MADAME LA GUILLOTINE
alerte! compagnons de réchafaudl On veut embourgeoiser l'a guillotine! Oui, on essaye de rallier au Tjfrs Étal cette vieille tricoteuse «lu ''lui) révolutionnaire qu'on aimait à voir courant, bonnef au vent, sur les places publiques. A chaque législature, un projet de loi surgit tendant à restreindre la publicité des exécutions capitales. On rédige à la guillotine des lettres de bourgeoisie; on lui fait une toilette à falbalas; on la veut avec un beau chapeau à oiseaux des îles, avec une belle robe à la mode — rouge caroubier. La guillotine bat en retraite devant Mme la Guillotine, et ce sont nos législateurs qui sonnent le clairon.
Après un siècle environ de têtes mal tranchées, on reconnaît que l'exécution publique doit être
bannie de nos usages et reléguée an (iarde-mcuble avec les défroques de l'ancien régime.
La guillotine était un fonctionnaire public dont les actes tombaient sous le contrôle du
peuple. On est las de cette interprétation. Et pourtant quelle belle chose c'était qu'une tele de criminel coupée par un fil d'acier devant trois mille autres tètes solidement attachées à leurs épaules! Au matin, le piétinement des chevaux sur le pavé humide, les rumeurs bourdonnantes tout à coup soulevées par un hoquet de mille poitrines, la grande place carrée, aux murs hauts, dressant leur masse noire contre l'horizon, les casques étincelants, les ceinturons avivés près du cuir fauve de la buffleterie, les jurons grondant au-dessus des sabres dégainés. C'était superbe comme un Pharaon d'Egypte. On voyait là des restaurateurs à la porte desquels on devrait hisser un gros numéro à partir de minuit; des filles, non moins publiques que l'exécution à laquelle elles venaient, grouillant gorge découverte, riant gosier déployé; des greluchons, non moins publics que les filles, les paupières alourdies parle vin, les membres boursouflés par la passivité, portant en guise d'enseignes des accroche-cœurs lissés sur la tempe; des blouses à califourchon
M \h\MI l.\ B! ll.l.'O IM
m le candélabre! >ni Me
pendus à l*angle des toil
Tous étaient à leur poste. C'était le décoj (lange <ii de \ ice dans lequel se montai) la guill Une; la fontaine Wallace d< humain oti ch
cun avail l<i droit d*apporti écuelle. i>
pilles en ulster, des guenon ints à huit boi
tons venaient boire l'agonie du tigre. Quand le soleil s'allumait là-haut, couchant en j >ue d'un rayon oblique ces corbeaux perchés Bur un cad a vre, H les dissipait à la première poussière deson or. Alors cette foule, tout à l'heure chantonnant et sifflant 1)0111' s'étourdir, comme un roulier qui traverse une torèt hantée par les brigands, se ruait, déjà ivre, dans les rue- voisines. Bile offrait au cocher le champoreau de- casernes, elle trinquait avec la basse police et enlevait d'un revers de lèvres le blanc de céruse des coquines: au fond, elle était plus pâle que le supplicié, serrait les dent- comme un cou raccourci, et tremblait plus que le coupable sous le couperet.
On se sentait la tète grossie à l'égal d'une cucurbitacée énorme, et le cœur battait à briser sa carapace. C'était ignoble, immonde, infâme, et pourtant logique. La morale de la guillotine (si
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ces deux expressions ne se sautaient pas à la gorge) était là-dedans.
La peine de moi i était à la hauteur de son public, et la claque n'applaudirai! qu'aux bons endroits. Encore une fois, cet abattoir saignail pour tout le monde, et chaque goutte de sang vomie par le tronc du supplicié jaillissait en lâche fatale sur Thabit du citoyen qui s'était improvisé boucher. Sur réchafaud, c'était la peine de mort; à côté, c'était la punition de la peine de mort Public et condamné faisaient la paire.
Dans l'œuvre colossale d'Henri Monnier, un voyou, grimpé sur un arbre pendant une exécution, apostrophe un gendarme qui lui intime l'ordre de descendre à terre. « De quoi! de quoi/ C'est notre exemple à nous ! C'est l'exemple au peuple! Va donc voir tes fusillés à mort, toi! » E^ c'est ce voyou qui, dans son ignominie, fait la leçon juste au gendarme. 11 a le droit de voir.
A cette expiation du crime, repoussante mais légitime, on veut substituer jene sais quelle législation saugrenue, étroite et bêtement conservatrice, qui caractérise les époques de transition.
Ce que les projets de loi proposent, dans un exposé des motifs que refuserait de signer
HADAMI LA GUILLOTINE
Prud'homme ration de la guil
lotine.
Ainsi, voilà ce <ilh déclarei : von
honte «lu supplice que vous appliquez. Le voile que voua voulez qu'on enlève «lu front det cides, c'est vous qui l'attachez par pudeur au front de la société qui tue. Vous voulez que désor mais l'assassin meure entre quatre murs, borné au Nord par un des juges de la cour d'à . au
Sud parle chef du panjuel de la même COUr OU
l'un de ses substituts, à l'Esl par le greffier, à l'Ouest parle directeur ri le médecin de la prison.
Ces messieurs sonl ■ les amphitryons oii l'on guillotine - ! Vous exigez ensuite — sans que leur absence soit un «'as rédhibitoire «lu supplice — la présence du maire dé la commune où a lieu l'exécution, relie du commandant de gendarmerie et de quelques officiers de police. C'est la première série d'invités : fleur de Compiègne de l'échafaud î Enfin vous admettez le confesseur, le défenseur, les jurés, les magistrats et conseillers généraux du département, les conseillers munipaux de la commune où le crime a été commis et de la commune où il est puni ; enfin, une moyenne de vingt journalistes choisis dans le département. Gloire à ceux-ci !
La peine de mort n'est donc plus un exemple! Ce n'est pas pour les moraliser, je suppose, que vous invitez le confesseur, le défenseur, les jurés, Les magistrats, les conseillers généraux et municipaux et les vingt journalistes ?
La peine de mort, ainsi comprise et appliquée, ne serait-elle pas plutôt un spectacle qui, après avoir eu ses représentations populaires, redeviendrait spectacle privé, accessible par location ou par entrées? Pourquoi limiter ainsi le nombre des spectateurs? Vous voulez une guillotine agréable, rendez-la utile, pendant que vous y êtes. Ouvrez un bureau pour la perception du droit des pauvres dans ce mystère du moyen âge que vous reprenez en plein dix-neuvième siècle. Autorisez-moi à payer ma place dix francs, je vous prie, et constituez une œuvre de bienfaisance au bénéfice des orphelins créés par les assassins. Eh! mon Dieu, en capitonnant quelques bancs, vous feriez encore recette I
Alors je comprendrai votre guillotine à l'étouffée. J'imagine que vous laisserez bien pénétrer quelques dames dans le préau. C'est au sexe faible sans doute que s'adressent les dispositions du projet de loi, quant aux personnes munies d'une autorisation spéciale du ministère public, de la
KADAMI i I 91 M. mi i J7t
pi éfecture ou d€ la mail le* 1 u ais, b b >nne, dira m. i«i conseiller général Lefi iand 1 la reaune, pour vaincre une résistance, que je t'ai promis de te mener voir guillotiner ! El il esl évident que M,n'' Lefriand cédera. Le Guillotv de Ghavette, sortira du domaine de l'idéale fantaisie, pour entrer dans celui du naturalisme le
plU8 si i ici :
* Voyons, dira doucement le geôlier au condamné, vous avez tort de faire tant de Façons. Je vous assure que vous avei aujourd'hui une chambrée exceptionnelle. Le tout Lons-le-Saulnier des niions capitales es! là. Rien que du monde comme il Faut. El tranquille, faut voir! Et bien mis, et tout! Ah! la guillotine a bien changé, allez! Voyons, venez, Jean Hiroux, venez, vous ave/ tort de vous ostinerl » Mais savez-vous que le jour n'est pas loin où le condamné trouvera que le bourreau a les mains sales, et parfumera son mouchoir avec de l'opoponax et de Pylangylang avant de passer devant Mme la préfète !
0 peuple de France! ô fameux peuple-roi qui laisses tomber en quenouille ton sceptre de bon sens et d'esprit! Voilà ce qu'on fait en ton nom ! Voilà les projets qu'on élabore et dont on se gaudit au sein des commissions avec des sourires
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de triomphe. La guillotine hypocrite et bureaucratique succédant à la guillotine à scandales, tel est le progrès qu'on L'annonce en termes obligeants pour la civilisation. On constitue, à ton nez ci à ta barbe, les classes dirigeantes du couperet.
Jamais les assassins neprendront au sérieux un échafaud qui n'aura pour attributs qu'un greffier, un commissaire, quelques magistrats el vingt nouvellistes. Ils vous diront que Gavroche seul savait relever de sa présence l'éclat de ces cérémonies et planteront leur piédestal de jactance à la cour d'assises môme, où ils traiteront de puissance à puissance avec la justice, comme autrefois Humbert avec M. le président Desmazes.
On avait une loi claire dans sa brutalité; l'exécution était publique. Elle faisait éclater l'effroyable vide de la peine de mort. Aujourd'hui, la voilà qui recule et qui se cache sous une loi bâtarde. Le dernier supplice ne sera plus bientôt qu'une opération chirurgicale pratiquée devant quelques internes, jusqu'au jour où, dans la précipitation de son zèle, un aide prendra le bourreau pour le coupable, le couchera sur le billot et fera sauter sa tête jusqu'aux cieux !
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i.i ■■ lillol ine suh pa l'évolul ion politique p conisée par Jouffroj . comme la Pi an< uil-
lotine sera centre gauche.
Au moins, si cela pouvail dég< >ûlei le ainsi
En ce siècle de parvenus, il devait arriver que la guillotine cherchai à se faire appeler Madame la Guillotine.
LES FRÈRES LAWNSON
Quand les commères de Montauban, à force de faire bouillir la marmite, éprouvaient le besoin
de passer chez le chaudronnier, elles allaient chez Capoulade, a cause du petit Izarnet, son apprenti. Toutes étaient d'avis que le pelit Izarnet en eût remontré à son patron quant au maniement du cuivre, tant il avait le marteau spirituel pour son âge, — car, à l'époque où les Montalbanaises avaient cette opinion de lui, Izarnet n'annonçait guère que quinze ans. Si jeune, et déjà le premier chaudronnier de Montauban!
Personne, en effet, ne pouvait lutter avec ce coquin dlzarnet pour la réparation et la remise à neuf. Un vieux chaudron restauré par ses
l>7(i BRAVOS BT SIFFLE! -
mailla, fût-il rendu jusqu'au fond et percé (raillant de trous qu'une écumoire, riait pour toujours à répreuve du feu d'enfer. Avec Izarnet, on
en avait pour la vie I C'était un plaisir de voir ce garçon brun, — toul frisé, avec ses grands veux d'image étrusque, traverser le pont du Tain, en
relevant son tablier de cuir, et se ruer à la pratique pour le compte des Capouladc II faisait plus d'affaires que le fils Gapoulade ; il avait d'autant plus de mérite à cela qu'il n'était aucunement intéressé dans la maison. Ainsi allaient les choses, tant qu'il ne passait pas de saltimbanques à Montauban î Mais, si des saltimbanques se montraient dans le rayon de l'allée des Carmes, adieu la chaudronnerie î Izarnet lâchait les Capoulade.
Vraiment, cette passion pour les saltimbanques avait quelque chose d'inquiétant. Plutôt que de manquer une séance, Izarnet était un gaillard à laisser toute la ville sans pot-au-feu. Dans ces moments-là, il ne fallait pas songer à un raccommodage pressant. — Petit Izarnet, ma chaudière à laver la vaisselle? — Impossible pour aujourd'hui. — Ma poêle à frire, mon petit Izarnet? — Demain. — Le poêlon que je t'ai apporté hier ? — Après-demain seulement. — Pas avant? — Pas avant.
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( hi n'insistai! pa . « était inutil nd
mères <im avaient beaucoup \ u el beau< oup i et mi, disaient, la tôte branlante el les im.hu j< tinte , qu'lzarnet était perdu pour la cbaudronnei qu'il finirai! saltimbanque, il y avait apparence qu'elles ne se trompaient pas, Izarnet, au fur et i mesure qu'il grandissait, s'assimilait le port el la marche, —poitrine en avant, épaules effaci — qui caractérisent les gymnasiarques.il retint même un certain nombre de (ours qu'on avait exécutés devant lui, imitant les pirouettes des b&tonnistes, la feinte mastication des mangeurs de cailloux, les jongleries à la mode dans les foires. Le Us Capoulade essaya vainement de le rattacher à la chaudronnerie par quelques bons procédés : Izarnet n'écoutait que sa nature.
A l'occasion des fêtes de Pâques, alors prochaines, un cirque se dressa dans Montauban : cirque bien fourni de bêtes et d'hommes, avec orchestre de dix musiciens dont trois clarinettes. La principale attraction vantée sur le programme, c'était les frères Lawnson, clowns anglais, — qui
avaient fait L'admiration de principales cours de l'Europe. Izarnet ne manqua pas une seule représentation, môme de celles qui furent données le jour. Il rien dormit pas, sinon pour en rôver. Au milieu des fêtes, un des frères Lawnson se tua dans un accès de fièvre chaude. Ce fut un deuil pour la troupe.
Mais le plus affligé fut certainement Izarnet qui suivit l'enterrement et manifesta sa douleur par des larmes abondantes, comme s'il s'agissait d'un parent au premier degré. Il eut préféré conduire un Montalbanais au champ du repos, car un Montalbanais se remplace... tandis qu'un clown anglais, c'est une perte irréparable, sinon à grands frais et grandes difficultés! Combien pouvait-il y avoir de clowns anglais sur la terre, outre les frères Lawnson? Trois ou quatre, et encore, et encore! Il faudrait aller au moins jusqu'à Toulouse pour en trouver un! Izarnet était sur qu'il n'y en avait jamais eu à Castelsarrazin ! Quel malheur, bon dieu, quel malheur !
Aussi, comme il pleurait, Izarnet! Au retour du cimetière, celui qui passait pour l'aîné des Lawnson daigna lui parler, touché par les marques de ce regret sincère. Izarnet osait à peine répondre, s'étonnant qu'un clown anglais fût
d'humeur si débonnaire. Lavi nson \ il l'effet qu'il produisait el devinl encore plat communicatif.
il crul reconnaître [zarnel pour L'avoir rem que parmi les spectateurs réguliers. Est-ce que lesjeui du cirque captivaient à ce poinl Isarnel? Suffoqué, Isarnel avoua que c'étai aie pas-
rion et que son ambition sérail de faire dei brioles en public, s'il en était jugé digne ! br&le-pourpoinl Lawnson aîné lui proposa d'entrer dans la partie, — qui «Mail relativement plus lucrative que la chaudronnerie, — car [zarnet, en rougissant, avait confessé appartenir à ce corps de métier.
— Gomment! s'écria Izarnët, vous consentiriez ?...
— Je consentirais, dit gravement Lawnson aîné. Vous serez Lawnson jeune.
Sur cette déclaration, Izarnet courut d'un trait chez les Capoulade, auxquels il annonça qu'il était nommé clown avec le titre de Lawnson jeune. Les Capoulade en furent plus indignés que surpris. Les prédictions des vieilles de Montauban se réalisaient : le cirque enlevait à la chaudronnerie un de ses meilleurs sujets.
Dès qu'Izarnet fut Lawnson jeune, par un con-
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trat signé de son plein gré, Lawnson aîné le mit au courant des principes qui régissent la profession capricante du clown anglais. Pour être clowns anglais, il est inutile d'ôtre Anglais, mais il est indispensable d'ôtre frères. Si deux clowns n'étaient qu'associés, fussent-ils les plus habiles du monde, le bourgeois s'imaginerait qu'on le vole. Mais du moment qu'ils sont frères, tout change : c'est la voix du sang qui les appelle à partager les mômes exercices, et le lien de la famille est respecté jusque dans la gymnastique.
En ce cas, les clowns sont intéressants. Ainsi celui qu'on venait d'enterrer était de Bayonne, et s'appelait Escayrol, eh bien ! il n'avait eu son succès qu'à partir du jour où il s'était appelé Lawnson jeune. Il en serait de même pour Izarnet, à la condition, toutefois, qu'il se défît de son effroyable accent de Tarn-et-Garonne, très pittoresque sans doute sur les rives du Tescou, mais très nuisible dans l'enceinte d'un cirque. Izarnet, un peu piqué, fit observer que son interlocuteur avait aussi de l'accent :
— Mais vous? dit-il.
— Moi! répliqua Lawnson aîné, c'est différent... Je suis de Marseille.
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On passa ensuite & d'autres principes essentiels. Lawnson atné expliqua qu'un clown anglais ne devait pas savoir l'anglais, parce qu'il pouvait Être tenté de le parler, el que, cédant à cette tentation, il risquait de déplaire. Il suffisait de parler un français douteux avec un fort accent d'outre-Manche. A «vite intention, et aussitôt qu'ils seraient a Paris, Lawnson aîné présenterait Lawnson jeune à un sien ami, professeur d'accent, qui avait déjà fabriqué une cinquantaine de clowns anglais (garantis pendant doux ans), et dont lui-même était l'élève. En attendant, il était convenu que Lawnson jeune ne donnerait aucune réplique à son aîné, et qu'à toutes ses questions, il répondrait en portant les mains aux oreilles et à la bouche, comme un muet de sérail. Cet effet avait déjà réussi à divers Lawnson jeunes avant le voyage de Paris.
Izarnet réussit au delà de ce qu'en attendait Lawnson aîné, qui avouait n'avoir jamais rencontré de frère mieux à son goût. Izarnet avait réellement la vocation : il était agile, pétulant,
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léger au pourchas et hardi à la rencontre, en somme», vit' comme la poudre. S'il n'emportait pas tout le succès, — car Lawnson aîné avait L'avantage en ce qui touchait à la barre fixe, — il en eût pu revendiquer la plus grande part. Ah ! la chaudronnerie était loin! De ville en ville, après une campagne qui ne fut pas sans gloire, les frères Lawnson arrivèrent à Paris et là, comme il l'avait promis, l'aîné confia le cadet aux soins du professeur d'accent pour clowns anglais. Izarnet fit des progrès rapides et qui prouvaient l'excellence de la méthode à laquelle il s'était soumis. En moins de deux mois, il avait appris à britanniser par la prononciation une centaine de mots français ; résultat prodigieux et sans précédent, si l'on songe qu'un des Harrison, réputé le meilleur élève du professeur, ne dénaturait guère que soixante-dix mots, après sept mois d'un labeur acharné.
Izarnet perdit bien quelques illusions qu'il avait sur les belles relations de Lawnson aîné dans le monde parisien. Il acquit bien la certitude que les principales cours de l'Europe où l'aîné prétendait avoir brillé se bornaient aux cours principales du quartier de l'Europe, mais un événement heureux racheta cette mauvaise impression : les
i Lawnson furent i des Champs Elj é
Il y (Mil des noies aimables pour eux dan journaux. On y lisait que les frères Lawnson, clowns anglais, très appréciés à L'Alhambra el au London-Pavillon , débuteraient prochainement dans un intermède qui sérail le plu- >rdi-
naire en ce genre. Il circula sur les boulevards des cabs-annonces Lendus d'affiches coloriées ot se détachaient les portraits-charges des deux Frères.
Le soir fixé pour ce pompeux début, les cors de chasse lancèrent dans les Champs-Elysées des fanfares plus éclatantes que de coutume, et lorsque le rideau se leva sur l'intermède annoncé. l'orchestre attaqua une valse viennoise dont le rythme joyeux sembla rafraîchir l'air tiède d'août. On avait mis l'écriteau des deux côtés de la scène : « Les frères Lawnson, clowns anglais. » L'aîné des Lawnson se fit applaudir dans ses exercices, mais l'attention du public se porta de préférence
sur le plus jeune donl l'adresse endiablée enfantait des merveilles. D'honneur, Izarnet se surpassait. Ensaché dans une cretonne à fleurs qu'an soleil d'or éclairait dans le dos, il sautait avec une agilité de chat et une dignité de notaire. Sa figure blanchie, — à l'exception des yeux agrandis jusqu'au cuir chevelu, de la bouche élargie au point de faire le tour de la tête, et des joues peintes i\ l'écarlate, — fut déclarée d'une drôlerie irrésistible. Tout le monde convenait qu'il n'y avait que les Anglais pour l'excentricité. Eh ! franchement, qui eût pu deviner « le petit Izarnet » sous ce déguisement fantasmagorique?
Pour l'assistance tout entière, il semblait que Lawnson jeune fût en pleine possession de ses moyens et qu'il n'éprouvât pas la moindre émotion. Cependant, depuis quelques minutes, le petit Izarnet perçait sous Lawnson jeune. Il venait d'apercevoir au premier rang des fauteuils d'orchestre, derrière les trombones, Capoulade père et fils qui prenaient leur part de spectacle. Et il ne se trompait pas! C'était bien eux! Voyons, c'était bien le père Capoulade, ce gros homme avec son collier de barbe en brosse ! Et l'autre, noir comme une taupe, c'était bien le fils Capoulade! L'instinct qui les avait poussés à se placer derrière les trombones, c'était un retour vers la
chaudronnerie natale, Mai qu e I ce que le poulade peuvent bien venir Faii e à P mandait Izarnet tout en gambadant. ( l'intriguait. S'il leur laissai) tomber du haut de la rampe, entre deux lazzis, un rendez-vou patois?... El le respect dû au public :
En vain Izarnet multipliai! ses signes au i
poulade, leur erianl des veux : « Mai-, je ne suis
pas Lawnson jeune, je suis le petit [zaraet I les Gapoulade ne bronchaient pas, imperturbables dans la conviction qu'ils avaient affaire au frère de Lawnson aine, et d'autant plus fermes dans leur foi qu'en ce moment môme Izarnet étourdissait l'auditoire par une bruyante affectation d'accent anglais... Aôh! vaolez-vos joer avec moâ?... Attentionné à la tète de vu... Allez, le miousic!... essayant de caser en une seule séance les cent mots qui composaient son langage de clown.
L'intermède touchait à 'sa fin et les Lawnson préludaient à la suprême culbute, au bouquet de
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ce feu d'artifice exclusivement britannique. Lawftson jeune inquiétait l'aîné par ses distractions.
Deux fois, dans une accolade, il lui avait tendu la main droite au lieu de la main gauche. I/arnet n'était plus à son devoir! D'une part, il se demandait, avec l'inquiétude propre au provincial qui rencontre un autre provincial à Paris : « Qu'est-ce que les Capoulade font donc ici?» D'autre part, ne pouvant s'imaginer qu'il était travesti au point d'avoir rompu tout lien avec Montauban, il se disait : « Est-ce que les Capoulade feraient exprès de ne pas me reconnaître?))
Pour comble, voilà que les Capoulade, sans doute pressés de rentrer à l'hôtel, se levaient pour s'en aller! Alors Izarnet n'y tint plus et au mépris de son contrat avec Lawnson aîné, tendant les bras vers ses compatriotes, avec un accent qui rappelait à la fois le Quercy, le Périgord, la Gascogne et le Limousin, il s'écria :
— Coqui di Dious! Capoulade, reconnaissess pas puss toun camarade Izarnett ?
L'engagement de Lawnson jeune en qualité de clown anglais ne pouvait être maintenu sans scandale par la direction. Il fut aussitôt résilié.
C'est pourquoi Lawnson aîné se cherche maintenant un autre frère.