‹ Braves gens; roman parisienChapitre 22 sur 23 · FF · texte numérisé non relu

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de Mérovée et sa barbe de Nabuchodonosor. I] y avait douze ou treize ans de cela; quinze, tout au plus. Eh! fichtre! on n’est pas un vieillard, au tournant de la quarantaine. Tombre avait cet dge-la, 4 peu prés, pas davantage. J] renaitrait a une seconde jeunessé, guéri du mal de misére et de V’alcool! Et quel bel avenir lui restait, quelle triomphale carriére 4 parcourir, maintenant qu'il était dans toute la plénitude de ses moyens, dans épanouissement de sa théorie définitive, 4 Papogée de son génie! |

Et cest sur ces consolantes pensées qu il quitta son ami, aprés les lui avoir fait partager. Cette fois, ils n’avaient point, comme naguére 4 Levallois-Perret, quand Tombre était parti pour la banlieue, la sensation d’un adieu pénible et dune séparation qui menacait d’étre longue. Il leur semblait qu’ils allaient se retrouver demain. Tombre fut méme étonné de wétre pas plus triste en serrant dans ses bras son cher Georget.

Le gamin, 4 vrai dire, avec la mobilité d’impression qui est Pheureux privilége de l’enfance, ne semblait plus chagrin, lui non plus. Il s’était pris de tendresse pour Yves. La santé revenue,

' Vidée du voyage, le rendaient allégre et dispos. Il

était sir de revoir Tombre dans trés peu de temps, dans trois semaines. Pour lui surtout, plus encore que pourles deux hommes, ce dans trois semaines signifiait demain. Puis il s’iimaginait, en s’en allant 1a-bas, se rapprocher de sa maman. Ce fut

BRAVES GENS 493 donc sans larmes, presque sans ennui, et plutot méme avec je ne sais quelle gaieté brave, quil embrassa son vieux pére Tombre en lui disant dun air espiegle :

— A bientot! Ne te fais pas ae de bile! Et sois bien sage, n’est-ce pas?

-- Et toi aussi, polisson, lui répondit Tombre, que cette bonne humeur amusait.

— Allons, faisait Yves, 4 bientot, mon vieux! Et le petit a raison: soigne-toi.

— Soyez tranquilles tous les deux, répliquait le mime. Je vais vivre dans du coton pendant ces trois semaines. La, étes-vous contents ?

Et comme le train s’ébranlait, les derniers mots quwils échangérent, le sourire aux levres, la joie aux yeux, l’espoir au cur, furent ces douces paroles ot vibrait toute leur confiance dans l’avenir:

— Abientot! A bientot! Au revoir!

Déja si gaie et si riante, la maisonnette de Saint-Jacud est plus gaie et plus riante encore depuis larrivée de Georget. Il n’est pas jusqu’au grand-pére, un peu effarouché d’abord par les allures turbulentes du gamin, qui ne dise maintenant, au bout de huit jours :

—Ilest gentil, malgré tout, ce moutard ! Pas trés bien élevé, c’est vrai; maisenfin, gase fera.

Et ga se fait, en réalité. Beaucoup plus vite, méme, qu’on n’aurait pu le croire. Ces huit jours ont suffi pour transformer Georget, au moral presque autant qu’au physique. Tandis qu’il a repris au grand air une mine rose et fleurie, il a corrigé un peu, sous les douces gronderies de Madeline, ses maniéres trop hardies, ses caprices, Ses exigences d’enfant gité, sa licence précoce et bohéme d’enfant de la balle. Madeline est si tendre, si affectueuse, et elle asi bien su trouver tout de suite lechemin de ce petit cour, si bonlui-méme !

Tout en en se corrigeant ainsi, d’ailleurs, Georget n’a rien perdu de son espiéglerie mutine, de sa vivacité d’esprit. Son intelligence éveillée, ouverte 4 trop de choses jusqu’a présent, et par raccroc, de bric et de broc, ne demande vraiment qu’a étre cultivée, disciplinée. Apprendre est pour lui un plaisir. ha musique surtout l’enchante. Tombre n’a point exagéré en parlant, ace propos, de dispositions étonnantes. Madeline est sérieusement étonnée de voir avec quelle rapidité et quelle avidité ce bambin de sept ans s’assimile les notions qu’elle lui enseigne. Il a - Poreille juste, la mémoire facile et tenace, un sar instinct de ’harmonie elle-méme, qu'il sent et devine, bien qu’on ne puisse encore lui en expliquer les lois.

— Je crois réellement que c’est une vocation, dit souvent Yves, surpris aussi et ravi tout ensemble.

Et déja le brave artiste échafaude en imagination un plan d’avenir, auquel sourit complaisamment Madeline. Ils garderont Georget avec eux, ce qui vaudra mieux pour Venfant que de partager la vie errante de Tombre, parmi les hasards périlleux du théatre et la promiscuité malsaine des coulisses. Yves en fera son éléve, et (quisait?) peut-étre plus tard un grand musicien! N’est-ce pas un beau réve?

C’est le soir, lorsque Georget est couché, qu’on agite cette question. Caron l'agite, Yves et Made-

line tant d’accord, mais le grand-pére point. Il west pas un songe-creux, lui ; il fait entendre la voin de la raison.

— Sans doute, dit-il, sans doute, la charité est une tres belle chose ; et ce n’est pas moi, mon cher Yves, qui vous donneraijamais de mauvyais conseils d’égoisme. Mais cependant, ily a un certain égoisme permis, et qui est méme un devoir, en somme: c’estl’égoisme de la famille. Vous n’étes pas riches ; il peut vous venir un enfant, des enfants. Vous n’avez pas le droit, en toute justice, de ne pas y penser. Et alors? :

— Mais, objectait Madeline, Georget ne serait pas edolwenait a inotre charge. Mersieds Tombre gagne de largent, et...

Kile rougissait 4 cette insinuation, faite du bout des lévres, au reste, et uniquement pour répondre par un argument quelconque aux craintes du grand-pére.

— Soit! insistait le bonhomme. Monsieur Tombre subviendrait aux frais, j'admets cela. Mais, combien de temps ? Et quelle certitude en auriezvous? C’est bien aléatoire, le thédtre. Une saison sans engagement, une maladie, que sais-je? Et vous voila avec Georget sur les bras!

— Sur les bras! s’écria Yves. Dites: dans les bras! Pauvre mignon! c’est justement pour un cas pareil que je me reprocherais de ne pas lavoir gardé prés de nous.

— Tues bien dur, grand-pére, ne pat s’einpé-

BRAVES GENS AQT .

cher de dire Madeline, avec une vive expression de blame. .

— Ah! ma chére Madeline, répliqua le vieillard, ne sois pas sévére pour moi. C’est dans yotre seul intérét que je parle. Vous ne savez pas: ce que c'est, vous, que d’élever un enfant, un homme. Parbleu! 4 l’age qu’a Georget, la belle affaire! Mais plus tard, quand ¢a grandit! C’est cher, allez, le college. Méme avec une bourse. Je sais tout ce que m’a couté mon fils. Vous verrezZ, ~ vous verrez, si, comme je le désire tant, vous en avez un. Alors, tout ce que vous aurez dépensé - pour un autre, c’est autant dont vous aurez privé le votre, telle est lexacte et dure vérité. Ne me faites pas plus cruel que je ne suis. J’ai de l’expérience, moi, voila tout.

-— Maisje travaillerai double, interrompit le musicien.

__ Trouverez-vous 4 travailler double? reprit le grand-pére. On ne trouve pas toujours, voyezvous, mon cher Yves. J’en sais quelque chose. Et encore aujourd’hui, tenez, je voudrais vous aider, moi, ne pas rester la commeje fais, les bras croisés. Est-ce queje peux? Est-ce que jenesuis pas obligé détre 4 votre charge, comme un propre a rien?

— Comment! un propre 4 rien! s’écria Madeline enl’embrassant. Mais, grand-pére, tu soignes le jardin, la basse-cour, le clos! Tu nous économises un tas de frais! Qu’est-ce que tu-veux de

plus encore?

Qs.

— Ce que je veux? Ce que je veux? repartit le grand-pére. Je veux dela besogne, voila. Trouvezm’en, mon cher Yves. Une besogne qui rapporte quelque chose 41a maison. Oh! si peu que ce soit; mais un gain assuré, fixe. Les petits gains accumulés finissent par faireles grosses sommes. Et alors, je serai le premier a vous dire de garder Georget.

— Tiens! tues un vieux jaloux, fit Madeline avec un gracieux sourire. Je vois ce que c’est. Tu voudr: ; gagner 4 toi tout seul de quoi l’élever.

— bien! oui, soit! répondit le bonhommeen souriant aussi. een ca, 2u moins, ¢a seraitraisonnable, et vous ne‘compromettriez pas autant Yavenir. Traitez-moi d’avare si vous voulez, ¢a m’est égal; mais vous deux, vous n’étes que des prodigues, la!

A la réflexion, et quand il ruminait toutcelaavec lui-méme, Yves était bien forcé de reconnaitre que les préoccupations bourgeoises, et en apparence mesquines, du bonhomme, n’avaient pas absolument tort. Ievidemment Péducation de Georget serait une charge, qui ne ferait que s’accroitre. Et d’autre part, les ressources de la maison ne pouvaient augmenter. I] n’y avait ici rien de plus a espérer que les deux cent cinquante frances mensuels du couvent. La dessus, sans doute, on économisait, grace 4la bonne ménagére qu était Madeline ; mais pas beaucoup, toutefois. Avec Georgeten plus, on mettraitencore moins de cété.

BRAVES GENS 499 Si peu, si peu! Qu’il survint de la famille, et lon aurait tout juste de. quoi joindre les deux bouts, pas davantage. Et encore, en supposant qu’il n’arrivat ni accident ni maladie 4 personne! Certes, le grand-pére, qu’on accusait de dureté, montrait tout bonnement de la prévoyance.

Et cependant, Yves souffrait 4 Vidée dene point garder Georget, de le rendre bientéot a Tombre, cest-a-dire aux aventures, 4la Bohéme, 4la misére peut-étre. I] en souffrait d’autant plus, que les lettres de Tombre n’avaient rien de -rassurant. :

Lesfermesetvirilesrésolutionsdu mimen’avaient pas tenu parole bien longtemps, cela se devinait au ton exalté, fiévreux, malade, de ses lettres. I ne dissimulait d’ailleurs pas sa rechute, et combien il fallait avoir peu de confiance dans ses serments @ivrogne. Au surplus, disait-il, ce n’était pas dé sa faute, et la fatalité sen mélait.

Le soir méme ou Yveset Georget étaient partis, Tombre avait trouvé le théatre en révolution. Un article paru dans un journal du soir avait révélé: que les fameux Zigzags américains étaient de vulgaires frangais, et on s'y égayait particuliérement sur le compte.de Tombre, dont le double incognito était dévoilé. Oui, ce prétendu Yankee, c’était Tombre, le mime raté des Folies-Elégantes, etce Tombre lui-méme n’était que Marchal, l’ancien tragédien qui avait jadis reculéles colonnes @ Hercule du grotesque. Et voila ce que M. du Glaizat -

£00 BRAVES GENS > osait offrir au public parisien comm . esnouveaulés exotiques! L’article était d’ailleurs farci d’insinuations et de sous-entendus venimeux, relatifsa une histoire de correspondance, au moyen de laquelle Vheureux époux de madame Sylvana voulait, disait-on, se faire décorer. La-dessus, colére de du Glaizat, qui avait reproché 4 Tombre de s’étre trahi et de avoir trahi. Tombre, furieux, et dailleurs assoiffé par quarante-huit heures de quasi sobriété, avait passé sa rage en buvant. Cela, enoutre, était nécessaire pour corser son jeu, du Glaizat lui ayant dit : 2983

— Au moins, tachez de vous surpasser ce soir. Démentez l’article en étant plus américain que jamais.

Et depuis, en effet, les Zigzags devaient exagérer encore leur frénésie. Il y avait cabale contre eux. On les sifflait. I] fallait, pour reconquérir le public, gouailleur maintenant, renchérir sur Vhorreur.

— Kt tu penses, écrivait Tombre, si un tel tour de force est possible & jeun! C’est-a-dire que l’alcool lui-méme m’y fait effet @eau de guimauve. De la poudre, du feu, du pétrole, voila ce dont jaurais besoin pour le quart d’heure. Tune peux pas m’en vouloir, hein! mon vieux! Mets-toia ma place. Rester en panne, lancés comme nous sommes,est-ce admissible? Non, non,n’est-ce pas? Je le tiens aujourd hui, le public. Je ne le lacherai pas. Il aura beau faire, je le secouerai, je le

* BRAVES GENS sok

trainerai par les cheveux, je lui retournerai les boyaux, je lui tirerai les nerfs 4 nu et la moelle a vif. Ma gloir2 lexige. L’art le commande. Je ne canerai pas au moment du triomphe. J’irai jusqu’au bout de mes forces, cotte que cotte. Il le faut. C’est mon devoir. Rien ne m/arrétera de chauffer et de surchauffer la machine, quand je devrais crever la chaudiére, m’incendier la cervelle, avaler du tonnerre liquide.

Hélas! A ce jeu-la, durerait-il quinze jours? Yves sentait bien que non. Et méme, a supposer que le pauvre diable dat en réchapper cette foisci, par miracle, ne serait-ce pas a recommencer bientot, cette lutte infernale, cette course au clocher vers Vimpossible et le surhumain? Et la mort certaine n’en était-elle pas le but inévitable et tout proche? Oui, oui, cela était fatal. Et alors ladoption de Georget ne se présentait plus comme: ine charité 4 risquer, mais s’imposait comme un impérieux devoir 4 remplir. .

Yves ne songeait pas une minute a s’y soustraire. Bien loin de la,comme on l’a vu. Il ett youlu seulement concilier cette nécessité avec les justes appréhensions du grand-pére. Certes, il deyait aussi assurer l’avenir des siens, et penser asa future famille possible. Mais comment? De quel coté se retourner? Ou puiser des ressources nouvelles? ll se creusait en vain la téte pour y arriver. . Ah! rien qu'un pauvre petit supplément de gain, celasuffirait! Le bonhommeavaitdittres sagement:

— Les petits gains accumulés finissent par faire les grosses sommes.

Ict Yves se livrait 4 des caleuls chimériques, comptant ce que pourrait rapporter l’exploitation de sa basse-cour, par exemple, ou son clos affermé, ou la location d’unede seschambres au moment des bains de mer. Mais la basse-cour, pour rendre quelque chose, demanderait une mise de fonds, et que Madeline allat en vendre les produits au marché de Saint-Servan. Encore n’étaitce pratique qu’en été. Affermer le clos, c’était réduire toute la maison 4 ne plus boire de cidre. Louer une chambre, chance bien improbable, Saint-Jacud n’étant pas une station fréquentée des baigneurs.

Il se rabattait alors sur des économies encore possibles dans le budget, pourtant si parcimonieusement équilibré par Madeline.

— Voyons, voyons, se disait-il, il y a encore des réductions a faire, évidemment. D’abord, le tabac et leau-de-vie, voila quelque chose. Trés peu, soit! Mais enfin, c’est toujours ca. Cent sous par mois, peut-étre. Eh bien! au bout de lannée, ca fait soixante francs, le grand-pére a raison. Et puis?... Dame! il y a ma presse encore. A quoi bon, au fond, mes tirages sur beau papier? Dela gloriole, de la vanité enfantine ! Mettre mon nom en vedette, comme un cabotin! Allons donc!

Pourvu que je note mes mélodies, tout simple-

ment, sur du papier ordinaire, a tout petit

nombre, est-ce que ¢a ne suffit pas? Bien sur. C’est méme mieux, puisquec’est pour les pauvres gens. Et voila encore au moins dix franes par mois de gagnés. Avec le compte de tout a Vheure. ca fait tout prés de deux cents paran. Une fortune!

Il gardait pour lui, naturellement, le secret de ces calculs. Madeline elle-méme n’avait pas besoin de les connaitre. Elle eit voulu se priver de quelque chose, elle aussi. Yves n’y consentait point, fat-ce en pensée. Lui seul devait subvenir 4 tout. Luiseul avait charge d’ames.

— Qu’est-ce que vous avez donc ce matin, monsieur Yves? lui demanda un jour Georget. Vous avez lair tout content. Est-ce que maman va arriver?

— Non, non, pas encore tout de suite, mon mignon, répondit le musicien.

— Alors e’est mon pére Tombre, dites? lly a joliment longtemps qu’elles durent, les trois semaines, vous savez.

— Oh! répliqua Yves, elles ne sont qu’a moitié. Un peu plus, cependant. C’est dans onze jours qu’elles finissent.

__ Et dans onze jours je verrai mon vieux pére Tombre?

— Bien str.

L’enfant sautait de joie.

— Tl va étre étonné, hein! disait-il, de me trouver si grand et si sage. Et que jesachela mu-

sique, donc! C’est ca qui lui fera plaisir! Et il restera avec nous, aprés, n’est-ce pas? D’abord, il l’a juré.

— Oui, mon chéri, i] restera avec nous, c’est entendu.

— Toujours ?

— Toujours.

Hélas ! Yves ne croyait pas dire si vrai, en pronon¢ant ce mot toujours. Oui, c’est bien pour toujours que Tombre allait s’installer chez eux, comme les morts aimés qu’on n’oublie jamais.

Le lendemain, au lieu d’une lettre de Tombre (une lettre impatiemment attendue, car il n’avait pas écrit depuis deux jours), on recut un bulletin ; de décés datéde hospice Sainte-Anne.

Avant de mourir, le mime avait eu le temps de dire 4 Vinterne de service le nom et l’adresse de son unique ami, en priant qu’on vouldt bien envoyer la de ses nouvelles. L’interne avait joint au bulletin de décés plusieurs extraits de journaux, ou on relatait l’étrange fin du malheureux. Tombre avait été frappé en scéne d'une véritable attaque de delirium tremens; et transporté d’urgence a Sainte-Anne, il y était mort quatre heures plus tard, n’ayant repris connaissance que pendant quelques minutes. Il avait, parait-il, rendu le dernier soupir en balbutiant ces mots sans Suite :

~— Georgette !.. Le petit !.. Initial!.. Yves les Zig! zag!

- Quelques articles trouvaient le moyen darran-

ger cela en blague spirituelle.

~ Yves et Madeline essayérent en vain de cacher

leurs larmes 4 l'enfant. Ils ne purent se contenir. -

Leur douleur était plus forte qu’eux et débordait -de leur coeur.

—Qu’est-ce qu'il y a donc? fit Georget. Oh!

yous ne voulez pas me le dire. Mais je devine, allez! C’est mon pére Tombre qui ne vient pas.

- Jen suis str. J’en suis str. Il m’avait bien juré cependant !

Et il se mit 4 pleurer aussi.

- » — Georget! mon mignon, dit Madeline en l’embrassant, il ne faut pas lui en vouloir, a ton pau- yre pére Tombre. Il est allé rejoindre ta maman. Tu les reverras tous les deux, plus tard, plus tard.

- Yves n’avait pas la force d’ajouter un mot; et tandis qu’il montait sangloter tout seul dans sa chambre, Madeline calinait et calmait Venfant, qu’elle avait pris sur ses genoux, et elle tachait,

-- @une voix tremblante, de lui chanter une des

chansons qu'il aimait.

Elle eut plus de mal a consoler Yves, qu'elle alla retrouver une demi-heure ensuite, pendant que le grand-pere emmenait enfant jouer au jardin. Et non-seulement ce jour-la, mais bien des jours encore, Yves resta triste, sans que rien ‘put ramener le sourire sur ses lévres. Madeline eut méme peur qu'il ne tombat malade. I] ne tra-~

vaillait plus. Il mangeait 4 peine. Il laissait devant lui, 4 la fin des repas, le flacon d’eau-devie de cidre sans y prendre son petit verre habituel. I] avait cessé de fumer.

— Allons, lui dit-elle un soir, trinque avec grand-pére, voyons. A la santé de notre petit Georget !

— Non, répondit-il doucement. Je ne veux plus boire d’eau-de-vie. C’est bon 2 Yage du grandpére, ¢a, pour se soutenir, pour se ravigoter. C’étaif bon pour moi a Paris, 4 cause du mauvais air, du travail fiévreux. Mais ici, vraiment, ai-je besoin de ca, quand je respire tout le jour lhaleine de la mer? Non, non. Mauvaise habitude, va. J’aime mieux y renoncer.

— Fume au moins une cigarette, reprit Madeline. Tiens, voici ton tabac et ton papier.

— Ce sera donc pour te faire plaisir, répliquat-il. Mais, apres ce paquet-la, ne m’en achéte plus.

— Pourquoi donc?demanda Madeline avec étonnement.

Yves eut un instant d’embarras.

— Mais, fit-il, parce que c’est encore 14 une manie inutile 4 la campagne:

Les yeux de Madeline montraient bien que cette explication ne lui suffisait point. Aussi en chercha-t-il tout de suite une autre.

— D’ailleurs, dit-il, je crois m’étre apergu que VPodeur du tabac n’est pas agréable aux Révérendes M¢res,

— Ah! interrompit Madeline. Etle pére Mélindaine, alors? lui qui fumaitla pipe!

Yves était de plus en plus géné.

— Bah! s’écria-t-il, ce n’est pas si fameux que ea, en somme, la cigarette!

Madeline le regardait, toute attendrie, et comprenant; caren ce moment iLhumait la fumée avec délices, sans prendre garde au démenti qu'il donnait en action 4 ses paroles. Il s’en apercut soudain, rougit brusquement, jeta d’un geste brave sa cigarette, et ajouta dans un sourire mélancolique, en savourant malgré lui sa derniére bouffée :

— Et puis, enfin, quo1? Il faut bien dire adieu aux vices de jeunesse. Je suis en dge de me ranger. On ne peut pas toujours rester bohéme !

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