HAPPY ZIGZAGS
Le chant funébre continuait 4 se dérouler, et déja Yves en devinait la cadence finale, qui allait se conclure 4 la mesure prochaine, quand la mélodie fut coupée court par un formidable coup de cymbales, pareil 4 ’éternuement V@un monstre.
Lentement, le rideau noir se leva.
La scéne représentait une cour close de parois blanches aux coins géométriquement rectangulaires, et cela sans quoi que ce fat qui put accrocher l’ceil, sans une ombre, sans un accessoire, sans rien. C’était d’une nudité absolue. C’était, en quelque sorte, duvide entre des murs. Et, dans ce vide, un silencieux ruissellement de clarté froide, une nappe de lumiére électrique 4 la fois aveuglante et blafarde.
Le chant funébre avait recommencé.
Réglant leurs mouvements 4 ce rhythme, deux
clowns, deux gnomes plutot, surgirent 4 la créte du mur. Ils avaient le corps moulé dans un maillot noir. Les pieds, les mains, le cou, la face, et la téte tout entiére casquée d’un faux crane glabre, étaient verts, y compris le crane. Toujours suivant la mesure, l’un, disloqué, en caoutchouc, se laissa glisser le long de la paroi, en ayant lair d’y ramper avec des tortillements de scolopendre, tandis que l’autre, ratatiné en boule, semblait rouler peu 4 peu de la-haut, se retenant d’un seul bras progressivement détendu. Au moment ou le choc des cymbales interrompit le chant, le premier arrivait au pied de la muraille et s’y collait en une contorsion sous forme de zigzag, et le second s’aplatissait par terre dans un bruit flasque. L’un donnait l’idée d’un mille-pattes coupé en trois morceaux par un coup de fouet, et l’autre d'une grosse punaise tombée d’un plafond.
Puis, sans bouger, ils se mirent 4 murmurer la mélodie que l’orchestre accompagnait en sourdine maintenant. Ils chantaient :
We are the happy zigzags,
Happy, happy, happy zizgags.
From the brandy moon we came.
From the brandy moon we came
We are the happy..-
Nouveau coup de cymbales. Nouvelle contorsion dans laquelle ils s'immobilisérent aussitot.
En méme temps, un étre démesurément long et maigre avait enjambé le mur, et se dressait entre eux. "
Il y eut un oh ! de toute la salle a cette derniére et effroyable apparition. Ce n’était pas un clown, celui-ci. I] n’avait ni maillot, ni serre-téte, ni maquillage vert, ni rien d’artificiel. Et pourtant il était mille fois plus bouleversant que les autres. I] devenait fantastique 4 force de réalité. C’était un homme vétu d’un pantalon et d’un frac élimés, sans une ligne de linge nulle part. Dans Lhabit hermétiquement boutonné, on sentait que son corps flottait 4 nu, et que ce corps était presque un squelette. Des manches trop courtes sortaientles mains osseuses, aux poignets desséchés et comme rougis par le froid. Le cou, plein de tendons, semblait un paquet de cordes mal renouées, et prétes a casser sous le poids de la téte tremblante. Cette téte surtout était hideuse. De
rares cheyeux mi-partie carotte et grisonnants s’y effiloquaient; et 4 travers leurs méches lamentables luisaient des surfaces de crdne chauve, comme si on les en etit arrachées par plaques. Les oreilles décollées, les pommettes saillantes et colorées d’un rose malsain, les joues creuses, le teint plombé, suaient la phthisie. Le nez, aux ailes pincées, au cartilage en relief et 4 l’aréte jaune, était piqué, au bout, d’une tache violacée, semblable a une flamme de punch. Au fond des orbites, les yeux se voyaient 4 peine, mais néanmoins étincelaient de fiévre, sous des paupieres lourdes ot l’on devinait Paccablement perpétuel datroces céphalalgies. La bouche enfin, que la coupe américaine de la barbe laissait 4 découvert, la bouche amérement plissée aux commissures, grimacait et tressaillait en un rictus de fou.
Et c’était bien un fou, en effet, que l’on contemplait la, un fou sur le point d’avoir une attaque de délirimin tremens, et quiluttait contre les visions déja prochaines, et qui essayait d’étouffer en lui Vaccés montant 4a son cerveau. C’était la figure méme de l'alcoolisme. Et ce misérable chantait maintenant avec les deux autres, ou plutot s’efforcait de chanter, remuant les lévres sans pouvoir articuler une syllabe, soufflant de ses poumons britlés sans pouvoir émettre un son. Et lui aussi répétait de la sorte qu’il était un happy zigzag, un bienheureux zigzag, happy, happy, happy,
et qu’il venait from the brandy moon, de la lune d’eau-de-vie.
We are the happy zigzags, Happy, happy, happy....-
Et au coup de cymbales, tandis que les deux clowns s’arrétaient en des postures chimériques, lui s’immobilisait dans une douloureuse contraction de tout son corps’ tordu, de tous ses membres convulsés, de sa face 4 l’envers, comme Si devant les images de Vhallucination il se pétrifiait dans l’horreur.
Et a chaque fois c’était un long frisson d’épouvante qui courait* par la salle. Et bientdt, le rhythme s’accélérant, les attitudes devenaient plus fréquentes, plus brusques, plus macabres. La lente mélodie peu 4 peu s’endiablait, tournait 4 la gigue, et, sans cesser d’étre funébre, se précipitait en une ronde enragée, que les deux clowns glapissaient avec une voixaigué de fakirs hurleurs. Les grimaces simiesques se faisaient frénétiques. Les contorsions s’exagéraient jusqu’a lépilepsie. Et le public, d’abord muet, haletant, s emballait 4 cette intensité croissante, était pris de contagion, s’agitait avec ces agités, se cabrait 4 ces coups de poing @horreur qui le frappaient maintenant drus comme gréle. A Vinfernal refrain des cymbales, des femmes poussaient un grand cri rauque et se cachaient la face dans les mains en sanglotant. D’autres riaient d’un rire maladif.
‘Quelques-unes s’évanouissaient, avaient des attaques de nerfs. Et des hommes furieux, brandissant leurs cannes, vociféraient :
— Assez! Assez!
Yves, la poitrine serrée, la gorge séche, la téte pleine de bourdonnements, se sentait presque devenir foului-méme, et se demandait sil n’était pas en proie a quelque abominable réve, et souffrait de voir ce réve se préciser et prendre corps de minute en minute. Car il n’y avait pas a dire, ce Yankee roux et 4 moitié chauve, ce vieillard précoce, cet aliéné, il ressemblait 4...! Oui, oui, Yves connaissait, reconnaissait ce masque aux plis tragiques, ces regards en qui tout un drame s’exprimait dans un éclair, ces gestes d'un lyrique essor. Certes, un seul étre au monde était capaple d’incarner ainsi la phthisie et le délire alcoolique, dans ce vivant cauchemar, sinistre et prodigieux! Oui, un seul étre, un seulartiste au monde! Yves en doutait de moins en moins; 4 present méme il en était str; il en était effroyablement str. Et, parmiles vociférations des hommes, les vagissements des femmes, le tintamarre sabbatique de toute la salle qui miaulait avec Vorchestre, ilse sauvaeffaré, bousculant Pérignat et Grimblot qwil n’avait point vus, et criant d’une voix per cante :
— C’est Tombre! c’est Tombre!
— Mais, monsieur, qui étes-vous? Je vous dis que vous ne passerez pas. I] n’y a ici personne qui s’appelle Tombre.
— Les Zigzags, les. Zigzags! Le plus grand ! Je veux le voir. Je suis son ami.
— Je vous répéte que vous ne passerez pas.
L’entrée des coulisses est interdite au public. Si vous croyez que le premier venu va comme ¢a...
Et le concierge, un gros homme, barrait de son ventre le corridor. Au risque dun colletage possible, Yves le jeta de cdté @un coup d’épaules, puis grimpa l’escalier, enfila des couloirs, poussant les portes devant lui, et demandant 4 tous les gens qu'il rencontrait :
— ha loge des Zigzags, s'il vous plait? Du plus grand! Affaire urgente !
Le concierge poussif n’avait pas eu le temps de se décider 4 le poursuivre, que déji Yves, guidé par les indications des habilleuses et des garcons de théatre, était au troisieme étage.
— La-bas, monsieur, venait-on de lui dire, labas, au fond du carré, a droite.
Il y courut. La porte était ouverte. Et soudain au moment d’entrer, il s’arréta, sé retenant au chambranle pour ne pas défaillir, sans trouver méme la force de parler.
Le spectacle, la chaleur, !’odeur, avaient de quoi vous clouer au seuil. C’était une toute petite piéce carrelée, misérable, avec une unique fenétre en jour de souffrance. Trois chaises de paille et trois tables 4 maquillage meublaient ce taudis. Au mur, 4 des patéres, étaient accrochés les maillots des deux clowns; etainsi pendus, vides, flasques, trempés et dégoulinant de transpiration, ils semblaient des peaux de noyés toutes noires. Six becs de gaz sans verre flanquaient de grandes glaces sans bordure, devant lesquelles les deux clowns, nus jusqu’a la ceinture, l’échine fumante, débarbouillaient leurs mains et leurs faces vertes avec du saindoux, le cold-cream étant trop cher pour ces pauvres diables. Etdece trou incendié de lumiére, de ce foura l’atmosphére d’étuve, s’exhalait une senteur suffoquante, ot s’amalgamaient les Acres émanations des corps en sueur et le fade relent de la graisse rance.
Mais ce qui avait empéché Yves d’avancer, ce n’était ni l’étrangeté du spectacle, nila chaleur, ni Vodeur. Son ceur s’était arrété de battre et un voile lui avait couvertles yeux al’aspect de Tombre, qu'il retrouvait enfin, hélas! pour le voir
dans quel état ! Epuisé, ruisselant, cassé en deux - sur sachaise, latéte entre les genoux, le dos secoué par une quinte de toux atroce, le mime ne reprenait haleine que pour crier, par saccades, d’une ‘voix rauque :
— Leau-de-vie ! l’eau-de-vie!
Et il allongeait la main vers un litre, 4 moitié vide déja.
— Zut! tunous embétes! fit un des deux clowns en mettant le litre hors d’atteinte. Tu te créveras, ala fin! Labelle avance ! Pour nous ficheren plan,
n’est-ce pas? C’est ce que tu veux, hein?
—J’étouffe, ralait Tombre. Oh! rien qu’une gor- -gée! Tu sais bien que ¢a me remonte. epi eiae
vie! Peau-de-vie!
— Tombre ! murmura-Yves trés bas et d’un accent suppliant.
Le mime se retourna, se dressa comme en sursaut, sa quinte de toux brusquement interrompue ; et, la bouche grande ouverte de stupeur, les yeux démesurément écarquillés, sans dire un mot, sans pousser un cri, il vint s'abattre évanoui entre les bras du musicien qui sanglotait.
—Vite, un médecin ! ordonna Yves.
— Ce n’est pas la peine, répondit le clown qui avait pris le litre. Il va se recaler tout desuite avec ca. Il a raison: il n’y a encore que l’eau-de-vie qui le remonte.
Et il approcha le goulot des lévres de Tombre, qui en effet, rien qu’en humant le parfum de l’al-
cool, se mit 4 respirer longuement, et souleva ses paupiéres. Tandis qu'il revenait 4 lui peu a peu:
— Vous vous appelez Yves, n’est-ce pas ? demanda au musicien l’autre clown.
— Oui. .
— Ah! il parle souvent de vous, allez! Il vous aime rudement! Et, 4 propos, sivous avez de l’influence sur lui, vous devriez lui dire dene pas boire tant que ca. I] se tuera, vous savez bien.
— Et sans lui, interrompit le premier clown, sans lui, nous sommes flambés. Plus de Zigzags !
— C’est vrai, reprit l'autre. En somme, ce nest pas chic d’agir ainsi. Ge n’est pas d’un bon camarade.
Tombre avait avalé une gorgée d’eau-de-vie.
Il ouvrit les yeux tout 4 fait, et considéra Yves avec un attendrissement enfantin.
— Toi! toi! soupira-t-il. Est-ce possible 20h! que je suis heureux de te revoir! Mais comment as-tu appris,..?
— Quimporte! répliqua Yves. Le principal, c’est que je aie retrouveé. Et malgré toi! ajoutat-il avec une amicale expression de reproche.
— Oh! je vais te dire, fit Tombre. Ce n’est pas de ma faute. L’incognito est une des clauses de mon engagement ici. Mes camarades comme mois, dailleurs. Tu comprends, nous sommes les Zigzags, des Américains, quoi! Alors...
— Oui; mais avant ga? reprit Yves. Depuis s!
longtemps que tu me laisses sans nouvelles!
Pourquoi as-tu cessé de m’écrire?
Tombre eut un douloureux regard, et dit lentement :
— Tu étais si heureux! A quoi bon técrire ca pour t’attrister ?
— Ca, quoi?
— Tout, mais tout, s’écria Tombre fondant en larmes. Georgette, Georgette... Elle est...
Il ne put achever. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. I] fut repris d’une crise de larmes et en méme temps d’une quinte de toux; et, empoignant le litre, il le porta rageusement 4 sa bouche.
—Non, non, assez!s’écriérent les deux clowns, en lui arrachant le litre des mains.
Et tandis que lun fourrait l’eau-de-vie dans un placard dont il retirait la clef, ’autre grognait :
— Il le fait exprés, a la fin,cette rosse 1a! C’est dégottant.
Yves avait appuyé contre sa poitrine la téte de Tombre, etlui essuyait doucement la face, et lui disait :
— Je ten prie, mon pauvre vieux, ne bois plus. Et calme-toi, voyons, calme-toi. Pleure, si tu veux, (a fait dubiendepleurer. Mais ne bois plus. Raconte-moi tes malheurs, tiens. Est-ce que mon cour ne vaut pas ce consolateur infernal? Dis, mon ami, mon vieux frére, dis-moi tout. Alors, quoi, ta Georgette, quoi? Elle t’a done quitté?
— Oni, répondit Tombre, elle m’a quitté.
Sa voix, quelatouxet l’eau-de-vieavaient déchirée, articulait 4 peine les sons. Elle était tout ensemble sourde et vague. En méme temps ses regards s’éteignaientdans une étrange fixité. On ett dit quwil contemplait une vision. I] sembla parler en réve quand il ajouta :
—Oui, quitté, cest cela. Elle est morte.
— Morte!s’exclama Yves en tressaillant.
— Morte, morte! répéta Tombre, sans aucune inflexion, et comme s'il pronongait des paroles dont ilne comprenait point le sens.
Soudain, se levant, etreprenant son timbre rau- que de tout a Vheure :
— Ah! ¢a, fit-il, mais jai soif, moi, crédieu! Ca me bridle dans la poitrine. Allons-nous en. Allons boire quelque chose. D’ailleurs je ne peux pas te raconter tout ¢a ici, devant ces deux brutes. Viens! viens! Ah! j’en ai ate dire, va! Si tu savais! Et puis, le petit m’attend. I faut que je rentre. Il est malade, le pauvre mignon. Et puis sur mon art, aussi, j’ai 4 t’apprendre des choses. J’ai trouvé, tu verras, j’ai trouvé. C’est épatant. Mais je creve de soif.Oh! un verre seulement, un verre, pas plus! J'ai la langue qui péle. Je ne suis pas soul, tu sais. C’est de tousser qui m’éraille le gosier comme ¢a. Viens! Viens!
Tout en parlant, par phrases haletantes, il s’était vite dévétu, mettant 4 nu un corps émacié lamentablement,des bras et des jambes touten os,
un dos ot l’on pouvait compter les vertébres, un
torse ot la cage des cotes semblait préte a percer la peau. Sans méme prendre la peine de s’éponger, il s’était rhabillé par mouvements brusques et comme automatiques.
Il entraina Yves au dehors.
— Et ton pardessus? cria lun des clowns, en ramassant dans le coinde laloge une grande houppelande qui trainait par terre en tapon.
— Oui, oui, ton pardessus, répéta Yves, a qui le clown venait dele donner.
— Je m’en fiche, répondit Tombre. Dépéchonsnous de filer. D’ailleurs j’ai trop chaud.
— Justement, répliqua Yves; il fait froid. Tu attraperais mal.
Kt il lui passait la houppelande, la lui emmanchant presque de force.
—C’est ca, allez-y, dit le clown en Vaidant. Et relevez-lui bien son collet dans la rue! Si, si, tu as beau faire, on te boutonnera. II le faut.
Puis, avec une expression de pitié :
— Ah! ces pochards!
— Je ne suis pas un pochard, repartit Tombre gravement. Tache de me respecter, espéce de paillasse. Je suis un patron, moi, tu sais, Je n’aime pas ces maniéres-la.
Ilse redressait hautainement, la mine impérieuse.
— Oui, oui, c’est entendu, dit leclown. Qui estce quijte dit ie contraire? C’est bien pour ga que
j'ai soin de toi, parbleu!
Et se penchant vers Yves, illui glissa tout bas 4 Poreille:
— Surtout, monsieur, ne le laissez pas trop boire en route, hein? Parce que, voyez-vous, pour aujourd’hui il en a sa claque. Et nous jouons demain, et encore pendant troissemaines. Pourvu
qu il dure seulement jusque-la |
Une fois dans larue, Yves, malgré la recommandation du clown, fut bien forcé de céder a Tombre, qui réellement suffoquait etqui,en méme te.;ps, saisi par le froid, claquait des dents. Is entrérent chez un marchand de vins, ot le mime avala coup sur coup un punch pour se réchauffer, et ensuite, pour se rafraichir, un cognac qu'il consentit 4 méler d’eau-de-seltz par condescendance envers Yves.
— Vite, vite @ailleurs, sur le pouce, faisait-il; car le petit m’attend.
— Crest vrai, tu m’as dit quil était malade.
Qu’est-ce qwil a donc, ce pauvre Georget?
— Une sorte de fiévre. I] traine comme ¢a depuis... |
Ils étaient de nouveau dans larue, marchant a longues enjambées, la face cinglée par la bise. Tombre fut repris d’une quinte de toux.
— Tout aVheure, va, tu parleras tout 4Vheure, fit le musicien. Gouvre-toila bouche ici, Chez toi
BRAVES GENS 473 nous pourrons causer. C’est loin, chez toi?
— Non, tout prés.
— Bien, bien, tais-toi. Ne te fatigue pas.
Ils continuérent leur route en silence, un silence lugubre, coupé seulement parla touxpersistante de Tombre, quile secouait de dix pasen dix pas. Ele cessa quand ils arrivérent 4 Vhdtel garni qu il habitait.
— Crest drole, hein ? fit-il, en se calmant dans la tiédeur du corridor. Je ne sais pas ce que c’est que ce rhume-la. Ga me prend, ga me laisse. Kt ce quil ya de curieux, c’est que jene sensjamais rien en scéne. Tu vois ca (ici, n’est-ce pas, si ¢a me venait devant la rampe! Quelle goutte, croistu!
— C’est bien pour ¢a qu’il faut tesoigner, disait Yves, tout en gravissant l’escalier derriére lui.-
— Oh! je suis solide, j’ai encore du creux et du coffre, répondit Tombre, enessayant de retrouver le timbre deson ancien tuyau d’orgue.
Et rien n’était plusnavrant pour Yves que cette insouciance; car ilse rappelait ce que lui avait dit le clown:
— Trois semaines! Pourvu qu il dure seulement jusque-la ! :
Ils étaient parvenus au logement du mime.
Deux piéces, au quatriéme étage. Dans la seconde, une bonne femme sommeillait au fond d’un fauteuil, au coin du feu, prés d’un lit trés grand ou Georget paraissait tout petit.
— Chut! monsieur, il dort! fitla garde en ouvrant les yeux. I] ne s’est pas encore réveillé une fois. Il va mieux, je vous en réponds. Ga me connait, moi, ces chérubins-la. En voila encore un de sauvé, soyez tranquille. Sion avait tant seulement du bon lait et ’air de la campagne, avant huit jours il courrait comme un lapin, comme vous et-moi.
Ils revinrent dans la premiére piéce, 4 pas discrets, en refermant la porte sans bruit.
-— Et alors, vous, la-bas, ¢a marche tout 4 fait bien? interrogea Tombre. Vous étes heureux, pas besoin de te le demander, n’est-ce pas?
— Oui, réponditle musicien. Mes lettres te l’ont dit assez. Certes, nous sommes heureux. I] ne nous manquait qu’une chose.
— Quoi done?
— D’avoir de tes nouvelles.
— Vraiment, ta femme aussi pense quelquefois au pauvre Tombre?
— Nous parlonsde toitous les jours. Ah! ce que nous avons supposé, depuis ton silence!
— Hélas ! soupira Tombre. Tout ce que vous avez pu supposer n’était rien auprés de la réalité:
Tl eut de nouveau le regard fixe qu’il avait eu tout al’heure dans sa loge, et la méme voix sourde et vague qui semblait sortir d’un lieu étouffé.
— Nous aussi, dit-il, nous étions heureux. Georgette m’a aimé enfin. Elle était malade déja. De
BRAVES GENS KID quoi ? Les médecins ont appelé ca de la phthisie. Elle, phthisique, elle si jolie, si fraiche, si rieuse ! Quelle idée ! Car elle est restée rieuse toujours. Et fraiche, malgré sa paleur.Oui, pale, elle était devenue trés pale. C’était comme une rose blanche. Mais plus jolie que jamais. J olie n’est pas assez dire. Elle était belle, radieusement belle. Ses joues creuses agrandissaientses yeux. Sa maigreur diaphane avait quelque chose dune apparition.
On etit cru quil la contemplait encore. ise tut, comme en extase.
— Oui, reprit-il, et belle pour moi seul alors ! Car personne ne la trouvait plus ainsi. J ’entendais dire ca autour de moi. On ne se retournait plus pour la regarder. Ou bien, quand on se retournait, c’ était pour nous plaindre. On la plaignait ! On me plaignait aussi, moi! Moi, qu’elle aimait ! Moi qui désormais étais tout pour elle! Car elle m’adorait. C’est incroyable, n’est-ce pas 2 Crest vrai pourtant. J’étais devenu pour elle ce quetues pour Madeline, l’amant, le maitre, le génie. Elle avait compris tout, tout ! Elle était mon égale. Une artiste, mon cher, une grande artiste !
Cet éclair d’exaltation s’éteignit brusquement ; et cest dun ton morne qwil continua, parlant
“presque tout bas, derechef sans inflexion :
— Nous buvions ensemble. L’alcool nous avait fiancés. L’alcool nous unissait. L’alcool nous ouvrait tous les enchantements du génie. Mais c'est uncompagnon terrible.I] faut étreen airain,comme
moi, pour faire route avec lui. Et un jour, elle n’a plus été assez forte, elle, la mignonne. Ce fut comme un coup de foudre. Elle tomba, en scéne. Le lendemain, au lit! Plus de troupe possible ! Je refuse de continuer sans elle. Alors, la maladie, la misére. Pas un sou ! J’ai cessé de técrire 4 ce moment-la.Quels métiers ai-je faits pour gagner de quoi la soigner, de quoi: nourrir le petit? Je ne m’en souviens plus. Ilya desjours ou j’ai mendié. Et puis, celaa duré trois semaines, un mois, je ne Sais pas au juste. Et puis, elle m’aimait, malgré tout, mourante. Et puis,... et puis elle est morte, voila !
Il avait les yeux absolument secs, le geste machinal, la phrase lente, une attitude de somnambule. Yves n’osait l’interrompre, niméme lui serrer la‘main. I] se fit dans la chambre un profond silence.
— Oui, oui,je comprends pourquoitu ne me dis rien, reprit Tombre avec une sorte de vivacité. Tu te demandes pourquoi j’ai survécu. Mais, Georget? Tu oublies Georget. C’est encore elle, vois-tu, Georget. Et aussi l’art! Tu ne penses pas a Vart. C’est comme l’alcool, celui-la! Un maitre qui ne vous lache pas! Et qui veut vivre, quand méme, et qui vous force 4 vivre, le tyran! Car les étres meurent, les choses meurent, tout meurt; mais l’art, lui, ne veut pas et ne doit pas mourir.
Uneflamme s’était rallumée dansses prunelles.
BRAVES GENS AT I] se leva, la téte haute. Son brasdroit s allongea, dans le geste qui lui était familier jadis, le poing fermé, les doigtscrispés convulsivement, le pouce seul ouvert et détaché en ligne raide, pour décrire en lair des figures anguleuses aux. cassures brusques.
— Zig, zag, paf! te rappelles-tu? dit-il dun ton toujours bas, mais vibrant cette fois. C’était ma formule de pantomime, laformule qui agacait tant lapauvre chérie, aux répétitions de 7 Ame de Pierrot. Eh bien! cette formule-la, elle contient tout. Je m’en suis apercu un beau jour, en faisant le pitre dans une taverne de la-bas, ot je grimagais pour gagner le pain de l’enfant. Je jouais 4 moi seul une scéne initiale: le delirium tremens mimé. Je quétais ensuite. Nous vivions ainsi. Et soudain, je fus illuminé. (a, cette synthése, cette imagerie en action par des postures brusquement immobilisées, ce raccourci de la pantomime, ¢a, c était Yart absolu, l’aboutissement supréme de mes théories. Zig, zag, paf! tout un drame fulgurant, passant comme un train express, surgissant comme un paysage 4 la lueur d’un éclair! It j aiinventé les Zigzags.
— C’est admirable, en effet, imterrompit le musicien. C’est sublime d’horreur.
— Tu m’as donc vu? fit Tombre avec orgueil. -
— Oui, répondit Yves, et j'ai vu aussi toute la salle bouleversée, les nerfs tordus. Et quelle
salle, mon cher! Des dames de fange! Soulever
cette fange et en faire des flots, c’est un prodige.
— N’est-ce pas?reprit Tombre. Et sans maquillage, entends-tu, sans truc. Je n’ai d’artificiel que la teinture de mes cheveux et de ma barbe. Et ¢a, pour l’incognito, pas davantage. Une condition imposée par l’agent qui m’a engagé a New-York pour Alhambra!
ll s’arréta comme pris de honte.
— Ga t’étonne, l Alhambra, hein ? dit-il. Moi, revenir chez cedu Glaizat, chez ce misérable! Mais, voila! Je ne savais pas la-bas, quand j’aisigné. Je n’ai appris ¢a quici, qu'il étaitle propriétaire de lAlhambra. Et alors, quoi? Refuser ? Il était trop tard. Et le pain de Georget! Ah! la vie! On ne fait pas ce qu’on veut. Pouah ! Enfin !...
Il secoua la téte, chassant ces idées, et revint sans transition 4 son enthousiasme que cette digression avait interrompu.
— Oui, sans maquillage, donc, sauf ca, sauf ce roux dans ce qui me reste de ma tignasse. A part ce détail, tout vrai, tout réel! Rien que mon physique, ma gueule, mon geste. Et tout l’alcool incarné la-dedans ! Toute Phumanité moderne, nervosée, martyrisée, diabolisée, emparadisée par cet alcool qui est son Dieu. Ah! je te crois, que c'est sublime. Tiens! Regarde! Bzim! Zig, zag !
Kt comme au coup de cymbales, il s’était subitement retourné le visage, rentré la poitrine, désarticulé les membres, et il se campait devant
Yves dans une de ses plus hideuses expressions.
Puis aussitét, dans une détente plus subite encore, il s’affaissa sur lui-méme, comme un pantin dont on aurait liché tous les fils, tomba par terre avec la mollesse lourde d’un ivrogne; et la, sanglotant, la face contre le parquet, il se mit a gémir longuement.
— Tombre, mon vieux frére, qu’est-ce que tu as? disait Yves, stupéfait de cet accés de douleur si inattendu.
Car il avait cru de bonne foi, en voyantle mime s’emballer comme jadis dans l’exaltation artistique, que cette diversion était définitive. Si pénétrante que fait son acuité psychologique, si intelligente que fat son amitié pour Tombre, il ne connaissait pas encore a fond tous les replis de cette ime mystérieuse, et par quelles récurrences bizarres évoluent les sentiments dans les ténébres @un cerveau alcoolique. Autant il avait été étonné par le récit dela mort de Georgette, récit rapide, presque impassible, sans éclats de désespoir, sans Jarmes, autant il était surpris par cet effondrement soudain dans la désolation. Et ces larmes pourtant, c’étaient toutes celles de ce récit douloureux, qui maintenant seulement débordaient et ruisselaient. Le calme apparent de tout 4 Pheure avait été pareil 4 ces nuées lourdes, immobiles, marmoréennes, qui planent silencieusement dans un ciel de plomh, avant d’y crever en torrentielles:averses d’orage.
— Oui, voyons qu’est-ce que tu as? répétait Yves. Qu’est-ce qui t’a 1epris tout 4 coup ?Tu me parlais de ton art, de ton génie, de ton triomphe.
— Justement, justement, balbutia Tombre.
Tout cela, Georgette ne l’a pas vu. Georgette ne le verra jamais.
Et il s’obstinait 4 ce regret singulier, comme si de la venait uniquement son chagrin. 01 semblait que son enfantine vanité de cabotin fit seule a souffrir, et non son cceur d'amant. Avec l’entétement de Vivresse, il s’accrochait a cette idée fixe, et y pendait en quelque sorte toute sa douleur, tout son désespoir. C’étaif’ comme le théme de ses lamentations, ose mélaient inextricablement le souvenir de Georgette et l’orgueil de son art, toujours avec ce refrain obsédant :
— Ah!si elle voyait ca! si elle voyait ca!
Assis par terre maintenant, adossé au pied de son lit, il ressassait en phrases bégayantes et en radotages interminables tout ce qu'il avait dit un instant plus tot en termes si brefs et si nets. Et tantot il s’attendrissait, s’aveulissait, se laissant glisser presque jusqu’a étre couché sur le flanc; tantot il se redressait, essayant en vain de se mettre debout, et gesticulait et grimacait pour reproduire une des postures de sa pantomime macabre. Et sans vouloir écouter les consolations de son ami, sans lui répondre, sans lui parler méme, il continuait 4 rabacher tout seul, d’une voix éraillée, vagissante et lointaine :
— Elle ne m’a pasvu... Elle est morte... Elle est morte. Elle ne me verra jamais... Et c’est épatant. Zig, zag!... Ah! si elle voyait ca!... Et encore ca! Zig, zag!... Si belle, si pale, et elle m’aimait tant! Gomme nous étionsheureux! Bzim! Ga y est, je crois, ca y est... Georgette! Georgette! Elle m’a aimé, moi! La voila malade, 4 présent. Et la misére, la misére. Viens, ma mignonne, viens, regarde ca. Bzim! tu vois que c’est épa~ tant !... Zig, zag!... Elle ne m’a pas vu. Elle est morte. Zig, zag! Zig, zag!
KXXIX
Le lendemain, Tombre se retrouva dans son lit, ok Yves Vavait couché. Le musicien s’était installé lui-méme, tant bien que mal, sur le canapé, les jambes entortillées dans la houppelande du mime, aprés avoir allumé un feu de coke. Et certes, au réveil, c’est Yves qui avait la mine la plus défaite.
Tombre, aucontraire, semblait rasséréné. D’ailleurs les nouvelles de Georget étaient excellentes. L’enfant avait trés bien dormi, sans fiévre. I] se sentait un grand appétit. I] fit beaucoup de fétes A Yves, qu'il se rappelait vaguement toutefois, ne Yayant vu qu’un jour aux Buttes-Chaumont, mais dont il avait souvent entendu parler par sa mére et par Tombre.
Yves le trouva un peu palot et maigri depuis un an; tres charmant tout de méme, malgré son aspect maladif; la mine intelligente; les yeux tendres; ressemblant fort 4 Georgette, dont il avait l’expression a la fois aimable et spirituelle.
— Oh! vous, ditle gamin aprés un moment de conversation, vous, je suis sir que vous devez étre gentil tout plein. Vous avez Yair presque aussi bon que mon vieux pére Tombre.
— Quoi! seulement presque ? fit le musicien en souriant. Pourquoi pas tout 4 fait autant, dis?
— Dame! répliqua l’enfant, parce que personne vest aussi bon que mon vieux pére Tombre.
N’est-ce pas, Tombre ?
— Tu te trompes, mon chéri, répondit Tombre.
Celui-la, vois-tu (il serrait les mains 4 Yves) celui-la est encore meilleur que moi.
— Ce n'est pas vrai, s’écria Georget, je ne te crois pas. N’est-ce pas, m’sieu, que ce n’est pas vrai? Ah! vousne savez pas comme il est mignon pour moi, allez,mon vieux pére Tombre!
Et il tendit les bras au mime avec calinerie.
— Tu t’es encore piqué le nez hier, hein ? lui dit-il aprés’avoir embrassé. Ce que tusens Veaude-vie!
Eh bien! tu vois, fit le mime en montrant Yves, tu vois, lui, comme il est meilleur et plus sage que moi. Il ne se pique jamais le nez, lui!
__ Allons donc! s’écria Georget avec étonnement.
Et naivement, répétant sans doute une chose qu’on avait dite devant lui bien des fois, il ajouta non sans une nuance de dédain :
— Mais ce n’est pas un artiste, alors?
— Tu sais bien que si, répliqua Tombre. C’est
484 BRAVES GENS un grand musicien. Toi qui aimes tant la musique!
Georget passa vivement du dédain a l’admiration, et contempla Yves de tous ses yeux, et lui dit dune voix trés douce et suppliante :
— Est-ce que vous-.voudrez me l’apprendre, la inusique ?
— Bien str, répondit Yves.
L’enfant battit des mains.
— Tout de suite, tout de suite, fit-il.
— Oh! c’est plus long que ca, mon petit ami, objecta Yves gravement. Il faut travailler beaucoup, beaucoup.
Georget devint grave aussi, et répliqua :
— Je travaillerai. Je ne demande pas mieux.
La garde rentrait, apportant le déjeuner, et suivie du médecin.
— Allons, allons, fit le docteur aprés avoir examine Georget, voila un petit malade qui ne le sera plus longtemps. Oui, oui, donnez lui une bonne tartine avec son café au lait, puisqu’ila faim. Encore deux nuits pareilles, sans fiévre, et il pourra se lever.
— N’est-ce pas, monsieur, interrompit la garde, que si on avait du vrai lait, sans café, sans eau non plus, et surtout la campagne...
— Certainement, dit le docteur. Rien ne vaudrait ga
-- Mais, demanda Yves, est-ce que le eae ne le fatiguerait pas?
BRAVES GENS 48s
— Non, non, fit le docteur. Pour les enfants, cest une distraction. Le changement d’air, la nouveauté...
— Le bord de la mer, par exemple! insinua Yves.
— Parfait, le bord de la mer!
Tombre écoutait, doucement touché, comprenant 4 quoi songeait son ami. Et en effet, dés que le médecin fut dehors, commeils lavaient accompagné jusque dans la premiére piéce, Yves prit Tombre par la main au moment de revenir vers la chambre du malade, et lui dit tout 4 coup :
— Eh bien! qu’en penses-tu, de mon idée?
Tombre soupira profondément.
—Me séparer de lui! fit-il 4 voix basse. Lui, tout ce qui me reste de...!
Puis, étouffant un sanglot et se raidissant :
— Ah! mais c’est de l’égoisme, ca! Oui, oui, mon cher Yves, oui, tu as raison. C’est pour son bien, ceque tu me proposes. Pardonne-moi d’avoir pu hésiter une minute.
— Qu’est-ce que vousdites par 1a? cria enfant.
— Nous venons; ne timpatiente pas! répondit Tombre.
Et, retenant Yves un instant encore, avant de rentrer.
— Mais lui, dit-il, lui? Comment le décider?
— Laisse-moi faire, répliqua Yves.
Assis au chevet de l’enfant, avec des phrases caressantes et persuasives, il reprit la conversa-
tion de touta heure touchant la musique. C’était si amusant de savoir chanter, jouer du piano ! Et plus tard, de faire soi-méme des chansons que répétaient les autres! 1] en inventait comme ca, lui, des belles choses! Et il avait une femme qui les chantait merveilleusement, avec une voix d’ange! Une femme trés douce, trés gentille, qui adorait les enfants!
— Est-ce qu'elle est belle? interrompit Georget.
— Oui, répliqua Yves en rougissant un peu.
— Aussi belle que maman ?Vous la connaissez, dites, maman?
Les deux hommeseurentun douloureux frisson.
‘Tombre fut, obligé de se ‘retourner pour essuyer de grosses larmes.
— Jel’ai vue une fois, répondit Yves.
— Ily alongtemps ? reprit Georget en parlant tres vite. Est-ce qu’elle vous a dit qu’elle reviendrait bientét ? Pourquoi qu'elle reste tant que ca Sans revenir? C’est vrai qu elle est en Amérique?
— Oui, oui.
— Et c’est loin del’ Amérique, chez vous ? Aussi loin qwici?.
— Non, mon mignon, moins loin. Nous sommes au bord de la mer et ’Amérique est sur autre bord.
— Alors, quand maman reviendra, elle passera par chez vous avant d’arriver ici?
— Certainement.
Et Yves se hata d’ajouter, profitant du biais que lui fournissait ce pieux mensonge :
— Aussi, sais-tu ce que tu devrais faire? kh bien! tu devrais t’en aller avec moi, au-devant delle.
— Oh! je veux bien ! je veux bien! s’écria Yenfant.
Mais soudain, d’un air triste :
— Et Tombre? demanda-t-il.
— Moi, mon chéri, répondit le mime, tu sais bien que je ne peux pas.
— Alors, non! fit ’enfant.
— Mais sita maman...,reprit le mime ens’efforcant de dissimuler le tremblement desa voix troublée.
— Maman ne doit pas revenir tout de suite, interrompit Georget. Je le vois bien a ta téte, va, mon vieux pére Tombre. Simaman était enroute pour arriver, tu ne ferais pas une grande figure longue comme ¢a. Et dabord, nous ne serions pasici. 1 y a beau jour que nous serions partis ensemble au-devant d’elle.
— Won, objecta Yves. Puisque tu étais malade.
— Et puis, continua Tombre, il faut que je joue tous les soirs, tu comprends bien.
— Dame! mon chérubin, ajouta la garde. I a besoin de gagner des picaillons, le papa, pour payer le logement, et la nourriture, et les tisanes, et le médecin, etmoi. C’est pour ga qu'il est obligé de -rester.
— Avec ca! Taisez-vous donc, fit le gamin.
Avec ga qu’en Amérique nous restions jamais quelque part! On va tout droit, n‘importe ou. On entre dans les bars, et Tombre joue des grimaces, et puis je fais la quéte, et on ramasse des sous. Ce n’est pas plus malin que ca. Non, non, allez, je vois bien que vous voulez tous me mettre dedans. S’il s'agissait de rejoindre maman, nous recommencerions encore notre truc. N’est-ce pas, Tombre? Eh bien! qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi que tu pleures, grande béte ?
— Il pleure, dit le musicien, a4 l’idée de te voir partir.
— Mais je ne pars pas ; je ne veux pas; s’écria Venfant. Je veux rester avec Tombre, moi. Dis, mon vieux pére Tombre ! Tu ne vas pas renyoyer ton petit Georget, dis!
I] avait sauté au cou de Tombre qui s’était penché vers lui, etil s’y cramponnait énergiquement ; et c'est tous les deux 4 présent qui pleuraient. La garde se mouchait avec bruit, pour dissimuler de son mieux son émotion. Yves avait besoin de toutes ses forces afin de conserverun peu de calme et de sang-froid.
— Ecoute, mon enfant, écoute, disait-il. Sois raisonnable, comme un petit homme. Rappelletoi les paroles du médecin. Tu as besoin du bon air de la campagne. Tu veux guérir, n’est-ce pas? Songe donc ! quand ta maman reviendra, il faut quelle te trouve bien portant et grandi. Un gail-
lard enfin ! Sans quoi, elle en voudrait a Tombre de ne pas t’avoir soigne, de tavoir laissé étre malade. Et elle aurait raison. Tandis que si tues sage, 4la bonne heure! Elle sera contente de lui. Et de toi done! Tu lui chanterasdela belle musique que je taurai apprise. Hein? C’estea qui sera gentil!
— Mais Tombre, Tombre? répétait enfant. Je ne serai plus avec mon vieux pére Tombre, alors?
— Si, si, bientot, répliqua Yves trés vivement. Oh! vous ne serez pas longtemps sépares. Jusqu’a la fin de son engagement, voila tout. Trois semaines, n’est-ce pas, Tombre? Rien que trois semaines, tu vois.
— Et aprés ?
— Aprés ? Il viendra te retrouver chez nous, parbleu ! Il s'y reposera aussi, avec toi, avec nous, tous ensemble.
— Sans compter, interrompit la garde, que ¢a ne lui fera pas de mal non plus, au pauvre homme!
— Et cest vrai, tout ca? interrogea Georget anxieux. C’est bien vrai ? Ce nest pas des bla~ gues?
— Je te le jure, mon chéri, fit le musicien d’un ton solennel.
— Mais toi, Tombre, toi ! insistait ]’enfant. Jurele moi, Tombre. Ta parole @’honneur ?
— Jure-le donc? ajouta Yves. Mais c'est sérieux, mon ami, toutce qu'il y a de plus sérieux. Oui, tu
viendras la-bas. Je le veux. Je t’en Supplie. Tune peux pas me refuser, voyons!
— Yves, que tu es bon! s’écria Tombre. Quoi!
réellement? Ta femme acceptera?... Un embarras pareil!... Comme si ce n’était pas assez déja de Venfant!
— Va, la place ne manque pas, répliqua Yves.
Le petit et toi, ca en fera deux, d’enfants, voila tout.
Et Tombre donna sa parole d’honneur.
Tout de méme, Georget ne se décida pas sur-lechamp. I] fallut revenir ala charge bien des fois encore. Mais on eut le loisir de le convaincre, de lhabituer a cette idée, pendant les deux jours qui restaient 4 Yves avant son départ.
Ces deux jours, dailleurs, furent doux pour tout le monde.
L’enfant, émoustillé malgré tout par l’appat du changement, enchanté surtout par la perspective des lecons de musique, se ragaillardit comme a miracle en ces quarante-huit heures.
Tombre, morigéné et surveillé par Yves, se retint un peu de boire, ne prenant plus que ce qui lui était nécessaire, disait-il, pour entretenir le combustible de sa machine; mais sans la chauffer a faire éclater la chaudiére. Yves obtint méme de lui la promesse formelle de s’en tenir dorénavant ace nouveau régime. Que diable! C’était criminel, en somme, de se briler, de s’exténuer! Ne fit-ce que pour l’enfant, pour lui conserver un soutien,
— ‘~ a BRAVES GENS AS
un aml, ne fit-ce qu’en souvenir de Georgette qui avait en quelque sorte confié l’orphelin au mime, Tombre était forcé de se ménager, de se soigner, de vivre! C’était un devoir strict ! La justice l’exigeait, la sainte justice! Tombre avait courbé la . téte sous ces irréfutables raisons. | — Crest vrai, avait-il dit. Au fond, je suis un lache de ne pas me corriger. Oui, un lache! Un sale pochard!
Et il avait pris bravement de fermes et viriles. résolutions.
Yves en était ravi, et voyant comme deux jours de quasi sobriété faisaient déjade bien a Tombre, il en oubliait les sinistres paroles prononcées. Vavant-veille par le clown :
— Pourvu qu’il dure seulement jusque-la!
Certes, certes, en se modérant de la sorte, Tombre ‘irait au bout de ces trois semaines! IL irait joliment plus loin encore! C’est vrai, en somme, quiil était solide, et qu'il avait malgré tout du creux et du coffre, comme il disait. A peine quatre ou cing crises de toux, dans ces deux: jours! Un gros rhume, rien de plus, qui se fon-. drait alair salin et iodé de la mer! Des précautions a prendre dici 1a, voila tout! Kt une fois a Saint-Jacud, le pauvre diable se remplumerait! Yves se le rappelait 4 ?époque des réves de tra-gédie, quand Marchal jouait les traitres 4 Mont-parnasse, et faisait Vadmiration du populo avec: ses larges épaules, sa mine truculente, sa criniére: