PREMIER ÉTABLISSEMENT DES FRANÇAIS AU BRÉSIL. INTERPRÈTES NORMANDS
Tandis que les Portugais continuaient à fonder quelques établissements le long des côtes, et qu’ils songeaient même à pénétrer dans l’intérieur, les Français multipliaient leurs relations commerciales avec les indigènes. C’étaient surtout les navires normands qui venaient charger du bois du Brésil le long de la côte de Guanabara et dans les parages occupés aujourd’hui par San Salvador. Presque toujours un matelot de l’équipage ou quelque trafiquant se décidait à rester dans une tribu jusqu’à ce que le navire qui les avait amenés vînt effectuer un second chargement. Au retour, ces individus prenaient le titre d’interprètes , et il était bien rare , quand ils avaient goûté de la vie indépendante des Tupinambas, qu’ils ne préférassent point le séjour de la bourgade indienne qui les avait adoptés, au séjour de leur propre pays. La puissance que donnent toujours les armes à feu parmi les sauvages, l’espèce de prééminence que ces hommes grossiers se sentaient sur les chefs eux-mêmes , le succès qui suivait presque immédiatement leurs spécula-
ques corrections à son récit , annonce qu’il le connaît beaucoup et il vante son ingénuité. « On s’apercevra facilement, dit-il, que sa relation est marquée au cachet de la bonne foi, et qu’il n’a pas voulu embellir le récit de ses aventures par un faux brillant et par des détails mensongers, dans l’intention de se faire admirer et de s’acquérir une gloire mondaine; il la publie au contraire pour remercier la Providence de ce que par sa bonté et contre tout espoir, il est rentré dans la Hesse , sa chère patrie. » Théodore Turque! , seigneur de Mayerne , traduisit en partie à Jean Lery la relation allemande, qui était déjà fort rare en i586, et celui-ci ne tarit pas dans les éloges qu’il accorde à ce contemporain étranger, tandis u’il fait sans cesse la critique la plus amère e Thevet. Je suis persuadé qwe les gravures qu’on trouve dans Lery et dans Thevet viennent primitivement du voyageur allemand , et qu’on leur a fait subir seulement quelques modifications.
BRÉSIL
tions, tout leur donnait une influence sur les tribus , dont le bruit s’étendit dans la plupart des ports , et qui multiplia les émigrations.
Rien de plus étrange et de plus bizarre, en effet, que la vie de ces interprètes normands, dont il est fréquemment question dans les anciens voyages. Pour se faire une idée de leur existence, il faut se rappeler celle des boucaniers d’Haiti , moins les risques peut-être et les privations journalières. Le Français qui se décidait à vivre parmi les T'upinambas commençait par se conformer à peu près en toute chose au genre de vie de ses nouveaux compagnons. Adopté par un village , il en épousait les intérêts comme il en suivait les coutumes. Tel était son dédain complet pour les usages qu’il abandonnait, qu’on le voyait quelquefois se peindre comme les sauvages et vivre de la vie des forêts. A l’exemple des chefs auxquels il aimait à se comparer, il épousait plusieurs femmes , et il était bien rare q.u’il s’inquiétât de sa postérité. Souvent il prenait part aux guerres sanglantes que les tribus se faisaient ordinairement entre elles, et alors, comme je l’ai dit, s’il faut en croire de vieux historiens , il ne reculait pas devant les festins qui succédaient aux Jours de combats.
Ce fut, selon toute probabilité, par les interprètes normands qu’on eut en France les premiers renseignements qui décidèrent quelques hommes puissants à former un établissement durable parmi les nations indiennes de la cote. Si l’on en juge toutefois par la vieille cosmographie de Munster , il fallait que ces nommes eussent de grands avantages à déguiser la vérité , ou que leurs renseignements s’altérassent d’une manière bien étrange en passant de bouche en bouche , puisqu’on représentait au XVIe siècle les indigènes vivant au milieu de villes populeuses, et débitant la chair humaine sur un étal, comme on vend la viande de boucherie dans nos marchés.
Derniers reflets des récits incomplets ou exagérés qu’Oderic-le-Mineur et Mandeville débitaient trois siècles
auparavant sur les contrées orientales, tous ces faits répandus jusque dans le monde lettré n’effrayèrent point ceux qui sentaient la nécessité d’une colonie nouvelle pour la France. Vers 1555, l’amiral de Coligni jeta les yeux sur cette baie magnifique de Rio de Janeiro , qui n’était encore connue que sous le nom du pays de Guanabara , et [il adopta cette riche contrée, négligée même du Portugal , pour y fonder un établissement ou pourraient trouver plus tard un asile ceux de la religion réformée.
L’homme qui fut choisi par l’amiral pour réaliser ce projet ne manquait ni d’intelligence ni de courage, mais il était dévoré d’ambition, et il est probable que son opinion, mal assise, ne savait s’arrêter ni à un parti ni à une doctrine. Une fois qu’il eut fondé le fort qui porte encore aujourd’hui son nom , Villegagnon sembla abandonner tout à coup le parti qui l’avait envoyé. Des ministres sortis de Genève et conduisant quelques réformés étaient venus s’établir à Guanabara; ils furent persécutés d’une manière odieuse et contraints de se retirer parmi les nations indiennes, qui leur donnèrent l’hospitalité ; ou, s’il faut en croire d’autres relations moins connues, ce ne fut u’après avoir conspiré contre le chef e la colonie et tenté de s’emparer du fort , que les protestants allèrent chercher un asile parmi les Tupinambas.
Quoi qu’il en soit , ils ne tardèrent pas à revenir en France , et Villegagnon lui-même, lassé d’un séjour de quatre ans dans une île étroite d’où il ne pouvait sortir, se décida à revenir en Europe, où il ne tarda pas à mourir, stigmatisé d’un nom odieux (*).
(*) Les protestants l’appelèrent le Caïn d’Amérique. Un manuscrit portugais que j’ai consulté dit positivement qu’il se faisait appeler roi du Brésil. On a peine à croire à un tel degré de démence , quand on a sous les yeux la description de l’établissement qu’il avait fondé. Comme cet ouvrage est spécialement consacré à faire connaître les localités curieuses de tous les pays , en même temps que leurs usages , nous
L’UNI VERS
Comme je i’ai dit autre part , si ce chef, auquel on reconnaît de la fermeté et de grands talents, n’eut pas montré dès le principe une perfidie cruelle ; si un insupportable orgueil ne lui eût aliéné l’esprit de ceux qui lui étaient attachés par leurs propres intérêts , on aur ait vu la capitale d’une colonie française s’élever rapidement dans la baie de Pdo de Janeiro, dont on avait désigné le territoire par le nom pompeux de France antarctique.
transcrirons ici un passage qui ne se trouve dans aucun historien, parce la vieille relation qui le renferme est elle-même à peine connue. « Une lieue plus outre est l’ile où demeuroient les François, ayant seulement une petite demi-lieue de circuit et estant beaucoup plus longue que large.... Or cette île estant rehaussée de montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur chacune d’icelles une maisonnette , comme aussi sur un rocher de 5o ou 60 pieds de haut, qui est au milieu de l’île , il avoit fait bâtir sa maison. De côté et d’autre de ce rocher on avoit applani des petites places esquelles estoient bâties tant la salle où on s’assembloit pour faire les prières publiques et pour manger, qu’autres logis esquels (compris les gens de 'Villegagnon), environ 80 personnes qu’estoient nos François , faisoient leur retraite. Mais faut noter que excepté la maison qui est sur la roche , où il y a un peu de charpenterie et quelques boulevers (sic) mal bâtis , sur lesquels l’artillerie estoit placée , tous ces logis ne sont pas des Louvres, mais des loges faites de la main des sauvages , couvertes d’herbes et gazons à leur mode. Voilà l’état du fort que Villegagnon, pour agréer à l’admirai, sans lequel il ne pouvoit rien faire, nomma Colligni en la France antarctique.» Voy.Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, p. 207. La description de Lery est identique à celle-ci. Voyez la cinquième édition. Il est vivement à regretter que Villegagnon, qui était un homme instruit et auquel on doit une relation remarquable du siège d’Alger en latin, n’ait pas employé ses loisirs à écrire sur les nations indiennes; c’est du reste de cette époque que datent nos meilleures notions sur l’ancien Brésil : elles sont dues à Jean de Lery, déjà cité, et même au cosmographe Thevet, dont les manuscrits originaux se trouvent à la Bibliothèque royale.