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Breiz-Izel, ou vie des Bretons de l'Armorique

Corentiü, initié aux travaux agricoles dont il prendra désormais sa large part, ambitionne en outre toutes les lonctions qui peuvent ajouter à son importance, et c’est lui qui, à la place du premier valet, aura maintenant la charge d’aller faire moudre le blé nécessaire à la consom-

mation de la ferme.

La récolte, qu’on a séchée aux derniers rayons du soleil d été, remplit les vastes huches de chêne qui, avec le lit clos et 1 armoire aux riches ciselures, forment le fond d’un ménage armoricain et datent souvent de plusieurs siècles; c’est dans ces coffres-magasins, suffisants pour un })ays de petite culture, que se puisent tour à tour l’orge et le seigle dont on fabrique un pain noir et trop souvent aigle, 1 avoine, qui est la nourriture de luxe des chevaux auxquels on ne la prodigue pas, et qui se transforme pour les hommes en une des variétés de leur bouillie; le sarra-

sin, dont on leur fait une autre bouillie et surtout des crêpes, ce mets national si cher à l’Armorique; enfin, le Iroment, le plus nourrissant des grains connus, et le seul précisément dont ne se nourrisse pas un Breton. C’est pour la ville qu’il l’arrose de ses sueurs; son froment s’y 'vend en totalité, et s’il en conserve, c’est tout juste ce qu il faut pour célébrer, avec du pain blanc, les événements extraordinaires et les grandes époques de la vie. Corentin a donc rempli de seigle les deux extrémités d’un sac qu’il a chargé sur la selle de bois du vieux bidet, et

tUiive nvGC sa niodcste montijrc a peu de distance du moulin, il interroge un voisin qui va passer le pont grossièrement jeté sur le déversoir, pour savoir s’il j a beaucoup de monde au moulin et s’il sera promptement expédié. Le meunier, une barre de fer à la main, s’apprête à relever la vanno perdante pour laisser s’écouler le trop plein de l’étang. On voit près de lui et à sa porte quelques pratiques, dont les unes partent et les autres arrivent, et qui, souvent, n’apportent à moudre rju’un tiers ou un quart de boisseau à la fois. Cette pauvreté d’une partie de leur clientelle oblige les meuniers à conserver leurs moulins dans l’état d’imperfection où les leur a légués la féodalité, qui, assurée de ses droits abusifs, se souciait très peu de rien améliorer. Ces moulins, aux roues antiques, qui ne marchent qu’à l’aide d’une chute ou d’un volume d^eau deux fois plus considérable qu’il ne faudrait, n ont jamais qu’un étage, et la trémie qui livre le blé à l’aetion des meules est aussi rapprochée que possible de la bouche informe par laquelle il sort en farine. N’estil pas en effet nécessaire que le meunier, attentif à la qualité de sa mouture, soit prompt à la corriger? S’il lui fallait constamment monter et descendre d’un étage à l’autre, les quarts de boisseau qu’il doit moudre séparément auraient en totalité passé sous la meule avant qu’il eût eu le temps d’en rectifier le jeu; il importe donc qu’il puisse veiller à tout sans se déplacer.

Dans les moulins pourvus de deux paires de meules, il y en a une en pierres de Rouen , et l’autre en pierres de Champagne. La première, qui est très poreuse et déchire

iiiH'iix la pellicule du blé, sert pour l’org'e , le seigle et l’avuinc. La seconde (pi’on appelle le moulin blanc, a la surface plus unie et donne une farine plus douce; elle est spécialement consacrée au froment et au sarrasin. 1} est inutile de dire qu’il ne s’agit iei que de la mouture rusti- <(ue ou a la grosse. La mouture économique, qui con’siste à moudre le grain plusieurs fois, n’est chez nous en usage que dans de vastes établissements industriels qui n’ont rien de commun avec nos moulins de campagne. Ceux-ci sont presque tous d’anciens moulins seigneuriaux, et ne livrént jamais la larine qu’en rame , c’est-à-dire mélangée de son et non blutée. Le prix de la mouture ou plutôt ce que les meuniers prélèvent en nature sur chaque boisseau, varie du 12^ au 16'; lacoutume de Bretagne leur accordait le l/C; mais on serait heureux que leur conscience, généralement très large, leur défendît de prélever au delà du 10^ Grâce a leur réputation de friponnerie, le paysan, si méfiant avec tout le monde, l’est encore plus avec eux qu’avec personne; quoique la plupart aient des garçons pour aller chercher dans les villages le grain à moudre, il vient le porter lui-mème au moulin, sur son cheval, quand il en a un, ou courbé sous le faix quand il n’en a pas, et il ne perd pas un instant son blé de vue depuis le commencement de la mouture jusqu’à la fin. Précautions inutiles î il a beau chercher à rendre aux meuniers

la piobité facile, a en faire pour eux une vertu de né-

cessité ,

ils

ont mille manières plus ou moins ingénieuses

d etre fripons, et ne savent pas se passer d’un gain illégilime. Le plus communément, ils se ménagent d’invisibles

soupapes, et augmeiileiil , en riiamectant avec adresse’ le poids de la farine; de la sorte, le paysan trouve toujours son compte, mais les meuniers y trouvent encore mieux le leur. Aussi n’est-il pas rare d’en rencontrer qui jouissent d’une véritable aisance. Il est vrai qu’à ces moyens coupables d y arriver, ils enjoignent d’autres qui ne méritent pas les mêmes reproches et ne prouvent que leur industrie. Par exemple, ils engraissent beaucoup de cochons, et élèvent de nombreux canards qu’ils ont soin de n aller vendre a la ville que lorsqu’ils peuvent en obtenir le prix le plus avantageux. Du reste, quelque fortune, bien ou mal acquise, cju ils parviennent à amasser, jamais elle ne les élève jusqu’aux laboureurs, celte noblesse de nos campagnes. Ils restent toujours aux derniers degrés de 1 eclielle sociale de 1 Armorique, et la fierté d’un fermier regarderait comme une mésalliance le mariage de sa fille avec le fils d un meunier. Si c’est préjugé, c’est aussi justice. Outre leur probité douteuse, pour ne pas dire leur mauvaise foi avérée, leur ignoble ivrognerie paraît choquante môme à des gens peu scrupuleux sur ce chapitre ; et, pour achever leur réputation , ils afiiehent des mœurs lelacheesqui sont en contradiction flag’rantc avec les mœurs sévères et patriarchalesdu pays. Une jeune femme redoute plus la rencontre de leurs garçons cpic celle d’un grenadier, tant il y a chez eux de dispositions à s’imaginer que le libertinage est un privilège de leur état ! Aussi pour venger la morale publique de tant d’iniquités, les curés, autrefois surtout, apostrophaient-ils souvent les meuniers

du haut de leur cliairc; ceux-ci s’v étaient faits et n’en

rougissaient même plus.

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