‹ Brésil, Colombie et GuyanesChapitre 9 sur 39 · EXPULSION DES FRANÇAIS, LES JÉSUITES ET LES PAULISTES · texte numérisé non relu

EXPULSION DES FRANÇAIS, LES JÉSUITES ET LES PAULISTES

Tandis que les Français faisaient quelques efforts pour s’établir dans ces contrées, les jésuites, qui avaient déjà acquis une haute influence sur les colons delà capitainerie de San Vicente, se décidèrent à les expulser complètement. L’expédition fut prompte :

ce n’étaient pas, comme on l’a vu, les travaux de Villegagnon qui pouvaient long -temps l’arrêter. On se battit néanmoins avec acharnement, Mem de Sâ fut vainqueur, la baie de Guanabara tomba entre les mains des Portugais, et Rio de Janeiro fut fondé.

Notre intention ne saurait être de constater, même ici, d’une manière rapide les divers événements politiques ui se succédèrent au Brésil durant la ernière moitié du XVIe siècle : trop de détails curieux nous restent à donner sur ce beau pays, pour que nous anticipions sur le domaine de l’histoire proprement dite, et pour que nous suivions dans leurs moindres détails les récits qui nous ont été transmis par plusieurs écrivains. Nous nous en tiendrons donc à quelques faits principaux, en puisant toujours aux sources primitives, où nos prédécesseurs euxmêmes ont recueilli leurs documents.

On se ferait une idée bien fausse de la situation des premiers colons de ce pays , si on voulait la comparer même avec la position des planteurs qui s’établissent de nos jours dans les provinces désertes de Goyaz et de Mato Grosso. Dans le principe tout était lutte ou conquête ; il fallait sans cesse défricher les forêts, combattre les indigènes; aucun chemin n’étail pratiqué encore le long des côtes; on ignorait le cours des fleuves, et nul établissement considérable n’offrait de secours au colon , tandis que la métropole faisait attendre ceux qu’elle envoyait, à peu près le temps qu’on emploierait de nos jours à faire le voyage de Goa. De 1560 à 1562, les indigènes firent d’incroyables efforts pour repousser le joug des étrangers : ils a*

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purent y réussir; mais ceux-ci non plus ne purent triompher complètement. A Itamaraca, les Cahétès faisaient souvent trembler les colons , et nous avons vu les divers stratagèmes qu’ils employaient pour les épouvanter. Dans le Reconcave, où commençait à s’élever la capitale , un célèbre capitaine des Indes, le donataire des llheos Coelho, avait été dévoré. A Rio de Janeiro, les Français tenaient encore en échec les fondateurs de la nouvelle cité; partout on vivait sur ses gardes ; l’agricuiture avançait peu , et c’était avec d’incroyables efforts que les colons soumettaient la terre. Mais une affreuse maladie venue d’Europe , la petite vérole, décima bientôt les populations sauvages, et les nations indiennes commencèrent à reculer dans l’intérieur, ou à chercher les vastes déserts des régions de l’Amazonie.

Ce fut alors que l’on vit se former une colonie à part dans la colonie, une sorte de métropole demi barbare qui dut tout à son courage , et dont les exploits formeront un jour la partie la plus dramatique de l’histoire de ces contrées : je veux parler de ces Paulistes auxquels on doit presque toutes les découvertes audacieuses qui se firent dans l’intérieur du Brésiret dont on est tenté de regarder les prodigieux voyages comme des légendes fabuleuses.

Lorsqu’elles commencèrent à redouter les invasions des conquérants , sans doute que si les nations indigènes s’étaient réunies, jamais les forces du Portugal n’eussent été suflisantes pour les subjuguer; mais chaque capitainerie comptait, comme je l’ai déjà dit, plusieurs nations qui différaient de mœurs et de langage. Celles que les Portugais avaient trouvées dans la vaste province de San Yicente, qui formait i’extrémité sud du Brésil , étaient d’un caractère moins indomptable que celles de la côte orientale ; les Carijos , les Patos et les Tappes furent promptement soumis , grâce surtout à l’intervention des jésuites; les conquérants ne dédaignèrent pas de s’allier avec elles, et il résulta de ces unions une race

forte , brave , endurcie à toutes les fatigues , prompte à affronter tous les périls. Les Mamalucos (*' surtout se rendirent célèbres alors par les voyages qu’ils entreprirent à travers les forêts. L’établissement des Paulistas ou des Ficentistas , car on leur donnait dans l’origine généralement ces deux noms, s’était formé dans les vastes plaines de Piratininga.

Là , sous la direction de deux jésuites célèbres , Nobrega et Anchieta . qui ne craignaient point d’aller au-devant des plus grands dangers pour le bien de la république naissante , on vit se multiplier une population active ayant le genre d’industrie qui convenait à une colonie naissante , où les moyens de subsistance manquaient , et dont les ressources intérieures étaient encore ignorées. On a accusé dès l’origine les Paulistes d’avoir montré un caractère intraitable et indépendant, une sorte de dédain affecté pour les lois de la métropole, un orgueil inouï dans leurs rapports avec les autres colons ; on a prétendu même que , sortis des rangs les plus turbulents et les plus corrompus de la société européenne , ils avaient puisé dans leur origine et dans leurs alliances un principe de cruauté et de mépris pour la vie des hommes, qui les rendait des voisins dangereux ou même intolérables. Mais à une nature indomptée il fallait sans doute des hommes de cette trempe. Sur cette terre vierge encore des populations européennes, il fallait qu’on vît s’accomplir des travaux analogues à ceux dont l’antiquité a conservé le souvenir dans des mythes presque fabuleux. Durant la plus grande partie du XVIe siècle, la tâche que s’imposent les Paulistes est prodigieuse, et cepen-

(*) On désigne sous ce nom les métis nés d’un blanc et d’une Indienne, et vice versa. Le lils d’un métis avec une Indienne reçoit la dénomination de diolo , tandis que le produit d’un noir avec une Indienne est appelé curibocas. Les Espagnols, pour désigner ce dernier genre dans la succession des races, ont adopté le nom de somboloros. Les saccalaguas sont le produit des somboloros avec la mulâtresse.

L’UNIVERS

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dant ils ne reculent pas devant le labeur : ils savent qu’eux seuls doivent l’accomplir. Grâce à cette fécondité abondante qui se déploie avec une puissance inouïe, aux lieux où la main des hommes n’a point sollicité la nature, les plaines de Piratininga déroulent aux regards leurs moissons abondantes; la canne à sucre , découverte dans les solitudes du Mato-Grosso ou importée de l’île de Madère, couvre des champs fertiles d’où elle se répand dans les autres capitaineries ; les diverses espèces de maïs, cultivées de tout temps par les tribus indiennes du sud , commencent à offrir une nourriture abondante aux hommes et aux bestiaux.

Soit, comme le disent certains chroniqueurs, que Martim Affonso, en se rendant au Rio de la Plata , eût peuplé la capitainerie de bétail et de chevaux qui avaient multiplié à l’infini , et qui s’étaient répandus ensuite jusqu’aux confins des possessions espagnoles; soit que les bestiaux abandonnés sur les bords du Paraguay (*) , dès les premières années du XVIe siècle , eussent gagné la solitude où se fondait la nouvelle colonie, d’innombrables troupeaux commencent encore, sous la direction des Paulistes, à offrir un genre de richesse ignoré des autres capitaineries.

Après que Sebastiâo Tourinho, né à Porto Seguro, a remonté le Rio Doce, et a découvert pour la première fois les belles régions du pays de Minas ( 1573 ) ; apres que Azevedo a exploré des mines d’argent qu’il refuse de faire connaître, c’est un Pauliste, Fernando Dias Paes Leme, qui , à quatre-vingts ans , parcourt pour la première fois la

(*) Voy. Félix de Azara. M. Pinheiro Fernandez, dans son excellent travail sur la capitainerie de San Pedro, fait entendre que cette dernière province , dont les bestiaux forment maintenant toute l’opulence , tira de San Vicente les premiers animaux qui eurent une si prodigieuse postérité. Les jésuites, de leur côté, prétendaient que tout le bétail du Brésil venait de onze vaches et tin taureau que leurs missionnaires avaient -conduits à la Guayra.

plus grande partie de ce vaste territoire , et qui y fonde de nombreux établissements, pour se voir bientôt abandonné, durant ses pérégrinations, dans le désert, où il ne tarde pas à mourir. Plus tard, son fils Garcia Rodriguez Paez ouvrira , au commencement du XVIIIe siècle , la route qui conduit à Rio. Ce sont des Paulistes, ces Thomas Lopez de Camargo, ces Francisco Bue-nno da Sylva, qui découvrent avec Antonio Dias de Thaubaté, les mines célèbres d’Ouro Preto. Enfin c’est encore un Pauliste, Arzâo Rodriuez , qui se procure le premier de l’or ans la province de Minas Geraes (*).

Ces hommes audacieux pénètrent même au centre des provinces les plus lointaines et les plus stériles. Dans le dix-septième siècle , c’est un habitant de Saint-Paul, Domingos Jorge, qui explore avec Domingos Affonso les solitudes du Piauhy, et qui y fonde cette multitude d’habitations où se multiplièrent bientôt d’innombrables troupeaux. Je m’arrête , l’histoire de ces hardis aventuriers occuperait un chapitre trop étendu dans l’histoire ancienne du Brésil , et plus tard nous les retrouverons.

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