‹ Bravos & siffletsChapitre 25 sur 30 · IMPRÉVOYANCE ET INSTABILITÉ · texte numérisé non relu

IMPRÉVOYANCE ET INSTABILITÉ

Il y a environ dix-huil mois, j'écoutais plaider à la première chambre de la Cour de Paris, lorsqu'une bonne grosse demoiselle, bien en chair, 1res modeste dans sa tenue e1 dans sa mise, s'avança simplement el non sans noblesse jusqu'à la barre, à l'appel de son nom. C'était Mlle de Beauvau-Craon, dont la famille sollicitait l'interdiction. D'une voix douce et sympathique, elle lut un discours plein de grandeur et d'émotion, dans lequel elle expliquait à la Cour qu'ayant reçu son âme de Dieu, qui seul avait pouvoir de la lui ravir avec la vie, elle n'admettait nullement l'intervention intéressée des simples mortels dans les arcanes de sa conscience. Qu'avait-elle fait pour

ameuter autour d'elle 1rs révoltes de la parenté indignée? Il ne m'en souvient guère. Je crois me rappeler pourtant qu'on l'accusait d'avoir enterré un singe avec le simulacre des pompes extérieures de la religion, ce qui est un droit aussi inattaquable que celui de jouer au tric-trac ou h la bote ombrée.

Voici maintenant M. Gaston de Beauplan, fils de M. A. de Beauplan, ancien sous-directeur des beaux-arts, qui vient d'être pourvu d'un conseil judiciaire dans des conditions mentales définies par l'avoué du père avec des développements merveilleux. Les conclusions de cet honnête officier ministériel tendaient à l'interdition du jeune homme, attendu (et veuillez considérer qu'on ne plaisante pas au Palais) : 1° que M. Gaston de Beauplan, à peine âgé de vingt ans, a été mêlé à de terribles événements dans lesquels il a failli perdre la vie ; 2° qu'il est atteint de la monomanie des inventions impossibles et des spéculations bizarres ; 3° qu'il a tenté d'appliquer des vélocipèdes à la traction des charrues, et des roues en fer à la locomotion des camions ; 4° qu'il a acheté à la fois des soies, des pommes de terre, du Champagne et des couverts; 5° qu'il a entrepris une affaire de pêcherie, une fabrication de sparterie

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et <lr papier avec des palmiei d'Afi ique b) d herbes «lu Venezuela, plus une exploitation de mines de cuivre audil paj i;8o que on étal d bécillité esl tel qu*il prête de l'argent an i eçu, néglige les soins les plus élémentaires de la p< s mne el Bubil l'influence d 1 qu'il

n'a pu être soumis que par ['examen des

médecins; B° que son état de démence est notoi que c'est l'avis unanime de son conseil de famille, corroboré par un certiâcal des docteurs Blanche el Ifottet, qui onl constaté, chez le sujet, de Virhprév >y mce et de l'instabilité.

Depuis le jour où cette demande en interdiction a été lancée, M. Gaston de Beauplan, Faisant usage

de la raison qui lui reste, a quille la maison paternelle et s'esl énergiquemenl soustrait à toute comparution devant le juge commis à son interrogatoire. Et, bien qu'il ait annoncé son départ pour l'Amérique, on prétend qu'il serait resté à Pari-, d'où il aurait riposté aux conclusions posées contre lui par les conclusions recoiiventionnelles suivantes, sans que je sache d'ailleurs s'il a les moyens légaux de les faire triompher. Cette question échappe à ma compétence.

Il a d'abord attaqué les médecins :

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Plaise au tribunal,

Attendu que les médecins qui ont examine M. Gaston de Beauplan ne l'ont fait que par ruse, condition déplorable pour juger avec opportunité et maturité de l'état mental d'un individu ;

Qu'à côté des cures opérées par MM. les docteurs Blanche et Mottet, ce sciait un facile plaisir de relever dans leur carrière médicale des exemples d'imprévoyance qui ont coûté la vie ou môme la santé à leurs malades, soit par de faux diagnostics, soit par des traitements contraires aux cas qui leur étaient soumis, soit encore par des prescriplions de remèdes en contradiction avec les progrès de la science moderne, laquelle n'est pas moins contestable que l'ancienne ;

Que d'autres médecins, commis à leur place à l'examen dudit Beauplan, auraient pu parfaitement refuser le certificat qu'ont signé ceux-ci, comme il arrive journellement en médecine, ce qui est la preuve de Y instabilité de cet art et de ceux qui l'exercent ;

Que les pharmaciens eux-mêmes, ces humbles exécuteurs des basses œuvres de la médecine, ne sont pas à l'abri de confusions attentatoires à l'hygiène publique ; qu'une erreur d'étiquette a fait dernièrement qu'une personne a ingurgité

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une solution de dix gramme d'iodure de p siuiu ,m heu d'une purgation d'eau de \ te allemande, ce donl oette personne poun ail témoigner, \ h qu'elle n'en <^t pas moi l

Que i»>s docteurs Blanche el Motte! jonl des aliénistes qui \ ivenl dans la h équentation quoti dienne des fous, êtres j au double point de

vue de la morale h de l'intelligence :

Qu'ils m» sont, ainsi qu'on l'a établi, que les réflecteurs en chair el en os <l<* ces ••1res disgi ciés par la nature, e1 que le proverbe : Dis-moi qui tu hantes, el je le «lirai qui tu es, • leur convient au delà de toute expression ;

Qu'ils fonl donc métier ^imprévoyance et d'inttàbilitè ;

Voir dire qu'avant d'être admis à dresser des certificats en justice, les docteurs ci-dessus dénommés seront préalablement soumis à l'examen de deux confrères de la faculté de Paris et à l'interrogatoire d'un juge ad hoc.

M. Gaston de Beauplan a également verbalisé contre l'avoué adverse :

Plaise au tribunal,

Attendu que maître X..., sauf l'argument tiré des billets imprudemment souscrits, n'a entassé

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dans ses conclusions qu'une série d'accusations d'une puérilité comique ; Que l'immixtion de Gaston de Beauplan à de

terribles événements pendant le siège et la Commune est la conséquence de ces événements euxmêmes, qu'il ne peut ôtre accusé d'avoir déchaînés sur sa patrie ;

Qu'il ne dépendait pas de lui d'augmenter ou de diminuer la dose de la terreur qu'ils ont inspirée à maître X... ;

Que la conduite qui lui est reprochée à cette époque est précisément celle qu'on récompense d'habitude par la médaille militaire ou par la croix de la Légion d'honneur ;

Qu'il n'y a point d'inventions impossibles ni de spéculations bizarres ;

Que maître X... a certainement acheté plus d'une fois des pommes de terre, du Champagne, des couverts et des soies, dont il a peut-être fait hommage à des êtres pervers ;

Qu'en cultivant le vélocipède, la traction des charrues, les pêcheries et les herbes du Venezuela, Gaston de Beauplan n'a été ni plus blâmable ni plus ridicule que les officiers ministériels qui font copier par leurs clercs, pour grossir les qualités de leurs jugements, des pages entières de François Bacon ou de la Somme de saint Tho-

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Que -«»n étal «i imbécillité e t tel 'i1"*- m quantité d'échecs subis p >ncln ion depuis

qu'il exerce, il persiste il en rédigei de nouvelles pour des procès qu'il perd ave< devanl

tribunaux ;

Qu'il esl notoirement atteint de la monomanie des conclusions l

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Voir dire, etc.

On comprendra sans peine les ménagements délirai- qui ont dicté la réserve de M. Gaston de Beauplan en ce qui touche les c inclusions à prendre contre son père. J'ignore jus [u'à présent quels griefs elles Formuleront et je veux l«i- ignorer toujours. Mais, du train dont va le monde, je crois que M. de Beauplan Bis trouverait facilement deux médecins qui, sans forfaire à l'honneur de la profession, délivreraient à la piété filiale un certificat analogue à celui qu'a obtenu l'autorité paternelle. Il serait dit dans ce certificat que M. A. de Beauplan s'est montré fort imprévoyant lorsqu'il est devenu le père de son fils, et qu'il a donné une preuve d1 instabilité manifeste en abandonnant, soit de bon gré, soit autrement, son poste de sous-directeur des beaux-arts.

Pendant que M. Gaston de Beauplan y est, il devrait provoquer quelques mesures pour protéger les jeunes gens contre les conseils de famille. L'avoué pourrait s'appuyer Bur ce que 1«' premier conseil de famille connu dans L'histoire contient un précédent fâcheux. C'est, en effet, dan- ce conseil que Joseph a été vendu par ses frères.

0 imprévoyance des hommes! 0 instabilité des choses!

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