes sont si -difficiles 4 conquérir? En un mot, peux-tu, sans dommage pour ta vocation, tes travaux, ta gloire, te résigner 4 la vie de province? Tout est la. Tu es, bien entendu, le seul juge en ces matiéres, et je m’en rapporte absolument la-dessus a ton équité.
S’il test loisible de prendre cette décision, voici quel en serait le résultat pour nous: nos jours s’'achéveraient dans la sainte maison des Révé-
rendes Méres. Oui, mon cher Yves, nous aurions ce bonheur ineffable. Mére y serait admise comme pensionnaire, et moi comme postulante Vabord, comme dame du cheeur ensuite, sans avoir a fournir de douaire. Mais il faut que je t’explique par quelle combinaison; car tu ne dois rien comprendre a cette éventualité qui a tout Vair d’un miracle. Peut-étre en est-ce un, aprés tout, puisque cette chose inespérée nous arrive grace 4 Vintervention pieuse du bon abbé Fruchart, et ala protection de Monseigneur l’évéque, qui abien voulu s’entremettre en notre faveur auprés des Révérendes Méres. C’est 4Sa Grandeur en personne que le sacré Conseil de Vordre a daigné promettre de faire fléchir 4 mon end@roit la régle stricte qui exige un douaire. Quant a la pension de mére, on la réduirait de moitié, et tu la paierais par une retenue de six cents francs sur tes appointements annuels. (Ge dernier mot téclairera sans doute tout ce que mon brouillamini a nécessairement de mystérieux jusqu’a présent. Tu devines, en effet, qu'il est question pour toi du poste que va laisser vacant le vieux monsieur Mélindaine, maitre de chapelle et professeur de musique chez les Révérendes Méres. C’est 4 Piques qu'il prend sa retraite, aprés quarante ans de service; et en vérité depuis assez longtemps déja iln’y était plus trés apte, parait-il. On le gardait néanmoins, par respect pour sa longue et honorable carriére. Mais lui-rméme a demandé qu’on le remplacat enfin. Et
alors, par quelque inspiration du ciel sans doute, est venue au bon abbé Fruchart l’idée de parler de toi, et de nous en méme temps, dans les conditions que je tai dites. De fil en aiguille, et nos priéres aidant, et Monseigneur ayant la bonté de s’en occuper, comme tu as vu plus haut, tout est arrangé désormais. Il ne manque plus que ton consentement, duquel dépend ainsi notre sort. Dans ma joie, mon cher Yves, j’oublie de te faire part de ces conditions en ce qui te touche. Excuse cet acces d’égoisme! Je sais bien, d’ailleurs, que le bonheur de mére et le mien sont pour toi des raisons plus que suffisantes a te décider ; mais enfin il nest pas mauvais que tu connaisses, d’autre part, les avantages de la position qu’on toffre ainsi, avantages assez précieux au point de vue humain. Ton travail chez nos Révérendes Méres ne serait pas trop absorbant et te laisserait de grands loisirs. Tu aurais toutefois un peu plus a faire que le vieux monsieur Mélindaine ; car on veut remettre l’enseignement musical sur un pied nouveau. Vois cependant si c’est excessif : deux heures de lecon le matin, deux heures laprésmidi, voila ! Plus, les offices, naturellement. Mais cen’est pas 14 du temps perdu, c'est bien ton avis, nest-ce pas? Et pour cela, deux cents francs par mois, c’est-i-dire en réalité deux cent cinquante, -dont je retire les cinquante pour la pension de mére. Mais ce n’est pas tout. En outre, on te logerait. Et quelle délicieuse habitation ! Une
petite maison située au bout de Saint-Jacud, juste en face de la baie, et qui néanmoins posséde un joli jardin trés abrité de la mer par de grands murs, en sorte que les légumes et les fruits y poussent admirablement. Joins 4 cela un clos de pommiers qui donne de trois 4 quatre tonneaux decidre. Jete note tous ces détails pour te montrer combien, en dehors de notre bonheur moral, ton bonheur matériel serait assuré. Car tu n’ignores pas qu’avec tout cela tu serais beaucoup plus qu’a ton aise, et méme presque riche, 4 Saint-Jacud, ou la vie est pour rien. :
Il me reste 4 te communiquer la seule condition vraiment délicate a dire, et cependant impossible a taire, puisqu’elle est rigoureusement imposée par de hautes convenances dont nos Révérendes Méres ne se sont jamais départies. Les deux seuls hommes admis dans lintérieur du couvent, 4 la réserve des ecclésiastiques, sont le jardinier et le maitre de chapelle. Ils doivent étre mariés. Kt voila bien pourquoi mére ne voulait pas que je te fisse part de tout cela. Cette idée de mariage n’estelle pas troublante, en effet, et n’est-ce pas précisément avec un dessein trés arrété que tu l’as jusqu’a présent écartée de ton existence? J’ai soumis cette crainte au bon abbé Fruchart. Mais il m’a répondu que peutétre tu n’avais pas ladessus d’intention préméditée, qu’en tous cas une occasion propice avait chance de te faire changer davis, et qu’enfin, si ta grande timidité était le
seul obstacle 4 la chose, nous pouvions nous. en rapporter a4 lui du soin de te choisir une épouse. N’est-ce pas merveilleux vraiment, et n’avonsnous pas @infinies actions de graces 4 rendre a la divine Providence, quia en quelque sorte suscité ce digne et excellent prétre sur notre route pour nous l’aplanir ainsi?.
Je termine, mon cher et bien-aimé frére. Je pense n’avoir rien omis de tout ce qui peut te servir 4 prendre un parti en pleine connaissance de cause. Je cherche en vain dans ma mémoire si jai oublié quoi que ce fut, et je ne trouve plus rien. Si, pourtant! Un conseil. Oui, mon ami, permets-moi de te donner un conseil. Comme j’ai prié avant de t’écrire cette lettre, prie avec. ferveur avant d’y répondre. Tu as un grand mois pour cela, car il est convenu que la proposition ne te sera faite officiellement que le trente-et-un janvier prochain. Eh bien! mets 4 profit ce temps pour implorer du ciel Vinspiration, le courage peut-étre, dont tu as besoin, si le sacrifice d’abord te parait trop dur. Intercéde auprés de ton saint patron en particulier, ’éloquent saint Yves, afin qu’il te persuade et te montre ou est la conduite a tenir. Guidé par lui et aidé par la grace de Notre- Seigneur, tu ne saurais manquer de force dans ce rude combat avec toi-méme, ou tu m’excuseras de Vengager.
Au surplus j’ai dans ta loyauté une foi absolue que rien n’ébranlera jamais, Je te le répéte en
BRAVES GENS 341 terminant, toi seul es juge, et juge sans appel, de ce que tu dois et peux faire. C’est 4 ta conscience qu’il appartient de prononcer en dernier ressort, et cela me suffit. Quelle que soit ta ré ponse, je connais d’avance qu'elle sera dictée en toute justice et en toute noblesse. Et, dit-elle tromper mes veeux les plus ardents , détruire mes plus belles espérances, je ne ten demanderai pas méme les raisons, sure que ces raisons sont bonnes si tu les as éstimées telles.
Je ttembrasse de tout coeur, mon cher et bienaimé frére,et t’envoie aussi en cachette les baisers de mére, qui ne sait naturellement pas que re técris cette lettre; mais le bon abbé Fruchart m’y a autorisée.
Jet’embrasse encore une grande fois.
ANNE DE KERGOUET.
Pp.-S. — Ne sois pas étonné de ne point recevoir tes étrennes juste pour le jour de Van. Un pot de beurre salé et un petit quartaud deau-de-vie sont tout préts ; mais je voulais y joindre une surprise queje n’ai pu achever a temps. J’ai encore six bons jours de travail pour en voir la fin. C’est un gilet breton que je t’ai brodé cet hiver. Nous avions fait quelques économies, et j’ai profité d’une belle occasion de soiepar un capitaine marchand retour de Chine. Les couleurs sont peut-etre bien éclatantes. Tu n’auras qu’aboutonner ton habit quand
tu iras par les rues. Une fois rentré, tu te délecteras, jen suis stire, 4 regarder cela sur ta poitrine. Crest une féte pour les yeux. On dirait la mer au Soleil couchant. J’y ai brodé notre blason, a la place du coeur. Et puis, l’intérieur est doublé de forte moire. Ca fait comme une cuirasse, et cela te tiendra bien chaud,
Rude combat, en vérité, et mille fois plus rude encore que n’avait pu le supposer mademoiselle Anne de Kergouét!
Ah! s'il ne s’était agi que de quitter Paris, Yves n’etit certes pas balancé longtemps. En vain quelques vagues regrets lui eussent soufflé tout bas au coeur que Paris est la patrie des artistes, 1’ Eldorado révé de tous les chercheursdegloire. A ces mauvaises raisons il etitrépondu tout le suite et sans peine. La gloire qu’il cherchait, lui, n’avait rien 4 faire avec le succés du jour, la mode, l’entregent. Ayant renoncé 4 lopéra, méme 4a Voratorio et 4 la symphonie, il n’avait besoin ni des théatres ni des. orchestres, ni de la presse. Il ne lui était seulement pas nécessaire de se tremper, comme autrefois, aux discussions esthétiques dou Von sort avec les idées rajeunies. Car son siége était fait, sa théorie fixée, son Amérique découverte : c’était la chanson populaire! Et si la chanson populaire éclot aussi entre les pavés
de la grand’ville, aux mélopées des cris de la rue, combien plus drue elle germe et s’épanouit dans les champs, et surtout en Bretagne, prés de la mer, aux cantilénes des matelots, aux rondes des ménétriers, aux complaintes des mendiants, aux innombrables refrains de tous les métiers! C’estla, plus que partout ailleurs, qu’on était en communion intime et incessante avec ’ame du peuple, dont Yves vonlait devenir l’écho. Quoi done le reterait 4 Paris? N’y restait-il pas réellement, par une sorte de lacheté, comme on demeure auprés dune vieille maitresse dont Vhabitude seule vous cnglue? Englu, il re Pétait méme pas tant que cela! En somme, il ne lui faudrait pas un bien grand effort pour rompre les derniers liens qui V’attachaient 4 Paris paramour pour Paris. Seule l’amitié de Tombre représentait maintenant sajeunesse artistique, les souvenirs de Vancien cénacle, tout ce qui jadis pouvait lui rendre chére la capitale. Et encore Tombre étaitilun errant, ici aujour@hui, hier 4 New-York, demain mimporte ou! Justement acette heure ils se trouvaientséparés, pour se retrouver quand? Ainsi, méme ce motif de ne point partir, il n’existut plus. Non, quitter Paris n’était pas nuisible ason art, isa gloire, Yvesle savait bien; et si b‘en, qiil Ctait obligé Ven arriver a se dire :
— Au contra're! je ne puis que gagner maintenant en: ll nt la-bas.
D’autre part, ‘1 app -éciait 4sa haute valeur le
bonheur quwil assurerait & ses deux méres, en acceptant. Bonheur ineffable, comme Vécrivait Anne de Kergouét! C’était presque unavant-gout du paradis, pour elles, si chrétiennes, que de finir leurs jours chez les dames de la Présentation. Et quand méme son art, sa gloire, eussent risqué den souffrir un peu, ne devait-il pas aux admirables femmes ce sacrifice? Cela nese discutait pas une seconde. Moins encore, puisque a ce prétendu sacrifice il trouvait lui-méme son profit. 0 ‘n’apercevait donc pas l’ombre d’un prétexte pour s’y refuser.
Sans doute, il y avait la condition du mariage! Mais quoi! Le mariage, en soi, était-il pour Pépouvanter ? Avait-il la-contre des répugnances bien arrétées, comme le craignait sa scour? A s’interroger loyalement, Yves s’avouait que non, et que le bon abbé Fruchart n’avait pas tort de voir en lui simplement un célibataire par timidite. Oui, eétait bien cela. Yves n’avait jamais pensé a prendre femme, mais n’avait pas pensé non plus qu’ilne fallait pas le faire. S’y décider de sa propre autorité, avoirla hardiesse de courtiser une jeune fille, de demander sa main, ilen était certes bien incapable. Mais précisément on lui supprimait ces obstacles. Et d’ailleurs, il connaissait assez le bon abbé Fruchart, pour s’en rapporter au choix de cet honnéte homme. A coup str l’épouse ainsi élue serait vraiment digne de l’étre.
Alors, quoi? Yves pouvait-il donc hésiter ?
Hélas! Que ne lui avait-on parlé de tout cela plus tot, un peu plus tét, l'année derniére seulement! Non, certainement non, il n’ett pas hésité a cette époque. Mais voila : maintenant, il y avait dans sa vie Madeline.
Quitter Paris n’était rien. Quitter Madeline était tout. Et a cette idée, Yves sentait sangloter a la fois son cceur et son esprit. Peut-étre’yhomme eut-il essayé d’étouffer les sanglots de son cur, et de les offrir en holocauste au bonheur des dames de Kergouét. Mais l’artiste ne pouvait imposer silence aux légitimes révoltes de son esprit. Ici Part et les désirs de gloire reprenaient leurs droits et les défendaient énergiquement, et d’autant plus haut qu’ils le faisaient en toute justice.
Renoncer 4 Madeline comme femme, Yves s’y était & peu prés résigné déja, puisqu il ne se croyait pas aimé, puisque Madeline elle-méme avait déclaré ne vouloir se marier avec personne. Toutefois, cet avec personne était presque plus con- Solant que désespérant. C’était bien lassurance que jamais Madeline ne serait 4 lui; mais e’était la certitude aussi quelle ne serait jamais 4un autre.EKtainsi, tout en abdiquant le réve de Vavoir pour femme, Yves était assuré de la conserver toujours pour Muse. Orcette Muse lui était néces- Saire, de cela il ne doutait point. Sans elle, loin delle, plus de gloire possible, et, ce qui était pire, plus @art possible! Qui done donnait une Voix aux mélodies du musicien ? Elle, en les chantant.
Qui donc en faisait jaillir commeune fleur le sens intime ? Elle, par les paroles dont elle les parfumait. Qui donc en était la vraie, ’unique inspiratrice ? Elle, sincérement elle. C’est depuis quil partageait avec elle son travail, depuis lors seulement, quilen avait trouvé la formule définitive. C’est aux beaux yeux d’alouette de la jeune fille quil allumait la flamme de son enthousiasme.
Elle symbolisait pour lui, elle concentrait plutot, cette 4me du peuple, 4me multiple, mobile, intangible, obscure, dont elle lui paraissait la visible et vivante incarnation. Et voila ce qwil lui fallait abandonner, perdre! Autant lui commander de condamner a mort son génie! Le pouvait-il, vraie ment, le pouvait-il ? N’était-ce pas trop exiger, que ce supréme sacrifice ?
Bien plus! A peser les choses impartialement, sans égoisme aucun, au tribunal souverain de V Art, avait-ille droit de consommer cette trahison envers Vidéal, cette espéce de suicide intellectuel? Il se posa la question nettement, et mit toute sa loyauté a4 la résoudre. I] n’était plus assez croyant pour prier, comme le lui avait conseillé sa sceur, et pour invoquer les lumiéres de son éloquent patron saint Yves. Mais néanmoins, c’est avec toute la ferveur d’une priére qu’il aborda lexamen de ce point, et avec une gravité presque religieuse. Le bon abbé Fruchart n’y ett pas apporté plus de scrupules, ni une plus subtile casuistique, méme en se plagant a un point de
vue tout chrétien. Et voici, en résumé, a quoi vint aboutirla discussion de ce cas de conscience.
Sile génie est un don divin, on est tenu de le respecter en soi-méme. Il ne vous appartient pas. C’est la manne céleste dont on est le dépositaire ‘et le dispensateur. On a mission d’en répandre les bienfaits. Or Yves avait foi en son génie, trés naivement et trés fortement. Eh bien! ne seraitil pas coupable d’un sacrilége, s’il manquait asa mission? Devait-il immoler ainsi, au bonheur humain de sa mére et de sa sceur, le don surnaturel qwil sentait invinciblement en lui, et les belles joies qu’y pouvaient puiser tous ses fréres? L’Art wétait-il pas son Dieu; et ce Dieu ne lui disait-il pas, comme autrefois Jésusa ses apotres :
— Il faut renoncer atout, méme a la famille, pour me suivre.
Telle était la réponse absolue, en jugeant du plus haut. Mais Yves n’etit pas été homme qu'il était, c’est-a-dire la bonté et la charité mémes, s'il eit pu accepter sans douleur cette décision, cruelle et implacable envers ses deux méres qu’il aimait tant. Et & peine venait-il de se la signifier, dla barre de son esprit, que son cceur tout de suite en saignait. I] se trouvait dur, orgueilleux. Il s’accusait de sophisme. Il se reprochait de ne faire appel qu’a sa raison; et de plus simples et plus tendres sentiments lui parlaient des deux pauvres femmes, si bonnes, si braves, si dévouées, qui s’étaient immolées a lui, elles, toujours, sans
be
BRAVES GENS BAY) cesse, sans se plaindre, et qu’il pouvait si aisémentrécompenser aujourd’hui de leurs longues peines. Ah! le crime, le sacrilége, n’était-il pas la, flagrant, certain, dans son refus A les rendre heureuses, quand il n’avait qu’un mot a dire pour combler tous leurs veux ?
Oh ! oui, un rude combat, allez, mademoiselle Anne de Kergouét! Et les aieux de la maison, célébrespar leurs grands coups d’estoc et de taille, n’en ont certes pas connu de plus terribles. Et le bon abbé Fruchart lui-méme, si expert aux délicatesses de la confession, et saint Yves en personne, le patron des dénoueurs de procés, eussent rendu les armes ici sans pouvoir-décider quel parti prendre. Car dans cette affreuse bataille morale que Vkonnéte garcon se livrait, il ne sagissait pas,comme al’ordinaire, comme l’autre jour encore, de la lutte banale entre une passion et un devoir. C’est deux devoirs qui se dressaient impérieusement face a face, et chacun doublé dune passion, et d’une passion noble et pure; si bien que le malheureux Yves était forcé de manquer a lun pour remplir l’autre, sans que rien lui montrat d’une facgon irréfutable lequel des deux était le plus sacré.
Une idée lui vint tout 4 coup, une idée folle, désespérée, comme il vous en pousse lorsqu’on est a bout d’expédients.
— Si je demandais conseil 4 Madeline?
Et pourquoi pas, aprés tout? Qu’y avait-il de si absurde dans cette idée? Au premier abord, en effet, cela paraissait singulier de la choisir pour. juge, dans ce débat ou elle était précisément partie. Mais, 4 la réflexion, rien de plus simple, étant donné le caractére élevé de la jeune fille. Yves s’étonna presque de n’avoir pas songé plus tot a cette supréme ressource.
— Sans compter, pensa-t-il, quelle est intéressée moins directement que moi dans la solution, et qu’ainsi elle verra les choses d’un regard moins trouble, d'une ame plus détachée.
Et il s’ajoutait, non sans une grande douleur:
— Certes, elle a plus de chances que moi d’étre équitable ; car moi, je ’aime, hélas ! tandis quelle, elle ne m’aime pas.
=.) oe ce a” Oe . "| os —S Py a . - oe ? ~
La-dessus, il n’avait plusle moindre doute désormais. Les qvelques illusions, qwil avait encore -\aguement conservées, étaient mortes une a une cans l’atmosphére étouffante de cette chambre de malade, ot Madeline et lui ne connaissaient plus leurs Belles communions artistiques d’autrefois. Leurs cceurs semblaient y étre devenus muets, comme la pauvre épinette condamnée au silence. L’«ttitude renfermée, quasi froide, que Madeline avait prise insensiblement depuis la proposition d’Yvesen faveur de M. Pigeollet, n’aurait pas manqué de se détendre aux caresses de la musique. Aulieu de cela, cette cause dintimité n’existant plus, la réserve s’était accentuée de jour en jour, fatalement, sans méme que Madeline y mit de la mauvaise volonté. Ses occupations absorbantes, son inquiétude auprés de sa mére dont l'état allait s’aggravant, la tristesse naturelle en de telles circonstances, tout contribuait ala faire paraitre maintenant moins familiére et méme moins affectueuse envers Yves. Et cependant, aufond,jamais elle n’avait ressenti pour lui une aussi grande: amitié qu’en ce moment. C’était presque de la tendresse. Il] était si doux, si prévenant, si aux petits soins pour les exigences de la paralytique, si fraternel aux angoisses de lajeune fille! Mais cette tendresse, comment la lui etit-elle témoienée, au milieu précisément de ces angoisses qui dévoraient toutes ses minutes? Ou trouver seulement le temps et le lieu de la lui montrer, dans
ces conversations bréves, 4 voix basse, entre deux portes, ou l'on avait juste le loisir d’échanger quelques mots dont la malade devait étre luni-. que objet? C’est donc avec toutes les apparences de raison qu’Yves se croyait stir dorénavant de n’étre point aimé. 7
Quelque profond chagrin qu’il en efit, son bon cour trouvait néanmoins dans cette certitude une sorte de consolation, 4 la pensée que Madeline ne souffrirait pas, elle, s’il lui fallait rendre un arrét qui les séparat pour toujours. Cette derniére considération le décida tout 4 fait 4 la prendre pour juge. |
Mais encore était-il nécessaire quelle connit tous les éléments du procés, afin de ne pas trancher la question 4 la légére. Ah! quel embarras, pour le brave garcon ! II allait donc étre obligé de lui dire :
— Vous étes ma Muse. Je ne puis rien faire sans vous. Le sort de mon génie est dans vos mains. . Mon génie ! Ge sont 14 des choses qu'un artiste se proclame a lui-méme , en lui-méme, dans ses heures d’enthousiaste orgueil. Mais émettre cela tout. haut, devant quelqu’un! Tombre seul était capable de pareilles rodomontades. Yves le timide n’en aurait jamais l’audace. Et puis, parler ainsi, n’était-ce pas comme une déclaration d’amour, en un sens? N’y avyait-il pas une sorte Windélicatesse, 4 s’insinuer par ce biais dans le coeur fermé de la jeune fille?
— & 36hkersurcume
Par bonheur pour sa timidité, Yves constata qu'une telle déclaration lui était matériellemeat ‘interdite. Les circonstances mémes faisaient obstacle au long discours qu’ett exigé l’exposé de ses motifs. Entre une lecture de roman-feuilleton et une course chez le pharmacien, pendant les rares et courts instants de téte-a-téte qu'il avait 4 la dérobée avec Madeline, il était impossible de trouver place 4 un semblable aveu, si difficile 4 faire, et qu'il eit fallu amener lentement aprés mille ménagements indispensables.
Restait 4 écrire une lettre. Pas d’autre moyen!
Il l’écrivit, cette lettre. Ou plutdt, ce n’est pas une lettre qu’il écrivit; c’est dix, vingt lettres. Toutes inachevées! I] y dépensa des jours et des nuits, sans arriver. jamais 4 se satisfaire. Tantot il se reprochait d’avoir trop insisté sur le mal que lui causerait une séparation. N’était-ce pas vouloir forcer la main 4 Madeline? Tantédt, au contraire, quand il avaitessayé de réagir contre cette tendance jugée égoiste, illuisemblait se résoudre trop aisément 4 lexil. Il netrouvait point les mots pour rendre exactement ses pensées. I oscillait, sans se fixer au point juste, entre des protestations qui respiraient l’amour et des résignations qui avaient un air d’indifférence.
Il fallait agir, cependant. Tout timide qu'il fat, Yves n’était pas de ceux qui demeurent indéfiniment devant un obstacle, et se paient de laches
excuses pour ne point le surmonter. Timide, oui, : 20.
Sh BRAVES GENS
mais brave 4 sa facon, Et puisque, tout compte fait, il avait décidé de demander conseil 4 Madeline, conseil il demanderait, n’importe comment, fit-ce dans les conditions les moins 4 son avantage.
Cest ce qu'il fit, et aussi malencontreusement que possible.
Ce soir-la Mme Loupiat était au plus mal. Elle avait éprouvé toute la journée des pesanteurs dans lanuque, et une absolue impossibilité de parole, qui annoncaient, avait dit le médecin, le danger probable dunenouvelle attaque. On avait bien pris toutes les précautions nécessaires pour faire mentir ces menacants symptomes ; mais l’état de la malade ne permettait guére d’espérer qu’on y réussit. Aussi tout le monde était-il dans les transes. Le grand’pére se tenait 4 la cuisine, n’osant se montrer, pour ne pas agacer la paralytique; mais ilrestait 4 la maison, par crainte d’une issue mortelle. Madeline était atterrée de chagrin. En vérité, lemoment ne se prétait guére 4 la communication qu'Yves avait résolue. I] le sentit, et fut sur le point de la remettre 4 plus tard. Mais ils’était précisément donné a lui-méme ce soir-]4 comme derniére limite. Reculer encore lui eit semblé une fagon delacheté. De prétexte en prétexte, pensait-il, il ett fini par ne jamais aborder lacte qu'il s’étaitimposé d’accomplir. I] prit done son courage a deux mains, pour en finir une bonne fois, et si défavorable que luiftt occasion. Comme
ilprenait conzé de Madeline, sur le seuil dela chambre 4 coucher, apres minuit, il lui tendit brusquement la lettre de Mlle de Kergouét, et balbutia trés vite :
— Pardon ! Mais, je vous en prie, lisez.
Madeline fut stupéfaite et ne comprit point.
— Oh! pas tout de suite, reprit-il. Lisez, d’ici a demain. C’est de ma scour. Une chose graye, vous verrez.
Puis, avec une supplication presqueimpérieuse, il ajouta :
— Il faut absolument que vous me disiez ce que je dois répondre. Oui, oui, mademoiselle, vous ! Yous seule. Excusez-moi. Je n’ai pas le loisir ni la force de vous expliquer. Soyez bonne. Décidez pour moi. Je ne veux faire que ce que vous me direz.
Et il se sauva, plus affolé qu’elle-méme.
I] passa la nuit sans dormir.
Depuis qu'il relayait Madeline au chevet de la malade, il avait l’habitude de descendre s’y installer de grand matin, afin que la jeune fille pat prendre alors un peu de repos. I] n’osa pas venir de si bonne heure cg jour-la. I] lui semblait qu'il allait trouver en bas sa condamnation. I] demeura dans sa chambre, anxieux 4 la fois et inerte, épiant tous les bruits de la maison, qui lui parut encore plus morne que jamais. I] attendait. Quoi? ~Ilne savait pas quoi. Sans doute que Madeline Yenvoyat chercher par le grand-pére. Car sans
cela, il se sentait incapable de se représenter devant elle. Comment pourrait-il l’aborder, en effet? Que lui dire? Par quels mots lui demander cette terrible réponse, quwil avait cependant sollicitée ? Quitte envers sa vaillance morale, toute sa timidité physique le reprenait, 4 lidée de prononcer cette simple phrase:
— Eh bien! mademoiselle ?
Il attendit de la sorte jusqu’A neuf fee et demie. C’était le moment de partir pour la grand’messe de Saint-Ursule. I] ne pouvait tarder davantage. Il fallait descendre. Il fallait passer devant la porte du rez-de-chaussée, cette porte entrouverte devant laquelle il ne passait plus sans entrer pour demander si l’on avait besoin de lui. On entendrait certainement son pas, siléger qu’il fat, dans le vieil escalier de bois qui criait. On saurait qui] était la et qu'il n’entrait point. On le jugerait lache, et 4 juste titre. Ah! il n’y avait plus a reculer devant le fatal arrét! Car cet arrét était fatal, sirement, puisque... Puisque quoi? Yves n’auraitpu donner les raisons de ce pressentiment; mais il en éprouvait l’involontaire frisson; et son ceur battait 4 luirompre la poitrine, quand il se trouva prés de la porte du rez-de-chaussée.
Tout 4 coup, son ceur s’arréta net de battre. Au lieu de Madeline, c’est le grand-pérs qu’ Yves apercevait par lentrebaillement; et, & peine un rapide regard échangé, le bonkemane q ouvrir, en soufflant 4 voix basse :
Ne
— Enfin ! Enfin ! Je croyais que vous aussi vous étiez malade ?
— lst-ce que Madeline ?...interrogea Yves trés vivement, et sans méme songera dire : mademoi- ‘selle.
—Oh !rie1! reprit le vieillard. Un peu de fatigue, sans doute! Un peu de fiévre! La pauvre enfant! C’est accablant, vous pensez. Sa mére semble aller mieux cependant. Elle est assoupie, Mais c’est elle, 4 présent, qui m’inquiéte. Le ‘médectin ne doitvenir que tantot. Si vous pouviez aller jusque chez lui, pour qu'il vienne tout de suite ! Jc n’ai pas pu monter vous en prier. Je ne voulais pas la laisser seule.
‘Tout cela étiit dit extreémement vite, avec une grande expression d’angoisse qui bouleversait Yv.s. Malgré son désir d’obéir a la hate, il ne put s cmpécher de murmurer, avant de partir ;
— Mais enfin, quoi! Qu’a-t-elle donc?
— Rien, j’espére, rien, répéta le vieillard. Une crise de chagrin, d’énervement. La simple visite du médecin me tranquillisera. Allez vite, monsieur Yves, je vous prie. Et pressez-le, n’est-ce pas? Ma pauvre mignonne ! Quand je pense qu’elle a pleuré toute la nuit.
Madeline avait pleuré toute la nuit! Pourquoi? Pourquoi? Yves se le demandait en courant chez le méidecin, et encore en courant de 1a 4 Sainte- Ursule, et encore et toujours, la-bas, devant son orgue, ou ses distractions troublérent étrangement
Vordre des répons et firent plus d’une fois détonner le chantre, Est-ce donc de regret, que Madeline avait pleuré, en songeant 4 une séparation que sa loyauté jugeait nécessaire? En souffraitelle donc, de cette séparation? Mais alors, elle n’était pas indifférente 4 Yves, comme il le croyait! Mais alors, il était quelque chose daus sa vie 4 elle! Il était aimé de Madeline! Aimé! Ce mot, ce simple mot, qui efit dd l’exalter, réprima au contraire cet accés de folie. Oui, il était fou, d’en arriver 4 une telle conclusion. Est-ce qu’il pouvait étre aimé, lui, Yves, de cette Jeune fille, qui avait dix-sept ans de moins que lui? Est-ce qu'il avait la tournure d’un homme qu'on aime? Est-ce que Madeline ne lui avait pas laissé entendre clairement qu’elle nel’aimait pas? Oh! certes, fou, pauvre fou, de s’imaginer des absurdités pareilles! Elle avait pleuré, comme disait le grand-pére, par une sorte de crise bien naturelle. L’énervement, la fatigue, le manque de sommeil, le chagrin de voir sa mére plus malade, en fallait-il davantage pour expliquer ces larmes? Sans doute elle éprouvait 4 Vendroit de son maitre, de soninitiateur, de son ami, une affection douce, reconnaissante, et elle avait souffert un peu a lidée de rendre un arrét qui allait briser de chéres habitudes. Cela s’était joint a sa grande et légitime douleur filiale, et avait comblé la mesure de ce quelle. devait supporter sans faiblir. En verité, aprés y avoir bien réfléchi, tout ce qu’ Yves
pouvait accorder 4 son « impertinente fatuité », c’est que la communication de la lettre avait été la derniére goutte amére qui avait fait déborder Vurne de tristesse dans le coeur désolé de Madeline.
Il s’attendrit 4 cette pensée, et y trouva la force dese résigner 4 un arrét qu il considérait dés maintenant commerendu. Autant ilavait eu peur . de l’affronter ce matin, autant il désirait en étre quitte désormais. Ilavait hate de revenir, et de s’offrir au rude coup qui allait le frapper.
Par malheur, son temps était pris jusqu’é ce soir. A peine pouvait-il manger un morceau sur le pouce, aprés la grand’messe, tout en faisant répéter un nouveau programme a la Boule-Verie. Puis il fallait retourner 4 Passy pour les vépres. I) ne rentra rue Chevallier que tard dans l’aprésmidi.
Lorsquwil arriva, Madame Loupiat était morte depuis deux heures.
Le grand-pére étant obligé de rester auprés de Madeline, c’est Yves qui fut chargé des démarches et des courses, 4 la mairie pour la déclaration de décés, aux pompes funébres et a léglise pour Venterrement, 4 ’imprimerie pour les billets de faire-part. Sa journée du lendemain fut occupée a ces sinistres commissions. En tout, pendant ces vingt-quatre heures, il n’avait vu Madeline qu’une fois: lesoir méme de la mort, en lui serrant silencieusement les mains, sans avoir la force de
lui dire un seul mot de banale condoléance. Il ne la revit ensuite que le jour des funérailles, ot elle conduisit le deuil au bras de son grand-pére, tandis qu’Yves suivait le pauvre convoi, escorté par une douzaine de parents et amis qu’il ne connaissait point.
Puis une demi-semaine se passa encore sans qu il se retrouvat auprés d’elle. I] n’osait pas descendre, n’ayant plus de raison a ses visites. C’est le grand-pére qui vint un matin l’en prier, en lui disant trés simplement :
— Vous seriez bien aimable, monsieur Yves, d’accepter 4 déjetiner avec nous. Madeline voudrait vous parler d’un projet qu’elle a. Songez que vous étes notre seul ami.
Kt il ajouta plus bas, comme furtivement :
— Hélas! je suis forcé demain de reprendre mon service. Elle va étre bien seule!
Deux grosses larmes mal retenues lui roulaient dans les yeux.
Yves descendit. Le déjeiner fit trés triste. La conversation se traina languissamment sur le projet de Madeline, qui demandait 4 Yves le service de lui trouver une occupation, comme, par exemple, des épreuves de musique a corriger. Yves promit den parler 4 Bernheim, et se fit méme fort de rapporter bientdt de ’ouvrage 4 commencer. Il ne dit point que cet ouvrage, il le distrairait de sa propre besogne.
Le grand-pére iisinua aussi quwil ne serait
peut-étre pas mauvais de reprendre les lecons de piano.
— Oh! de piano seulement, fit-il. Le chant, nous verrons plus tard. Eh! dame! ma chérie, ce ne sera pas pour te divertir, bien stir; mais comme un métier, qu’on n’abandonne pas. Hélas! la vie estainsi, que veux-tu? Onases petits devoirs quotidiens 4 remplir. Moi, tu vois bien, demain...! Et alors, de travailler avec monsieur Yves, cela te ferait une société. N’est-ce pas, monsieur Yves?
— Certainement, répondit Yves, trés embarrassé.
Madeline le regarda fixement, et avec une profonde tristesse; puis elle dit d’une voix lente :
— A quoi bon?
— Mais ate perfectionner, répliqua le grandpére. N’est-ce pas, monsieur Yves?
Cette fois Yves ne put rien répondre. Car il avait compris, lui, cet « 4 quoi bon? » C’était Varrét fatal, Varrét quil avait prévu cependant. C’était une facon indirecte de lui signifier la séparation nécessaire. I] ne s’y trompa point. Un moment apres, comme il était seul avec Madeline, le grand-pére étant descendu a lacave, Yves dit tout bas:
— Ainsi, c’est done vrai, mademoiselle? vous jugez que...
Ses lévres tremblaient. Il eut honte de sa fai- | blesse. Il fit appel 4 toute son énergie, et reprit
sur un ton plus ferme :