UNIVERSITY OF VICTORIA LIBRARY
Victoria RO
les produire. Par exemple, pourquoi ne les donneriez-vous pas 4 votre café-concert ?
Yves bondissait 4 cette idée. I] expliquait a Mme Loupiat combien vulgaires et bas étaient ce public et ce personnel de petit café-concert : non pas du peuple naif, mais de la populace corrompue, et de la bourgeoisie imbécile ; non pas des artistes pour émouvoir un tel auditoire, mais des grimaciers ; et personne, dans ce milieu-la, qui entenditrien 4la musique, 4 la poésie, personne ! A peine si le tiers de la troupe savait solfier. il fallaitleur seriner leurs airs, pourtant d’une si écceurante banalité, et presque toujours lesmémes. Seul, un baryton, ancien choriste en province, lisait a premiére vue ; et il n’était bon d’ailleurs qu’a roucouler de fades romances ou a brailler des couplets patriotiques. Vraiment, Yves ne pouvait confier 4 de pareils interpr étes ses chansons, destyle simple, sans doute, mais néanmoins assez difficile, 4 cause des changements de ton et surtout de mesure qu’il y multipliait.
— Car, ajoutait-il, ces sautes de modulation et de rhythme sont essentielles et caractéristiques dela musique populaire.
Mme Loupiat, tout en se donnant un maintien connaisseur, écoutait ces explications sans y comprendre grand’chose, mais flattée qu’on la crit capable de s’y rendre. En réalité, ¢ est surtout 4 Madeline qu’Yves les adressait. La jeune
fille, en effet, aurait voulu aussi que, malgré
tout, ’épreuve du public fat tentée, quel que fut ce public. Elle voyait, dans cette-horreur 4 se produire, une faiblesse, un manque de confiance, qui lui semblaient blamables.
— Vous métes pas assez brave, disait-elle. Si vous y mettiez de l’entétement, vous finiriez bien par faire chanter votre baryton, tant bien que mal. Et n’y eut-il dans la salle que dix personnes, que trois, qu’une seule, pour vibrer 4 lunisson de votre pensée, vous le sentiriez et ce serait un encouragement.
— Mais je n’ai pas besoin d’étre encouragé, répondait-il. Vous me suffisez pour cela, mademoiselle, et au-dela de mes espérances.
Kt, ce qwil n‘avouait pas, c’est que faire chanter par une autre voix les paroles de Madeline, la ‘musique entendue dans sa voix 4 elle, lui edt paru comme un sacrilége. Sans le dire expressément, il le laissa deviner.
— J’aurais trop de peine, murmura-t-il un jour, a entendre massacrer quelque chose 4 quoi vous auriez, vous, donné la vie.
— Eh bien! répliqua la jeune fille. Qu’a cela ne tienne! Prenez une poésie toute faite dans un livre, mettez dessous une de ces belles et larges mélodies que vous trouvez, et laissez-la exécuter a votre baryton, sans que je l’aie chantée, moi.
— Exécuterest bien lemotpropre, soupira-t-il.
Et il-essaya quelques objections encore. Mais Madeline insista. Cela lui ferait tant plaisir!
BRAVES GENS | 403 Elle len priait! Mme Loupiat se joignit 4 elle. Tombre lui-méme, consulté, vint 4 la rescousse. I] était tout allumé de ses répétitions, de son prochain succés, et sa flamme communicative acheva de dégeler les hésitations du musicien, qui finit par se décider :
— Allons ! dit-il, puisque tout le monde le veut, je livrerai aussi ma petite bataille.
Illa livra en effet, et, contre son attente, ce fut une petite victoire. I] avait mis en musique une chanson a boire d’Olivier Basselin, joyeuse et naive. Le baryton, heureux d’avoir une création - a faire, avait étudiée consciencieusement avec lui, renoncant pour une fois 4 ses ports de voix et A ses points d’orgue intempestifs. L’air avait de l’entrain, de la carrure, et, comme les paroles, un peu archaiques, il sentait le vin, le terroir. Un peu du vieux sang francais, resté malgré tout dans les veines de ce public, en fut émoustillé. On applaudit de bon cceur. Et le pauvre Yves, les doigts tremblants d’émotion, les tempes battantes et emperlées de sueur, plus embarrassé que jamais de ses longues jambes, ne sut plus ow les fourrer, ni ot se fourrer lui-méme, quand il entendit toute la salle crier:
— Bis! Bis!
— Ah! ca! dites-donc, vous, lui fit le patron de la Boule-Verte, je ne vous croyais pas de cette force-la. C’est tapé. Faudra nous en confectionner d’autres, hein?
Ce soir-la, Yves ne mit pas dix minutes a rentrer. On l’attendait dans le salon. Mme Loupiat elle-méme avait tenu 4 ne pas se coucher, pour avoir des nouvelles. Et comme le grand-pére, content de sa journée faite et d'un congé pour le lendemain, allait et venait en sifflotant, elle lui disait :
— Ne soyez donc pas si turbulent. Vous voyez bien que vous troublez nos angoisses artistiques.
— Un succés! c’est un succés! cria Yves en entrant, tout essoufflé.
— Bravo! firent les deux femmes, Mme Loupiat en levant au cielson bras bien portant, comme sil s’agissait dune délivrance nationale, et Madeline avec un sanglot de joie.
Le grand-pére entendit ce. sanglot étouffé, et, sans savoir pourquoi, eut les yeux humides. Puis, lui, si peu démonstratif d’ordinaire, il secoua violemment les deux mains du musicien en lui disant dune voix cordiale :
— Ah! mes bons compliments , jeune homme!
— Mais laissez-le donc tranquille avec vos compliments! interrompit Mme Loupiat agacée.
Laissez-le nous raconter la chose, 4 nous.
— Oui, oui, qu'il nous raconte tout, continua Madeline, quien méme temps embrassa tendrement le vieillard pour compenser la brutalité de sa mére.
Ce baiser donna du courage au grand-pére, qui courbait habituellement la téte sous les rebuffades
BRAVES GENS 105 de sa oru, et qui cette fois eut laudace de manifester un désir qu'il avait.
— Pardon, fit-il, ma chére amie, sije suspends enco;3 un peu le plaisir d’entendre monsieur Yves nous raconter... ; mais d’abord je voudrais proposer quelque chose.
— Oh! mon Dieu! grogna la malade, que vous étes énervant!
— Parle, bon papa, dit Madeline.
— Eh bien! voila. Si on mangeait un morceau ensemble, pour causer?
Quoique émise par le grand-pére, Vidée était si agréable qu’elle sourit 4 Mme Loupiat. Et d’ailleurs, avant méme qu’on eut pu la discuter, Madeline avait missur la table des assiettes, des couverts jetés en tas, un restant de roti froid et du pain. Puis, vite, elle avait roulé le fauteuil de la paralytique, et s’était sauvée en lui disant, dans une caresse :
— Je vais chercher du vin frais et ton eau de seltz.
On commencait 4 manger, le vieux se frottant les mains entre chaque bouchée, et Yves entamant son récit, la fourchette en l’air, quand on entendit la porte de la maison s’ouvrir.
— C’est monsieur Tombre, fit Madeline.
—Eh bien! s’écria le grand-pére, décidément en veine d’amabilité, invitons-le.
— J’allais justement le dire, ajouta Mme Loupiat d’un air pincé.
Mais déja Madeline était dans le vestibule et introduisait le mime, qui, sans se faire prier, et sans prendre le temps de saluer cérémonieusement la compagnie, courut 4 Yves et l’embrassa comme un frére.
— Ah! mon vieux, clama-t-il, que je suis content! Je sais ton succés. Je suis passé parla Boule- Verte en m’en revenant. J’y ai trouvé le baryton. Il est aux anges. Eh bien! qu’est ce que nous si disions, tous ? Tu vois bien. .
— Jétais sire d’un triomphe, moi, flutait
Mme Loupiat.
— Triomphe! triomphe! c’est beaucoup dire, objectait Yves modestement. Petit triomphe!
Kt ilallait enfin raconter la soirée. Mais Tombre lui coupa la parole, au grand dépit de Mme Lou-
piat. Il était fort exalté, Tombre. Quand il avait
embrassé Yves, le musicien, malgré sa joie, avait flairé une odeur d’eau-de-vie carabinée. Et cette eau-de-vie flambait aussi aux yeux du. mime, presque hagards, et sur ses pommettes, si rouges dans sa face bléme. I] avait néanmoins, 4 peine assis, avalé un grand verre de vin, et tout de suite, le verre reposé, il s’était emballé sur le dernier mot de « petit triomphe ».
— Il n’y a pas de petit triomphe! Au contraire, ces petits-la sont les plus gros. Un public de crétins, de goitreux! Vaincre ga, c’est ce qu'il y ade plus difficile. Quand on ne fait pas de concessions, naturellement. Et tu n’en as pas fait, jen
suis str. Tu leur as flanqué dela musique a toi, n’est-ce pas? De la musique 4 nous. De notre art,. enfin. A la santé de l’art suggestif!
Et il se versa de nouveau un rouge-bord.
— Bien certainement, répliqua Yves, je n’ai pas fait de concessions. Le baryton a essayé de me soutirer une petite vocalise, pour finir, une coda bébéte. Mais halte-la !
I] raconta ce qu’il avait cherché, voulu, pourquoi il avait choisi les vers de Basselin, comment il les avait traduits en musique, et l’effet ressenti 4 la minute des premiers applaudissements, et son frisson de joie et son trouble quand on avait bissé. Tous l’écoutaient religieusement. Mme Loupiat roulait des yeux de carpe. Le grand-pére se frottait les mainsas’enlever la peau. Madeline ne respirait pas. Tombre lui-méme s’était tu, et laissait devant lui son verre plein sans le vider, et se rappelait les émotions semblables qu'il avait éprouvées tant de fois, qu’il trouvait toujours neuves cependant. Quant a Yves, tout au feu de son récit, il parlait maintenant de son ceuvre, et presque du baryton lui-méme, avec enthousiasme.
— Oh! je la chanterai aussi, moi, votre chanson, dit Madeline, non sans une imperceptible pointe de mauvaise humeur qui ressemblait quasiment 4 de la jalousie.
— Mille fois mieux que ce baryton, répondit le musicien.
Kt il rougit, comme si tout 4 l’heure, en exaltant cet interpréte, il avait commis une sorte d’infidélité envers la jeune fille.
— Pourtant, fit Mme Loupiat, avec une minauderie, c’est une chanson 4 boire. 11 me semble qu’un homme est préférable pour...
— Et les Bacchantes ! s’écria Tombre.
Madeline éclata de rire, tandis que Mme Loupiat faisait un oh! de pudeur en alarmes, et que le musicien donnait un coup de pied au mime pour Vinviter 4 ne pas aller trop loin. ’
— Eh bien! quoi! oui, les Bacchantes! reprit Tombre. Est-ce que j’ai dit une bétise ? Pourquoi mademoiselle ne rendrait-elle pas Pame d’une Bacchante, aussi bien que l’Ame d’une sainte? L’art est impersonnel. L’art exprime tout. L’art est comme le soleil, qui brille dans l'eau, dans le vin, dans le sang, dans la boue méme. N’est-ce pas, monsieur?
— Mon Dieu! oui, sans doute, répondit le grandpére ainsi interpellé, et sans bien comprendre ce qu'on lui demandait.
— Mais montrez-la moi un peu, votre chanson, fit Madeline. Oh! rien que pour jeter un coup d’ceil.
Yves alla dénouer son rouleau de musique et la lui tendit, tout honteux et ne s’expliquant pas pourquoi. Elle la parcourut rapidement, fredonnant 4 voix basse, et sa figure s’éclairanta mesure que la mélodie se développait.
— Trés bien! trés bien ! dit-elle en achevant.
— Charmant! ajouta Mme Loupiat. Autant du moins qu’on en peut juger ainsi. Je suis sure, moi, que c’est votre chef-d’ceuvre.
— Oh! non, répliqua vivement Madeline.
Mais elle se repentit aussitét de cette vive dénégation, dictée parun involontaire dépit. Elle avait senti qu’Yves palissait.
— C’est-i-dire, reprit-elle...
— Non, vous avez raison, mademoiselle, interrompit le musicien. Ce n’est pas mon chefd’ceuvre, en effet. Et je préfére notamment toutes les choses vraiment populaires que nous avons faites ensemble.
— Ah! ca, dit Tombre, si mademoiselle nous la chantait pour tout de bon! Cela vaudrait bien mieux que de discuter.
Madeline sauta sur cette idée, enchantée de réparer par cette gentillesse la peine qu'elle avait faite tout 4 l'heure au musicien. Vite elle courut ouvrir le piano et y plaqua le premier accord, eu appelant Yves pour continuer.
— Mais, objecta soudain le grand-pére, il est peut-étre bien tard pour... On va réveiller monsieur Pigeollet.
— Bah! répondit Mme Loupiat, il nous réveille bien assez le matin, lui, quand il frotte luimeme ses carreaux.
— L’art excuse tout, cria Tombre.
Yves se mit au piano un peu 4 contre-ceur, Il
en voulait a la jeune fille de l’espéce de dépit
qu'elle avait laissé percer contre sa pauvre chanson. N’était-ce donc pas elle qui l'avait poussé a se faire interpréter par un autre? N’était-ce pas pour lui obéir, 4 elle, qwil s’était résigné a affronter ce public méprisé et 4 profaner en quelque facon sa musique? Et voila qu’au lieu de lui savoir gré de Vobéissance, elle en était presque fachée, intérieurementdu moins. Cela, il le sentait, il en était str. Et sans réfléchir a la délicatesse, flatteuse pour lui, de cette jalousie bizarre, il en souffrait comme d’une ingratitude. I] entama donc la ritournelle sans entrain, mal disposé envers Madeline, et 4 la fois furieux contre lui-méme, trouvant maintenant sa chanson tout a faitridicule.
Mais ce mauvais sentiment fut vite dissipé.
Comme pour racheter son accés de dépit, dont elle se repentait a présent, Madeline s’appliqua de son mieux & exprimer, a rehausser méme, | ceuvre de Vami qu’elle avait maladroitement blessé. Jamais elle n’avait chanté d’une plus belle voix, dun style pluslarge, avec plusd’ame. Ellesemblait vraiment, selon le désir de Tombre tout 4a Vheure, se faire Bacchante pour traduire la pourpre et la gloire du vin, qui flambaient et bouillonnaient dans les vers du vieux poéte ivrogne et dams la mélodie truculente ensemble et naive du musicien. Elle avait pris 4 dessein le mouvement un peu plus lent qu'il n’était marqué, et cela donnait ala chanson comme une allure d’hymne, un déroulement triomphal et religieux.
BRAVES GENS iit
— Si, si, c’est ton chef-d’cuvre! s’écria Tombre quand ce fut fini.
— Certainement, votre chef-d’ceuvre, je le disais bien, répétait Mme Loupiat, tandis que le grand-pére, sams pouvoir mieux exprimer son admiration, embrassait sa petite-fille en pleurant de joie.
Yves, lui aussi, avaitde grosses larmes dans les yeux. Larmes de regret pour sa mauvaise hu- —meur, qu il trouvait injuste a présent. Larmes de “ponheur pour avoir entendu sa pensée si magistralement rendue, mieux qu'il ne l’avait concue lui-méme pour ainsi dire, oui, réellement créée cette fois, magnifiée, lyriquement vivante.
— Ah! mademoiselle, balbutiait-ilen serrant les mains de Madeline, oui, oui, c’est un chef-d’ceuvre, c’est votre chef-d’ceuvre. Et c’est toujours ainsi, tout ce que je fais, quand vous le chantez, vous.
— Mais non, monsieur Yves, répondit-elle. Je ne suis rien, moi. Jene suis qu’un instrument bien accordé par vous.
Et elle ajouta, non plus avec dépit maintenant, mais avec une mutinerie souriante :
— Mieux accordé que votre baryton, voila tout.
— Oh! ne me parlez pas de cet imbécile!s’écria Yves. Je suis honteux de lui avoir laissé chanter ¢1, alui. C’est un vol que je vous ai fait, oui, un vol, et je vous en demande pardon. Faire interpréter ma musique par un autre que par vous,
412 BRAVES GENS c’est un crime, un crime envers vous, un crime envers moi-méme.
— Et un crime envers le public, ajouta Tombre.
— Que veux-tu dire?
— Que mademoiselle n’a pas le droit de rester inconnue, qu’une voix pareille appartient atoutle monde, que tu es coupable de la garder pour toi seul, égoiste!
Yves voulut Vinterrompre; mais Tombre s’était tourné vers Mme Loupiat, qui machinalement acquiesgait de la téte; et, fortde cet appui, il continuait :
— Je dis que l’art passe avant tout, et que c’est une lacheté de ne pas s’y sacrifier quand on le peut. Et mademoiselle le peut. Donec elle le doit. Voila mon avis. Et si elle ne le fait pas, c’est que tu l’en empéches. Oui, toi, parfaitement. Je m’entends, et tu m’entends aussi. Tu es son professeur. C’est 4 toi de la pousser ow il faut qu’elle aille, ou sa vocation l’appelle, ot Art lexige. Au combat! A la victoire! Et, comme il n’y a pas de petite victoire, il n’y a pas de petit champ de bataille. Fut-ce sur des tréteaux, devant des brutes, on peut cueillir le laurier. Il pousse partout. Des tréteaux! Frédérick a commencé aux Funambules. Des brutes! Orphée chantait pour les ours. Bref, enun motcomme en cent, il faut que mademoiselle débute.
— Ma fille, 4 ’Opéra! s’écria Mme Loupiat, avec un vague geste d’épouvante, mais en méme
temps avec une flamme dorgueil dans les yeux.
— Non, non, madame, pas 4 lOpéra, riposta Tombre.
Madeline et Yves n’avaient pas eu le temps de placer un mot, et se regardaient, comprenant confusément 4 quoi songeait le mime. Le grand-pére sétait levé, trés grave, les mains tremblantes. A la dénégation de Tombre, il poussa un soupir de soulagement. Mais ce fut pour avoir aussitét un hoquet de stupeur, quand Tombre reprit, aprésun silence :
— Non, pas 4 l’Opéra. Mais bien 4 la Bovle- Verte.
Il n’y eut qu’un cri d’indignation. Yves tout le premier n’en revenait pas d’une proposition aussi saugrenue. Mme Loupiat, elle, s’était cachée la figure dans son mouchoir, comme si1’on avait dit une indécence. Madeline elle-méme, malgré tout son dévouemental’cuvre du musicien et toutson amour de l'art, était choquée. Quant au grandpére, il demeurait muet, pensant a part lui que le mime était ivre.
Ce fut Madeline qui se ressaisit tout d’abord, ayant brusquement compris, dans un éclair artistique, ce qu’il y avait de raisonnable au fond de cette idée folle. wha
— Pourquoi pas? dit-elle 4 mi-voix.
— Madeline! A quoi penses-tu? fit le grand-pére, en prenant un accent de sévérité qu'il n’avait jamais eu pour elle.
Et venant se camper devant Tombre, avec une décision qu’on n’ett guére attendue de son age et de ses allures ordinairementsi humbles, le vieillard ajouta :
— Jene veux pas, monsieur, que ma petite-fille chante en public. Ce n’est pas 14 un métier d’honnéte femme.
Tombre allait répliquer, se trouvant insulté en quelque sorte; mais Yves le retint.
— Jeten prie, mon ami, lui dit-il, n’insiste pas. D’autant plus que je suis absolument de l'avis de monsieur.
— Comment! Toi aussi! s’écria Tombre. Toi, un artiste, tu as des idées pareilles sur le théatre! Des idées de bourgeois! Allons, ce n’est pas possible. Tiens, il n’y a ici, & part moi, quune seule ame d’artiste : c’est mademoiselle.
— Pardonnez-moi, fit Mme Loupiat. S’il s’était agi de Opéra ou de ’Opéra-Comique....
— L’endroit importe peu, interrompit le grandpere. Ce qui est déshonorant, 4 mon sens, c’est Pacte méme de monter sur les planches. Pour les femmes, monsieur; je parle pour lesfemmes. Les hommes font ce qu’ils veulent, c’est une autre affaire.
— Oui, glapit aigrement la malade, les hommes ramassent leur pain....
— Ou ils peuvent, madame, répliqua le grandpére, dune voix triste mais ferme, et avec une
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extraordinaire autorité qui imposa silence 4 tout le monde, méme 4 Tombre.
—Bon papa! maman! je vous en supplie, disait Madeline courant de l’un a l’autre.
L’altercation s’apaisa, mais dans une géne pénible. Mme Loupiat se mordait les lévres qu’elle avait frémissantes. Yves cherchait son chapeau et rangeait sa musique. Tombre se promenait de long en large. Le grand-pére était redevenu létre furtif et effacé qu’il semblait habituellement. Il paraissait comme honteux de son accés d’énergie; et ses yeux, tout a Vheure si impérieusement fixés sur chacun, n’osaient plus regarder personne.
On se sépara froidement et cérémonieusement, Madeline seule essvyant de se montrer affable.
— Ah! ca, dit Tombre a Yves, quand ils furent en haut, qu’est-ce qui ta pris, 4 toi, de faire le Prudhomme avec ce vieux serin? En voila un idiot! Trouver le thédtre déshonorant, je vous demande un peu! Quel métier fait-il done, lui, pour mépriser le mien? Un bureaucrate! Un cracheur d’encre! Un rond-de-cuir! Et toi qui es de son avis, ¢a, c’est trop fort!
— Mais non, répondit le musicien. Jétais de son avis 4 propos de Madeline, voila tout. A moi aussi, ca me déplairait, si elle chantait en public.
— Ah! Et pourquoi ¢a?
— Je ne sais pas.
Yves avait accoutumé d’attendre Tombre toutes les nuits, pour souper et bavarder. C’était une heure ou deux de veille, qu’il employait soit a composer, soit & manceuvrer sa presse. Et, lorsque arrivait le mime, on prenait une demi-heure de repos, parmiles racontars et les discussions esthétiques, tout en mangeant des tartines de beurre arrosées du fameux croquomolle.
Il s’était résigné ale voir filer grand train, son pauvre éliwir de travail; car, si Tombre se nourrissait 4 peine, en revanche il s’abreuvaitd’autant. Yves avait méme profité du supplément de ressources apporté par sa nouvelle lecon, pour faire venir du pays un petit tonnelet de rechange. Ce n’était pas du superflu. A mesure qu’avancaient les répétitions, Tombre buvait davantage.
Yves en était effrayé parfois. Non pas a cause de son tonnelet, le brave garcon! Mais 4 cause de Ja santé du mime, qui, déja si enfiévré par sa be-
BRAVES GENS» 417 sogne, achevait de se consumer avec cette incessante absorption d’alcool.
Si encore il n’edt ingurgité que la saine eau-devie de cidre, fleurant la pomme, quitte méme a en avoir par ci parla une trop forte charge, cela n’etit pas inquiété Yves autrement. Lui-méme, en vrai Breton, professait & l’égard de ce réconfort une morale trés indulgente, et le jugeait bienfaisant, fit-ce pris 4 dose excessive. Une bonne flambée de temps en temps ne lui faisait personnellement pas peur. Naguére encore, avant de connaitre Madeline, il ne se refusait pas cette petite débauche 4 V’oceasion. I] lett donc pardonnée 4 sonami, méme si Tombre avait outrepassé l’axiome de l’Ecole de Salerne qui recommande de s’enivrer une fois par mois.
Le malheur, c’est qu’en ce moment Tombre comptait les mois comme s'il y en avaittrois cent soixante-cing dans l’année. Le malheur surtout, c’est quil buvait n’importe quoi, un tas de drogues, de l’absinthe notamment, de l’infame absinthe de mastroquet. Cela se sentait du reste 4 son haleine, dont il aromatisait la chambre en rentrant. Et ces alcools frelatés, atroces, lui brilaient tellement la gorge et l’estomac, qu'il disait ensuite, a Ja lampée de la rude eau-de-vie de cidre :
— Ah! comme c’est frais, ca!
Mais le pire du pire, c’est qu'il était imbibé en quelque sorte de son ivresse, et qu’il ne dégrisait pas, sans pourtant jamais étre ivre perdu. Voila
ce quiinquiétait Yves par dessus tout. Iletit mille fois mieux aimé lui voir quelqu’une de ces flambées, dont il avait gardé lui-méme d’agréables souvenirs, un de ces bons bains d’oubli dont on sort moulu mais retrempé, une de ces grandes purges de ribotte oil semble qu’on s’est nettoyé le corps et l’ame avec du feu. Mais non! Familiarisé avec l’alcool comme avec un poison, Tombre ne se laissait point entamer par lui et le dominait toujours. Il gardait sa téte et son aplomb. Il en avait méme, pour tout dire, Pesprit plus lucide et la parole plus éloquente. Son ordinaire exaltation artistique se confondait dans celle-la, si bien qu’un étranger n’eit su distinguer lune de l’autre, il fallait le connaitre aussi intimement qu’Yves le connaissait, pour sentir quand il avait dépassé la mesure qui ett jeté par terre un autre homme. Mais il avait 4 ces moments-la une fixité dans le regard, une raideur dans la tenue, une paleur étrange, qui lui donnaient au contraire l’air plus calme que @habitude. D‘ailleurs, il restait a ce point sans descendre plus bas. Et, quand Yves lui faisait remarquer amicalement que cela tournerait mal quelque jour :
— Ne crains rien, répondait-il. L’eau-de-vie ne me mangera pas. Je la méneen laise et muselée. Je suis le dompteur de cette béte fauve.
Elle le mangeait néanmoins, non pas tout dun coup, sans doute, mais peu a peu, par lentes et insensibles morsures. Il maigrissait de plus en
BRAVES GENS 419 plus. Ou plutdt, car il ne pouvait plus guére maigrir, il se séchait, se cuisait, se racornissait.
— C’est pour mieux avoir le physique de mon emploi, disait-il avec un sourire sarcastique. Quest-ce que tuveux? Je n'ai pas besoin de chair, puisque je joue les Tombre.
— A ce compte-la, répondait tristement le musicien, tu finiras par jouer les morts.
Touché par cette tristesse qui prouvait de fraternelles angoisses, Tombre essayait alors de se défendre, protestant d’abord de sa parfaite santé, et faisant ensuite et surtout la théorie de son ivrognerie, qui n’était pas un vice, soutenait-il, mais bien une méthode de travail. Il avait des arguments 4 lui, qu’il développait avec enthousiasme, et qui n’étaient pas sans force sur l’ame dartiste du musicien.
— Comprends-moi, disait-il. J’ai a entrer dans la peau des autres, n’est-ce pas ? Eh bien ! Qu’estce que j’ai de mieux 4 faire, pour ¢a ? Avant tout? Sortir de la mienne. Les lyriques, les sibylles, les prophétes, qu’est-ce que c'est ? Des gens hors d’eux. Les martyrs? La méme chose. L’inspiration, la foi, art, des évasions dans le bleu! Et la clef de ces champs célestes, la meilleure, la seule, la voila: c’est ’eau-de-vie. Quoi! Un gueux se soule, et son bouge luisemble un Eldorado. Quelie puissance ! Quelle féerie! Que sera-ce donc, si au liev d’un gueux, c’est un demi-dieu qui boit? Si Vivresse fait d’une logue un manteau de pourpre,
ane
que ne fera-t-elle pas du manteau de pourpre en personne ? Et puis, d’ailleurs, tout ca, ce sont des mots. Veux-tu des faits? Eh bien! moi, qui te parle, moi qui ai du génie, je n’ai pas de génie, ce nest pas vrai. Celui qui a du génie en moi, c’est alcool! Tout ce que je trouve de bien, c’est lui qui me le souffle. Je ne suis qu’un pantin dont il tire les ficelles. Quand il me lache, patatra, n’y a plus personne. Quand il est la, je suis Tombre. Tiens, il y a des moments ot je n’y vois plus goutte dans ma sale piéce, ou tout est noir, noir comme dans un four, le four que je ferais si je jouais 4 jeun. Ils m’ont tant fourré de remaniements, de coupures, de béquets, de flanquage a droite pour ce qui était 4 gauche, que je n’y reconnais rien. Ga danse, ca tourbillonne, ¢a s’embrouille. C’est dela nuit en écheveaux. Je siffle une absinthe. Paf! Tableau! Tout devient clair. Ilumination! Feu d’artifice ! Et je retrouve, et je trouve encore. Le geste se met au bout de mon bras, tout seul, comme si on me le posait dans la main. I] n’y a pas d’erreur. C’est aussi net que deux et deux font quatre. La physionomie se fixe, se transforme, toujours juste. Jela sens passer sur ma face, en équation avec mes pensées. I] me semble qu’on m’y colle et qu’on m’en arrache cent masques 4 la minute, comme des changements A vue entre cuir et chair. Et qui, on? Lui, parbleu ! Lui, le génie de Yalcool. Ah! n’en dis pas de mal. Sans lui, je ne serais qu’une brute, ni plus ni
moins que les autres. Sans lui, c’est ténébre et compagnie. Quand je répéte 4 sec, je ne vaux pas un pet de lapin.
— Tu te calomnies, répondait le musicien.
Mais, au fond, il convenait de la part de vérité cachée sous cette théorie excessive. Lui-méme avait plus d’une fois éprouvé la décuplation des forces et le hors-de-soi que communique ce terrible inspirateur. Et qu était-ce, aprés tout, que sa plus innocente et néanmoins impérieuse manie de cigarette, sans laquelle il ne pouvait travailler? N’y avait-il pas la un phénomeéne d’excitation cérébrale, inférieure, mais analogue, a l’ivrognerie du mime? I] comprenait donc son ami, et Vexcusait. I] aurait voulu au moins le modérer un peu, et qu'il ne s’exténuat pas 4 cette perpétuelle exaltation. Tant que les répétitions duraient, il ne se sentait trop le courage de rien dire, puisque le mime, en sacrifiant 4 l’ivresse, sacrifiait surtout 4 l’art. Mais aujourd’hui les répétitions tiraient 4 leur fin; la premiére devait avoir lieule surlendemain; Tombre avait éfabli son rdle et trouvé tous ses effets, semblait-il. Il ne devait plus avoir besoin, par conséquent, de se fouailler autant le cerveau 4 coups d’alcool. Et cependant il redoublait. Depuis prés d’une semaine, il rentrait toujours avec son regard fixe, son allure raide, sa paleur étrange, tout ce qui indiquait chez lui le dernier degré d’ivresse ou il put atteindre. Et cette nuit, plus que jamais, en revenant a quatre
422 BRAVES GENS heures du matin, il portaitles stigmates tragiques de sa passion. :
— Tombre, lui dit gravement le musicien, tu as encore trop bu.
— Aujourd’hui, c’est vrai, répondit le mime.
—Et pas seulement aujourd’hui, ajouta Yves; mais depuis tantot huit jours, tu bois trop. Et maintenant c’est sans excuse, puisque tu m/’as affirmé avant-hier que tu tenais ton rdle désormais.
Tombre ne tenta pas de se défendre, cette fois, nide s’échapper en des discussions esthétiques, comme il en avait coutume. En était-il incapable? Yves le crut un instant, 4 le voir s’asseoir si morne, si abattu, les coudes aux genoux et la téte dans les mains. Mais Tombre se redressa aussitot, les yeux clairs. Malgré son effroyable état, il était certainement de sang-froid.
— C’est encore vrai, fit-ilavec une douceur inusitée, tu as raison. Oui, depuis huit jours, je bois décidément trop.
Cet acquiescement et cette douceur donnérent de lespoir 4 Yves. Il fallait en profiter pour morigéner sérieusement ce grand enfant qui convenait de sa faute. Yves trouva de bonnes paroles, que Tombre écouta d’un air convaincu. C’était une folie de se tuer de la sorte! C’était un crime envers lart luiméme! C’était transformer une méthode de travail en un vice, c’est-a-dire en quelque chose de bourgeois !
— Oui, de bourgeois! répéta Yves, 4 un mouvement de Tombre.
Et, ayant mis ainsi le doigt sur la corde sensible, en bon musicien il appuya sur cette chanterelle. Boire pour produire, pour s’extasier, comme Poé, comme les fakirs se martyrisent, c’était dun artiste! Boire pour boire, cétait le caveau, le flonflon, Désaugiers, Béranger! oui, Béranger !
Béranger représentait pour Yves le fin fond de Vabaissement intellectuel, le dernier échelon du méprisable. Tombre, a cet outrage, sourit mélancoliquement. Yves eut peur d’avoir été trop sévére, et reprit :
— Tu n’en es pas 1a, bien stir; mais enfin, tu es sur la voie.
— Moi, Béranger! soupira Tombre, en prenant machinalement la pose paterne et bénisseuse du chansonnier.
La mimique était si drdle, qu’Yves se mit a rire.
— Ah! jen’ai pourtant pas envie de rire, dit-il en se resaisissant soudain.
— Moi non plus, va ! répondit Tombre dun air navré.
— Est-ce que je tai fait de la peine? dit vivementle musicien. Oh! c’est sans le vouloir, alors; tu le sais bien, n’est-ce pas? Ce que je ten dis, preuve d’amitié. Pas autre chose. Certes, je ne blame pas ton habitude, quandils’agit de chercher,
detrouver. Moi aussi, dame, j’ai ca, en fumant, et avec le petit verre 4 Voccasion. Je ne m’en défends pas. Je ne suis pas un saintnon plus. Sans doute que l’eau-de-vie vous donne un coup de fouet, sans doute. Et ces coups de fouet-la sont bons. Seulement, vois-tu, quand on donne trop de coups de fouet aun pur sang, on en fait une rosse.
— Oui, oui, une rosse, c’est ca ! s’écria Tombre en se Ievant. Tu as raison encore. Tu as raison toujours. Une rosse ! C’est fait. C’est ce que je suis. Laisse-moi parler. Laisse-moi te dire ca. Ah! mon vieux, ¢a m’étouffe depuis huit jours. Et c’est pour ca que je bois tant. Tu croyais que e’était pour Vart. Non. Je mentais. Je suis un Tartufe. L’art, je me suis assis dessus pour lui faire plaisir, a elle!
— Qui, elle?
— Georgette !
— Comment! tu l’aimes donc ?
— Helas ! oui. Et pour elle j’ai consenti a des concessions. Moi, des concessions! Pour une femme, hein? C’est ca qui est bourgeois et Béranger. Tiens ! je suis le Béranger de la pantomime. C’est honteux. J’ai taillé, rogné, A leur idée. J "ai laissé du Glaizat me donnerdes conseils, et Grimblot m’imposer des traditions. J’ai admis qu’elle, elle fioriturat des ronds de jambe. Dieu me damne! Je crois que j’en fais aussi, moi, des ronds de jambe. Et c’est pour ca que je ne te donne plus de nouvelles depuis huit jours. C’est pour ¢a que
je t’ai dit que je tenais mon role. Menteur! Menteur! Ce que je tiens, c’est la chandelle. Car jene tai pas dit le pire encore. Et voila ce qui m’étouffe, autant que ma honte de renégat. Voila ce que je voudrais oublier dans cette eau-de-vie ouje ne peux plus me noyer a force d’y avoir trop tiré ma coupe. Oui, jen’ai pas méme, comme Judas aprés avoir trahi son Dieu, regu mes trente deniers. J’ai été lache, oui, et lache gratis. Elle m’aentortillé de coquetteries. Elle m’a payé en mines, en monnaie de singe. Elle aime cet idiot, cette canaille, cette espéce de filou, qui m’a volé md piéce, et qui me vole son cour par dessus le marché, et qui lui volerait son argent si elle en avait. Au fait, elle en a. Un député, mon cher ! Ettu comprends, contre un députeé et un directeur. qu’est-ce que je peux faire, moi? Un role! Je le lui ai fait, comme elle l’a voulu. Et elle y adu talent tout de méme, tu sais, malgré ses ronds de jambe. Une nature! Une vraie nature! Ah! entre “mes mains, ce quelle deviendrait! Car c'est commeartiste que je ’aime. Ga m’a pris par la téte, pas par le coeur. Non, 1a, dans le cerveau. Elle me faisait comme l’eau-de-vie. Je trouvais, quand elle me regardait avec ses yeux d’enfant qui admire. Un jour elle m’a embrassé, pour un effet. Embrassé, moi quelle détestait avant, moi qui la bousculais toujours ! Et je lui ai paru beau. Est-ce d’une artiste, ga ?
Il était beau encore en ce moment, radieux a ce
souvenir, les regards étincelants de tous les sentiments divers qui avaient passé a la galopade dans la charge endiablée de son discours.
— Ah! mon pauvre vieux, s’écria-t-il soudain, je te dis toutcela pour me dégonfler le coeur. J’en avais besoin. Ne me réponds rien. Je suis une rosse, tu vois. Mais je voudrais Vétre tout a fait. Béranger! Bourgeois! Je voudrais pleurer. Je voudrais pleurer. Je ne peux pas.
Brusquement il empoigna la bouteille d’eau-devie, et but longuement au goulot, en écartant Yves qui tachait de l’en empécher. Et tout dun coup, comme cette fois la mesure était comble, il tomba par terre, assommé.
Yves le porta sur le divan, et l’y coucha. I avait assisté souvent, en Bretagne, Aces coups de massue de l’alcool, auxquels le sommeil seul remédie. Ne pouvant dormir lui-méme, il resta aupres dumalade, Ale veiller, 4l’6venter doucement. Bientét la respiration de Tombre, @’abord tumultueuse, s’apaisa, puis devintréguliére. Et enméme temps qu’un sourire de réve détendait sa face contractée, ses paupiéres mi-closes laissérent enfin rouler deux grosses larmes.
Georgette avait-elle réellement usé de coquetterie envers Tombre, ainsi qwil le lui reprochait? Oui et non.
Non, au sens ot on l’entend d’ordinaire. Elle n’avait guére envie, en effet, d’inspirer de l'amour acesingulier homme, dontla premiére impression sur elle avait été si désagréable, dont les théories absolues et lorgueil outrecuidant l’avaient tant révoltée comme artiste, dont la laideur bizarre, le débraillé, Vivrognerie, la choquaient toujours comme femme. II ne lui venait seulement pas a Vidée qu'une telle chose fat possible. Ou bien alors elle voyait cela comme une monstruosité purement grotesque. C’est ainsi qu’un jour, au commencement des répétitions, comme Tombre lui disait, moitié goguenard, moitié sérieux déja :
— Tout de méme, hein? Sije vous aimais dans la vie comme je vous aime dans la piece?
— Oh! avait-elle répondu en riant, ga serait
trés farce. Ca me rappellerait Anvers. Il y avait Ja, au jardin zoologique, un orang-outang qui était fou de moi.
. Et cependant, avec Tombre, comme d’ailleurs avec l’orang-outang jadis, elle n’avait pu se défendre d’étre aimable et de chercher 4 charmer. Sa nature méme la portait 4 vouloir étre trouvée charmante par tout le monde, et plus particuliérement encore, sans qu’elle s’en doutat, par ceux qui regimbaient 4 sa séduction. Or, c’était le cas de Tombre, en apparence du moins; car, on l’a vu, son amour d’abord ne s’était manifesté que par une rudesse plus grande. Ses premiéres déclarations se traduisaient en d’incessantes critiques, souvent brutales. Comment eit-elle deviné un homme épris, sous ce metteur en scéne grincheux, dont elle disait au contraire :
— En voila un, par exemple, qui ne peut pas me sentir!
Justement 4 cause de cette antipathie qu’elle Supposait, tout en bataillant 14-contre elle bataillait en femme. Trés vite elle avait trouvé le défaut de la cuirasse par oti elle touchait le prétendu ennemi. Non pas des emportements, auxquels il ripostait par des coléres tonitruantes; ni méme desattaques de nerfs, qui lui faisaient hausser les épaules ; mais bien des calineries, auxquelles ilne savait pas résister. Ce qu’elle n’arrachait pas du mime au bout d’une heure de discussion, elle le gagnait tout de suite avec un sourire. Le meilleur
moyen de luitenir téte était de la lui faire tourner.
— Mon petit Tombre, vous seriez bien gentil de me laisser essayer ga. Pas tout 4 fait ce que vous vouliez ; mais presque.
Un regard en coulisse, des levres entrouvertes et montrant les quenottes, une fossette dans la joue, et mon petit Tombre disait oui. Elle arran-~ geait ainsi, peu 2 peu, son role isa guise. Quelle cabotine, & sa place, n’en ett profité? Etait-ce coquetterie? Eh! non, mon pauvre Tombre.
Manége d’enfant qui veut un bonbon! Rouerie instinctive de chatte qui vous caresse pour qu'on la gratte derriére Voreille !
Enfin, et ceci était tout 4 son honneur, elle en était arrivée 4 vraiment admirer Tombre; car elle avait, comme il le disait tant, une nature. Artiste, elle avait bien été forcée de reconnaitre qu'il était un artiste aussi, et un grand artiste, au moins d@ intention. Et, sans y mettre aucune espéce de calcul cette fois, elle lui donnait de son admiration des marques ou l’on pouvait se tromper, toute fatuité apart. C’était ’embrassade de Vautre jour, si spontanée et si touchante. C’était, surtout, une attention de tous les instants, curieuse et sincére, quand il cherchait pour son propre compte ou indiquait pour les autres, pour elle en particulier. C’était un élan d’enthousiasme, quand il trouvait. C’était une reconnaissance emue, quand 4 son tour il la récompensait d’une trouvaille, d'un effort, par un compliment. Elle avait alors des
attitudes, des regards, ow se lisait une rote de -tendresse.
Elle s’était habituée 4 l’étrange tournure de ces compliments, n’en redoutait plus l’expression baroque, les goutait singuliérement, en était friande plus que de toute autre approbation. Sans renoncer a étre fiére de feu Jules, et a taquiner Tombre de ce soavenir, elle s’avouait que le jeu de Tombre était plus hardi, plus imprévu, et il ne lui déplaisait pas de s’entendre répéter 4 tout bout de champ:
— Laissez-nous tranquille avec votre feu Jules!
Mais vous étes cent fvis plus forte que cet imbécile.
Elle n’en voulait tie autant 4 Tombre de se proclamer un génie, depuis qu’elle se sayait associée par luia cette prétention dont il la jugeait digne. Elle faisait complaisamment chorus avec lui pour penser:
-— C’est vrai, en somme, dans toute la troupe il n’y a que nous deux.
— Dans toute la troupe! Vous pouvez mettre hardiment: dans tout Paris! ajoutait Tombre, quand elle se laissait aller devant lui a ces bout. fées Vorgueil.
Car c’est a lui seul qu’elle osait se confesser de lasorte, craignant de froisserles autres camarades. Kt ainsi elle en faisait le confident de ses secrates ambitions. C’était un lien qui les unissait. Nous deux! Ce simple mot semblait 4 Tombre comme
un aveu d’amour. Et c’est de lamour aussi quil voyait dans les calineries de la comédienne l’enjolant au profit de son réle, dans admiration de Véléve enthousiaste, et dans les mille frdlements qu’amenaient les répétitions des scénes 4 deux, la familiarité du travail ensemble, la promiscuité des coulisses. I] lui reprochait tout cela maintenant comme autant de coquetteries. En quoi il était injuste. C’est lui-méme qui avait donné aux cirsconstances un sens qu'elle n’avaient point. C’est sa propre passion qui colorait tout. [1 en était venu naturellement 4 réver dans leur communion artistique beaucoup plus que n’y mettait Georgette, et & simaginer que, faisant ainsi la paire sur les planches, ils pourraient bien faire un couple dans la vie.
Une autre chose avait encouragé Tor-**e au début de son espoir, et l’avait ensuite consolé dans sa désespérance: c’est la grande affection qu’avait pour lui Georget. Aimant les enfants, il avait tout de suite adoré celui-la, trés mutin, tres déluré, et qui ressemblait tant 4 sa mére. Le choyer, c’était se rapprocher delle encore. Lui étre cher, 4 lui, c’était un peu l’étre 4 elle.
Il ne savait qu’inventer pour plaire au gamin, jouait avec lui, se prétait 4 ses quatre volontés. Sur son pauvre argent, se privant de quelques verres d’eau-de-vie, il lui apportait du sucre d’orge, du pain d’épice, des billes, des toupies, des masques d’un sou, un tas de babioles, de ces
riens avec lesquels on prendces petits ceurs mieux que par de gros présents. I] le régalait plus encore en monnaie de singe, au vrai sens du mot, c’est-adire en grimaces. JI ies faisait mirifiques, et l’enfant en raffolait.
— Encore une! Encore une! criait toujours Georget, insatiable.
Et le mime déformait son visage de caoutchoue avec cette rapidité qui lui faisait dire de luiméme :
— Les chanteurs ont des roulades dans le gosier. Moi je les ai sur la peau.
En méme temps il grimagait aussi du corps, en quelque sorte, se disloquait les membres, jouait le moulin 4 vent avec ses bras, la gigue avec ses jambes, changeait 4 vue son attitude, tantdt ratatiné en bossu, tantdt allongé en pendu, souvent par terre 4 quatre pattes, Georget 4 califourchon sur ses reins, ce qui constituait une mon ure fantastique autrement amusante que le fameux cheyal 4 mécanique lui-méme.
— Tu abuses, disait parfois Georgette.
-— Non, non, criait l’enfant, 4 qui Tombre donnait raison.
— Mais si, reprenait la mere. Voyons, Georget, assez! Tombre n’est pas un pantin.
— Oui, la, Cest un pantin, répondit un jour le polisson. C’est mon pantin 4 moi. C’est comme si javais un grand polichinelle en vrai.
Et la mére et Tombre de rire, Tombre tout heu-
reux de voir qu’en somme cela faisait plaisir 4 Georgette. Elle lui savait gré de ces gentillesses, et l’en récompensait avec de jolis et bons regards qui lui allaient au fond du ceur. Quelquefois il avait plus encore, une vive poignée de main, une phrase caressante :
— Vous étes mignon comme tout, mon vieux Tombre !
L’enfant non plus n’était pas ingrat. Souvent, apres une belle grimace, il s’écriait en sautant de joie:
— Oh! ce)le-la, tu sais, je vais t’?embrasser pour la peine.
Quand lenfant l’embrassait ainsi, devantla mére qui souriait, il semblait 4 Tombre que dans ce sourire Georgette elle-méme lui envoyaitun baiser.
Baiser imaginaire, hélas! Baiser par procuration! De ces baisers-la il devait se contenter. Les autres, les réels, n’étaient pas pour lui, ne seraient jamais pour lui. Il le savait 4 présent. I] ne se faisait plus dillusions, comme naguére. A mesure qu’avaient avancé les répétitions et que son amour avait augmenté, il avait vu croitre celui de Georgette pour du Glaizat. Ce n’était un secret pour personne dans le théatre, et Georgette elle-méme ne s’en cachait pas, sinon aux yeux de son fils, envers qui elle avait gardé ce reste de pudeur et de qui peut-étre aussi elle craignait quelque indiserétion denfant terrible auprés de M. Lepot-
tier.
Ah! ces précautions envers l’enfant! De la venait le pire supplice pour Tombre. Que de fois," en effet, on le lui laissait comme en garde, profitant de ce quwil l’occupait, pendant que la jeune femme s’enfermait dans le cabinet du directeur! Les prétextes ne manquaient pas. Conversations d’affaires! Costumes 4 discuter! Mais Tombre ne pouvait s’y tromper pourtant. I] flairait 1a de furtifs baisers, de rapides étreintes, de ces menus suffrages qué volent 4 la dérobée les tout jeunes amoureux. Et Georgette avait lair d’en étre a son premier amour, tant elle était affolée de du Glaizat, éprouvant incessant besoin des pressions de main, des mots chuchotés al oreille et terminés en claquements de lévres. I] fallait tous les froncements de sourcil, toutes les objurgations muettes de du Glaizat, pour qu'elle se retint de l’embrasser devant le monde. I] ne la calmait qu’en l'appelant pour quelques minutes en téte a téte, et lui parlait alors de son prestige directorial, de son décorwin, qu il était nécessaire de ne pas trop compromettre. Elle luifermaitla bouche d’une caresse, satisfaite d’ailleurs de cette bréve dinette d’amour. Et, pendant ce temps-la, Tombre souffrait de sa jalousie impuissante, et aussi de sa lacheté a servir ainsi de bonne d’enfant.
— Qu’est-ce que t’as done, Tombre? disait alors. Georget.
— Rien, rien, répondait le mime, en serrant les dents avec rage.
— Mais pourquoi fais-tu cette grimace-la? Elle nest pas drole du tout, tu sais. Je ne Vaime pas, moi.
Et, sans comprendre que son ami était triste, Georget le calinait, en le taquinant, avec ce naif et tyrannique égoisme des petits, quin’admettent pas qu’on s’occupe de quelque chose si ce n’est d’eux-mémes.
— Non, elle n’est pas belle, celle-la, continuaitil. Tu es béte comme un ane en ce moment. Sois gentil, dis! Fais-en une autre.
Tombre obéissait machinalement, et détendait Sa pauvre face contractée en une grimace cocasse et douloureuse, devant laquelle lenfant éclatait de rire, devant laquelle un homme aurait eu plutot envie de pleurer.
L’absorbante passion de Georgette n’était pas sans embarrasser du Glaizat. Sous ces gamineries de baiser entre deux portes, il redoutait un amour qui menagait de devenir encombrant.
Certes, il avait désiré la jeune femme, fort attrayante en effet. Il n’était pas faché non plus de la dominer a ce point. Cette domination l’avait servi. I] avait pu en jouer pour insinuer adroitsment 4 Tombre les remaniements qu’il n’osait lui imposer comme collaborateur. Il en avait usé surtout pour lui flibuster définitivement et sans résistance la paternité de sa pantomime. I] trouvait donc ila fois plaisir et profit 4 étre lamant de son etoile.
Mais, tout de méme, il lett préférée un peu moins collée 4 tous ses pas. Ce n’est pas que son prestige directorial en souffrit, comme il disait. Ce qui pouvait en souffrir, quelque jour, c’était son intérét bien entendu. I] songeait d’avance a plus tard, ace plus tard qu'il calculait toujours,
et ou Georgette risquait d’étre une géne possible.
— On ne sait pas ce qui arrive, disait-il souvent
a Grimblot, devenu son 4me damnée. Ce qu'il y
a de sur, c’est que je ne veux pas un crampon, moi. Tachez de la modérer.
I] ajoutait plus souvent encore, trés préoccupé de ce point:
— Et surtout, qu’elle ne se monte pas la téte sur la question argent! Retranchez-moi toujours derriére les commanditaires.
— Mais elle n’a pas d’exigences dece cété-la, répondait Grimblot. ;
— Ca peut venir. Je les connais, les femmes.
Tout désintéressement pour commencer. Et puis, aprés, ca vous parle de sacrifices faits pour vous, de position perdue, un tas de balancoires! Pas de ca! Jl y a des choses que je ne peux pas lui dire, vous sentez bien. Mais faites-les lui comprendre, vous, en douceur.
Oh! non, elle n’avait pas d’exigences sur la question argent, la pauvre Georgette! Elle en avait méme si peu, que du Glaizat était parvenu, sans peine, 4 lui rogner un bon morceau des cing cents francs mensuels consentis par Grimblot. Pas ouvertement; mais par un biais ingénieux.. « Sauf, avait dit Grimblot en consentant, sauf approbation du directeur et des commanditaires ». Le directeur avait bien approuvé. Mais les commanditaires avaient réservé, parait-il, un tout pe-
titpoint. Presque rien, d’ailleurs! Une vétille! Les
costumes excentriques seraient a la charge de nademoiselle Georgette. Cott, rien que pour la premiére piéce : deux mille francs. Car enfin, n’est-ce pas, mademoiselle Georgette ne pouvait décemment pas débuter habillée comme un torchon! I] est vrai que du Glaizat lavait tirée d’embarras en la présentant 4 une couturiére de ses amies, laquelle ouvrait un crédit sur sa recommandation. Mais, d’autre part, recommandation ne signifiait pas garantie. Les billets souscrits par Georgette étaient bel et bien 4 son nom tout seul. La garantie, c’est Grimblot qui en avait parlé a la couturiére, a mots nullementcouverts d’ailleurs, avec renseignements 4 lappui, en dévoilant le protectorat de M. Lepottier.
— Garantie morale, disait-il.
Et c’est précisément 4 propos de cette garantie, de ce protectorat, que du Glaizat désirait faire entendre a Georgette tant de choses que sa dignité lui défendait d’exprimer lui-méme.
Ce protectorat pesait 4 la jeune femme. Elle Vavait accepté dans un moment de géne, mais sans trop de répugnance toutefois, surtout grace alafagon toute galante dont il s’était présenté. M. Lepottier, en effet, y avait mis dela délicatesse, de cette délicatesse ingénieuse prouvée dés 1e premier jour par son achat de cheval 4 mécanique. C’est avec des prévenances et des attentions du méme genre, quil avait installé Georgette dans un petit appartement modestement meublé,
BRAVES GENS 139 mais convenable et méme assez coquet. I] ne lui conyenait pas d'avoir une liaison en chambre garnie. C’était donc une liaison ? I] ne se l’avouait pas. L’aventure durait un peu plus qu’il n’avait pensé, voila tout! Et puis, il se donnait comme excuse une sorte daltachement pour Georget.
Sans enfants, il aimait celui-la; et cela rehaussait sa fredaine d'une espéce de devoir 4 remplir. Au fond, il était tout bonnement trés épris de la danseuse, un peu fier d’en étre le possesseur, et en méme temps grisé d’une indépendance qu’il goa-
tait pour la premiere fois. I] y avait donc bien des chances pour que cette liaison prit de jour en jour sur lui plus d’empire.
Ce qui l’y attachait précisément davantage c’est le peu @efforts que faisait Georgette pour l’y retenir. Elle semblait, au contraire, avoir 4 taiche de Ven dégotiter depuis quelque temps. Son humeur enjouée, folatre, des premiers jours, avait disparu. Elle devenait fantasque, grincheuse, aigre. Ses caprices se multipliaient, impossibles 4 satisfaire; ear on la fachait en les prévenant. Elle avait des taquineries déraisonnables, mortifiantes parfois, tournées en rebuffades, en méchancetés gratuites, comme de lui imposer des rendez-vous ot elle manquait, de le faire attendre jusqu’a des cing heures du matin sous prétexte de répétitions tardives, et de le renvoyer alors en disant :
— Pourquoi m’avez-vous attendue ?
Au lieu de se rebuter, M. Lepottier s’épre-
nait davantage 4 ces mauvais traitements. I] les mettait sur Je compte des maudites répétitions, qui la rendaient ainsi agacée, agacable et agacante. Il baissait la téte et supportait tout, se bornant 4 écrire le lendemain un billet de doux reproches. Car il avait l’amour épistolier, en vrai collégien d’amour qu’il était, malgré son age. Cela lui paraissait galant et romanesque daligner quelques phrases fleuries, ou il se prouvait d’ailleurs a lui-méme sa supériorité, songeant aux correspondances intimes des personnages historiques. I] n’était pas loin, 4 ces moments-la, de se comparer aux Mirabeau, aux Fox, aux Cavour, a tous les grands hommes @’Etat qui ont sacrifé aux Graces, et en qui la sévére histoire ne dédaigne pas telles faiblesses. Et puis cela le rajeu- ‘ nissait. Il signait de son petit nom : Paw.
De ces poulets, Georgette, quand elle se donnait la peine de les ouvrir, faisait des gorges chaudes. Non pas seule, mais avec du Glaizat, 4 qui elleles montrait, beaucoup par moquerie, un peu pour taicher de le rendre jaloux. Elle aurait voulu, en effet, qu’il montrit quelque mauvaise humeur de la savoir maitresse d’un autre homme. Mais il ny mordait guére et se contentait de trouver ridicule cette correspondance de galantin prétentieux. Sans en prendre d’ailleurs le moindre ombrage. Il affectait méme de ne pas comprendre que le bonhomme avait des droits; et Georgette, plus délicate en cela que bien de ses semblables, ne se
. BRAVES GENS 141 résignait pas ale luisignifier criment, aujourd’hui, apres le lui avoir caché tout d’abord. N’avait-elle pas dit naguére a Grimblot, au lendemain de sa premiére fugue avec du Glaizat :
— Nelui parlez pas du député, n’est-ce pas?
C’est inutile.
Une chose aussi l’empéchait d’étre plus explicite : cette fameuse question argent, qu il aurait fallu trancher (et comment ?) en quittant M. Lepottier tout a fait. Malgré quelle en ett, un lien la tenait par la patte dans cette cage qu'il avait dorée, ou elle avait la becquée pour son gamin. Etait-ce reconnaissance? Peut-étre. Mais surtout nécessité. Prendre la clef des champs! Quelle tentation ! Oui! Et vivre, alors? Et subvenir aux frais d’une installationnouvelle, aux toilettes, aux voitures, indispensables maintenant qu’on était étoile? Et les deux mille francs de billets souscrits ? Et Georget? Et pour tout cela cing cents francs par mois! I] n’yavait pas moyen. Ou bien il fallait demander 4 du Glaizat léquivalent, 4 peu prés, de cette position perdue. Georgette ne voulait pas, par amour-propre. Elle attendait quil le proposit de lui-méme. En attendant elle devait rester en cage, et s’y aiguisait le bec aux barreaux, c’est-a-dire sur M. Lepottier.
Il ne se montrait pourtant pas fort exigeant, le brave homme. Si peu, en somme, que ses droits auraient fort bien pu passer inapergus aux yeux dun plus naif que du Glaizat. Le soin de ne pas
s’afficher le tenait éloigné des coulisses. Sa nature méme, qu’il s’exagérait volontiers en imagination, n’avait en realité rien de volcanique. D’autre part, le travail des répétitions offrait 4 Georgette toutes les occasions de liberté dont elle avait besoin. I était done admissible que du Glaizat, malgré la communication des billets doux, se fit des illusions. Georgette se plaisait 4 le croire.
Elle fut bien forcée d’en douter, cependant, le jour ou, pour en avoir le cceur net, elle résolut de s’en expliquer avec Grimblot. Sans compromettra tout d’abord le patron, Grimblot laissa entendre clairement, tout en ayant lair de donner des conseils personnels, que ces conseils n’avaient pas la désapprobation de du Glaizat.
— Vous comprenez, ma petite, lui dit-il, qu’un député ne se trouve pas tous les jours. Et surtout un comme ¢a, gentil, qui vous laisse tranquille en somme. Ce serait une bétise de lacher ga. Et pourquoi, je vous demande un peu? Ma parole! On dirait que vous étes née @hier.
— Comment! Pourquoi? Mais pour étre toute a Fernand! répondit-elle. Pour n’étre rien qu’a Fernand !
— Ta! ta! ta! reprit Grimblot, en haussant les épaules. En voila des idées!
Puis, brutalement, pour mettre les points sur les i:
— Vous croyez donc que ¢a lui fait quelque chose, votre député?
— Dame!
Kille connaissait pourtant bien Vhistoire banale de ces amours partagés, qui, loin d’étre une exception, sont presque la régle dans le monde galant. Elle-méme n’était pas sans reproches a se faire 4 propos de ces faiblesses, ayant eu ses foquades comme tant d’autres. Non, elle n’était pas née hier! Et, cependant, elle ne s’était paspréparée a cette idée, touchant du Glaizat. Pourquoi? Elle n’en savait rien. Elle le trouvait différent des cabotins quelconques 4 qui elle avait accoutumé d’associer cette idée-la. Elle le voyait en directeur, en auteur, dans ce décorum et ce prestige qu'il évoquait volontiers.
— Alors, vous étes sur...? fit-elle dun air étonné.
— Oh! jene suis sir de rien, répliqua Grimblot, ne voulant pas engager du Glaizat plus qu’il ne convenait. Je vous donne mon sentiment, mon impression. Pas davantage. Je suis un vieux routier, moi, vous concevez. Et du Glaizat n’est pas un gosse non plus, n’est-ce pas?
Il huma une large prise, et ajouta, en clignant de Veil:
— Je suppose, du moins. Or ilen serait un, et pommé, s'il s’amusait 4 vous faire perdre. une position, quoi! Il ne peut pas vous la rendre, hein? Mettez-vocs bien ca dansla téte. Directeur, je ne dis pas. Mais la caisse n’est pas a lui. Que ¢a ne marche pas, que nous buvions une goutte,
144 BRAVES GENS et il est sur le pavé, comme vous. II] ne faut done pas compter sur lui. Alors, quoi?
— Crest vrai, tout de méme, soupira Georgette.
— Tandis que votre député, continua Grimblot, ca, Cest sérieux. Et pas encombrant, ce bonhomme-la! Un monsieur quia des ménagements a garder, une situation 4 tenir au clair. Enfin, le réve, pour tout dire. Pas d’embétements ! Tout agrément!
Nouvelle prise, menue cette fois, ce qui indiquait l’intention d’étre spirituel; et Grimblot de conclure en souriant :
— Mais, mon petit, on paierait pour avoir un amant pareil ! :
Elle ne put s’empécher de rire, et de-s’avouer quil n’avait pas tort. Oui, ¢’était la Sagesse, ce que disait ce vieux misérable ! Et pourquoi misérable? Raisonnable, tout simplement. Sans doute du Glaizat devait penser ainsi. La premiere fois quelle V’avait vu, ne l’avait-elle pas jugé par ce mot, tout 4 son éloge :
— C’est un malin.
Eh bien! un malin était strement de cette opinion-la4. Vouloir qwil fait d’une autre, c’était le prendre pour un imbécile. Elle s’en rendait compte, maintenant.
— Oui, oui, un vrai protecteur, une perle, continuait Grimblot. Car nous avons pris nos renseignements. Ilale sac, monsieur Lepottier Marié sous le régime dotal, sans doute; et sa femme a
le gros morceau, et ne le laissera pas entamer. Mais il a d’autres ressources, le matin ! Son cabinet d’avocat, son traitement de député, des petits coups de bourse en sondeur. Et pas chien, avec ca. Ca se voit de reste. Vous étes lingée.
— Ma foi, oui, assez ! dit Georgette avec un joli éclair d’orgueil, en faisant froufrouter sa robe neuve.
—Sanscompter, reprit Grimblot, qui semoucha bruyamment pourpréparer un effet, sans compter qu’a Voccasion, en sachant s’y prendre, on en ferait peut-étre un commanditaire.
— Tiens ! jen’avais pas songé a ¢a.
— Oui, mais nous, pas bétes, nous y avons songé.
Nous! Nous! voila deux fois qu’il disait ce nous. Cela sigoifiait bien du Glaizat et Ini. Ainsi, du .Glaizat lui-méme avait pris ses renseignements! Il avait guigné dans M. Lepottier un bailleur de fonds possible! Pour le théatre ! Pour la scene dont Georgette était ’étoile! comme il était fort!
— Voulez-vous que je vous dise une autre chose? reprit Grimblot, 4 voix basse, en se rapprochant, et tellement attentif 4 peser ses paroles qwil en oubliait de bourrer son néz.
— Dites, dites, interrogea Geergette.
— Eh bien! il parait qu'il est sur les rangs, votre député, pour étre sous-secrétaire a’ Etat. Un
futur ministre, est-ce clair? Vous ouvrez de grands
yeux. Vous ne comprenez done pas? Un fu-tur mi-nis-tre. (I] accentuait chaque syllabe). ya peut-étre 1a, plus tard, pour du Glaizat, quelque chose, on ne sait pas. Une préfecture! Un journal! Unthéatre ! Et c’est 4 vous qu’il devrait ¢a ! A vous! Il ne s’agit que den jouer, du futur ministre.
Georgette ouvrait de grands yeux, en effet, toute - la mine écarquillée, la bouche bée, les narines battantes. Et comme Grimblot gesticulait tout prés de son visage, la pincée de tabac entre le pouce et l’index, ilavait air de vouloirlui mettre une prise dans le nez. Il en fit la remarque en riant, s’offrit cette prise qwil avait bien gagnée; et, lui parlant maintenant de plus loin, d’un ton grave, en prédicateur qui ach¢ve son sermon, il termina ainsi:
— Donec, ma mignonne, vous le voyez, pour vous, pour le théadtre, pour du Glaizat, dans l’intérét de tout le monde, il faut soigner votre député comme la prunelle de vos jolis quinquets. C’est entendu? Et votre petit, que j’oubliais! Ah! votre petit ! C’est quelque chose aussi, ca, hein? Un avenir, pour votre petit. Il n’a pas d’enfants, monsieur Lepottier.
Mais Georgette n’avait pas besoin de ce dernier argument. Tant de raisons pressantes et irréfutables ’avaient convaincue. Oui, Grimblot était mille fois dans le vrai. Ou plutét, non pas Grimblot, mais du Glaizat. Car c’est bien du Glaizat, le
malin, le fort, qui avait combiné tout cet admirable plan. Elle en était stre désormais. Elle comprenait qu’en restant la maitresse du député, du futur ministre, elle ne déplaisait pas 4 du Glaizat, au contraire! Et, loin de len mépriser, elle len estimait naivement davantage, et surtout len aimait plus follement.
— Quel homme! dit-elle tout haut, avec une enfantine admiration.
Et Grimblot, croyant qu il s’agissait de luiméme, se rengorgea, puis se donna un petit air modeste pour mieux savourer son triomphe, et dit en reniflant sa prise d’un geste nonchalant :
— Oh! un homme qui n’est pas une béte, voila tout. Des conseils pratiques, ce que je vous dis 1a, rien de plus ; des conseils de pére !
I] faut croire que la bonne flambée, préconisée par ce breton de musicien, était vraiment un reméde. Tombre, en effet, se réveilla de son ivresse, comme rasséréné. Ses nerfs, effroyablement tendus pendant son accés de désespoir, s’étaient calmés pendant un sommeil de prés de dix heures. Ses chagrins ne l’'avaient pas méme tracassé en réve. Il lui sembla qu'il s’en était dégorgé, en quelque sorte, dans ce flux de confidences ou il les avait hier jetés hors de son ceeur quils étouffaient. Il se sentait maintenant une vague hébétude par tout le corps, et en méme temps le moral allégé. Yves, en revenant de Passy pour déjeuner, le trouva la mine défaite, mais les yeux clairs.
— Eh bien ! lui dit-il, ca va done mieux ?
— Oui, répondit Tombre. Mieux que tu ne crois, méme. Je dois avoir une figure de déterré; mais | j'ai une dme de ressuscité.
— De ressuscité, en effet, ajouta Yves.
Puis, montrant la bouteille d’eau-de-vie, avec un sourire :
— Tu Ves tiré dans la poitrine un fameux coup de ce pistolet-la.
— Et ca m’a fait du bien, mon vieux. Je n’ai plus que la téte de lourde. C’est drdle! on dirait que le poids que j’avais 1a (il montrait son cceur) est remonté. Tout mon mal a présent est un mal aux cheveux.
I] souriait aussi.
— Diable! fit le musicien. Mais ¢a va t’encourager Arecommencer, alors?
— Oh! non, répliqua Tombre, devenu trés grave. Non! Je me rappelle bien tout ce que tu m’as dit hier, va. Tu as raison. Boire tant que ga, et pour des histoires d’amour, c’est bourgeois, c’est romance. Suicide sentimental, quoi ! Autant allumer tout de suite un réchaud de charbon de bois, et se périr comme une blanchisseuse! Non, non, onne m’y repincera plus.
— Vrai?
— Vraide vrai. Oh! te dire queje cesse d’aimer Georgette! Je mentirais. Ga ne se commande pas, ¢a. Mais je ne laimerai pas si bétement, voila tout. Et te dire aussi que je ne boirai plus, ca serait mentir davantage encore. Seulement je boirai en homme, en artiste, pour me réchaufier Vesprit, pour me fouetter le cerveau. Tiens, donne-moi un petit verre, que je me balaie un peu
la dalle. J’y ai comme un tombereau de sable.
Ils trinquérent avec une goutte de croquomolle, deux doigts, pas plus.
—En braves ouvriers, dit gaiement le musicien, pour tuer le ver.
Et, pendant que Tombre shabillait :
— Pour ta peine, ajouta Yves, je vais te faire du nanan ce matin. Une soupe 4l’oignon, ivrogne! Tu vois si on te gate, quand tues sage.
Ils déjeunérent de bonne humeur, ne parlant que de leurs arts, Yves ayant mis la conversation sur le seul point otlils ne fussent jamais d’accord : a savoir une dispute de suprématie entre la pantomime et la musique.
Pour toutle reste, ils étaient du méme avis.
-— Nous sommes dailleurs les seuls, disait Tombre avee orgueil et aussi avec une pointe de mélancolie.
Ils se rappelaient tous deux, en effet, le petit cénacle d’autrefois, dont les membres avaient si mal tourné depuis : les poétes suggestifs devenus tartiniers politiques ou chroniquailleurs, les peintres impressionnistes aujourd’hui médaillés du Salon, les musiciens de V’avenir tombés aux succés d’opérette, et le Proudhonien nommé souspréfet, et linventeur du tachisme établi photographe.
— Quels farceurs! s’écriait Tombre.
— Peut-étre pas, répliquait Yves plus indulgent. Ils ont eu la foi aussi, en ce temps-la. Mais
> BRAVES GENS 451 la vie la leur a mangée. Ils ont eu besoin dargent, celui-ci pour ses vices, celui-la poursa femme et ses petits. Est-ce qu’on sait? Ilne faut pas condammner les gens sans savoir.
—- Tous les lacheurs sont des laches, formulait Tombre.
— Tues trop féroce, reprenait Yves. Contentons-nous de dire qu'il n’y a que nous de braves.
Et ils se délectaient 4 cette idée de leur courage. Kux deux, ils n’avaient pas varié. Eux deux, ils se comprenaient toujours. Eux deux, seuls! Et au fond peut-étre n’étaient-ils pas fachés d’étre seuls; carcelales grandissait 4 leurs propres yeuk. Il n’était pas jusqu’’ lobscurité et la bizarrerie de leurs termes esthétiques, qui ne les flattat. C’était une coquetterie de n’étre pas accessible 4 tout le monde.
Leurs théories pourtant n’étaient pas si ténébreuses qu’ils se plaisaient 4 le croire. Ces épithétes mémes, si abstruses, qu’ils arboraient volontiers, telles que suggestif, initial, algébrique, n’étaient que des sortes d’étiquettes, un parler tout de conyention dont ils se servaient comme on se sert des vocables de philosophie pour abréger les circuits dela discussion dans la chasse aux idées. Et, si bien des gens aprés eux avaient répété ces mots, soit pour en rire, soit (comme du Glaizat mainte nant) sans y attacher de sens, eux deux savaient trés nettement ce qwils voulaient dire quand ils les employaient. Ils entendaient par la que la
traduction artistique doitsuggérer tout ce qui est précisément intraduisible ; et cela par des signes aussi prés que possible du signe initial de la pensée, geste ou cri; et cela de facon 4 étre comme une formule @algébre, sous laquelle l’esprit imagine toute une catégorie de problémes. Ensomme, débarrassée des épithétes convenues entre eux, leur idée se résumait en deux points, fort raison- - nables : lart le plus prés de la perfection est celui qui donne le mieux Jillusion de la vie, et pour y atteindre il faut rechercher de préférence les moyens d’expression les plus synthétiques.
A cet égard, pas ’ombre d’un dissentiment!
Mais cet art est-il la pantomime ou bien est-il la musique? Ici commengait la divergence. Et c’est sur cette divergence qu’avait compté Yves, pour achever de distraire son ami, déja tout 4 lesthétique, et 4 centlieues de Georgette. Tombre venait de dire, d’un air Sentencieux, sa fourchette en air brandie 4 la facon d’un Sceptre :
— Non, lart ne doit pas essayer de calquer la vie. D’abord, parce que c’est impossible. Ensuite, parce que, s'il y arrivait, il cesserait aussitot d’étre art pour devenir la science. I] ne s’agit donc pas de reprodnire la nature, mais bien de Pévoquer.
-— Oui, cest-ga, insinua Yves, comme une mélodie évoque toutes les harmonies latentes qui sont au dessus et au dessous. Et c’est en cela que la musique est plus spécialement algébrique, ajouta-t-il sournoisement.
— Non, par exemple, répliqua Tombre. Une physionomie est tout aussi algébrique, en évoquant les mille sentiments dont le drame se joue derriére elle.
— Tu veux dire aussi suggestive, reprit le musicien. Ca, je l’accorde, 4la rigueur. Mais aussi algébrique, jamais! La musique peut s’écrire en chiffres.
— On nel’a pas fait pour la pantomime, sans doute. On pourrait le faire. Je le ferais! s'écria Tombre. D’ailleurs, ce n’est 14 qu’un détail. Ad-— mettons que la musique soit plus algébrique! I reste 4 la pantomime d’étre aussi suggesiive, tu le reconnais toi-méme. Et quant a étre énitiale, a elle le pompon, je crois.
— Du tout! le cri est la premiére forme de la pensée.
— Erreur ! Le geste a précédé le cri.
Et de précher chacun pour sa paroisse, emballés tous les deux maintenant, Yves ne cherchant plus a distraire son ami, mais pris lui-méme a la glu de cette discussion. Et c’était Péternelle bataille rouverte, dont ils savaient bien quils ne sortiraient jamais vainqueurs lun de lautre, et a laquelle ils se ruaient avec d’autant plus d’acharnement. Les démonstrations en paroles ne leur suffisaient plus. On courait aux faits, aux exemples. Tombre prenait des attitudes d’horreur, de colére, d'amour, de joie, jouait de sa physionomie comme d’un clavier. Yves ripostait par des
pantomimes de piano, des hoquets de notes, des rauquements martelés, des lamentations en mineur, des envolées d’extase en majeur, et les pirouettes des trilles et l’éclat de rire des arpéges.
—Sans compter cet avantage, ajouta-t-ilcomme argument supréme, quetout celareste, au moins, que c’est durable.
Et il montrait triomphalement ses feuillets imprimés.
— Oui, ta presse! riposta le mime, en faisant dédaigneusement tourner la vis de la machine. Parlons-en, de ta presse! Mais c’est justement la preuve que ton art est inférieur au mien. Tu fixes. Done, tu ne donnes plus Villusion de la vie, La vie est mobile. Elle devient, comme tu dis dans ton jargon philosophique. Elle n’est jamais. La chanson poepulaire est ton idéal, n’est-ce pas? Eh bien! cela te condamne. Car elle n’est pas fixée, ellenon plus. Elle vole de bouche en bouche, et devient, comme la vie.
— Mais c’est pour cela que je veux en faire, s’écria le musicien. Oui, d’accord! Et cependant, pour qu’elles volent de bouche en bouche, mes chansons, encore faut-il que je leur donne lessor,
Puis, caressant amoureusement sa pauyre presse méprisée :
— Mes oiseaux mélodiques, dit-il, voila leur nid.
Ge mouvement touchant apaisa Tombre, prét 4 redoubler son attaque, Et ce fut d’un ton, railleur
en intention seulement, mais attendri en réalité, qu il répondit :
— Ah! si tu me prends par les sentiments ! Si tu fais des mots comme ¢a, et jolis, il n’y a plus moyen de discuter. ees
— Le mot n’est pas de moi, fit le musicien tres vivement.
— [len a bien lair pourtant. De qui donc, alors.?
Yves rougit soudain en avouant qu’il était de Madeline.
— Oui, nous parlions justement de tout ¢a, autre jour, de Ja chanson populaire, d’une nouvelle notation qu’il faudrait inventer pour la mettre 4 la portée des simples, d’un genre de puplication quiserait, comme la musique elle-méme, essentiellement initial...
— Comment! interrompit Tombre stupéfait, tu lui parles inilial et algébrique, 4 elle, a une femme! Mais elle ne doit y voir que du bleu!
Tu crois?Eh bien! détrompe-toi, mon cher.
Elle comprend admirablement. Je te le jure. Elle est ala hauteur.
—Ah! saperlipopette! Je vyoudrais bien voir ca.
— Tout de suite, si tu veux. Descendons! Aussi bien, c’est jour de lecon. Tu n’as rien 4 faire tantdt, n’est-ce pas, puisque vous répétez ce soir généralement. Cela toccupera et te reposera de ta pantomime. Tu n’en seras que plus frais. Veux-tu?
— Est-ce que le vieux y est ? demanda Tombre en se renfrognant.
Il avait encore sur le coeur, en effet, la sortie prudhommes que faitel’autre jour parle grand-pére ‘propos des planches déshonorantes. I] engardait méme une espéce de rancune contre la famille tout entiére, chez laquelle il n’était pas retourné depuis. Malgré son admiration trés sincére pour Madeline, il voyait un peu la jeune fille 4 travers ce souvenir désagréable. Tous des bourgeois, en somme ! Elle comme les autres, puisqu’elle ne se révoltait pas, puisqu’elle n’envoyait pas promener ce vieux bureaucrate, puisqu’elle ne débutait pas ala Boule-Verle envers et contre tous! Et cest cette gamine-la, cette petite-fille- dun pareil rond-de-cuir, avec qui on pouvait parler art suggestif, et qui entendait leur Evangilea eux, 2 eux deux, les seuls! Allons donc! Pas possible !
Aussi Tombre accepta-t-il la proposition, dés qu’Yves Jui eut assuré quele vieux n ’y était jamais l’aprés-midi.
Le restant de sa rancune ne tint pas d’ailleurs devant l’aimable accueil de Madeline et méme de sa mére. Mme Loupiat surtout se confondit en excuses sur cette scéne de I’ autre jour.
— Une scéne ridicule, disait-elle. Mais il ne faut pas y prendre garde, voyez-vous. Monsieur Loupiat est si bouché aux questions d’art ! Heureusement que ma fille n’a rien de lui. Nous avons lesprit plus large, plus tolérant, de notre
coté. Eh! mon Dieu! Madeline voudrait entrer au thédtre, que, pour ma part...
— Maman, laissons cela de cété, je ten prie, interrompit Madeline. Puisque grand-pére ne veut pas, respectons sa volonté, méme quand il n’est pas 14. Monsieur Tombre sait bien qu’a part cet empéchement nous sommes tous d’accord.
Tombre allait répliquer qu’Yves partageait Yopinion du grand-pére; mais un regard suppliant du musicien l’arréta. I] se contenta de répéter, en jetant de coté 4 Yves un clin d’ceil malicieux :
— Oui, mademoiselle, tous d’accord,... a peu pres.
— Comment ! a peu pres?
— Oh! son a@ peu prés, sécria Yves, porte sur un point que nous étions en train de discuter lahaut, tout 4 Vheure.
— Un point artistique? interrogea Mme Loupiat, en prenant un air vivementintéressé. Comme j’aurais voulu vous entendre raisonner tous deux! Jadore les causeries artistiques. Et peut-on savoir, sans étre trop indiscrete?...
Ces minauderies amusaient Tombre, qui eut soudain l’idée de faire une farce a la bonne dame.
— Bien simple, allez, madame, dit-il. Une vétille! Un rien! I] s’agissait de décider si c’est la musique ou Ja pantomime qui est le plus initiale.
Il avait commencé sa phrase d’une voix flitée et la termina en profonde basse-taille. C’était d’un
effet comique irrésistible. Mais, 4 sa trés grande surprise, Mme Loupiat ne sursauta pas, comme ils’y était attendu, en entendant ce mot, d’autant plus baroque ainsi prononcé. Elle avait lair de le comprendre presque, ou tout au moins d’y étre familiarisée. Et c’est Tombre lui-méme qui fut étonné, quand Madeline dit tranquillement :
— Moi, monsieur Tombre, je crois que cest la pantomime. Cela me parait évident. Le geste est plus primitif que la voix.
Elle répétait, a peu prés dans les mémes termes, ce quill avait dit tout 4 ’heure, lui, en personne.
— Mais, ajouta-elle, la musique est certainement plus suggestive.
— A coup str, affirma Mme Loupiat, comme si elle avait son opinion faite aprés mire réflexion.
Décidément, on n’était pas dans un milieu profane. Tombre n’en reyenait pas ! Et ce fut bien autre chose, quand, au cours de la conversation, il s’apergut que vraiment Madeline avait remué ces idées; car, si Mme Loupiat répétait les mots comme une perruche, et pour se donner les gants d’étre artistique, Madeline, elle, en pénétrait le sens, et méme avec une subtilité féminine qui en faisait parfois miroiter des facettes nouvelles. Elle était bien, en théorie autant qu’en pratique, l’éléve du musicien, et une éléve qui se permettait 4 l'occasion de penser par elle-méme, fut-ce contre Vavis du maitre. C’est ainsi que, la littérature ayant été mise sur le tapis, elle ne se
eee ee oy >
BRAVES GENS 4159 géna point pourla défendre. Or, Tombre le savait, Yves faisait chorus avec lui sur cela, que la littérature est, en tous cas, inférieure 4 la pantomime et a la musique.
— Je ne trouve pas, dit Madeline.
— Cependant, fit le musicien, permettez! Si Part doit évoquer la vie synthétiquement, le verbe y est impropre, .étant essentiellement analytique. L’infinie complexité des choses disparait sous les vocables, qui sont précisément des définitions.
Ces termes de philosophie demandaient 4 Tombre toute son attention. Pensant que lajeune fille deyait les suivre difficilement, il les traduisit asa maniére, sous cette forme imagée et plus saisissante : é
— Autrement dire, le langage parlé disseque la pensée. Et l'on ne disseque que les morts.
—,J’entends bien ce que signifie monsieur Yves, répondit-elle doucement. Mais il ne me convaine pas. I] me semble qwil y a des mots trés synthétiques, comme il dit, des mots simples, profonds, qui éveillent un flot d’idées 4 la fois, qui évoquent par conséquent. Je ne sais pas trop comment exprimer cela. Enfin, certains mots, ou plutdt
tous les mots, me paraissent, 4 moi, comme des étres vivants, aussi complexes que des étres vivants. Par exemple, quand je prononce le nom de la rose, je ne vois pas des lettres noires sur du papier blanc, mais bien une rose, et méme des roses, un champ de roses, et leur feuillage, et leurs
épines, et leur couleur, et je respire aussi leur parfum. Bien mieux, encore! Je vois toutes les roses possibles et imaginables.
— Vous généralisez, alors, interrompit Yves, qui avait la logique implacable.
— Eh bien! répartit Madeline en souriant, n’estce pas encore une des supériorités que vous voulez accorderavos deux arts seulement? La littérature, quand elle en est 1a, ne devient-elle pas, selon vos expressions, non seulement suggestive, mais algébrique?
— Oh! ch!s’écria Tombre, te voila collé, mon ami! Mais sapristi! mademoiselle, vous évoluez dans tout ca avec une aisance!
— Monsieur Yves a bien voulu m’expliquer beaucoup de choses, répondit-elle modestement. Les femmes ne demandent qu’a comprendre, voyez-vous. Seulement il faut se donner la peine de les instruire.
— Et il faut qu’elles soient intelligentes, ajouta Mme Loupiat, et que d’abord on leur ait ouvert esprit. Monsieur Yves n’aurait pas trouvé A qui parler, sois-en certaine, si tu n’avais jamais causé qu’avec ton grand-pére.
— Bien sir, maman, dit Madeline enlacalinant d’un baiser, pour cacher sous la sincérité de sa caresse l’innocent mensongedeson acquiescement,
— Jedois vous dire, monsieur, repritla malade en se tournant vers Tombre, que dans notre famille,de mon cdté, on a toujours été entiché des
choses de Vesprit. Ma mére était citée dans le département pour son talent sur la harpe, fort a la mode au temps de sa jeunesse. Mon pauvre pere, feu le chevalier de Buironfosse, tournait agréablement les vers. C’est de lui, sans doute, que tient Madeline.
— Maman, interrompitla jeune fille, je ten prie, pas trop de compliments. Cela me géne, tu sais. 3; nous travaillions un peu, monsieur Yves! Je ferai des fautes et vous me gronderez. Jaime mieux cela.
— Mais il y a longtemps que vous nen faites»
plus, mademoiselle.
Oh! yous aussi! s’écria-t-elle en riant. Tout le monde m’en veut donc, aujourd'hui? Rien que des compliments ! Jusqu’a monsieur Tombre qui a lair de chercher ce qu'il va me dire d’aimable !
Elle était mutine, sans coquetterie d’ailleurs, trés simplement, comme elle avait été sérieuse en discutant tout 4 V’heure. Et Tombre, en effet, aurait voulu pouvoir lui exprimer combien il la trouvait charmante. Toutefois, les mots ne lui venaient pas ; et seule sa figure essayait de parler. Si éloquente pourtant ! Mais aucune mimique, méme la sienne, n’était capable de rendre les pensées quil avait alors :
—Oh ! une femme pareille,qui vous comprend !
L’aimer et étre aimé delle, ne serait-ce pas le
' péve pour un artiste ? Si Georgette était comme ca, elle m’aimerait !
— Traduire la vie, impossible en somme ! avait dit Tombre un jour dans une de ses discussions esthétiques avec Yves. Essayer ca, c’est de la folie. C’est vouloir mettre des flots en bouteille !
Oui, mettre des flots en bouteille! Et cependant, cette entreprise chimérique, absurde, c’est 4 quoi travaillent tous les artistes dignes de ce nom; c’est a quoi Tombre avait tendu en composant, répétant, faisant répéter sa pantomime; ¢c’est ce qul allait tenter ce soir plus que jamais en la jouant; c’est ce qwil faut tenter aussi, simplement pour la raconter.
On en concevrait une piétre idée, de cette pantomime, sil’on devait se la figurer d’aprés le programme distribué aux spectateurs de la premiére par les soins de du Glaizat.
Un joli programme, pourtant! Quatre pages satinées, teintées @azur, avec de Vor Ala tranche Supérieure, et imprimées en italiques elzévir
rhs alae
BRAVES GENS 163 roses. Un programme qui avait, l’air d’un menu de confiseur, et qui avait fait dire 4 Georgette:
— A-t-il du gout, hein! Est-ce distingué !
Un programme qui attendrissait M. Lepottier, dissimulé dans une baignoire; car, si ’ombre discrete ne lui permettait pas de lire les caracteres un peu fins du texte, il voyait les lettres plus grosses ot le nom de Vétoile se détachait en vedette.
Mais ce tant joli programme, c’est du Glaizat en personne qui s’était donné la peine de le rédiger. Spirituellement, hélas! Et d’ailleurs, méme Vett-il écrit en bonne prose, ce ne pouvait étre qu'un rapide résumé. Non pas de la pantomime imaginée par Tombre, au surplus; mais bien de la piéce baitarde, remaniée, gachée, enrubannée, qui était sortie finalement des maquillages peu a peu imposés par la collaboration du directeur.
— Ah! disait Tombre plus tard, pour juger ma pantomime il faudrait ’avoir connue avant que cet imbécile de plumitif y efit touché. Le monstre que je lui avais fourni était un vrai monstre. Ilen afait un toutou, avec des faveurs et de la pommade.
Ce monstre, ce scenario primitif, Tombre n’en avait conservé que le commencement, et encore a l'état de brouillon, biclé de verve. Le reste, griffonné au crayon sur des feuilles volantes, surchargé de béquets pendant les raccords, complétement modifié aux derniéres répétitions qui
avaient chambardé toute la fin, le reste s’était égaré. Ou plutot, pour dire le vrai, Tombre l’avait déchiré jour par jour, 4 mesure qu'il faisait des concessions par faiblesse pour Georgette. I] avait eu comme une honte de garder ces témoins de ce quil avait révé, témoins qui lui reprochaient ce qu’il avait la lacheté de faire. Mais les deux premiers actes, écrits 4 la plume sur du papier a musique, étaient restés chez Yves.
Il faudrait pouvoir le reproduire graphiquement, ce manuscrit, avec tous les signes dont le mime l’avait historié, et surtoutavecl’explication de ces signes, qui étaient pour Jui autant de notes, de points de repére: crochets au crayon bleu, croix au crayon rouge, soulignements enchevétrés, harres écrasées d'un trait violent, fusées d’encre s’envolant en zigzags vers les marges et y éclatant en patés qui faisaient bombes. Cela lui rendrait un peu de la vie que Tombre y mettait en léerivant. Tel quel, dépouillé de ce superflu si nécessaire, réduit 4 son style presque télégraphique, méme petit négre, le voici, avec la distribution agrémentée de curieuses remarques ou le mime critiquait lui-méme et ses camarades (ces remarques datent du début des répétitions).
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