‹ Braves gens; roman parisienChapitre 18 sur 23 · RA · texte numérisé non relu

RA

— Oui, vous avez raison. Je pensais bien que vous jugeriez ainsi.

— Ah! vous pensiez cela? fit-elle, trés émue a son tour.

Mais elle se ressaisit, elle aussi, par un effort de volonté qui donna soudain 4 sa physionomie une expression de froideur impassible.

— C’est donc mon devoir @accepter? dit-il.

Kt elle répondit d’une voix grave, presque dure:

— C’est votre devoir absolu. 1

Eh! bien! puisquil avait, en effet, prévu ce dénouement, puisqu il s’était presque résigné depuis quelques jours déja 4 cet arrét, pourquoi donc Yves en était-il ainsi atterré? Que ruminait- - il encore, la, dans sa chambre, la téte brtlante, les poings aux yeux, la gorge secouée de sanglots ? D’ot lui venait cette sourde et inavouée colere contre Madeline, contre le juge qu'il avait choisi lui-méme? Pourquoi surtout, le départ étant maintenant décrété, et sans appel possible, pourquoi ne se hatait-il point den donner asa sceurla nouvelle? Joyeuse nouvelle, cependant, pour ses deux méres, et si impatienmment attendue par Mlle de Kergouét! Ah! n’était-ce pas cruel de les en priver? Quwattendait-il? A quoi pensait-il?

Hélas! il n’attendait rien, plus rien, en vérité. Et il pensait que son désespoir, son irritation, son retard 4 agir, étaient autant de lachetés. Kt tout de méme il se désespérait, il s’irritait, il attendait. Il n'y a pas de cheval qui n’ait jamais bronché,

dit le proverbe arabe, ni de lion qui n’ait jamais eu peur. Ainsi le plus honnéte homme du monde connait des heures de défaillance. A coup str, Yves ne se soustrairait pas 4 son devoir, désormais décidé; mais il se laissait aller 4 en reculer Vaccomplissement jusqu’a la date extréme, jusqu’a ce trente-et-un janvier quilui apporterait la proposition officielle de Pabbé Fruchart. I] avait encore trois semaines devant lui. Qui sait si pendant ces trois semainesil nesurviendrait pas quelque chose? Quoi? I] Vignorait. Il ne faisait méme pas @hypothéses précises sur ce mystérieux et improbable quoi. Mais il ne pouvait s’empécher d’y penser vaguement, bien qu il trouvat ces pensées presque criminelles.

— Ah!s’écria-t-il soudain, c’est la solitude qui m/’aveulit de la sorte.

Voila deux jours, en effet, deux jours et deux nuits qu il vivait en téte-a-téte avec sa douleur, et non-seulement dans sa chambre morne, sans feu, dans cette maison désolée, mais partout ow il allait, méme devant ses orgues, méme a la Boule- Verte, méme parmi les machinales occupations de son métier, qu'il faisait comme une espéce de somnambule. Il sentit Virrésistible besoin de conter, de partager cette douleur, de pleurer avec un ami. Etun matin, en sortant de sa grand’messe, comme il n’était pas de service ce jour-la pour les vépres, il partit 4 la recherche de Tombre.

Mais ou était-il, Tombre? Dans lequel des sept

théatres de la banlieuejouait-il maintenant Il’ Ame de Pierrot? Depuis combien de temps, méme, sétaient-ils quittés? Ahuri par ses deux nuits blanches, et par tout ce qu'il avait souffert en ces quelques semaines, Yves ne pouvait préciser ses souvenirs A cet égard. Il luisemblait qu'il n’avait pas vu Tombre de trés trés longtemps. Ah! comme on oublie vite ceux qu’on aime le mieux ! Comme la vie vous éloigne les uns des autres !

On le renseignerait aux Folies-Elégantes! Il y alla. Le concierge, interrogé, ne savait pas au juste. Il fallait attendre le seerctaire du théatre ; ou, mieux encore, le directeur de la scéne, monsieur Grimblot, qui arrivait plus tot, 4 une heure un quart pour la demie.

Yves s’assit dans un corridor sombre, menant au cabinet de Grimblot, prés du magasin des accessoires. Par une porte entrebaillée qui donnait acces aux coulisses, venaient des bouffées de téneébres sentant la poussiére, la fuite de gaz et la poudre de riz. Yves percevait tres nettement ces odeurs, et s’intéressait 4 les analyser sans comprendre pourquoi. Il avait la sensation de somnoler dans des limbes. Il révait, 4 demi assoupi, révait de Madeline devenue chanteuse, etinterprétant un opéra dont elle avait fait le poéme et lui la musique. Dans ce réve, Madeline se confondait avec Georgette parmoments. Et il n’avait pas honte de cette confusion, maisau contraire s’y complaisait; car @était une Georgette

idéale, douée de toutes les beautés morales de Madeline. Il se voyait célébre, riche, assurant largement la vie de ses deux méres, et en méme temps heureux avec Madeline qui était son éléve, VPhéroine de ses couvres, sa Muse, et sa femme. Oui, oui, sa femme! Car ill’adorait comme femme autant qu'il ’admirait comme artiste.

I] fut réveillé par la voix de Grimblot qui criait sur Je théatre vide:

— Eh! je m’en fiche. Qu’il attende, ce m’sieu! Le gazier d’abord. J’ai 4 parler au gazier. Je lui avais dit de venir A la demie.

— Il n’est encore que vingt-cing, répondait le concierge, Et ce m’sieu attend depuis plus d’une heure. ;

— Peuh! grommela Grimblot, la belle affaire!

Un ami de Tombre, m’avez-vous pas dit?

— Oui, monsieur, fit Yves en poussant la porte eten pénétrant surla scéne. Je voudrais savoir oti il joue, mon ami Tombre.

I] n’avait rien de bien imposant dans la mine ni dans Vallure, le pauvre croque-notes aux gestes gauches, aux jambes trop longues, avec son gibus roussi et son mac-farlane démodé. Mais sa voix n’était pas, ence moment, celle d’unhomme qu’on traite de haut. Grimblot retint done une insolence qu’il avait sur les lévres, et se contenta de répliquer, en humant une prise dun air dédaigneux :

— Il jouea Belleville, en lever de rideau.

Yves ne fit pas méme attention a cette fin de

BRAVES GENS 367 phrase, qui etit suffi pourtant A lui révéler ce que du Glaizat infligeait maintenant a sa troupe de pantomime. Ii n’avait retenu que la désignation du faubourg, vers lequel il se dirigea. C’était loin. Mais le temps froid et sec invitait Ala marche, ef, tout en marchant, Yves essayait de reprendre son beau réve interrompu, sans réfléchir a labsurdité des chiméres qu’il continuait 4 imaginer maintenant tout éveillé.

Nouvelle fagade de thédtre! Tl était arrivé.

Tiens! le chemin lui avait parn trés court. Et cependant, quelle trotte! Le faubourg, puis la rue Saint-Honoré, les Halles, la rue Turbigo, le faubourg du Temple, larude grimpée de l’ancienne Tue de Paris, tout celas’était déroulé sous ses pas inconscients. Son corps s’était guidé de souvenir dans ces quartiers, qu’il connaissait d’ailleurs pour avoir donné jadis des lecons dans deux pensions quelque part de ce cdté-la. Son esprit ne s'était pas occupé de la route, tout entier a ses songeries qu’avait bercées la houle chantonnante des bruitsde la rue. Un instant ilse de- | manda s'il n’avait pas dormi en marchant.

Peut-étre méme dormait-il encore? Mais non.

Voila bien l’affiche du thédtre, o1 Von donne lAme de Pierrot, suivie d’une comédie en trois actes. Un homme est justement au seuil de l’entrée des artistes, en train de chasser 4 coups de balai des moutards qui lappellent sale portier.

Yves s’approche, et poliment :

— Monsieur Tombre, s’il vous plait?

— Ilvientune heure avant le spectacle, 4 six heures.

— Mais son adresse, je vous prie?

— Onne donne pas l’adresse des artistes.

Kt le concierge rentre dans son corridor, dont il referme violemment la porte.

— J’vas vous y conduire, mon bourgeois; j’sais ou qu'il reste, moi, monsieur Tombre, glapit derriére Yves une voix éraillée.

C’est un gamin un peu plus grand que les autres, une pale frimousse sans Age précis, de douze a vingt ans; un de ces habitués du paradis, qui aiment en idolatres les. comédiens (les misloques, disent-ils en argot), quiles suivent 4 la sortie du théadtre, et qui souvent poussent la rage de les connaitre jusqu’a étre au courant de leur vie privée.

Celui-ci, avant de lancer & Yvessa proposition, avait soigneusement « dévisagé le bourgeois » et s’était bien convaincu que ce n’était pas un créancier.

Yves le suivit. Ils redescendirent la grande rue de Belleville, prirent 4 droite parla rue du Renard, passerent devant le Gazométre, tournérent encore 4 droite, dans la rue Rébeyal.

— Moi, c’est 14 que j’perche, fit le gamin, en montrant a gauche la cité Jandelle.

Ilavait interrompu, par ce renseignement dénué @intérét pour Yves, une longue apologie de Tombre, commencée d’abord en langage a peu prés

ordinaire, puis bientdt mélée d’expressions faubouriennes, et enfin toute en pur argot, ce qu’autorisait la complaisance {de l’auditeur et ce qui permettait au méme de donner plus librement carriére 4 son enthousiasme.

— Un vrai dab, allez, e’lui-la! Ce qu’il vous fait froid derriére les esgourdes 4la scéne oil lingue ses deux singes! Mince alors! c’est rien d’la choquotte! Et surtout quand il senléve de dessus la fiole sa punaise de raisiné. Et quand il envoie son 4me aux pelotes, donc! Et le coup de la bagnole au pére Rasibus, quand il fouette les cadors au galop, et que les cognes font un blaire. N’en v'la qu’est rigolo. Mais le plus chouette, c’est au moment de calancher. Le Pierrot birbe, avec ses vermicelles autour du gniasse! Oh! esbloquant, ca! Et tout ce qu’on pige dans ses calots! Moi j’ai pas - Jes miens 4 la manque, vous savez. Et je remouche au fin fond des siens, et j’y vois ci, et ¢a, et encore autre chose. Tout son béguin pour la Muette, toute sa vie qui radine, enfin tout, quoi! Y ena que la Colombine fait mieux leur blot (4).

(1) Dab, maitre’; esgourdes, oreilles; linguer, tuer 4 coups de couteau; singes, patrons; choquotte, nanan; fiole, figure; punaise de raisiné, goutte de sang; envoyer aun pelotes, envoyer promener, bagnole, voiture; pére Rasibus, le bourreau; cadors, chevaux; cognes, gendarmes ; blaire, nez; calancher, mourir; birbe, vieux; vermicelles, cheveux; gniasse, visage; esbloquant, étonnant; piger, voir; @ la manque, défectueux ; remoucher, regarder ; béguin, amour; la Muette, Ja Mort; radiner, passer; blot, affaire; mou-

chique, vilaine; bath, bien.

Allons donc! Elle est pas mouchique, bien str, Elle est méme bath. Mais 4 cOté de lui, oh! la! 1a! C’est un dab,n’y a pas @’erreur. D’ailleurs, vous avez vu tout ca, hein? Puisque vous étes son ami, que vous dites.

— Non, non, répondit Yves. J’étais... j’étais absent. Jenelai pas vu dans ce role-la.

Legamin avait fait une moue méprisante. Evidemment il se trouvait supérieur au bourgeois apres un tel aveu. Aussi ne se géna-t-il pas pour riposter tout 4 fait familiérement :

— Eh bien! mon petit pére, faut vous payer ca.

Tout en conversant, on avait obliqué A gauche et pris la rue du Moulin. Le gamin s’arréta devant une maison neuve, dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de vin, et dont le premier étage était barré de cette prétentieuse inscription en grandes lettres d’or : Hétel de VAvenir. ;

— Crest 1a, fit le guide. Monsieur Tombre loge au second. V’lad ses deux fenétres, dans le coin.

Yves tira de sa poche quelques gros sous.

— Oh! attendez, reprit Vautre. Demandez @abord s'il est 1a. Parce que, des fois, presque tous les jours méme, il sort. Seulement, craignez rien, j’sais ou quil va, j’vous y ménerai.

La précaution était sage.

—- Monsieur Tombre ? II ne rentrera que pour . diner 4 cing heures, dit la maitresse d’hétel. Et madame n’y est pas non plus.

— Vous voyez bien, fit le gamin qu’Yves retrouva sur le trottoir; j'm’en doutais. [ls sont strement aux Buttes, avec leur gosse. Allons-y.

Madame! leur gosse! Yves eut un triste sourire, on pensant qu’on prenait Georgette pour la femme de Tombre, et Georget pour leur enfant. Qui sait, cependant, aprés tout? Peut-étre aujourd’hui vivaient-ils réellement ensemble? Yves se plaisait méme 4 le croire, et s'attendrissait a cette idée, et reprenait la broderie de son réve de tout a Theure, mais maintenant avec Tombre et Georgette pour héros.

Et en vérité, il put simaginer un moment que ce n’était pas 14 une vaine hypothése, lorsqu’aé un détour d’allée, dans le parc des Buttes-Chaumont, il apercut Tombre en train de jouer avec Georget. On ett vraiment dit un papa et son fils.

Georget était grimpé debout sur un bane, et battait frénétiquement des mains, 4 laspect Vun pauvre petit cerf-volant que Tombre essayaitd’enlever, en courant de toutes ses forces. Il se donnait d’ailleurs un mal du diable, le brave Tombre, et devait avoir fourni déja plus d'une traite; car, malgré la froidure, il s’épongeait le front tout en galopant. Il ne faisait pourtant pas grande besogne; le cerf-volant s’obstinait 4 raser le sol, sans jamais prendre l’essor.

— La queue est trop lourde, dit le voyou dun air entendu.

A cet instant, Tombre reprenait sa course pour

revenir. Soudain il regarda du cété d’Yves, le vit et n’en put croire ses yeux.

—- Ah! cria-t-il de loin, toi! c’est trop fort! Par quel hasard?

Kt il levait au ciel ses longs bras, laissant piteusement trainer le cerf-volant par terre, ce qui fit pousser a Georget des cris de désespoir.

Tout de suite les deux amis furent dans les bras Yun de lautre, avec une effusion telle, que le voyou rendit aussitét toute son estime au bourgeois. Décidément, ce particulier-la était bien Yami du grand homme! Donec, enchanté de pouvoir s’insinuer un peu, lui aussi, dans les bonnes graces de son idole, le voyou souleva sa casquette en disant au mime:

— Vous occupez pas du cerf-volant, monsieur Tombre. C’est rapport 4 la queue. J’vas l’arranger. Ga m’connait. Causez tramquillement avec monsieur. J’amuserai I’petit, allez !

Et en deux tours de main, il avait en effet allégéla queue, remis d’aplomb une aile qui était tordue, rafistolé attache qu’on avait placée trop bas; et d’une trotte il donnait l’élan nécessaire au cerf-volant, qui aussit6t montait en lair d’un vol majestueux. Georget ne se tenait plus de joie, sautait, riait, prenait en main le peloton de fil, vite déroulé jusqu’au bout, et s’extasiait.

~~ Tiens! fit Tombre, en offrant au gamin une piéce de dix sous.

— Oh! non, monsieur Tombre, répondit autre,

laissez donc! Trop heureux de vous étre agréable. Un artisse comme vous !

—Eh bien! justement, fit Tombre. Entre artistes ! Car tu es un zigue, toi, je vois ¢a.

Eten homme qui connait son peuple, avec un geste ala Frédérick, il lui glissa la piécette dans une poignée de main. Le gamin en rougit de bonheur, sa pale binette illuminée jusqu’au bout des oreilles.

Puis, tout en surveillant Georget du coin de Veil, Tombre causa avec son ami. Il parla tout seul, plutdt, pour commencer. Dame! un tas de nouvelles 4 donner! Et de bonnes! Georgette, gentille comme tout! Oh! pas d’amour encore, bien str! Peut-étre jamais d’amour ! C’était bien convenu entre eux. Tout de méme, une vie charmante, 4 deux, c’est-a-dire a trois, avec Georget. Une vraie affection, tendre, délicieuse! Ow elle était en ce moment, Georgette? A Paris, pour une affaire. Une affaire sérieuse. Rien de du Glaizat! Elle s’en fichait, maintenant, de ce gredin. Car il leur en avait fait de toutes les couleurs. D’abord, de la doubler, pour la priver de ses feux. Seulement la doublure avait été si foc, qwil avait bien fallu redonner le réle 4 Georgette. Alors, il s'était ingénié, pour plaire 4 sa Sylvana sans doute. A présent, on jouait la pantomime en lever de rideau. Mais attends un peu! I] allait faire un nez, le du Glaizat!

— Sais-tu ce que Georgette fait 4 Paris, pour le

“BTA BRAVES GENS

quart Vheure ? Elle signe un engagement épatant, avec un Anglais, qui nous emméne tous les deux a Londres. Moi j’ai signé hier. Des conditions superbes. I] nous trouve renversants, cet Anglais. On nousintercalera dansuneféerie, avec un mimodrame fait exprés pour nous. Et nos dédits, me diras-tu? C’est justement 1a le pied de cochon que nous allons tirer 4 du Glaizat. Nos dédits, les vingt mille francs de Georgette, qwil vienne donc les chercher la-bas ? Non, mais, est-cedrole, hein? Sans compter que les Anglais, parlez-moi de ce public-la pour la pantomime! Vrai, les Parisiens, jen ai assez! Trop blagueurs pour un art aussi sérieux! J’entends les Parisiens chic. Parce que le peuple, c’est une autre affaire. Situ nous avais vus aux Gobelins, 4 Montparnasse, 4 Grenelle, enfin partout! Ce que ca roulait! Et ici donc, méme en lever de rideau. Tiens ! ici, cest bien simple; ici, j’aides fanatiques.

Il montrait le voyou, en train d’amuser Georget avec un nouveau jeu qui consistait & faire piquer des tétes cabriolantes au cerf-volant.

— Des gens comme ¢a, disaitle mime, des gens qui se mettraient au feu pour monsieur Tombre. Je maurais qua me promener dans Belleville sur un cheval blanc, ilsme nommeraient empereur.

Au milieu de ce flux de paroles, Yves n’avait pas eu le temps de placer un mot. Il ne savait dailleurs par quel biais introduire dans la conversation-ce qu'il avait & dire. Comment sauter de

ces racontars joyeux aux tristes confidences qu’il apportait? Il écoutait donc, silencieux, et non sans éprouver un grand chagrin, en constatant qu'il n’était plus en communion de pensée avec son ami. Oh! oui, comme la vie vous sépare, vous éloigne l’un de l’autre, et les cours surtout! Voila que Tombre semblait lui étredevenu unétranger! A peine si le mime lui avait demandé sommairement, en passant,des nouvelles de Madeline; et vite, la réponse donnée, il était reparti a bride abattue dans ses histoires de théatre, dans le dithyrambe de ses triomphes. Et pourtant, Yves le savait bien, Tombre n était pas un égoiste.

— Au fait, se disait-ilméme,c’est peut-étre moi qui suis un égoiste. Pourquoi vouloir troubler son bonheur de mon désespoir ?Qu’y ferait-il, au reste?

Etilne pouvait s’empécher de penser amérement:

—TIl ne s’en apercoit méme pas.

Tombre, en effet, n’avait pas remarqué tout @abord la profonde mélancolie de son ami. Et pour une bonne raison : c’est qu’a leur premiére et si fraternelle étreinte, lasombre mine du musicien s’était épanouie réellement. Quand Tombre avait répété, en ’embrassant de si grand coeur :

— Oui, oui, par quel hasard béni?

— Mais pour te voir,mon vieux, pour te voir, avait répondu Yves en souriant.

Et Tombre, sans chercher 4 en savoir plus long,

s’était mis aussitot 4 bavarder. Dame! pouvait-il soup¢gonner qu'il s’était passé tant de choses, depuis sept ou huit semaines, dans la vie si réguliére et si monotone du musicien !

Cependant, tout en continuant a pérorer, il vit la physionomie d’Yves se réassombrir soudain; il s’étonna de le sentir froid et comme fermé aux qelles choses quil lui annoneait; il le trouva changé. Peut-étre était-ce maladie, fatigue? Il le crut, au commencement, et redoubla aussitot de verve, pour secouer cette apathie inusitée chez Yves. Puis, 4 plusieurs reprises, il. percut des soupirs étouffés, sourds, qu’on essayait évidemment de lui dissimuler. Pourquoi? Et son verbe se ralentit peu a peu. Et tout a coup, mettant seg deux mains sur les épaules de son ami, et le regardant au fond des yeux, Tombre s’écria :

—Eh bien! quoi donc, mon vieux frére ? Allons, dis-moi, n’est-ce pas? tu as quelque chose. Et moi qui jacasse comme une pie-borgne! Brute que je suis, vai... Hein! Tu as quelque chose? Pardonne-moi de ne pas l’avoir deviné tout de suite, Et dis-moi ¢a, voyons, mon pauvre vieux !

Alors Yves, la voix brisée de sanglots, dégonfla enfin son triste coeur, et raconta tout.

Ils étaient assis sur un banc. Devant eux, dans Pallée déserte, il n’y avait que Georget et le gamin, qui jouaient maintenant a la balle, l'enfant capricieux s’étant lassé du cerf-volant ramené. Et le récit lamentable était interrompu a tout moment

par les exclamations des deux galopins, par leurs rires quand la balle venait caramboler dans les longues jambes de Tombre ou s’engouffrer dans le mac-farlane du musicien. Tombre lui-méme était parfois obligé de couper la parole & son ami, pour crier 4 l'enfant :

— Georget, Georget, pas. dans les plates-bandes ! Tu vas te faire attraper par le garde.

Deux fois, pendant qu'il lisait la lettre de mademoiselle Anne, le mime dutse lever et courir jusqu’au tournant de Vallée, le petit ayant disparu derriére un bouquet d’arbres.

Yves reprenait patiemment le fil de ses doléances; mais, 4 le renouer sans cesse, ilVembrouillait. D’ailleurs, ses idées, ses sentiments, ses voux, ses regrets, Ses discussions pour et contre avec lui-méme, tout ce qu'il roulait depuis quelques jours dans sa téte de solitaire, tout cela sortait a la fois, confusément, en tohu-bohu. 1 etit fallu une attention trés appliquée de son auditeur, pour mettre un peu de lumiére dans ce chaos. Et précisément Tombre avait un air comme distrait en Pécoutant.

Bien involontairement, le brave gargon ! Et Yves ne pouvait méme lui en vouloir d’étre ainsi. Car cest Georget qui causait cette inattention. Il s'amusait 4 cache-cache 4 présent, avec deux autres moutards de rencontre que le grand gamin avait raccolés. Tantot la bande se fourrait sousle banc. Tantot ils filaient tous, s’égaillant dans les mas-

sifs. Et Tombre alors de s'inquiéter, de regarder au loin, loreille aux aguets pour entendre le coxcou des polissons qu’il ne voyait plus.

— Tiens! fit-il tout a coup, allons 4 la maison. Tu me diras tout cela 2 téte reposée. C’est impos- Sible, ici, avec ce sacré petit. Jesens que tu t’énerves a ces interruptions perpétuelles. Ca m’énerve encore plus que toi. Viens, tu dineras avec nous. D’ailleurs, il doit étre ’heure. Georgette est probablement rentrée. Viens-tu ?

— Non, répondit le musicien.

— Pourquoi ¢a ?

— Oh! parce que. Tu comprends, devant elle!

Ca me génerait trop. Et puis, je n’ai plus rien ate dire. Je ne pourrais que me répéter. Ce n’est déja pas si dréle, n’est-ce pas? Au surplus, puisqu’il n’y arien a faire!

— Dame! en effet, je ne vois rien, répondit Tombre. Evidemment Madeline a raison: ton devoir est d’accepter. Mais, matin! que c’est dur! La province, le mariage! Et travailleras-tu, seulement ? Sans ta Muse, mon pauvre!... Ah! cristi! Que la vie est mal faite!

— Hélas! soupira Yves. Madame (Loupiat est bien heureuse, elle!

— Allons! allons! fit Tombre en lui serrant les mains, ne dis pas des choses. comme ca. Que diable! Il te reste encore des consolations, des affections. Je técrirai, moi. Et Madeline aussi técrira sans doute. Pourquoi ne continuerait-elle

- pas A étre ta Muse de loin? Hein? C’est une idée. Qu’en penses-tu ?

Yves ne répondait rien, s’'abimait dans son désespoir.

— Georget! cria Tombre. Hop! la marmaille!

Il faut rentrer, mon mignon. Maman doit t’attendre. En route, mauvaise troupe!

Il prenait le petit parla main et ’emmenait, les autres galapiats s’étant sauvés 4 la vue @un garde qui leur donnait la chasse. Yves suivait mélancoliquement, toujours sans parler.

— Ah! ca, dit tout 4 coup Tombre en s’arrétant, tu es stir, stir, qu’elle ne faime pas?

— Oh! absolument stir, répondit le musicien.

Rappelle-toi tous les détails que je tai précisés.

— Oui, oui, c’est vrai, répliqua Tombre en se remettant 4marcher. Eh! dame! peut-étre est-ce de ta faute, aussi. Avec ton platonisme, ta communion idéale, dans le bleu! Sans ¢a, qui sait? Et Wailieurs..... Mais non, en somme. En y réfléchissant bien, c’est évident, elle ne t'aime pas. Dommage, ma foi! Parce que...

On était arrivé au bout dela rue du Moulin et Yon apercevait de la les lettres d’or de ’ Hotel de Avenir. Yves ne voulut pas aller plus loin. Cela lui aurait fait mal de voir Georgette. Tombre le comprit et n’insista pas.

— Eh bien ! adieu, mon vieux frére, dit-il, et bon courage !

Ils s’embrassérent étroitement, sans méme

avoir la force de se demander s’ils se reverraient avant le départ de Tombre pour l Angleterre. Ah! ils sentaient qu’ils se quittaient pour la derniére fois, et leurs coeurs déchirés ne pouvaient échanger que des sanglots. Une supréme poignée de main, et ils s’en allérent chacun de leur coté. Tombre courait pour rattraper Georget, qui avait filé en avant, voyantsa mére a lafenétre. Et Yves marchait 4 pas lents, les mains ballantes, sans savoir ou il se dirigeait, sans méme penser fixement 4 rien, les regards vagues, et la face trempée de grandes larmes silencieuses.

Yves dormit, cette nuit-la, d'un sommeil lourd, profond, assommé, comme en connaissent les joueurs et les soldats qui cuvent une défaite définitive. Ise réveilla le lendemain avec la sensation nette qu'un grand trou -s’était creusé derriére lui et que dans ce trou toute sa vie était enterrée, toute sabelle vie d’artiste avec ses espérances de gloire, ses amitiés fraternelles, ses affections idéales. I] fallait dire adieu a tout cela, ou plutot avoir dés maintenant dit cet éternel adieu, et tacher de n’y plus penser, et s’avancer virilement, sans regrets inutiles, dans la -voie nouvelle qui s’ouvrait. Une voie douloureuse, avec le devoir pour seul compagnon de route ! Pas de consolations 4 attendre ! De qui? Ses deux meres, au bonheur de qui il se sacrifierait, ne seraient méme pas ses compagnes etne l’aideraient point a porter sa croix; car elles se confineraient dans le couvent, toutes a leur salut césormais, et lui deviendraient ainsi de plus en

plus étrangéres. La femme que lui trouverait l'abbé Fruchart, si bonne et si douce qu’elle fat, quelles idées, quelles passions communes auraitelleavec le musicien? Aucune, bien probablement. Ils vivraient tous deux cdte acdte, en honnétes gens qui s’estiment, mais non comme deux esprits qui se pénétrent, comme deux cceurs qui se fondent. Ah! c’était vraiment Vexil, Vexil absolu. Une correspondance possible avec Madeline, avait suggéré Tombre! Chimére, chimére! Etles lettres de Tombre lui-méme, pouvait-on y compter?

Combien de temps serait-il fidélea cette promesse, au milieu des hasards de son existence errante ? Non, non. A quoi bon se leutrer de ces illusions vaines ? C’était de la faiblesse. Mieux valait envisager les choses comme elles étaient, dans leur dure nécessité. Yves se yoyait bien abandonné, bien seul, irrévocablement seul, en face du désert ot il allait entrer demain. ,

Un coup frappé a la porte le fit soudain sursauter. Etonné, car il n’attendait personne a huit heures du matin, il se leva, se vétita la hate, et courut ouvrir.

C’était le petit voyou dela veille, apportant un billet de Tombre.

« Ma vieille, disait le mime, je viendrai te

‘» prendre chez toi pour dejetner. Laisse ta clef » sous le paillasson, situ ne dois pas rentrer avant » midi. Georgette a signé. Nous filons ce soir, a » la cloche de bois, canaillement. Nous sommes

» joyeux comme tout, et je ne veux pas que tu » sois triste. A tout 4 Pheure!... »

— N’y a pas de réponse? demanda le gamin, tout en ramassant les mégots de cigarette dont la chambre était jonchée.

— Non, merci, dit le musicien qui lui donna un pourboire.

— Mince! s’écria autre, j’me fais rien de belles journées depuis quelque temps. Vous étes vraiment des zigues, les artisses! OU done que vous jouez, vous, m’sieu? J’parie que c’est dans la Closerie des Genéts. Je reconnais le costume.

Il montrait le gilet breton, le beau gilet brodé par Mlle Anne. Yves l’avait recu trois jours aupa ravant, et avait laissé tout étalé sur le dos d'une chaise, sans prendre seulement la peine de ladmirer.

Yves sourit de la méprise, et répondit presque gaiement :

— Ou je joue, mon petit? Dans unthéatre ot tu ne vas guére. AVéglise Sainte-Ursule de Passy.

— Ah! oui, reprit le gamin, une église russe, pas? J’aurais di m’en douter. Y a un piano ici. Vous devez étre chantre. J’en ai déja vu, des chantres russes, ala Gaité. Us avaient des frusques comme ¢a, je me rappelle. Crest rien rigolo, tout de méme, d’étre chantre! Et surtoutd’étre russe. Enfin! Chacun son gout.

Et il partit en se tenant les cétes. il avait laissé une trainée de joie derriére lui, ce moineau. Kt

aussi la lettre de Tombre était ragaillardissante. Yves avait donc tort, de se croire si seul, si abandonné! Le gilet breton lui-méme semblait luireprocher les désolantes pensées de tout 4 Vheure. Brave sceur, va, qui avait trouvé moyen d’économiser sur un budget de cent francs par mois, pour envoyer 4 Yves ce riche cadeau! Et il se plaignait de n’étre aimé de personne! Oh! non, cette bonne, cette dévouée sceur, ni sa vieille mére non plus, ne lui deviendraient jamais des étrangéres! Et il avait beau dire, des affections lui restaient, des consolations, des cceurs tendres. Le cher Tombre! Quelle agréable surprise!

La surprise fut plus agréable encore qu il n’avait cru. En revenant de sa grand’messe, il trouva la table toute mise. Tombre avait apporté un homard, un paté, et quatre bouteilles de vin blanc. ;

— Un vrai balthazar, hein? s’écria le mime en lui faisant les honneurs du couvert avecune gravité comique.

— Oh! quel gaspillage! fit naivement le musicien.

— Laisse donc! Nous roulons sur lor, Des banknotes, mon cher! L’Anglais nous a allongé des banknotes. Tiens, 4 propos, je t’ai fait une petite provision de tabac.

Yves apercut sur la commode dix paquets de caporal alignés, des paquets d’un hecto chacun.

— Ah! ga, voyons, dit-il, c’est absurde,

— Oh! necrains rien, reprit Tombre, je n’ai pas attrapé de fluxion de poitrine ales trimballer. Je Suis venu en voiture, mon vieux. Dame! tu comprends. Je vais avoir cing cents: balles par mois, la-bas, et Georgette mille. Ainsi tu vois si nous sommes au sac. Allons, 4 table! et causons sérieusement. Parce que, j’ai des choses A te dire, moi. Nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Et dabord, recommence-moi tout ton boniment dhier. Mais net, cette fois-ci. Nous voila tranquilies. Ah! cré matin, si tu savais ce que j’ai souffert 4 ne pas pouvoir t’écouter comme j’aurais voulu. Et ce que ca m’a tracassé, toute la nuit, de Vavoir quitté de la sorte! D’autant que j’ai une idée... Je me trompe peut-étre. Enfin, nous ver-~ rons. Vas-y toujours.

Yves recommenca, en effet, son récit de la veille. Sans se répandre, comme hier, en lamentations confuses, sans ressassages, sans les embrouillamini qu’avaient causés les interruptions des enfants et les distractions involontaires de Tombre. I] avait, d’ailleurs, aujourd’hui, l’esprit limpide et presque le coeur serein, aprés ses viriles et décisives constatations du réveil. I] narrait done les choses méthodiquement; et l’on ett dit parfois, au calme ordonné, posé, impartial, de son discours, quwil ne s’agissait pas de lui, mais d’un autre, dont il exposait Phistoire, etanalysait les impressions. Il en parlait comme au passé, et de lui-méme

comme d’un mort.

Tombre l’écoutait religieusement. Etonné d’abord d’une pareille tranquillité, il discerna vite tout ce qu’elle cachait d’héroique résignation et aussi @irrémédiable désespoir. En méme temps, a la lumiére précise de ces confidences, il reconstitua pleinement le drame qui s’était joué dans Vame de son ami. Il y vit méme plus clair que lui, se rendant compte des sentiments qu’ Yves n’osait s’avouer. Ce que le pauvre garcon s’obstinait a appeler une passion toute idéale, artistique, rien de plus, c’était bel et bien de l'amour! Ce n’est pas seulement la Muse perdue quwilavait pleurée en Madeline, mais la jeune fille, la femme! Et sa pire douleur avait, en somme, pour cause, la certitude de n’étre point aimé par elle. Or, cette certitude, Tombre, lui, ne s’y laissait pas convaincre. A plus dun détail, naivement énoncé par Yves, il jugeait au contraire que Madeline de- » vait aimer le musicien. Pourquoi cette réserve subite, et toujours accentuée, depuisle jour ot Yves avait transmis la proposition de M. Pigeollet? Pourquoi cette espéce de dureté, avec laquelle Madeline avait signifié son dernier arrét? Tout cela ne venait-il pas de ce que, justement, elle souffrait elle-méme de Vindifférence apparente qu’ Yves lui témoignait ainsi? Et pourquoi surtout cette nuit delarmes, quand Yves l’avait consultée si maladroitement, en lui donnant 4 lire, sans explications préalables, lalettre de Mlle Anne? Certes, certes, dtant @indices, Tombre ne pouvait

BRAVES GENS 387 se tromper. Evidemment Madeline aimait aussi le musicien.

Tombre se garda bien de formuler ces découvertes. I] n’en laissa méme rien paraitre sur sa physionomie. I] acquiescait aux conclusions les plus désolées. ’

— Bref, dit-il quand Yves eut terminé, je vois aujourd’hui comme hier qu’il n’y a plus d’espoir, en effet. Tout ca est fini, bien fini.

Et il ajouta, avec une tristesse ironique :

— Allons, mon pauvre vieux, enterrée, ta vie de garcon!

Cette pointe dironie n’échappa pas 4 Yves qui en fut peiné.

— Comme tu prends mon chagrin gaiement! fitil, les larmes aux yeux.

— Peuh! répliqua Tombre, tu le prends bien philosophiquement, toi! Tu aslarésignation grave et je Vai gaie, voila tout.

Il se leva; puis, comme pris d’une subite co-~ jére:s

— Mais que diable veux-tu qu’on te réponde, enfin? Il tarrive une chose qui égorge ta vie, ta oloire, ton coeur, et tulacceptes,et tu tends le cou méme ! Tu me racontes ca doucement, bonnement! Tu ne te révoltespas! Tu ne fais rien, rien, pour lui casser les reins, a cette fatalité, pour violer ton sacré sort! Non, c’est trop béte aussi, écoute donc.

Il allait et venait, avec des gestes furieux.

— Dire, ajouta-t-il, dire que si je n’étais pas venu.... Ah! grand serin d’honnéte homme, va! Pate 4 martyr! Ivrogne de sacrifice! =

— Mais quoi? balbutiait Yves. De quelle révolte possible oses-tu parler? Est-ce que tu veux que je refuse, par exemple ?

— Eh! non,s’écria Tombre. Je sais bien que tu dois accepter. Mais que tu n’aies pas pensé 4... Oh! c’est étonnant, tout de méme! Quel aveugle!

— Pensé 4 quoi! je ne comprends pas.

— Tiens, tu ne comprends rien. Fiche-moi la paix. D’ailleurs je garde mon idée. Tu m’empécherais d’agir, situ savais. J’ai déja trop bavardé. Causons d’autre chose. Qu’est-ce que tu dis de la politique russe dans les Balkans ?

Yves ouvrit de grands yeux. La gouaillerie lui sembla tout 4 fait hors de propos. Tombre était-il done las de l’écouter, dele plaindre? Puis, que signifiaient ces accés alternés de moquerie et de colére? Et quelle pouvait étre cette idée, quil gardait secréte? Agir! Agir! Comment? Yves se méfiait fort des invasions de ce fantaisiste dans la vie privée. Il songeait vaguement 4 quelque lettre folle, écrite 4 son insu par Tombre aux dames de Kergouét.

-— Ce n’est pas cela, au moins? demanda-t-il, en manifestant cette crainte. Parce que, tu congois, 4 aucun prix je ne veux les troubler, aller leur mettre martel en téte. Leur repos m’est sacré.

— Et 4 moi, donc! riposta Tombre avec une affectation de respect.

—A Madeline non plus tu mécriras pas!

— Non plus, sois tranquille. Mais méle-toi done de tes affaires, je ten prie, et pas des miennes. Parlons d’autre chose, encore une fois. De la pluie, et du beau temps, si tu veux. Un joli mois de janvier, hein? Le fond de Vair est un peu froid, sans doute; mais cependant.... Dis done, si nous allions prendre le café quelque part?

Ils sortirent, allérent s’asseoir dans un petit estaminet des environs. Tombre y lut trés attentivement le Siécle, et forca Yves 4 regarder en détail un tas de vieux numéros du Charivari. Une demi-heure ainsi se passa, parmi les conversations banales de trois jeunes gens qui faisaient une partie de billard, et de deux vieillards qui jouaient aux dominos. Puis Tombre posa son journal, et, 4 propos d’un écho dramatique, se lanca dans une tirade sur le théatre.

— C’est un art flambé, disait-il. A moins qu’on ne le régénére par la pantomime. Wagner!’a bien essayé par la musique; mais essayé seulement, oui, essayé.

— Oh! il a méme réussi, répondit Yves.

— Tu crois? flt le mime avec nonchalance.

—J’en suis str, reprit le musicien, qui, la premiére fois, avait relevé machinalement le mot de Tombre, et qui maintenant s’animait pour de bon

a cette question d’art.

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