‹ BrésilChapitre 14 sur 22 · VJ · texte numérisé non relu

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l'épouvante parmi les colons. Peut-être a-t-elle déjà complètement changé ses usases; peut-être ne retrouverait-on plus déjà chez elle aucune de ces armes ou de ces brillants ornements qui faisaient jadis la parure des chefs. Si nous empruntons donc au bel ouvrage de M. Debret un guerrier dans toute sa pompe, c'est plutôt pour donner une idée des hommes que les anciens Paulistes eurent à combattre jadis, que pour signaler ce qui existe encore aujourd'hui.

Il n'en saurait être de même de la représentation si originale qui reproduit une fête dans "les missions de San-Jozé. Une fois soumis , les Indiens abandonnent assez promptement tout ce qui a rapport aux usages militaires ou a la vie nomade; les antiques divertissements de la tribu, les danses, les chants même qui les animent, sont conservés plus longtemps. Il est assez curieux, du reste , de voir se perpétuer chez ces Indiens, qui habitent un petit village de Curityba, un usa^e dont nous parlent les voyageurs du seizième siècle : nous voulons parler de la coutume où étaient les Tupis, lors des danses solennelles , de hacher des plumes pour s'en parsemer le corps , et se faire ainsi une espèce de vêtement dessinant parfaitement les formes. On.

peut consulter à ce sujet Lery et sa description naïve. Quant aux 'détails d'invention purement moderne, nous ne saurions mieux faire que d'emprunter au voyageur artiste l'explication qu'il a donnée. « Il est facile de reconnaître , au premier aspect . la délicatesse innée du goût chez les sauvages civilisés de la mission de Saint- Joseph, autant à la régularité symétrique des lignes de leur tatouage, qu'à l'ingénfeuse imitation , naïvement grotesque, des vêtements militaires européens, dont le musicien sauvage rappelle ici les couleurs caractéristiques appliquées sur la peau (les revers, parements et collets sont rouges). Toujours imitateurs, ils cherchent également l'avantage d'une coiffure rehaussée d'un accessoire, d'un diadème même, ou d'un bonnet couronné de longues plumes.

« Ces Indiens d'une antique civilisation, moins musiciens que les Guaranis, n'ont que le tambour pour instrument de danse.

«Généralement bien faits, agiles, gais , remplis d'intelligence , ils conservent aussi un sentiment de pudeur, qui a inspiré aux femmes la nécessité, comme luxe, de se fabriquer des demijupes toutes garnies de plumes. Cet ornement , qui leur couvre uniquement la chute des reins, en augmente ridiculement le volume, et les prive ainsi de la grâce naturelle que nous admirons chez les femmes européennes. »

La province renferme encore quelques Indiens sauvages appartenant à la race des Goyanas;"mais ils ne se montrent plus sur les bords de l'Océan, et, si les soldats indiens d'Itapua et de Carros en font quelques-uns prisonniers,.c'est dans la profondeur des forêts que visitent rarement les colons.

Maintenant, si nous descendons de nouveau vers le port de Santos , ou si nous prenons la route par terre qui a été ouverte entre Saint-Paul et la capitale, nous franchirons rapidement une vaste étendue de territoire qui a été décrite , et nous nous trouverons dans l'ancienne capitainerie de San-Thomé.

Ici , l'aspect de la nature , la disposition du sol, la position des habitants, tout va changer; et le lecteur sentira aisément que les intérêts politiques ne sont plus ce qu'ils sont dans le Sud, de même que la vie intérieure offre de grandes différences.

CAilPOS DOS GOAVTAKAZES, CAP

Fbio, Espieito-Sa^to, Porto -Segluo. Les lieux que nous allons décrire n'offriraient au lecteur ni un bien grand intérêt historique, ni un attrait de curiosité bien vif, s'il fallait s'en tenir au récit du petit nombre d'événements politiques dont on a pu conserver le souvenir, ou à la description de la vie monotone que mène une population clair-semée, sans énergie, demandant à la pêche ou à des procédés grossiers d'agriculture une nourriture toujours chétive, mais dont elle sait se contenter. Les champs fertiles des Goaytakazes forment une heureuse exception

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et jouissent au Brésil d'une célébrité méritée; ses habitants sont riches et industrieux; le luxe d'Europe éteint même à Campos l'originalité des coutumes. Mais ce district, qui dépend en quelque sorte également de Rio et de la province d'Espirito-Santo , n'a qu'une douzaine de lieues: c'est, pour ainsi dire, une oasis où sommeille la civilisation étrangère, et qu'entoure une es-

Î)èce de désert abandonné aux hommes es plus indolents du Brésil, les plus insoucieux d'améliorations , et peutêtre aussi les plus sobres. Quand on a décrit en effet les forêts magnifiques du littoral, les scènes merveilleuses qu'elles présentent; quand on s'est vu contraint de rappeler en quelques mots qu'il y a là matière pour le naturaliste à des investigations inépuisables, et aussi à des discussions scientifiques qui ne rentrent pas dans notre plan, que dire des pauvres habitants du littoral , auxquels leur pauvreté extrême interdit l'hospitalité? Nés dans cette solitude même, ou se recrutant trop souvent parmi les vagabonds de Rio de Janeiro et de San-Salvador, pour tout vêtement ils se contentent en général d'un caleçon de toile grossière, mais propre, "et d'une chemise flottant par-dessus; leur nourriture, c'est le produit de leur pêche uni à l'éternelle farine de manioc : rarement les feijoës , lacarne seca, le lard saléou toucinho, viennent varier leurs repas chétifs.Dans la capitale même d'Espirito- Santo, c'est tout au plus si les bestiaux que Ton tue deux fois par semaine suffisent à la consommation des habitants.

Ce pays n'a pas toujours été sous un tel régime; il était évidemment plus florissant lorsque les jésuites, qui y avaient fondé des missions, faisaient exécuter des travaux par les néophytes , et fondaient de temps à autre quelques nouvelles aidées. Partout quelque édifice, qu'on laisse trop souvent tomber en ruine, atteste les efforts qui avaient été faits; et, pour tout dire, le seul canal qui existe au Brésil a été creusé, dans ces parages, par ces hommes actifs, qui n'ont fait que paraître. Ici, comme dans d'autres portions de l'A-

mérique du Sud, les avis sont partagés sur le mérite de l'œuvre des Pères :

l'écrivain consciencieux qui leur est le plus favorable avoue que, dans la province d'Espirito-Santo , les Indiens finirent par se plaindre au pouvoir civil de San-Salvador de l'espèce de réclusion dans laquelle ils étaient maintenus. Mais, en fait de missions, ce qui convient à une localité peut fort bien ne pas convenir à l'autre: ainsi, dans la mission de San-Pedro dos Indios, qui fait partie du territoire de Rio de Janeiro, et qui fut fondée en 1630, l'expulsion des missionnaires ne se fit pas sans une vive répugnance de la part des Indiens. En somme, il est un fait que nous avouerons avec le voyageur qui a le mieux étudié ces sortes de matières; c'est que, pendant les deux siècles où les jésuites gouvernèrent les Indiens du Brésil, ils en firent des hommes utiles et heureux. Nous nous hâterons de répéter avec lui en même temps : « Mais, si leur administration obtint de si beaux succès et mérite tant d'éloges , c'est parce qu'elle s'adaptait parfaitement au caractère des indigènes, qu'elle suppléait à leur infériorité, et que c'était pour ces hommes enfants une bienfaisante tutelle. Appliqué à un peuple de notre race, le gouvernement que les disciples de Loyola avaient adopté pour les Indiens aurait été absurde et se fût bientôt écroulé. »

Depuis San-Pedro dos Indios jusqu'à Porto-Seguro, l'insouciance des faits passés et l'imprévoyance de l'avenir caractérisent les différents villages de Caboclos que rencontre le voyageur.

Ces Indiens soumis, comme on les appelle, ne sont pas précisément malheureux; ils sont bien loin d'avoir passé par toutes les persécutions et les petites tyrannies auxquelles étaient exposés les Guaranis de l'Uruguay. Malgré bien des vexations , on a conservé avec eux quelque ombre de justice : en plusieurs endroits, ils sont encore propriétaires du territoire qu'ils occupent; ainsi l'a voulu Pombal. Cependant il est difficile de croire qu'ils passent jamais dans la population active et utile : les envahissements de la race blanche , l'oubli

volontaire des ordonnances protectrices, les grands événements qui se pré-

fjarent, tout contribuera à les dép'ouiler entièrement de leurs propriétés , que des fermages mal entendus rendent pour eux Irès-peu profitables , mais qu'on n'a pu jusqu'à ce jour aliéner.

Si , pour donner à cette portion de notre notice quelque intérêt, nous comptions sur la description de ces Indiens et sur le récit de leurs coutumes, rien, à coup sûr, ne serait moins fondé. Demandez-leur l'ancien nom de leur tribu , ils l'ignorent ; essayez de recueillir quelque tradition, hors le souvenir confus des pères, ils ont tout oublié. Ils pèchent, ils cultivent un peu de manioc; ils ont en haine les tribus indiennes qui vivent en liberté.

Ce n'est qu'avec une sorte de honte qu'ils osent parler devant les étrangers la langue de leurs ancêtres; ils ne le font même que quand le rhum les a animés. Le seul trait qu'ils aient conservé peut-être de leur vie ancienne, c'est l'habileté avec laquelle quelquesuns d'entre eux se servent de l'arc, les poses bizarres qu'ils adoptent dans cet exercice, et la promptitude avec laquelle ils savent abattre les grands arbres des forêts. Ou peut encore les occuper à scier des planches ; ils s'en acquittent avec habileté. Leurs femmes savent tisser de jolis ouvrages avec les fibres de taquarassou; elles fabriquent, avec le coton du pays , des hamacs vraiment élégants ; mais tout ceci n'existe que dans les aidées industrieuses. Autre part, le Caboclo végète dans une honteuse oisiveté; quoique civilisé, il va a peu près nu, comme ses fières des forêts. La pêche a-t-e!le été abondante, il se rassasie; la faim arrive-t-elle, il s'y résigne. C'est à peu près la vie du sauvage, moins la poésie des traditions, l'excitation des guerres et l'indépendance des forêts.

Mais ceci, nous dira-t-on, caractérise une race abrutie. Dans leur vie monotone, les anciens colons issus des Européens présentent quelques traits plus intéressants à rappeler. Un seul fait pourra répondre : ils n'ont aucun besoin, et sourient de la peine aue se

donnent les étrangers pour leur apporter quelques marchandises. Il est une circonstance cependant qui établit entre eux et les habitants des campagnes brésiliennes une notable différence :

leurs femmes jouissent d'une liberté qu'ignorent celles des autres provinces.

Dans les povoacôes de la côte, elles se montrent sans répugnance aux étrangers; elles filent le peu de coton que l'on parvient à recueillir. Avec tout cela, leur mise est d'une élégance que l'on ne s'attend guère à rencontrer dans le désert, et le soin qu'elles donnent quelquefois à l'intérieur de leur cabane contraste avec sa pauvreté.

Que dire des villes , après avoir parlé des habitants disséminés du littoral?

Qu'importe, par exemple, à l'Europe cette villa de Cabo-Frio, sur l'importance future de laquelle on s'est mépris, et à laquelle on avait accordé le titre pompeux de cidade? Cette bourgade, qui ne se compose guère que de deux cents feux, est à deux ou trois lieues du capcélèbrequi lui a imposé son nom. Villegagnon visita jadis son territoire; Salema en sortit pour anéantir les Tamoyos; mais c'est à peu près à cela seul que se réduisent ses souvenirs historiques, et sa description, à coup sûr, n'offrirait aucun intérêt. Si les descendants des Indiens et ceux des premiers colons ne présentent , dans ces contrées, aucun trait original digne d'être consigné dans un ouvrage où il a fallu nécessairement faire un choix sévère; si les aidées et les bourgades n'ont rien d'assez remarquable °pour leur consacrer une description particulière, il n'en est pas de même de la nature; et, dans certains endroits, elle est assez puissante, elle offre un aspect assez grandiose, pour faire oublier l'absence d'énergie chez les hommes.

Laissons parler le prince de Neuwied.

« Nous approehions de la chaîne de montagnes nommée la Serra de Inua.

Cette solitude surpassa toutes les idées que mon imagination s'était faites des scènes de la nature les plus grandes et les plus ravissantes. Nous sommes entrés dans un terrain bas , où l'eau coulait en abondance sur un sol rocailleux 5

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ou bien formait des mares tranquilles; un peu plus loin, s'élevait une forêt d'une beauté sans pareille. Les palmiers et tous les magnifiques végétaux arborescents de ce beau pays étaient si entrelacés de plantes grimpantes , que l'on ne pouvait pénétrer à traders l'épaisseur de ce mur de verdure; partout, même sur les tiges les plus minces, croissent une grande quantité de plantes grasses, des vanilles, des cactus, des bromelia, la plupart ornées de fleurs si remarquables, que quiconque les voit pour la première fois ne peut revenir de son enchantement. Je me contenterai de citer une espèce de bromelia dont le calice est d'un rouge de corail, avec la pointe des folioles d'un beau bleu violet, et l'heliconia, plante musacée qui ressemble à la strelitzia, avec des spathes d'un rouge foncé, et des fleurs blanches. Sous ces ombrages épais , près de ces sources fraîches , le voyageur échauffé ressent un froid subit. Cette température piquante nous plaisait à nous autres habitants du Word ; elle ajoutait au ravissement dans lequel nous plongeait la sublimité des tableaux que nous présentait la nature dans ce désert. A tout instant, chacun de nous trouvait quelque chose de nouveau qui fixait son attention; il l'annonçait par des cris de joie à ses compagnons. Les rochers mêmes sont ici couverts de plantes grasses et de cryptogames , dont les formes varient à 1 infini. On voit entre autres de magnifiques fougères qui, semblables à des guirlandes de plumes , sont suspendues aux arbres de la manière la plus pittoresque. Un champignon d'un rouge foncé orne les troncs desséchés, un lichen d'un rouge de carmin couvre de ses belles taches rondes Técorce des arbres vigoureux. Les arbres des forêts gigantesques du Brésil sont si hauts, que nos fusils ne portaient pas jusqu'à leur cime(*). »

Tout à l'heure, et à propos des contrastes qu'offre cette cote a moitié dé-

(*) Le prince. Maximilien de Nemvied, Voyage au Brésil , t. I , p. 65. Traduct. de M, Eyriès.

serte, nous avons parlé des Campos dos Goaytakazes : c'est un des lieux les plus peuplés de l'empire; mais ici quelques explications historiques deviennent nécessaires.

Lorsque Jean III divisa le littoral du Brésil entre neuf grands feudataires, une capitainerie fut créée sous le nom de San-ïhomé, et la concession en fut faite à un noble portugais nommé Pedro de Goes da Sylva.. Elle occupait vingt à trente lieues de côtes entre San-Vicente et Espirito-Santo, et elle était dominée par une race belliqueuse, qui ne faisait pas partie de la confédération des Tupis. Ce fut en 1553 seulement que le concessionnaire vint, . avec plusieurs colons , s'établir sur le riche territoire qu'arrose le Parahyba.

Pendant quelque temps, les Européens vécurent en paix avec les sauvages.

Au bout de trois ans, la paix fut troublée, on en vint aux mains, et l'on trouva des ennemis redoutables. Malgré les immenses sacrifices qui avaient été faits, la colonie fut abandonnée.

Mais , au Brésil , et même en Europe , on conservait le souvenir de ces champs fertiles qu'on s'était vu forcé de délaisser, et que ne savaient pas même soumettre à de grossiers procédés agricoles les trois tribus de Goaytakazes, qui s'étaient déclaré une guerre perpétuelle. On résolut de faire de nouvelles tentatives. De riches capitalistes , établis à Rio de Janeiro, sollicitèrent de Gil de Goes , second successeur du premier concessionnaire, de vastes espaces de terrain dans les Campos , pour y élever des bestiaux : on sent qu'ils ne rencontrèrent point de grandes difficultés dans l'accomplissement de leur demande. Les concessions furent faites en 1723 ou 1727, et dès lors se noua la sanglante tragédie qui devait expulser les Indiens de leur beau territoire. Ils ne furent attaqués néanmoins qu'en 1730; alors cette expédition fut décisive. Ceux qui ne succombèrent point s'enfuirent vers les solitudes de Minas, où nous les retrouverons , sous le nom de Coroados, alliés à d'autres Indiens.

Quelques-uns conservèrent fièrement leur nationalité; il y en eut enfin qui

ne purent résister à l'amour du pays, et qui reparurent dans les Campos, quand une ville se fut élevée. Ici du moins , le nom d'un bienfaiteur des tribus dispersées se présente à la mémoire : c'est celui de Domingos Alvarez Passanha, qui gouvernait la cité naissante. Nous n'entrerons pas à coup sûr dans des détails que nous serions obligés de reprendre plus tard : il suffira de rappeler que dès lors commença une ère de prospérité toujours croissante pour le pays. Les colons accoururent de toutes parts; mais il s'en fallut bien que ce mouvement actif amenât dans les Campos l'élite de la population brésilienne. On vit se renouveler en petit, dans ces plaines fertiles, ce qui se passait, au seizième siècle , dans les plaines dePiratininga. « Dans une période de trente ans , dit un voyageur, l'histoire du district des Goaytakazes n'offre qu'une longue suite de disputes et de révoltes. » Il y eut cette différence néanmoins que toute cette agitation resta inaperçue pour l'Europe. Jusqu'alors le pays était demeuré dans une sorte d'indépendance; mais, en 1752, il fut réuni à la couronne. Les vice-rois s'en occupèrent avec activité : de nouvelles habitudes inspirées aux habitants changèrent l'esprit de la population ; de pasteurs qu'ils étaient, ils devinrent agriculteurs; et la révolution morale fut si complète, que le reproche qu'on fait aujourd'hui aux campistas est celui d'une dissipation extrême et d'un goût effréné pour le luxe. De nos jours, le district des Campos compte bien quelques petites propriétés; mais la plus grande partie de son territoire se trouve divisée en quatre fazendas d'une étendue qui effrayerait l'imagination, en Europe. Grâce à la législation brésilienne cependant, il n'en résulte point de désavantage effectif pour l'exploitation : tout propriétaire qui veut , à la fin d'un bail , rentrer dans son héritage est obligé de payer les constructions et les, améliorations qui y ont été faites. Il est passé en force d'usage de ne point tourmenter les fermiers : aussi a-t-on vu des maisons considérables et des moulins à sucre s'élever sur des terrains qui n'é-

taient loués que pour quatre ans. Bien d'autres détails viennent se joindre à ce fait. On peut donc répéter, avec M. Auguste de Saint-Hilaire, que les rapports des maîtres et des fermiers sont beaucoup moins favorables aux premiers qu'à ceux-ci.

La capitale de ce riche pays , Villa de San-Salvador dos Goaytakazes, que l'on appelle plus ordinairement Campos, est une jolie ville érigée en cité, et bâtie le long des rives du Parahyba.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre aperçu géographique, ses rues sont régulières , et pour la plupart pavées ; elle renferme huit églises, et le prince de Wied-Neuwied évaluait sa population à cinq mille individus, il y a dix à douze ans. Il s'y fait un assez grand commerce. La contrée environnante produit beaucoup de café, de sucre et de coton. Il y a des propriétaires qui fabriquent même , dit-on , annuellement à peu près cinq mille arrobas de sucre, indépendamment de la cachaça. Cette richesse des habitants donne une certaine étendue au commerce d'importation. Si on veut, du reste, se faire une idée de l'opulence,, toujours croissante , qui s'est manifestée à Campos , il suffira de quelques chiffres présentés par M. de Saint-Hilaire. «Jusqu'en 1769, il n'y avait encore eu dans les Campos dos Goaytakazes que cinquantesix sucreries; en 1778, on en comptait déjà cent soixante-huit; depuis 1778 jusqu'en 1801, ce nombre monta à deux cents ; quinze années plus tard , il s'élevait à trois cent soixante ; et enfin , en 1820, il existait dans le district quatre cents moulins à sucre et environ douze distilleries. » Selon Martius, le sucre des Campos est le meilleur qu'on fabrique au Brésil. Néanmoins si. quelques améliorations ont été introduites dernièrement dans les procédés de fabrication, ils sont bien faibles, et l'on ne saurait prévoir quels seront pour Campos les résultats du mouvement qui s'établit en Europe relativement aux sucres indigènes.

D'après des calculs basés sur des documents positifs, il paraît que, dès 1816,. telle était la population de ce

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pays, que l'on ne comptait pas moins de cent trente-trois personnes par lieue carrée; ce qui était treize fois plus que dans tout l'ensemble de la province de Minas, et seulement dix fois moins qu'en France. Gomment se fait-il donc qu'en longeant la côte jusqu'à Espirito-Santo et dans toute la province d'Espirito elle-même, la population soit si peu importante, si clair-semée, si indigente même? Faut-il en attribuer la cause à ces grandes forêts qui manquent dans le pays de Campos, et qui sur les contrées limotropbes se prolongent à des distances trop considérables pour que des routes faciles soient ouvertes? faut-il se reporter au temps où les incursions des Aymorès ruinèrent les anciens colons? Ce qu'il y a de certain, c'est que, pour donner une idée de ces contrées solitaires, il faudrait répéter à peu près ce que nous avons dit au commencement de ce paragraphe : même indolence chez les blancs, même absence d'originalité et de souvenirs chez les Indiens que les jésuites avaient soumis au christianisme, même liberté dans la vie extérieure pour les femmes; seulement, une grande hospitalité, inconnue dans les habitations disséminées de la plage , reparaît à Espirito-Santo.

Culture du manioc. En général, ce pays est surtout propre à la culture du manioc; la plante alimentaire en usage sur la côte orientale et au nord , la plante consacrée, que les Indiens regardaient comme un présent de leur prophète voyageur Suné, et que, par cela même, on a supposé pouvoir bien n'être pas indigène du Brésil. Un des grands inconvénients de la culture de cette plante si utile du reste, c'est d'épuiser le sol en peu d'années, et de nécessiter perpétuellement des terres nouvelles, d'exiger sans cesse de nouveaux abatis de forêts. Les esprits observateurs regardent cette particularité, peu connue dans la culture du manioc, comme une cause de ruine imminente pour certains cantons. Si l'on s'en rapporte même à quelques naturalistes, plusieurs régions de la côte orientale , qui jouissaient d'une certaine

opulence pour s'être livrées exclusivement à cette culture , sont tombées dans une sorte de décadence. M. Sellow comptait, dit-on, pour le Brésil plus de trente espèces de manioc. Quelques savants moins célèbres étendent encore ce chiffre. 11 serait donc possible qu'on trouvât un manioc dont les produits fussent aussi abondants, sans avoir les qualités nuisibles dont se plaignent les agriculteurs.

Fourmis de la côte orientale.

Je ne sais plus quel est le vieux voyageur qui rapporte que la fourmi était appelée par les premiers colons le roi du Brésil (o rey do Brazil), en ajou- ' tant que, sans sa présence, les immigrations de l'Espagne en Amérique seraient infiniment plus considérables qu'elles ne le sont. Il est certain qu'il n'y a pas dans l'Amérique du Sud d'insecte qui porte autant de préjudice à l'agriculture, et surtout aux plantations de manioc. Rien de ce que racontent à ce sujet les relations anciennes et modernes n'est exagéré, et c'est surtout le long de la côte orientale qu'on peut s'en convaincre. Un savant naturaliste, M. Lund, a publié une lettre pleine d'intérêt, où il raconte dans un style animé plusieurs circonstances dont il fut témoin, et qui lui confirmèrent pleinement des récits qu'il croyait peu exacts : il s'agissait d'une grande espèce connue sous le nom d'atta cephalotes. « Passant un jour auprès d'un arbre presque isolé, dit-il, je fus surpris d'entendre,* par un temps calme, le bruit des feuilles qui tombaient à terre comme de la pluie... Ce qui augmenta mon étonnement, c'est que les feuilles détachées avaient leur couleur naturelle et que l'arbre semblait jouir de toute sa vigueur. Je m'approchai pour trouver l'explication de ce phénomène, et je vis que sur chaque pétiole était postée une fourmi qui travaillait de toute sa force; le pétiole était bientôt coupé, et la feuille tombait à terre. Une autre scène se passait au pied de l'arbre. La terre était couverte de fourmis occupées à découper les feuilles à mesure qu'elles tombaient, et les morceaux étaient

sur-le-champ transportés dans le nid. En moins d'une heure, le grand œuvre s'accomplit sous mes yeux , et l'arbre resta entièrement dépouillé. » M. Auguste de Saint-Hilaire, qui cite cette lettre, rapporte une circonstance curieuse , que nous n'avons rappelée qu'avec une certaine circonspection , et qui , grâce à un semblable témoignage, ne laisse plus de doute. Selon lui, «toute la population d'Espirito-Santo ne s'afflige pas de l'abondance des grandes fourmis. Lorsque les individus pourvus d'ailes viennent à se montrer, les nègres et les enfants les ramassent et les mangent : aussi les habitants de Campos, qui sont dans un état continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, les appellent-ils papa-tanajuras , avaleurs de fourmis. Ce n'est pas, du reste, uniquement dans la province du Saint-Esprit que l'on se nourrit des grandes fourmis ailées; on m'a assuré qu'on les vendait au marché de Saint- Paul réduites à l'abdomen et toutes frites. J'ai mangé moi-même un plat de ces animaux qui avaient été apprêtés par une femme pauliste , et ne leur ai point trouvé un goiït désagréable (*). »

Malgré les inconvénients que nous avons signalés, la province d'Espirito- Santo, qui est aujourd'hui d'une si faible importance, pourrait changer de rôle, et conquérir une position qui jusqu'à présent lui a été refusée. Ce n'est point le territoire qui lui manque ; car elle a trente-huit legoas du Rio-Cabapuana jusqu'au Rio-Doce,sans qu'on puisse néanmoins tixer exactement sa largeur de l'est à l'ouest. Son terri-

(*) Nous ajouterons ici un fait qui n'a été mentionné par aucun des savants naturalistes modernes, c'est que l'usage de cet étrange aliment fut emprunté primitivement aux Indiens. Le Roteiro do Brazil est positif à ce sujet : «Les Indiens mangent ces insectes grillés sur le feu, et font grande fête à ce mets ; quelques blancs les imitent, et quelques métis le tiennent pour un excellent diner. Ils vantent même sa saveur en disant que ce sont choses meilleures que les raisins secs d'Alicante (probablement à cause de l'aspect ) ; quand elles sont torréfiées, elles sont blanches intérieurement.

toire, propre à la culture du sucre, du café, du coton, et même de l'indigo, dont on s'est beaucoup occupé jadis; ses vastes forêts vierges, qui fournissent de si beaux bois de charpente et d'ébénisterie, tout peut lui faire présager une prospérité qu'elle ignore encore, et qui se manifestera probablement lorsque la compagnie anglobrasilienne, qui s'est formée pour l'exploitation des rives du Rio-Doce, sa limite septentrionale, aura étendu ses travaux. Pendant longtemps , ce qui a arrêté les progrès de l'agriculture sur différents points, c'est la terreur des Botocoudos : ce motif de crainte, comme on le verra bientôt, diminue tous les jours, et doit bientôt cesser complètement.

Villa da Victoeia. La province d'Espirito-Santo renferme six bourgades plus ou moins considérables, dont Villa da Victoria est la capitale. Cette ville, que les anciens historiens représentent comme étant bâtie à l'embouchure d'un grand fleuve, s'élève simplement sur les bords d'une baie, comme Pvio de Janeiro, dont la position a fait prévaloir la même erreur.

Villa da Victoria est bâtie sans régularité; ses maisons sont propres et entretenues avec soin, mais elle n'offre rien qui puisse occuper vivement l'attention. Là , comme dans tant d'autres endroits, c'est l'ancien collège des jésuites qui sert de palais aux gouverneurs. Son église, dont l'architecture est d'un si faible intérêt pour un simple curieux, renferme cependant un monument qui peut arrêter le voyageur.

C'est là que furent inhumés, en 1567, les restes de Joseph Anchieta, qui était mort, le 9 juin de la même année, à Reritygba, et que l'on transporta de cette aidée dans la capitale, avec une pompe sauvage qui rappelait assez les regrets dont ce missionnaire était l'objet. Quarante-quatre ans de travaux inouïs et de courses dans les forêts méritèrent à ce missionnaire le titre d'apôtre du Brésil, qu'il partagea avec INobrega. C'est dans la biographie espagnole qu'il faut lire les détails de ces funérailles. Durant. les quatorze lieues

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qui séparent Reritygba de Villa da Victoria , le corps fut porté à dos d'hommes, et une foule d'Indiens voulurent accompagner le cercueil. Peu s'en fallut, quelques années plus tard, que Joseph Anchieta ne reçût les honneurs de la canonisation. On racontait des choses inouïes de son humilité, de son détachement des choses de ce monde , de ses prévisions prophétiques : on rappelait surtout comment les dernières infortunes du roi don Sébastien lui avaient été révélées au fond des forêts brésiliennes. Bientôt l'amour des miracles s'en mêla. On se répétait dans les aidées comment le pieux missionnaire avait la faculté de rester trois quarts d'heure au fond de l'eau, disant paisiblement son bréviaire; comment encore, lui qui connaissait si bien le langage des sauvages, il savait aussi expliquer merveilleusement le chant des oiseaux. La cour de Rome ne trouva pas sans doute ces belles traditions suffisamment prouvées ; elle s'abstint de canoniser le missionnaire auquel on attribuait tant de pouvoir. Anchieta n'en resta pas moins un saint aux yeux des Indiens qu'il avait convertis. Pour tout le monde, c'est un homme d'une haute intelligence et d'un noble courage (*).

Province dePobto-Seguro. Porto- Seguro jouit d'une haute célébrité dans les annales du Brésil ; ce fut là que se forma le premier établissement des Européens, et cependant on s'accorde généralement à regarder cette région comme la province la moins avancée.

(*) Il élait né à Zanarifa, aux Canaries, en i533. Son père était du pays de Biscaye, et sa mère des Canaries mêmes. Tous deux ils étaient nobles, et possédaient une grande fortune. De bonne heure , le jeune Anchieta manifesta son goût prononcé pour l'étude; on l'envoya avec un de ses frères à Coimbre. Ce fut là qu'il prit sérieusement la résolution de se consacrer à la conversion des Indiens : il entra dans l'ordre des jésuites ; et, au bout de trois ans , il passa au Brésil. Il y avait 47 ans qu'il était dans l'ordre , quand il mourut à 6^ ans, épuisé sans doute par les fatigues et par les privations de toute espèce qu'il avait subies dans les forêts du Brésil.

Pour s'expliquer même l'espèce de discrédit dans lequel elle était tombée dès le dix-septième siècle, il faut nécessairement serappelerlesdéplorables incursions des sauvages, dont elle fut alors le théâtre. Quand la navigation intérieure des grands fleuves qui forment ses limites sera établie cependant, quand les communications directes avec Minas Geraes pourront se renouveler sans obstacle, peu de provinces du littoral présenteront au commerce d'aussi grands avantages. Il n'y a guère de territoire, en effet, qui soit si heureusement situé. La province Porto-Seguro , telle qu'elle existe aujourd'hui,- ne se compose pas seulement de l'ancienne capitainerie dont elle a pris le nom, elle a envahi une portion des terrains qui se trouvaient sur Espirito-Santo et sur Ilheos. Au nord donc, elle confine avec Bahia, dont elle est séparée par le Rio-Pardo;au sud, le Rio-Doce forme sa division avec Espirito-Santo; par l'ouest enfin elle touche à Minas-Geraes, tandis que la mer la baigne dans sa partie orientale: située par les 15° 54' de longitude, et les 19° 30' de latitude australe, sa longueur est de soixantecinq lieues brésiliennes; on n'a pas encore bien déterminé sa largeur.

On se le rappelle sans doute, lorsque Pedralvez Cabrai quitta les côtes du Brésil qu'il venait de découvrir, il laissa deux déportés (degradados) , que les Tupiniquins cherchèrent à consoler du départ des navires. Christovam Jacques ne tarda pas à débarquer à Porto-Seguro. Il y arriva en 1504; et comme il s'était tait accompagner de deux missionnaires et d'un assez grand nombre de colons, le pays ne tarda pas à être mieux connu.

Dès l'origine, la bonne qualité de l'ibirapitanga, ou du bois du Brésil, que l'on recueillait sur le littoral, son abondance surtout, frappèrent les premiers explorateurs. En Portugal , un contrat particulier réserva son exploitation à la couronne. Les voyages ayant pour but ce genre de commerce se multiplièrent, et, chose assez remarquable, la bonne intelligence se maintint longtemps entre les nouveaux colons et les

aborigènes; aussi envoyait-on visiter annuellement la nouvelle colonie. Si l'on s'en rapporte à M. Ayres de Casai , lorsque Jean III divisa le pays en capitaineries, Porto -Seguro était déjà dans un état très-florissant, et servait même de point de relâche aux navires revenant des Indes.

Pedro do Campo Tourinho fut le premier donataire de la capitainerie de Porto Seguro, qui renfermait déjà un établissement assez considérable sur les bords du Rio Buranhem , à l'endroit même où se trouve situé le principal quartier de la capitale. Le donataire vendit tout ce qu'il possédait en Portugal , et il émigra immédiatement avec sa femme, Inez Fernandes Pinta, et son fils. Plusieurs familles se réunirent à eux , et ils débarquèrent bientôt à la factorerie, où se trouvait un noyau de population. Aucun concessionnaire n'avait vu ainsi les premières difficultés s'aplanir : aussi la colonie que Pedro do Campo Tourinho fonda fut-elle regardée comme devant avoir les plus heureuxrésultats; c'était, en quelque sorte, comme une annexedel'établissementde Christovam Jacques. A cette époque, la factorerie comptait déjà bien des années d'existence; non-seulement il s'y trouvait des Portugais qui y demeuraient depuis plus de trente ans, mais les unions des Européens avec les Indiennes avaient été fécondes , et il en était résulté plusieurs mamalucos, qui participaient physiquement à l'énergie et à l'activité des deux races. Chose rare dans l'histoire des premiers établissements de l'Amérique méridionale, rien ne troublait la bonne harmonie qui régnait dans cette paisible aidée; aussi une bourgade considérable put-elle s'élever aisément sur cette portion du littoral (*).

(*) Ici le Roieiro do Brazil n'est pas complètement d'accord avec la chorographie brésilienne. Il paraît que Pedro do Campo Tourinho , gentilhomme très-brave et trèsbon marin , comme il dit , eut à soutenir de violents assauts de la part des Tupiniquins, maîtres de la côte. A la fin tout se calma, et la paix régna sur tout le territoire de la ca-

L'établissement continua à prospérer jusqu'à ce qu'on vit sortir des forêts des hordes innombrables de Tapuyas , qui jetèrent la désolation parmi les nouveaux colons. Ils tinrent bon cependant. La bourgadedeSanto-Amaro, dont on a peine aujourd'hui à retrouver les vestiges, à trois milles au sud de Porto-Sepuro; Santa-Cruz, qui avait d'abord été fondée dans la baie de Cabrai, et que ses habitants transportèrent ensuite sur les bords du Rio de Simào de Tyba, furent les premiers établissements de la province qui s'élevèrent grâce à Tourinho.

Nous ne répéterons pas longuement ici comment le premier donataire, n'ayant pas poussé très-loin sa carrière , son fils, qui ne partageait point ses goûts, était déjà sur le point d'abandonner la capitainerie, lorsqu'il mourut. La province entière tomba alors entre les mains de dona Leonor do Campo Tourinho, sa sœur, qui était veuve de Pesqueira, et qui la céda aux Lancastre de Portugal. Ceci se passait vers 1556. Les établissements se multiplièrent, et la population s'accrut; mais telles furent les dévastations épouvantables des Abatyras et des Aymores, que, sous le règne de Joseph 1er, la province entière n'avait plus ue deux bourgades. A coup sûr, les roits qu'avait exigés Leonor do Campo Tourinho n'étaient point exorbitants, puisqu'il s'agissait d'un territoire qui égalait en étendue les plus grandes principautés. Cent mille reis de revenu, six cent mille reis en argent, et une redevance annuelle de deux boisseaux de froment, tel fut à peu près le prix stipulé. Il est vrai qu'en 1 564 Santo-Amaro était détruit de fond en comble par les Abatyras , et qu'en 1587 la capitainerie ne comptait pas plus d'un engenho.

Toutes ces catastrophes avaient été sans doute prévues. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à part ces guerres locales de sauvages, dont le récit serait sans intérêt pour l'Europe, il n'y a plus rien à recueillir pour l'historien.

pitainerie ; mais c'était une paix achetée par la victoire.

Les jésuites n'eurent jamais sur cette portion de la côte que de très-faibles établissements , et le récit de leurs efforts pour civiliser les Indiens n'offre aucun détail nouveau. Nous ferons remarquer cependant un fait : il n'en était pas le long de la côte orientale comme sur les bords de l'Uruguay, la communauté de biens n'existait pas, et chaque travailleur actif gardait le fruit de ses travaux.

La province de Porto-Seguro tire sa beauté principale des immenses forêts qui la couvrent, comme au temps de la découverte. Une bonne partie de son territoire n'offre aucun accident de terrain. A partir du Rio-Doce, ses limites méridionales, jusqu'à une lieue de Jucuruçu, les terres sont si basses qu'elles s'élèvent à peine au-dessus du niveau de la mer durant les grandes marées. Dans cette étendue de terrain, on ne voit pas une seule montagne, ou même une simple colline. Le reste delà province, jusqu'au Rio-Belmonte, est beaucoup plus pittoresque. En s'avançant vers le nord, la Serra dos Àymores s'élève avec ses forêts imposantes. Ce mamelon que Ton aperçoit fort loin en mer, ce monte Pascoal, qui reçut le premier un nom des Européens , et qui porte avec lui ses souvenirs comme un monument, fait partie de la chaîne que nous venons de nommer.

Ce qui a déjà été dit de la côte orientale et de ses habitants, il faudrait le répéter en partie à propos de Porto- Seguro : la vie isolée, la crainte des tribus belliqueuses, les grandes forêts que l'on se contente d'abattre pour avoir des terrains fertiles à livrer à l'agriculture, tout cela a enfanté des mœurs fort analogues, assez monotones, et sans grande originalité. Là, comme partout le Brésil, quand une terre, débarrassée de ses belles forêts, a fourni quelques moissons, on se contente de répéter avec dédain : He huma terra acabada, c'est une terre ruinée. Là, on se nourrit, comme dans toutes les terres boisées , de gibier pris au mundeo ou au piège, de farine de manioc et de haricots

noirs. Sur les récifs qui bordent la côte, non loin de ces rochers qui prennent le nom significatif d'Jbrolhos (ouvre les yeux) , on pêche un poisson rouge désigné sous le nom de garupa. Frais, il nous a paru d'une rare délicatesse; séché, il vaut mieux, dit-on, que la meilleure morue de Terre-Neuve ; en général , il est réservé à l'exportation , et il forme la plus grande richesse des habitants. Certains fleuves de la province renferment le manati ou le peixe-boi, dont on a fait une espèce de sirène, sous le nom de mai das aguas, et sur lequel on débite mille autres contes populaires dans le pays. Mais l'abondance de ce lamantin n'est point telle qu'on puisse l'obtenir aisément; et, durant les quatre mois que dura son voyage dans ces parages, le prince de Neuwied ne put pas se procurer un seul individu de cette espèce.

Fokèts de Pobto-Segubo. Quelques routes, pratiquées à grand'peine dans ces bois sans fin, commencent à promettre d'autres communications que celles des fleuves ; on en cite même une ouverte le long du Mucuri, et qui fut sur le point de coûter la vie aux hardis Mineiros qui avaient osé pratiquer ainsi un chemin du Sertào jusqu'au bord de la mer. Malheur cependant à celui qui ose s'exposer sans guide dans ces vastes forêts! il ne court plus guère de risques de la part des sauvages; les Cumanachos, les Monnos, lesFrechas, les Machakalis, les Botocoudos , sont en partie devenus inoffensifs, grâce à des alliances contractées récemment; mais, pour peu qu'un Européen s'avance à travers ce dédale inextricable d'arbres et de lianes , il est en péril de s'égarer de telle sorte , que le retour aux établissements du bord de la mer devienne impossible.

Une provision abondante de poudre et de plomb peut seule sauver le chasseur imprudent qui s'est aventuré sans Indien pour le guider. Il y a une vingtaine d'années, le soldat d'un poste s'avança dans les forêts du littoral, et il fut sept jours entiers sans pouvoir retrouver sa route. Un naturaliste célèbre, M. Freyress, pensa être aussi

victime de son zèle pour l'histoire naturelle, et il avoua que, s'il n'eût pas été secouru à temps , il eût succombé à la faim et à la fatigue.

ISous ne dirons rien des villas plus ou moins commerçantes qui sont disséminées sur les bo'rds de la mer; nous ne parlerons pas même de la capitale, pauvre bourgade de deux mille six cents habitants, qui n'a pour elle que ses souvenirs historiques , et qui , si l'on s'en rapporte à Lindley, conserve comme un précieux monument la croix grossièrement façonnée qu'éleva jadis Cabrai. C'est dans les grandes forêts que nous allons pénétrer , ce sont ses habitants primitifs que nous allons essayer de faire connaître.

Une chose remarquable sans doute, c'est que ce fut au seizième siècle , à travers ces forêts profondes , que l'on pénétra pour la première fois dans le pays de Minas. Puis , quand la découverte des régions de l'or et des pierres précieuses eut été accomplie, les grandes forêts semblèrent se refermer pour deux siècles. On oublia quelle était la route suivie par le premier explorateur, et si l'on pénétra dans Minas Geraes , ce fut, comme on sait, par une voie fort différente.

Une raison fort naturelle se présente néanmoins à la pensée , et elle peut expliquer cet oubli. Durant deux siècles environ les Aymorès, les Abatyras et les Patachos exercèrent de telles cruautés sur le littoral ; ils rendirent si formidables les forêts de la côte orientale qu'ils dominaient, que nul voyageur n'alla étudier la géographie de ces contrées.

Cependant , à la fin du seizième siècle , vers 1587, on connoissait parfaitement toutes les circonstances qui avaient rendu si remarquables les voyages de FernandesTourinho et d'Antonio Dias Adorno, sur le Rio-Grande et sur le Rio-Doce. Tous ces bruits confus de découvertes de pierres précieuses et de minerais d'or, qui circulaient des le seizième siècle, sont rapportés avec des circonstances minutieuses par le Roteiro. On voit même, à travers des descriptions incomplètes, que ces merveilleuses émeraudes et ces pré-

tendus saphirs trouvés au pied des montagnes, avaient été appréciés dès l'origine comme étant d'une qualité inférieure (*). En dépit de bien des incertitudes sur le cours des deux fleuves, on voit qu'ils étaient connus, et qu'on avait le sentiment de leur importance. Il est vrai qu'Antonio Dias Adorno avait eu de rudes combats à soutenir au retour contre les Tupinaes et les Tupiniquins réfugiés dans l'intérieur, et que ses récits, ainsi que la médiocre qualité des pierres, purent fort bien diminuer le zèle des explorations à venir. Ce qu'il y a de positif, c'est que ce ne fut que dans les dernières années du dix-septième siècle que l'on se décida à reprendre la navigation du R.io-Doce et du Belmonte. En 1695, on voit bien Rodriguez Arzao pénétrer par ce chemin dans la province de Minas-Geraes; son beau-frère, Bartholomeu Bueno de Sequeira, n'est pas moins heureux que lui , puisqu'il parvient au lieu où est situé aujourd'hui Villa-Rica ; mais après ces expéditions, il y a encore une lacune immense dans l'histoire du Rio-Doce. En 1781 , quand don Rodrigo -Jozé de Menezes, gouverneur du pays des Mines, veut ouvrir une voie nouvelle au commerce , il faut recommencer les explorations comme par le passé. Pontes, gouverneur d'Espirito-Santo, Antonio Rodriguez Pereira Taborda , son neveu , accomplirent des travaux utiles. Mais ce fut surtout à un ministre d'État, connu par l'ardeur de son imagination et par la supériorité de ses vues, que les provinces maritimes d'Espirito-Santo

(*) Trouxerào miàto , e algumas muito grandes, mas todas baixas ; mas presumese que debaixo da terra as deve de haverfinas. «Ils en apportèrent beaucoup , et quelquesunes étaient fort grandes, mais toutes de basse qualité; on présume que dans l'intérieur de la terre il y en a de fines.» On voit qu'un célèbre voyageur a eu raison de dire que ce n'était probablement que des tourmalines et des morceaux d'euclase. On ne sait ce que signifient les diamants trouvés à cette époque , dont parle Alph. de Beauchamp.

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et de Porto-Seguro durent l'avantage de voir le Rio-Doce considéré comme une route importante pour pénétrer dans l'intérieur. Non-seulement le comte de Linhares fit publier un décret qui exemptait de tous droits les marchandises transportées par cette route dans les mines , mais il fit bâtir, non loin de l'embouchure du fleuve, un village bien connu sous le nom du fondateur, et qui devait protéger les marchands. Le croirait-on? au moment, où l'on commençait à sentir les avantages de cette route, on y plaça des douaniers. Néanmoins, comme îe dit un voyageur, ces hommes que l'on regardait comme les agents d'un pouvoir infidèle à ses promesses, ne gênèrent pas longtemps les bateliers.

Atteints par les fièvres qui exercent de si cruels ravages dans plusieurs cantons du Rio-Doce, tous moururent, et alors la rivière redevint libre comme elle l'était auparavant. Les papiers publics nous annoncent qu'une compagnie anglo-brasilienne s'est fait concéder la navigation du Rio-Doce et du Belmonte. Grâce à l'activité qu'on doit lui supposer, bien des obstacles qui s'opposaient à la navigation ont dû être surmontés. Il en est que l'ancien gouvernement ne s'était jamais senti le courage de renverser, et qui n'exigeaient que quelques travaux. En pratiquant plusieurs canaux de peu d'étendue et creusés latéralement , les bords magnifiques du Rio-Doce peuvent être assainis. En faisant sauter au moyen des mines, certains rochers qui interrompent le cours des eaux, la navigation du Belmonte peut être facilitée. Sans doute les grandes cascades , telles que les Escadinhas et Cachoeira do Inferno, resteront des obstacles invincibles à la continuité du voyage dans les mêmes embarcations ; mais les passages peuvent être facilités. Les lieux de station, bien préférables aux quartiers militaires que la tranquillité des sauvages rend désormais inutiles, peuvent être multipliés.

C'est un trop grand bienfait pour toutes les populations du littoral , que le cours de ces deux fleuves, pour que le

gouvernement ne se prête pas à tous les efforts d'amélioration. Il ne faut pas oublier qu'à son embouchure le Rio- Doce est un fleuve deux fois large comme le Rhin, et que lorsqu'il sort de Minas - Geraes , où il a ses sources , il est déjà profond. Les Escadinhas même, qui forment trois chutes , ne se présentent qu'aux lieux où le fleuve commence à séparer la province de celle d'Espirito- Santo, et la navigation n'en devient impossible qu'à l'époque des grandes sécheresses. A partir de ces parages jusqu'à l'Océan, le fleuve ne présente plus que des obstacles sans importance; et telle est la puissance de son cours, qu'en entrant dans l'Océan il conserve longtemps encore la douceur de ses eaux (*)•

Nulle province, sur la côte orientale , n'a été favorisée comme celleci par le système de ses rivières. Ce ue nous avons dit de ce fleuve et u Belmonte, il faudrait le dire du San-Matheus, connu jadis sous le nom de Cricaré, et qui se jette à dix lieues du Rio-Doce , après avoir pris naissance dans Minas ; il faudrait le répéter du Mucuri , qui a aussi son origine au pays des Mines, et qui se jette à la mer huit lieues plus loin.

Ici , néanmoins , les obstacles de navigation sont plus considérables, et peut-être ne pourront-ils jamais être surmontés. Le Peruhype, l'Itanhem, le Jucuruçu , le Buranhem traversent aussi des contrées admirablement fertiles ; mais leur navigation est plus bornée. N'en doutons pas néanmoins, dès que le cours des deux fleuves principaux aura été utilisé , celui des rivières secondaires ne tardera pas à l'être, et leurs rives, aujourd'hui désertes, se couvriront d'habitations.

Mais , je le répète , bien que les régions du Rio-Doce ne soient qu'à cinq ou six jours de navigation maritime de Rio ; bien qu'on puisse se rendre de

(*) C'est même à cette circonstance qu'il doit le nom que les Portugais lui ont imposé. Ses eaux sont fort troubles à cause , dit-on , des lavages d'or dont il entraîne les débris,

San-Salvador à Beîmonte dans un temps plus limité, les bords de ces deux fleuves servent encore d'asile à une multitude de tribus dispersées.

C'est là qu'habite la plus redoutée de toutes. C'est là aussi que nous nous arrêterons pour examiner son aspect physique , ses coutumes, et surtout les révolutions qu'elle a subies.

Botocoudos. Lorsqu'on est donc parvenu sur les plages, à moitié désertes, où vont se perdre le Rio-Doce et le Belmonte, la pensée se porte naturellement vers ces Endgerekmoung, auxquels les Portugais ont donné le nom de Botocoudos , et que l'on considère comme la nation la plus sauvage de ces contrées. Ce n'est point la stérilité de la terre, c'est encore bien moins la rigueur du climat, qui empêche cette race d'hommes de faire quelques pas vers la civilisation. Comme le Tapuya, dont il descend, le Botocoudo est un guerrier fugitif, et toute son industrie se réduit à façonner un arc immense, et des flèches qui ne manquent jamais le but. Issu d'un peuple nomade, il n'a pas eu le loisir d'imiter l'industrie des autres Indiens. Il ne repose point dans un hamac ; une cabane de palmier l'abrite rarement : il dédaigne presque toujours de se mettre à l'abri des injures de l'air. Enfin il est complètement nu, et il ne cherche jamais à déguiser sa nudité en empruntant aux autres sauvages la forme de leurs ornements ; il lui suffit de se colorer la peau avec la teinte noire du jenipa et la couleur orangée du rocou. Cet être misérable, que l'on poursuit jusque dans ses déserts , sait se défendre avec courage. Il peut mourir, mais il connaît à peine les moyens de soutenir sa vie précaire; car le gibier venant à lui manquer, les bois ne lui offrant plus de fruits , il souffre cruellement de la faim. Plus que tout autre sauvage cependant, il aime ses bois , et, il faut l'avouer, les grandes forêts désertes semblent être le seul lieu qui convienne à celui dont les dehors sont restés si farouches. Le dirai-je? la première fois que je vis un Botocoudo dans sa sombre indolence , dans ce repos stupide qui

14e Livraison. (Brésil.)

semble exclure toute faculté de penser, je ne pus m'empêcher de faire un bizarre parallèle , et ce ne fut pas sans une sorte d'effroi que je contemplai cet être qu'il fallait bien reconnaître comme appartenant à l'humanité, et qui avait presque les habitudes d'une bête fauve. C'était un vieux guerrier accroupi sur un tertre ; ses yeux tristes se tournaient vers nous avec cet abaissement de la paupière qui indique le besoin du sommeil; sa main, lancée comme au hasard , allait frapper la mouche incommode dont la piqûre le tourmentait :

il la sentait et ne la cherchait point. Son bras renouvelait à chaque instant ce geste plein de nonchalance, et il y avait dans cette mobilité instinctive quelque analogie avec le mouvement u'un cheval imprime à sa queue quand es insectes viennent le tourmenter en trop grand nombre, et qu'il veut s'en débarrasser. L'homme que je voyais en ce moment n'est pas plus incomplet par l'intelligence que tous ceux de sa race ; je m'en convainquis plus tard. Plus tard même, je vis que cette apathie stupide n'était qu'un faux dehors , et que des sentiments profonds d'amour, de haine ou d'admiration étaient renfermés sous cette enveloppe grossière. Je vis que quand la passion venait animer la fixité horrible de cette physionomie sauvage , l'Indien grandissait tout à coup, qu'il reprenait sa dignité d'homme, et que c'était bien encore le dominateur des forêts.

Les Botocoudos descendent des Aymorès (*) ; c'est ce que disent en général les historiens , mais c'est ce qu'ils répètent sans donner des détails bien positifs sur cette race primitive.

Or , voici ce que l'on trouve dans le précieux manuscrit portugais de la bibliothèque royale, qui nous a fourni déjà tant de curieux renseignements.

« La raison veut que nous ne passions

(*) Du mot emburé, nom indien du barrigudo ou bombax ventricosa , dont ces Indiens tirent l'ornement bizarre qu'ils portent à la lèvre.

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pas plus avant sans déclarer ce que c'est que cette nation qu'ils ont appelée les Aymorès, et qui a causé tant de dommage à la capitainerie dos Ilheos , dont la côte est dépeuplée aujourd'hui de Tupiniquins , lesquels se sont éloignés par terreur de ces brutes , et s'en sont allés dans le Sertao : car de ces Tupiniquins , il n'y en a plus maintenant en cette province que dans deux aidées, et ce sont celles qui se trouvent près des engenhos de Henrique Luiz ; elles sont fort peu peuplées. Ces Aymorès descendent d'une autre nation, que l'on appelle les Tapuyas. Dans les temps passés, quelques couples se séparèrent de ce peuple , et s'en allèrent, fuyant par d'âpres montagnes la poursuite de leurs ennemis. La, ils demeurèrent longues années sans voir aucune tribu. Ceux qui descendirent de ces fugitifs en vinrent jusqu'à perdre leur ancien langage, et à en composer un autre que ne saurait, entendre aucune autre nation de cet État du Brésil. Les Aymorès sont tellement sauvages, qu'ils sont considérés comme barbares par les barbares eux-mêmes. Quelquesuns d'entre eux, que l'on avait pris vivants à Porto-Seguro et aux Ilheos, se sont laissés mourir de sauvagerie , sans vouloir manger. La nation commença à se montrer sur le bord de la mer , vers le Rio de Caravellas , près de Porto-Seguro. Ils parcourent maintenant les forêts jusqu'au fleuve de Camamu, et de là ils vont près de Tinharé; mais ils ne descendent le rivage que lorsqu'ils ont quelqa'un à combattre. Cette nation est de la même couleur que les autres; néanmoins les individus qui la composent sont plus grands et plus robustes ; ils ne laissent point croître le poil sur leurs corps; quand ils en aperçoivent, ils ont soin de l'arracher. Leurs arcs et leurs flèches sont extraordinairement grands. Ils sont archers fort habiles.

Ces sauvages ne vivent point réunis en aidées comme les autres Indiens ; car personne, jusqu'à présent, n'a pu voir de cabanes construites par eux ; ils sont toujours errants. Veulent-ils dormir , ils se couchent à terre sur

des feuilles ; et, s'il pleut, ils se placent au pied d'un arbre , en s'accroupissant et en disposant le feuillage de manière à se garantir. Jusqu'à présent , on ne leur a reconnu aucun lieu d'asile. Ces barbares ne disposent aucune culture, ils ne plantent aucuns vivres ; ils se nourrissent de fruits sauvages et du gibier qu'ils peuvent tuer. Leur chasse , ils la mangent crue, ou mal rôtie, quand ils ont du feu. Hommes et femmes s'en vont rasés, et ils se rasent avec certains roseaux qu'ils savent rendre fort tranchants. Leur parler est rauque , et ils arrachent les paroles de la gorge avec beaucoup de force : c'est comme le basque, on ne saurait l'écrire. Ces barbares ne vivent que de leurs brigandages sur les autres sauvages qu'ils rencontrent. Jamais on ne les a vus réunis plus de vingt-cinq archers ; ils ne combattent jamais face à face. Toute leur guerre est de ruse ; ils se portent sur les cultures, et par les chemins, où ils vont guettant les autres Indiens et toute espèce de créatures. Cachés alors derrière les arbres, et chacun pour soi , ils ne manquent point un seul coup , toute flèche va à son but.

« Les Aymorès ne savent point nager, et un cours d'eau, quel qu'il soit, où l'on peut perdre pied, suffit pour défendre contre leurs attaques. Ils ne se découragent pas toutefois, et vont chercher à plusieurs lieues, si cela est nécessaire , un endroit commode où ils puissent passer à gué. Ces sauvages mangent la chair humaine comme nourriture; ce que ne font pas les autres peuples , qui ne dévorent leurs ennemis que par vengeance, à la suite de leurs combats, et par ancienneté de haine.

« La capitainerie de Porto-Seguro et celle des Ilheos sont ravagées, et elles se dépeuplent presque complètement par la terreur qu'inspirent ces barbares.

Les engenhos à sucre ne travaillent plus, parce que tous les esclaves et les gens qu'on y employait sont morts.

Ceux qui ont pu échapper à leur bras ont pris d'eux une telle crainte, qu'en disant seulement ces mots : Voilà les

Aymorès, chacun abandonne son bien, et travaille à se mettre en sûreté. C'est ce que font les blancs eux-mêmes ; car, depuis vingt-cinq ans que cette plaie se fait sentir dans ces deux capitaineries, ces Aymorès ont mis à mort plus de trois'cents Portugais et de trois mille esclaves. »

Le chroniqueur continue en racontant comment les colons de Bahia, agissant sans défiance, se rendaient aux Ilbeos en longeant les bords de la mer. Les Aymorès ne tardèrent pas à avoir vent de cette habitude : ils firent bonne garde sur le rivage, et des centaines de voyageurs furent dévorés.

Les malheureux croyaient-ils échapper à la mort en avançant dans l'Océan , où les sauvages n'osaient pas les suivre, cette résolution devenait encore inutile. L'Aymorès guettait jusqu'à la nuit, et attendait que le voyageur se vît contraint de gagner le rivage.

« Ces parages ne sont plus traversés sans risques extrêmes de la vie , s'écrie Francisco da Cunha; et, si l'on ne trouve pas quelque moyen de détruire les barbares, ils renverseront les établissements de Bahia, vers lesquels ils se dirigent peu à peu. »

Ces paroles sont bien d'un écrivain du seizième siècle, et, la guerre unefois entreprise, l'issue ne pouvait en être douteuse. La lutte est engagée depuis plus de deux siècles cependant, et elle n'est pas encore finie : il n'est guère de peuple en Amérique qui ait résisté si longtemps.

Ce qu'il y a de plus remarquable sans doute , et ce qui frappera les observateurs , c'est qu'en en exceptant cette fureur d'anthropophagie, que l'on a peut-être exagérée, et cette horreur pour l'eau, qui ne subsiste plus au même degré , la plupart des traits rapportés par le chroniqueur s'appliquent encore en grande partie à la masse de la nation. Si pendant deux siècles et demi ces Indiens ont eu assez de courage et de persévérance pour conserver leur liberté , pendant deux siècles et demi ils n'ont fait aucun progrès. Il ne faut pas confondre une curiosité assez vague et l'abolition de

certaines coutumes avec cet éveil de l'intelligence qui marche vers une amélioration positive. Nous verrons à la fin du siècle ce qu'auront fait de nouveaux efforts. Ces sauvages ont été mieux observés cependant; on a étudié leurs coutumes, on les a interrogés sur leurs croyances. La structure bizarre de leur langage n'est plus restée un mystère, et l'on a été encore surpris du développement qu'offrait leur intelligence , en les voyant d'apparence si rude dans leurs forêts.

Les Botocoudos, ou Botocudos , occupent aujourd'hui le territoire qui s'étend entre le Rio-Doce et le Rio- Pardo, depuis le treizième degré, jusqu'au dix -neuvième et demi de latitude australe. Non-seulement ils ont des communications établies entre les deux fleuves, mais ils touchent jusqu'aux frontières de Minas -Geraes.

Le nom que les Portugais leur ont donné vient de l'ornement circulaire, taillé dans le bois du barrigudo, qu'ils portent aux oreilles et aux lèvres, comme faisaient jadis lesTupinamhas, les Tamoyos et les Tupiniquins, qui employaient des disques de jade vert ou des coquillages arrondis. Batoque ou botoque signifie en effet littéralement le tampon d'une barrique, la bonde d'un tonneau : c'est l'analogie frappante qui existe entre la barbote et cet ustensile qui a fait imposer aux Aymorès la dénomination de Botocudos, qu'ils regardent du reste comme injurieuse.

Quelques nations du voisinage les désignent sous le nom significatif de longues oreilles ; mais le nom véritable qu'ils portent comme peuple paraît être Crecmun, Cracmun ou Endgerekmoung ; car les voyageurs diffèrent entre eux à ce sujet. Certaines tribus s'appellent entre elles Pejaurum et Nacnenûc (*) ; probablement qu'une

(*) C'est le mot Cracmun qu'il faut trèsprobablement adopter; car c'est la dénomination qui a été transmise par l'homme qui connaissait le mieux les Botocoudos, puisqu'il les dirigeait et qu'il vivait au milieu d'eux. M. Thomas Guido Marlière admet

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valeur significative se rattache à ces différents noms.

Examinés physiologiquement , les Botocoudos présentent plusieurs caractères qui les font différer à certains égards des autres nations indiennes.

Un voyageur, qui les a observés avec l'exactitude la plus consciencieuse, M. de Saint-Hilaire, paraît disposé à reconnaître en eux le type de la race mongole ; et il est bon de rappeler ici peut-être que l'aveu des Botocoudos eux-mêmes apporte une preuve toute naïve à ces discussions incertaines qui occupent encore les savants. Un jeune Indien des bords du Belmonte , amené à Rio de Janeiro par M. le prince de INeuwied , ne put s'empêcher de donner le titre d'oncle à un Chinois qu'il rencontra. S'il nous était permis de joindre notre opinion personnelle et nos souvenirs à ceux de tant de savants , nous n'hésiterions pas à reconnaître chez ces Indiens, avec M. Auguste de Saint-Hilaire, le type mongol, comme il retrouve dans celui des autres tribus de la lingoa gérai un des rameaux les moins nobies de la race caucasique. Ainsi que la plupart des autres Indiens , les Botocoudos ont les cuisses et les jambes menues , les pieds petits, la poitrine et les épaules larges , le cou fort court et le nez épaté, les yeux divergents, l'os des joues très-élevé ; cependant on remarque entre ces sauvages et les autres peuplades quelques-unes de ces différences qui , dans la même race , font reconnaître les diverses nations. Ainsi, les épaules et la poitrine des Botocoudos ont peut-être plus de largeur que celles des autres Indiens de la province des Mines ; leur tête est peut-être moins ronde, et leur cou plus court.... « Attachant sans doute à des jambes menues une idée de beauté, ils serrent avec des liens celles de leurs enfants, et la plus grande injure que l'on puisse leur faire, c'est de leur dire qu'ils

aussi les deux autres noms. Voyez à ce sujet Auguste de Saint-Hilaire, le prince de Neuwied, et M. Debret, Yoyage pittoresque au Brésil.

ont de grosses jambes (*) et de grands yeux. »

Ce qu'il y a de plus curieux sans doute chez ces Indiens, c'est la variété que l'on remarque dans la teinte de leur peau. Quoiqu'elle soit en général d'un brun rougeâtre, tantôt plus clair, tantôt plus foncé, elle passe fréquemment, chez quelques individus, à un ton jaunâtre assez intense, et il y en a plusieurs même qui se rapprochent tellement de la race blanche, qu'une teinte rosée colore leurs joues; chose plus remarquable sans doute, on a vu parmi eux quelques femmes dont les yeux étaient bleus , et cette singularité, qui chez les autres Indiens peut-être n'eût pas été observée sans répugnance , passe parmi eux pour un type de beauté remarquable : c'est un fait que se plaisent à rappeler les voyageurs.

Fidèle en général aux usages de la race dont il descend, le Botbcoudo donne bien moins de soin à sa parure sauvage que la plupart des autres Indiens. D'ordinaire sa peau nue est sillonnée par les blessures que lui font les épines des forêts. Ses cils et ses sourcils ont été, il est vrai, arrachés soigneusement; il a rasé, avec un soin plus minutieux encore peut-être, ses cheveux lisses et rudes, qui ne forment plus au sommet de la tête qu'une espèce de calotte noire ; mais les peintures, dont il fait rarement usage, sont appliquées d'une façon grossière;

(*) Comme on l'a pu voir un peu plus haut , ils se serrent fortement la jambe avec un lien coloré d'embira, et l'on a cru que cette opération avait pour but de rendre les enfants plus agiles. C'est bien plutôt, à notre avis , la transmission d'une parure répandue chez les grandes nations du littoral , telles que les Tupis et les Caraïbes. En lisant Lery, Hans Stade, Eiet, et tant d'autres vieux voyageurs, on voit que ce genre d'ornement appariient à presque toutes les tribus considérables. Chez les Caraïbes des îles, les femmes se tissaient des espèces de brodequins très-serrés , qu'elles ne pouvaient quitter que lorsque quelque accident venait les déchirer ou qu'ils s'usaient à la suite des temps ( Voy. Rochefort du Tertre et Pelleprat. ) ,

et, quoiqu'il n'ait pas rejeté complètement ces riches diadèmes en plumes qui font l'orgueil des autres tribus , de jour en jour il y renonce davantage, 'et l'on peut prévoir aisément l'époque où ces attributs du pouvoir seront complètement rejetés.

Pour avoir une juste idée d'un Botocoudo, tel qu'il était il y a une vingtaine d'années, et tel qu'il se montre encore quelquefois, il faut se représenter le chef Kerengnatnouk, par exemple, avec ces plaques qu'il appelle houma, et qui ont distendu le lobe de l'oreille jusqu'à le faire toucher aux épaules. L'ornement des lèvres , le gnimato , est d'un diamètre presque aussi considérable , et il atteste l'extensibilité extraordinaire de la fibre musculaire ; car la lèvre qui le retient n'a plus que l'apparence d'un anneau fort mince, ou, pour mieux dire , d'un ruban. L'Indien est-il jeune , la botoque se relèvera fièrement et d'une manière horizontale ; est-ce un vieillard , malgré la légèreté de l'ornement, la lèvre s'affaissera d'une manière hideuse, et cette plaque, frottant sans cesse les dents de la mâchoire inférieure, on les verra tomber avant l'âge. Mais, qu'elle s'élève horizontalement ou qu'elle s'abaisse, ce qui frappera surtout dans la physionomie du sauvage, c'est cette horrible fixité de la bouche (*), qu'un artiste voya-

(*) La botoque se place et se retire à volonté. Nous en avons vu qui nous paraissaient avoir le diamètre des plus grandes clames du trictrac; et M. le prince de Neuvvied a mesuré une de ces plaques cylindriques, qui avait quatre pouces quatre lignes de diamèlre sur une épaisseur de dixhuit lignes. Comme nous l'avons déjà dit, on les taille dans le bois du barrigado : ce bois est plus léger que le liège , et fort blanc ; il acquiert cette teinte lorsqu'on l'a fait soigneusement sécher au feu, parce que la séve s'évapore. Ce qu'il y a de plus hideux sans doute dans l'usage de la botoque, c'est qu'à la longue le lobe de l'oreille ou les lèvres se déchirent ; l'aspect de la bouche devient alors horrible, jusqu'à ce qu'on ait recousu les deux bords de la lèvre au moyen d'une liane fort menue.

geur caractérisait naguère d'une manière si juste, en se servant de l'expression que nous lui avons empruntée.

Si le chef botocoudo s'est fait peindre par ses femmes , après que son visage aura reçu la teinte enflammée du rocou, on lui tracera avec la teinture noire du genipayer une espèce de moustache, qui, passant d'une oreille à l'autre, donnera une expression plus farouche encore à son visage déjà hideux. D'autres fois son goût sera moins bizarre : c'est son corps qui sera teint. Une portion sera peinte en noir, l'autre gardera sa couleur naturelle; des bandes d'apparence sanglantes le sillonneront.

Jadis il portait un diadème semblable à celui des Tupinambas , mais il était beaucoup plus grossier. ï^enucancaun ou le Jakerâ iunni-okà se composait de quinze plumes jaunes, qu'on arrachait à la queue du japu, et qui se fixaient dans la chevelure au moyen d'un peu de cire. Quelquefois deux plumes immobiles d'ara ou de perroquet suffiront au guerrier sauvage pour rappeler à tous son rang. Quelquefois encore, mais le fait sans doute est plus rare, la dépouille de quelque animal sauvage ajoutera à sa parure. Il taillera son diadème dans le cuir qu'il aura préparé , et son long manteau traînant sera la peau d'un tamandua (*).

Mais tout ceci, je le répète, appartient aux jours de pompe dans les forêts. Examinons la vie habituelle du sauvage, apprenons les misères qu'il doit subir, et nous verrons s'il peut toujours se parer comme il le faisait au temps passé. Ainsi que nous avons

(*) La vérité nous oblige à dire que cette circonstance est exceptionnelle, de même que l'usage des bracelets de plumes d'ara, et de ces espèces de bouquets fabriqués avec la gorge du toucan, dont un chef tué à Linhares aimait à orner son arc. Nous avons néanmoins emprunté au Toyage que publie M. Debrel en ce moment cette planche curieuse. Le Botocoudo représenté sous ce costume appartenait à une tribu demi-civilisée, et il vint à Rio en i8a3. Ce fut là où M, Debret eut occasion de le peindre.

L'UNIVERS

pris soin d'en prévenir le lecteur, les Botocoudos qui n'ont pas été encore soumis au joug des Européens vivent à peu près de la vie errante qu'on attribue aux Aymorès. L'exemple des tribus plus sédentaires, qui demeuraient aux bords de l'Océan est à peu près perdu pour eux. Nulle culture n'assure leur subsistance; tout vient de leur bonheur à la chasse et de l'habileté qu'ils y déploient. Il faut le dire , quoique ces forêts soient encore bien désertes , elles ne le sont plus comme autrefois ; la chasse devient de jour en jour moins abondante, et la vie errante du sauvage devient aussi plus difficile. Or, il y a quelque chose d'imposant dans cette lutte perpétuelle de l'homme qui ne veut point quitter ses grands bois, mais il y a aussi des obstacles invincibles à ce qu'il y vive comme y vivaient ses ancêtres ; il faut qu'il renonce aux fêtes pour ne songer qu'à son indépendance. Je l'avouerai , toutes les fois qu'il nous est arrivé de rencontrer une de ces familles errantes, cherchant sa nourriture au hasard, nous avons été frappé de l'attitude d'austère bienveillance qui régnait dans la figure du père, et c'est alors que le sauvage nous est apparu vraiment grand. Chef de la famille, il sent par instinct ses devoirs; si la forêt est avare, si le hasard le favorise peu , il se punit lui-même de son imprévoyance , et l'être faible qui le suit reçoit toujours sa subsistance avant que le chef songe à lui. Un Botocoudo trapu et robuste, a-t-on dit, à la vue perçante et au bras nerveux, exercé dès " sa jeunesse à tendre le bois roide et ferme de son arc gigantesque, est dans les solitudes des forêts sombres et touffues un véritable sujet de terreur. Mais on pouvait ajouter aussi qu'il représente, avec sa dignité primitive, l'homme toujours prêt à lutter' contre les obstacles, et plus encore à s'immoler aux besoins de sa famille.

On ne se figure pas, sans doute , assez ce que c'est que cette vie des forêts. Ce furent les difficultés d'existence que les bois commencèrent à offrir au dix-septième siècle qui décidèrent les Aymores

à se partager en troupes si peu nombreuses. Aujourd'hui leurs descendants ne composent guère de tribus qui dépassent quarante Indiens. Mais, comme autrefois , les grands fleuves arrosant la lisière de la côte ne semblent plus les arrêter : c'est le bord des fleuves qu'ils préfèrent , et c'est là en effet qu'ils peuvent se procurer avec le plus d'abondance le gibier qui leur est nécessaire. Voici à peu près comme la chose se passe dans ces excursions de famille, qui n'ont guère jamais pour objet que la chasse ou une visite aux étrangers.

Ordinairement le chef de la famille, le père , marche devant ; c'est lui qui sert de guide , et il n'est chargé que de son arc et de ses flèches, qu'il tient à la main; car elles sont trop longues pour qu'il les dispose dans un carquois. La femme vient ensuite ; c'est toujours elle qui est occupée de conduire les enfants. S'ils sont trop jeunes pour surmonter les difficultés que présentent les grandes forêts , elle les porte sur son dos. Ce n'est pas le seul fardeau dont elle soit chargée. Ordinairement un filet, tressé avec les fils de l'embira, est disposé sur ses épaules comme une espèce de manne. C'est là que se trouvent réunis et confondus même les ustensiles qui forment la richesse de la famille; et, malgré leur faible industrie, quelquefois le fardeau se trouve bien pesant.

C'est dans ce filet en effet que l'on conserve les boules de cire que l'on recueille dans les bois , et souvent le miel sauvage que l'on n'a pas consommé au pied de l'arbre qui l'a fourni. C'est là qu'on tient en réserve des masses d'étoupes pour obtenir du feu, des roseaux effilés pour armer les flèches, des provisions de tucum pour renouveler les cordes de l'arc , puis ces kekrock, espèces de gobelets de trois ou quatre pieds, que l'on obtient avec un certain art du taquarassou, et qui doivent contenir dans les haltes la provision d'eau dont la tribu fera usage. C'est là encore que sont renfermés les divers ornements qui servent à la parure, les colliers de dents d'animaux, les longs chapelets de graines

sauvages; puis les objets d'une utilité plus directe, le countchoun cocann, ou porte-voix, fait avec l'enveloppe de la queue du grand tatou; la hache de fer, que possède aujourd'hui chaque tribu, et qui a succédé au caratou, qui n'est autre chose que la hache en néphrite dont se servaient jadis tous les Indiens. Quelquefois tous ces objets, dont nous abrégeons à dessein la nomenclature, sont mêlés à des haillons d'Europe dont on ne fait guère usage, mais que l'on conserve précieusement.

Conduit par son admirable instinct, dont nous ne saurions apprécier toute la finesse, le sauvage a-t-il compris qu'il se trouvait dans le voisinage du tapir, du guariba ou du pécari, il se glisse dans la forêt, écarte les lianes avec une dextérité merveilleuse , et lance sa flèche, qui ne manque presque jamais le but. La flèche du Botocoudo est une arme admirable dans les grandes forêts du Brésil; on peut le dire sans exagération, c'est sur ce roseau, armé d'un autre roseau ou d'une pointe durcie au feu , que repose toute la subsistance du sauvage. Elle traverse la forêt sans bruit, et cependant elle atteint aussi loin que notre plus gros plomb. Voyez le sauvage prêt à tirer : il choisit sans hésitation parmi les trois espèces de traits celui dont il sait qu'il doit faire usage.

Est-ce un ennemi qui paraît inopinément, c'est Youagické comm, ou la flèche de guerre à pointe elliptique, qui lui donne la mort. Vouagické nigmèran, ou la flèche barbelée, munie de son harpon presque toujours mortel, ira frapper surtout le grand animal; et, pour l'arracher de la plaie, il faudra briser la pointe et retirer la hampe en arrière. Enfin Youagické bacannumocky qui n'offre à son extrémité qu'une espèce de rosace formée par les nœuds du roseau (*), donnera souvent la mort au petit animal qu'il ira

(*) Nous avons vu quelques Indiens d'autres nations, et principalement celui qui chassait à San-Salvador pour MM. Spix et Mardis, remplacer cette arme par une flèche

frapper, sans lui faire une blessure sanglante.

Le choix est-il fait, le Botocoudo, qui se prépare à tirer, examine si la flèche est droite , si son poids est égal ; il l'applique près de l'œil, et la fait tourner avec promptitude entre le pouce et l'index. C'est alors seulement qu'il la place du côté gauche de son arc, qui repose perpendiculairement à terre, en la tenant ferme avec l'index de la main gauche, tandis que les deux premiers doigts de la main droite tirent la corde en arrière; l'œil s'est placé en ligne, et le coup part. Mais cette suite d'opérations successives, si longues à décrire, est instantanée, pour ainsi dire, et la description la plus succincte ne saurait donner l'idée de sa rapidité. Toute la vie du sauvage repose sur son habileté à faire usage de la flèche; il l'apprend dès la plus tendre enfance; sa faiblesse l'oblige encore à se traîner sur le sable, et il sait marcher à peine , qu'il reçoit de son père un petit arc et des fléchies, et qu'il s'exerce contre les insectes, ou même contre les oiseaux. A sept ou huit ans, il peut souvent pourvoir à sa nourriture ; c'est ce qui fait qu'il existe toujours une sorte d'indépendance individuelle dans les familles les plus nombreuses de Botocoudos.

Une certaine quantité de gibier a-t-elle été abattue; s'est-on même procuré un gros animal, c'est presque toujours immédiatement que le festin va commencer. L'estomac du Botocoudo , qui résiste si bien à la faim , est toujours prêt à satisfaire un appétit qui se renouvelle sans cesse. Par le procédé du frottement , souvent décrit , et commun à tous les sauvages, le feu est allumé, et l'animal, à peine rôti, est dévoré sur-le-champ. II y a mieux, ses intestins, qui n'ont pas été rejetés, sont nettoyés fort légèrement, et terminent souvent le festin; la peau même n'est point épargnée. L'auteur

de guerre qu'il garnissait à son extrémité d'un grain de maïs. Avec une flèche disposée de cette manière , cet Indien abattait à vingt ou trente pas un beja-florà\x Sertâo, sans ensanglanter les plumes.

L'UNIVERS

de cette notice a vu des femmes botocoudos s'emparer d'un aigle qu'il avait tué, le flamber seulement, pour ainsi dire, et le manger avec toutes les marques de voracité, tandis que le sang ruisselait encore des deux côtés de la botoque de la façon la plus hideuse.

A l'exception du serpent , dont encore ils font servir une espèce à leur nourriture, nulle créature vivante n'échappe à la voracité des Botocoudos. Je ne parlerai pas des animaux qu'on ne mange guère habituellement, tels que le grand tamanoir, le eouguar, auquel ils donnent le nom de couparak, le iaguar, qu'ils désignent par excellence sous celui de couparak gipakeju; ces mammifères, ainsi que le caïman, dont la chair a un goût prononcé de musc, tout est bon pour leur appétit dévorant; et, si l'occasion s'en présente, ils feront rôtir également,

Î)our s'en nourrir, des grenouilles, des ézards, et jusqu'à ces larves dégoûtantes que fournit le barrigudo. Pas plus que les autres Indiens, ils n'ignorent le moyen d'enivrer le poisson pour s'en emparer plus aisément. L'art de pêcher à la ligne est un art tout nouveau pour eux; ils s'y livrent, mais ils sont privés presque toujours de ces hameçons d'Europe, qu'ils recherchent avec tant d'empressement; un petit arc de trois pieds, fait avec la côte des feuilles du coco de palmito, leur sert à frapper, dans le fleuve, le poisson qu'ils ont engourdi.

Sans doute, le règne végétal ne fournit pas avec moins d'abondance que la chasse à la nourriture du Botocoudo. Il mange avec délices l'amande du lecythis, et l'on prétend même que l'usage trop répété de ce fruit oléagineux lui donne une sorte d'éléphantiasis; il abat Yissara, et il se procure ainsi le chou agréable que donne ce beau palmier; l'espèce de tubercule que produit le cora do mato lui fournit un mets savoureux ; la moelle nourrissante de Yatcha, qui a entièrement le goût de la pomme de terre, la gousse de Yinga, qui offre une fécule blanche et douce, lefeijào do mato, ou haricot des forêts, ainsi qu'une foule de baies

rafraîchissantes et d'amandes provenant des palmiers, tous ces fruits des forêts contribuent à rendre son existence plus facile et sa vie beaucoup moins précaire. Mais, on l'a dit avec raison , le lendemain n'existe pas pour ce sauvage ; un jour de grande chasse , il mangera avec un tel excès qu'il faudra, pour lui sauver la vie peut-être, lui fouler avec effort l'estomac, et faciliter par ce moyen étrange une digestion trop laborieuse. Une autre fois, quand la disette se fera trop vivement sentir, une corde d'embira , ou même une simple liane, comprimera tous les viscères en guise de ceinture, et, grâce à ce procédé bizarre, le sauvage supportera la faim.

Quoique ce qui a été dit déjà sur les Aymorès et sur leur manière fort simple de s'abriter ne puisse pas s'appliquer complètement aux Botocoudos, les habitations que ces derniers élèvent sont bien loin d'offrir un aspect aussi compliqué que cellesdes autres Indiens : leur rancho se compose, la plupart du temps, de quelques feuilles de palmier inclinées de manière à former un abri.

Il n'y a que quand ils se fixent durant' quelques semaines dans un même lieu, qu'ils donnent à ces huttes plus de solidité; mais on ne peut jamais les comparer à ces petites coupoles si élégantes des Machakalis, ou à ces chaumières commodes des Mongoyos, qui indiquent un commencement réel d'industrie. L'ameublement de ces cabanes est encore plus simple que celui des autres sauvages; car les Botocoudos ignorent l'usage du hamac, si généralement adopté parmi les nations indiennes.

Une couche grossièrement composée d'étoupes de quatelè {lecythis ollaria), quelques vases d'argile grisâtre façonnés avec assez d'art, une grosse pièrre qui est destinée à casser les petits cocos à coque dure que ces sauvages récoltent en abondance, et dont ils sont si friands, voilà à peu près tout ce que l'on remarque dans une hutte de Botocoudo. Il est bon de rappeler aussi qu'à l'imitation des grandes nations qui habitaient jadis la côte orientale, un petit feu brûle toujours

dans la cabane , près de la couche du guerrier.

On doit aisément le supposer, surtout en se rappelant ce qui a été déjà dit sur les Aymorès, la guerre joue un grand rôle dans la vie du Botocoudo.

Il y a le combat de guerrier à guerrier, pour une offense particulière; il y a l'expédition longtemps méditée contre la tribu ennemie; il y a enfin la guerre avec les colons brésiliens, qui est toujours la plus meurtrière, mais dont les exemples deviennent de jour en jour plus rares, et qui finira bientôt, sans doute, par cesser complètement. Ces genres divers d'agression, ces combats qui se 'renouvellent trop fréquemment encore, offrent des particularités plus ou moins remarquables, des faits plus ou moins curieux à observer. Mais, sans contredit, la lutte la plus étrange est celle qui se passe entre deux guerriers, souvent de la même famille, toujours de la même tribu , et qui se reprochent réciproquement quelque tort.

Combat singulier des Botocoudos. Cette nation si extraordinaire est peut-être la seule qui, en Amérique, ait adopté le genre de combat que nous allons décrire, et dans lequel l'éloquence sauvage joue toujours un trèsgrand rôle.

Lorsqu'un guerrier botocoudo croit avoir à se plaindre d'une insulte grave, il provoque son ennemi à un combat singulier. On laisse là les arcs et les flèches, on se munit de longues gaules, et la tribu s'assemble dans un endroit dégagé de la forêt. Alors l'un des antagonistes récapitule, dans un discours énergique, les torts qu'il croit avoir à reprocher à celui qui l'écoute immobile. On peut supposer qu'il sait faire partager sa vive émotion à une partie des spectateurs; car souvent, à la fin de la harangue, l'agitation est à son comble. Tout se passe dans un ordre parfait cependant; le guerrier offensé se saisit d'un long bâton , et il frappe à coups redoublés sur son adversaire, qui doit mettre tout son courage à supporter patiemment ce juste effort d'indignation.

Bientôt, lui-même, il rentre dans son droit : il peut rappeler à son tour les

injures qu'il a souffertes; son adversaire est contraint de recevoir, sans chercher à s'y soustraire, les coups terribles qu'il lui assène de toute la vigueur de son bras. Ce combat se passe d'abord avec assez d'ordre; mais les hurlements succèdent bientôt aux harangues ou aux simples clameurs. Les femmes partagent la haine de leurs maris; elles s'élancent l'une contre l'autre , elles se frappent avec fureur, et souvent, dans un moment de rage, elles saisissent la botoque de leur antagoniste; la lèvre, hideusement déchirée, laisse tomber son ornement, et plus tard un épouvantable stigmate atteste d'une manière durable de quel côté fut la victoire.

Ce qu'il y a de plus étonnant sans doute, c'est qu'une fois le combat terminé un ordre parfait se rétablit , nul ne songe à ses blessures, et tout marche comme par le passé. Souvent une querelle subite arrivée dans un ménage, un simple mouvement d'impatience, amène ces combats bizarres.

Guerres de tribus. Les guerres de tribu à tribu ont un motif un peu plus grave; non-seulement les Botocoudos sont en querelle avec des peuplades fort différentes, mais une haine invétérée sépare des hordes appartenant à la même famille et parlant un même langage. Avec les unes , la haine est implacable, elle date de plusieurs siècles; avec les autres, elle est accidentelle, et peut quelquefois s'apaiser. L'enlèvement d'une femme, les limites d'un territoire dépassées durant la chasse, l'outrage fait à un chef ou à un simple guerrier, voilà tout autant de motifs qui peuvent exciter à la guerre des tribus d'Endgerekmoung qui plus tard se réuniront. D'ordinaire, cette guerre est toute d'embuscade, et .elle n'en est pas moins meurtrière : de part et d'autre, on cherche à se surprendre, on déploie ces ruses pleines de finesse qu'enseigne la vie des forêts. Une aidée a-t-elle été envahie, et la tribu est-elle décidément étrangère, rien ne saurait échapper à la haine qui sépare deux races opposées; hommes, femmes, enfants , tout succombe , et quelquefois Je

L'UNIVERS

combat se termine par un de ces festins épouvantables où le prisonnier est dévoré. Par une étrange persistance de coutume, la tête est encore exceptée du repas solennel; c'est le trophée qui ornait jadis la cabane , et que l'on réserve encore aujourd'hui .Quelquefois, mais la chose est devenue bien rare sans doute, des troupes se rassemblent, la guerre cesse d'être une embuscade, elle devient une mêlée terrible. Au rapport de M. le prince de JNeuwied, qui a réuni sur ces peuples les documents les plus curieux , le tableau que Lery nous trace d'un combat dont il fut témoin est encore fidèle aujourd'hui.

Les tribus de Botocoudos, repoussées dans les vastes forêts de la côte orientale, sont-elles devenues trop inquiétantes, renouvellent-elles trop fréquemment cette guerre de pillage et d'embûches que faisaient les Àymorès , une expédition est ordinairement dirigée contre eux, et on emploie à cette guerre dangereuse des hommes qui en connaissent le péril et qui savent s'en préserver.

Jamais ces individus, que l'on désigne sous le nom de soldados da conquista, ne marchent pour une expédition sans être revêtus d'une arme défensive qui les préserve des traits des Indiens. Cette cuirasse, que l'on désigne sous le nom de gibaode armas (*), est une espèce de casaque, rembourrée en coton et piquée, qui descend jusqu'aux genoux et défend aussi les bras.

On sent ce qu'un vêtement pareil doit avoir d'incommode sous un climat aussi chaud ; autant vaudrait être revêtu d'une de ces armures que portaient les compagnons de Pizarre et de Cortez. Quoi qu'il en soit, son utilité positive en fera longtemps conserver l'usage. Les casaques du Rio-Doce sont en coton ; mais on en fabrique en soie à Minas, qui, dit-on, sont plus légères.

Une expédition est-elle résolue, chacun de ces soldats s'arme d'une espingole ou d'un fusil sans baïonnette; il porte

(*) On \oit dans le Roteiro do Brazil qu'il existait en 1587 une fabrique de ces cuirasses à San-Salvador.

au côté une de ces grandes serpes qu'on connaît sous le nom de facâo. On lui donne une livre de poudre et quatre livres de gros plomb; l'usage des balles est fort rare, et l'on sent que cela doit être ainsi dans ces forêts inextricables, où un seul coup peut être arrêté par la disposition des branches ou par l'entrelacement des lianes. Une provision assez abondante de farine de manioc, douze livres de viande salée, un pain carré de ce sucre brun et grossier qu'on désigne sous le nom de rapadura, voilà ce que renferme un long havresac, et ce qui doit servir de provisions à une campagne d'environ douze jours.

Ces soldats sont choisis souvent dans la classe des Indiens eux-mêmes (*).

D'ordinaire, ils ne se mettent en marche contre les hordes ennemies que trois ou quatre jours après qu'un acte d'hostilité a exigé leur présence : ils veulent faire croire ainsi aux guerriers botocoudos que leur offense est oubliée, ou plutôt qu'elle restera impunie comme tant d'autres attaques, sans que personne ose la venger. Ces soldats, mis

(*) «En 182g, on fît venir une douzaine de ces soldats indiens au quartier général de Rio de Janeiro, pour combattre et s'emparer d'un certain nombre de nègres fugitifs qui vivaient clandestinement retirés sur les hauteurs boisées qui couvrent la montagne du Corcovado, et d'où ils descendaient la nuit, afin de se procurer des subsistances en volant dans les maisons des faubourgs de Catète et de Botafogo , qui se trouvent de ce côté. Les nègres avaient établi dans ces bois vierges deux points d'habitation appelés Quilombos. Ils y possédaient leurs femmes , et de plus des fusils , ainsi que des munitions de poudre apportées par quelques militaires déserteurs qui s étaient joints à eux. On confia , dis-je , cette expédition militaire aux soldats indiens , et quatre jours de station permanente dans ces forêts vierges leur suffirent pour détruire les retranchements ennemis, s'emparer du chef, tuer une partie des nègres, et ramener prisonniers quelques femmes et leurs enfants. Le petit nombre qui échappa , toujours surveillé par ces Indiens et manquant de vivres, vint se rendre à discrétion le jour suivant. » Debret , Voyage pittoresque au Brésil, t. I, p. 37.

une fois sur la trace des sauvages , font en sorte de ne plus la quitter, et ils déploient dans cette circonstance une adresse que l'habileté des sauvages elle seule peut égaler.

Parvient-on la nuit près d'une aidée, et il y en a qui se composent d'un nombre assez considérable de cabanes, on attend, pour diriger l'attaque, que le jour ait lui ; dans le cas contraire, l'avantage serait aux sauvages.

Les Botocoudos, de leur côté, ont des moyens à peu près certains de reconnaître l'arrivée des agresseurs. Des chiens dressés avec assez d'art, et qui aboient, des pécaris apprivoisés, que l'on attache à quelque distance des cabanes, et qui brisent leurs liens pour retourner à l'habitation dès qu'ils sentent un étranger, voila autant de moyens de surveillance qui manquent rarement leur effet. Si les sauvages sont prévenus a temps, ils se défendent d'une manière terrible. Dans le cas contraire, et sitôt que le jour commence a poindre, les soldats font choix avant tout d'un gros arbre derrière lequel ils puissent se poster, et ils font en sorte de se tenir deux à deux, en décrivant un cercle. Dès que le jour permet de viser, le feu commencent presque toujours le carnage devient horrible, car on tire sur des hommes endormis. Les femmes et les enfants jettent des hurlements lamentables , les hommes poussent leur cri de guerre, et, dans leur désespoir, ils lancent au hasard quelques flèches qui frappent rarement les soldats. Dans une action semblable, une tribu entière peut être anéantie.

De leur côté, si les Indiens ont été avertis à temps, et l'on dit qu'ils ont une sagacité merveilleuse pour reconnaître, rien qu'à l'odorat, la trace de leurs ennemis, on les voit prendre position derrière quelque arbre isolé, et ils ont soin, comme le faisaient jadis les Tupinambas, de planter des pieux aigus dans l'étroit sentier qui conduit a leur demeure. Embarrassé dans ce chemin, où chaque pas fait courir un nouveau danger, entouré d'ennemis qu'il distingue à peine, et que souvent même il ne voit pas , le soldat indien

devine bientôt que sa perte est inévitable ; car le Botocoudo sauvage fait bien rarement des prisonniers.

Anthropophagie des Botocoudos. Épouvanté d'une coutume horrible, dont on retrouve cependant des traces dans l'histoire de toutes les nations , on a mis dernièrement en doute l'existence de l'anthropophagie chez les hordes d'Endgerekmoung.U n des voyageurs les plus consciencieux qui aient parcouraces contrées, M. delMeuwied , nous paraît, plus que tous les autres, vouloir modifier l'opinion affirmative. Selon ce savant, qui a examiné leplus attentivement la question, le singe peut être considéré, parmi tous les gibiers, comme celui que les Indiens préfèrent , et on aura pris des membres desséchés de singes pour des débris de corps humains. Selon d'autres , les Indiens nient fortement cette coutume ; et, si l'on s'en rapportait au récit qui fut fait a un voyageur célèbre, ils laissent pourrir sur l'arbre où ils l'ont frappé de leurs flèches le guerrier ennemi auquel ils dédaignent de donner la sépulture (*).

Mais que répondre au récit de Queck, l'Indien du prince de Neuwied? que dire devant ces têtes ornées de plumes , momies bizarres qu'on ne rencontre plus guère, il est vrai, mais qui servirent jadis de trophée après le festin solennel? Écoutons l'Indien lui-même, tous les doutes seront levés. Ce récit fut difficilement obtenu, l'Indien se

(*) M. le prince de Neuwied, qui expose en partie ces opinions, finit par dire néanmoins : « Il est douteux qu'ils dévorent la chair humaine par goût, comme l'ont prétendu queli ques voyageurs , puisqu'ils laissent vivre des prisonniers ; mais il est dé même très-certain que, par un désir de vengeance féroce, ils mangent la chair de leurs ennemis tués dans le combat. » On pourrait ajouter que l'abandon de la vie, accordée momentanément à un prisonnier, n'impliquerait ertrien la négation du fait d'anthropophagie. Les Tupinambas, les Tamovos, et bien d'autres nations, conservaient durant des mois, des années même , le prisonnier qu'ils devaient immoler. Voy. Magalhâes de Gandavo, trad. par M. Teniaux.Toy. également Hans Stade et Lery.

L'UJNIVERS.

refusant à le faire ; c'est cette hésitation du sauvage qui prouve mieux encore sans doute la foi qu'on doit y ajouter.

« Le chef Jonue Coudgi , fils du fameux Jonue Jakjuiam, avait fait un Patacho prisonnier. Toute la bande se rassembla. Le Patacho fut amené les mains liées, et Jonue Coudgi lui tira dans la poitrine une flèche qui le tua. On alluma du feu, on coupa les cuisses et toutes les parties charnues du corps, on les fit rôtir; tous les Botocoudos en mangèrent, puis se mirent à danser et à chanter. La tête fut suspendue à un cordon, qui, entrant par les oreilles et sortant par la bouche, donnait la facilité de la hausser et de la baisser; ensuite les jeunes gens tirèrent contre ce but avec leurs flèches. On la laissa sécher, après en avoir enlevé les yeux et coupé les cheveux , à l'exception d'une touffe sur le sommet du crâne (*).»

Queck raconta également au prince de Neuwied que Macann, Botocoudo très-connu, ayant tué un Patacho, celui-ci avait été dévoré (**).

(*) Une des gravures représente des têtes ainsi momifiées et revêtues de leurs derniers ornements. Le savant Blumenbach en possède une de cette espèce dans son cabinet.

(**) Il y a entre ces aveux pleins de réticences , et la manière dont les anciens guerriers du Brésil se vantaient de leurs exploits d'anthropophages, une curieuse différence qu'il n'est peut-être pas sans utilité de constater ici. Lorsque Thevet visita le Brésil vers le milieu du seizième siècle, un chef sauvage fil devant lui une harangue qui dura plus de deux heures, et qui roulait sur ce sujet. Pendant qu'il parlait, dit le vieux cosmographe , il se frappait la poitrine et les cuisses en proférant des menaces horribles contre les Portugais.

« J'en ai tant mangé et de Margaias, j'ai tant occis de leurs femmes et de leurs enfants après en avoir fait à ma volonté, que je suis cause, par mes faits héroïques , prendre le titre de plus grand morbicha qui fût oncque entre nous ; mes ennemis par leur ruse et cautelle ne m'ont pu jamais attaquer qu'à bonnes enseignes. J'ai délivré tant de peuple de la gueule de mes ennemis. Je suis grand , je suis puissant, je suis fort. Y a-t-il homme qui puisse se comparer à moi.

Serait-ce l'épouvante que jette dans tous les esprits le souvenir de cette coutume, qui tend néanmoins à disparaître , puisque les sauvages eux-mêmes en sentent l'horreur et la nient? seraitce plutôt encore l'habitude où sont les Indiens dé faire des incursions sur les cultures abandonnées , et de s'emparer d'un bien qu'ils regardent comme appartenant à tous? nous ne savons; mais, au commencement du siècle, on a usé, pour les détruire, de moyens bien autrement odieux que la guerre de ruse et d'extermination que nous venons de décrire On a inventé des pièges semblables à ceux dont on se sert contre les bêtes fauves : des armes à feu ont été disposées dans les sentiers étroits qui condui sent aux habitations, de façon à ce que les Indiens devinssent leurs propres bourreaux; mais, dans cette circonstance au moins , la mort était prompte.

On en a choisi une plus sûre et presque aussi infaillible : celle-là a pu exercer ses ravages dans des peuplades entières, comme un souffle invisible qui abat et qui détruit sans qu'on sache où porter les regards pour arrêter le fléau. Une déplorable observation avait prouvé que la petite vérole a été de tout temps plus fatale aux hommes de la race américaine qu'aux noirs et aux descendants d'Européens. On a remis aux Botocoudos des présents imprégnés du virus de la petite vérole, et des familles entières ont dû succomber ainsi. Ces crimes , nous le savons , sont des crimes isolés, et jamais le gouvernement n'est

Il n'y avoit quasi homme qui ne tremblât de l'ouïr parler avec une si grosse , hideuse et épouvantable voix , que vous n'eussiez pas quasi pu ouïr tonner.»

Ce fut ce même Koniam Bebe auquel le malheureux Hans Stade fut présenté durant sa longue captivité parmi les Tupinambas, alliés alors de notre pays. En vain s'efforçaitil de lui prouver qu'il n'était point Portugais, l'inflexible chef ne lui répondit que par ces paroles terribles, qui ne s'effacèrent jamais de l'esprit du voyageur : J'ai dévoré cinq Portugais; tous assuraient, comme toi, qu'ils étaient Français. Il s'éloigna après ce peu de mots.

descendu à des moyens si odieux ; mais enfin ils ont été commis. Après le récit de quelques graves voyageurs , les terribles représailles des sauvages peuvent épouvanter, mais à coup sûr elles ne doivent plus surprendre (*).

Idées religieuses , langage , habitudes sociales. Quoique les croyances des nations sauvages ne soient pas établies en général sur des données bien fixes, et qu'elles varient souvent de tribu à tribu , ce que l'on sait de plus positif sur la religion des Botocoudos présenterait une certaine garantie. Un jeune soldat mulâtre, nommé Raimundo , qu'une faute grave contre la discipline militaire aurait jadis conduit parmi eux , et qui y aurait acquis la dignité de chef, se serait initié à leurs idées religieuses, et nous en aurait transmis les faits principaux.

Les Botocoudos ignorent la dénomination de Tupa, Tupan, Tupana, qui désignait jadis l'être supérieur parmi les tribus du bord de la mer, et qui est encore en usage chez plusieurs nations indiennes. Tarou, le soleil, le bienfaiteur du monde, est revêtu à leurs yeux d'un caractère divin; et, quand ils commencent à adopter les croyances du christianisme, c'est au soleil qu'ils reportent involontairement ce qu'on leur dit de la Divinité. En rapportant ce fait d'une manière plus détaillée, M. de Saint-Hilaire met cependant quelques restrictions fort sages à l'opinion positive qu'on doit se faire des idées religieuses de ces Indiens. Un autre voyageur, M. Rugen-

(*) Voyez à ce sujet le prince de Neuwied. Il décrit une espèce de machine infernale employée contre les Botocoudos. MM. Spix et Martius rappellent de leur côlé qu'on a remis à une tribu des vêtements souillés de virus de la petite vérsle. M. de Saint-Hilaire se joint à tous ces témoignages en rappelant qu'un certain colon, qui avait une fille dont un chef était devenu amoureux, ne crut pas pouvoir employer un moyen plus assuré pour se débarrasser de ses importunités croissantes, que de lui remettre de la quincaillerie empoisonnée du même virus.

das, les nie complètement. Si l'on s'en rapporte à un savant qui nous a fréquemment servi de guide dans cette portion de notre notice, et qui a surtout observé les peuplades du Belmonte, la lune tiendrait le premier rang dans la théogonie des Botocoudos. Ce serait elle qui donnerait naissance au tonnerre, aux éclairs, à tous les grands phénomènes de la nature. Divinité fatale, plutôt que bienfaisante , on lui attribue la mauvaise récolte de certains fruits; elle peut tomber tout à coup sur la terre , et détruire un grand nombre d'hommes.

On le voit, en coordonant le récit des deux voyageurs, voici l'éternel dualisme retrouvé, le bien et le mal agissant de concert , et marquant dans leur cours impérissable les destinées de la vie humaine. Hâtons-nous de répéter cependant avec M. de Neuwied que, pour bien connaître de telles opinions , il faudrait posséder parfaitement la langue des hommes qui les ont adoptées. Ce qu'il y a de certain , et nous-mêmes nous en avons été témoin, c'est que ces peuples sont encore soumis aux sombres croyances qui dominaient leurs ancêtres. Des esprits inférieurs habitent avec eux leurs forêts : ce sont des êtres malfaisants dont on ne saurait toujours se garantir; on les désigne sous le nom de Janchon. Il y a les Janchon gipakeju, les Janchon coudgi, les grands et les petits démons. Ce qu'il y a de curieux sans doute , c'est de voir ces hommes, dont la contenance est habituellement si grave , et dont l'aspect farouche semble exclure toute idée de poltronnerie, manifester des craintes d'enfant sitôt que la nuit arrive dans leurs forêts, et que, selon leurs folles croyances, Janchon peut y apparaître.

On a dit, et on a même imprimé dernièrement, que les Botocoudos avaient un roi, et que l'hérédité était un principe adopté parmi eux. Cette erreur grave provient peut-être de la dénomination latine de Regulus que les anciens voyageurs donnaient jadis aux chefs tapuyas, et qu'ils imposaient à

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Jand'hui , l'un des plus célèbres d'entre eux. Ce qui paraît certain, c'est que les diverses tribus ne sont conduites que par un chef électif dont les pouvoirs sont très-limités. Au moment de sa mort, il peut sans doute exercer quelque influence sur le choix qu'on fera après lui; il peut recommander un guerrier à ses compatriotes ; mais son droit ne va pas plus loin, et ce ne sont pas ses fils qui sont appelés à lui succéder. Ce qui est arrivé au jeune soldat dont le témoignage a été invoqué par nous tout à l'heure, pourrait, au besoin, prouver le fait que nous avançons. Lorsque le chef de la tribu dont" il était devenu membre mourut, il fut nommé capitào à sa recommandation; mais ce fut de l'aveu unanime de la horde que les guerriers se soumirent à lui (*).

Les actes de la vie sociale sont fort simples chez les Botocoudos. Les enfants échappent dès l'âge le plus tendre au pouvoir immédiat des parents , et ils font choix d'une compagne de très-bonne heure. Bien que la polygamie soit permise, les simples guerriers profitent rarement d'un droit qui Jeur est acquis. Les chefs le regardent sans doute comme une marque de puissance, et il est tel d'entre eux qui a, dit-on,

(*) Ces chefs d'Indiens reçoivent toujours des Portugais le nom de principal ou de capitào, qu'ils finissent par adopter euxmêmes. Leur élection n'est pas réglée par des formes déterminées, dit le docteur Martius dans son excellent mémoire sur les institutions sociales des habitants primitifs du Brésil. C'est l'homme le plus entreprenant, le plus vigoureux, le plus brave, et surtout le plus ambitieux de la horde, qui s'empare du pouvoir plutôt qu'il ne le reçoit. Ses compagnons reconnaissent sa suprématie sans déterminer l'étendue de son pouvoir, et sans prendre eux-mêmes envers lui des engagements positifs. Une chose assez remarquable, c'est qu'aujourd'hui certaines tribus nomment leur chef Tupinabas : a-t-on voulu consacrer ainsi le souvenir de la grande nation ? La chose pourrait être , les Tupinambas donnaient eux-mêmes le nom de Caraïbes à leurs piayes ou devins, et , comme on se le rappellera , c'est le nom d'un peuple.

jusqu'à douze femmes. Nul ne peut prendre pour épouse celle qui lui est unie par des liens de famille trop rapprochés. L'adultère est fréquent ; mais il est puni immédiatement par celui des deux époux qui se regarde comme offensé. Le châtiment imposé par le mari est presque toujours sévère , et les cicatrices profondes qu'on remarque sur certaines parties du corps de l'infidèle, attestent d'une manière positive le nombre de ses fautes , et la rigueur du châtiment.

Langage. L'idiome des Botocoudos diffère essentiellement du langage des autres tribus. Leur prononciation a quelque chose de barbare que ne saurait fixer l'écriture. Quand ils parlent bas, leur ton de voix est nasal. Mais il est peu exact de dire, comme on l'a fait, qu'ils négligent les sons de la gorge. Ici , les traits de ressemblance avec l'aymorès ne sont pas interrompus; et, comme on l'a dit fort bien, « ils ont beaucoup de mots aspirés qui semblent sortir avec effort du fond de leur gosier, et qui, au milieu d'un nasillement guttural extrêmement monotone, produisent des éclats de voix qui surprennent lorsqu'on n'y est pas accoutumé. » Pour tout le reste , nous admettons volontiers le paragraphe curieux que donne à ce sujet M. Debret.

« Le langage du Botocoudo renferme beaucoup de voyelles, et les consonnes s'y confondent souvent.

LV se prononce comme IV, et le g se i fait sentir à la fin des mots. Lorsqu'il i prononce mbaya, mboreli } la première lettre ne s'articule presque pas, et se rend par un léger soutflement des narines.

« Son idiome, semblable à celui de toutes les langues primitives, j consiste en nombreuses onomatopées , et exprime , par le diminutif ou l'augmentatif, le plus ou le moins d'intensité de l'action. Ainsi , parler se dira ong , j chanter ong ong; la répétition du 1 mot en ce cas prouve que le chant est une progression de la parole; fusil, poimg, tirer un coup de fusil, poung poung.Dans cette expression, il observe

la même répétition du mot pour exprimer le fusil d'abord, plus la détonation, ou peut-être l'imitation du bruit répété par l'écho. Il exprime le fusil à deux coups comme deux fusils ; ainsi de suite.

«Un autre exemple, par l'ingénieux enchaînement de conséquences qu'il présente, fera juger de la précision de son esprit. Le mot indien tarou exprime tout principe lumineux; tarou veut donc dire le soleil, et tarou veut dire également la lune : comment fera-t-il pour exprimer le soleil levant? Il dira tarou té ning (soleil au venir)...". Veut-il exprimer un temps couvert , il dit : tarou niom ( soleil blanc ou nuagé). S'agit-il d'établir une distinction" entre le soleil et la lune, il ajoute au mot soleil : pendant qu'on est privé de manger, parce qu'en effet il ne mange pas pendant la nuit. Cette privation" de manger chez les Botocoudos s'exprimant par le mot la faim, ils en font tatou té tou ( soleil de nuit et de la faim). La nouvelle lune, c'est tarou him , «la lune noire, et le soleil généralement parlant (soleil qui court dans le ciel). Pour exprimer le tonnerre , ils disent : tarou té couong, (soleil du rugissement), et l'éclair, tarou té mer en (soleil du clignotement, ce qui fait remuer les paupières (*) ».

D'après ces formes assez ingénieuses de langage, on serait dispose à croire que les Botocoudos ont certaines idées poétiques assez développées.

Cependant rien n'est plus monotone que leurs chansons (**) , et elles sont bien loin , à coup sur, de rappeler ce que disent les anciens voyageurs de ces bardes tamoyos, dont le génie avait une si grande influence sur les guerriers les plus farouches, qu'ils pouvaient errer sans crainte parmi les autres tribus.

ITe CHANSON BOTOCOUDO.

Le soleil se lève; vieille, mets quelque chose dans

(*) Voyage pittoresque au Brésil.

(**) Aug. de Sainl- Hilaire, Voyage "au Brésil, t. Il , p. 16

ton pot, pour que je puisse manger et que j'aille à la chasse.

2e CHAHSOK BOTOCOCDO.

Botocoudos , allons tuer des oiseaux , tuer des cochons, tuer des tapirs, des cerfs , des canards, des zabélés, des hoccos, des singes, des macucas, des serpents, des poissons, des trairas, des pians -, (deux espèces de poissons).

3e CHANSON BOTOCOUDO.

Les blancs sont en fureur; la colère est grande; femme, prends la flèche, allons tuer des Botocudos.

Il ne faut pas se représenter ces hordes belliqueuses comme étant privées complètement de cérémonies , de fêtes générales ou de simples divertissements. Néanmoins les occasions qui les renouvellent deviennent plus rares de jour en jour. On a prétendu que l'époque où l'on perforait la Lèvre inférieure et les oreilles des enfants pour y introduire la botoque était jadis l'objet d'une cérémonie politique et religieuse à la fois, une sorte d'initiation'douloureuse semblable à celle que subissent encore de nos jours plusieurs tribus du nouveau monde. Ceci a pu exister jadis, la traditiontest perdue aujourd'hui (*) , et l'usage oizarre qui y donnait lieu s'en va chaque jour disparaissant. Les Botocoudos semblent ignorer cette espèce de lutte qu'on remarquait chez les Tapuyas, et qui consistait à porter en courant un tronc d'arbre jusqu'à ce que les forces vinssent à défaillir. Ils ont un jeu moins fatigant. Lorsque la chasse a été heureuse, lorsque la récolte des fruits a été abondante, et que la vie précaire des forêts laisse aux guerriers quelques loisirs, la tribu se réunit et se forme en cercle ; une peau de unau a été gonflée au moyen de la mousse qu'on y introduit : c'est un ballon qu'on lance avec vigueur, et qu'on ne doit plus laisser tomber à terre tant que le jeu continue. Bien différent des anciens Aymorès, qui, dit-on, ne savaient point nager, ils ont une espèce de lutte qui se passe au milieu des fleuves. Douze femmes se jettent a la nage, trois hommes fuient devant elles , et fendent les eaux

(*) Yoy. Eschwege , Journal du Brésil.

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avec rapidité , puis ils reviennent subitement, et le grand art est de se faire plonger mutuellement. On les admire dans cet exercice, qui exige une grande habileté.

Comme on l'a vu, ce qui nous a été transmis par les voyageurs des chants botocoudos, ne donne pas une grande idée de leurs inspirations poétiques. Il en est à peu près de même de leur musique , et c'est avec raison qu'on a pu dire que le chant des hommes ressemblait à un bruit inarticulé qui monte et descend constamment sur trois et quatre notes.

Bien différents, sous ce rapport, des Machakaiis que nous avons entendus, et qui entonnent avec une certaine harmonie des chants graves et mesurés, qu'ils répètent en chœur, les Botocoudos nous semblent se plaire à chanter isolément ; mais quand un guerrier, emporté par la passion ou par ses souvenirs, entonne cette espèce de mélopée, ses compagnons l'entourent, et l'on prête une attention sérieuse, qui l'inspire bientôt réellement ; toujours alors sa voix s'élève au-dessus des bruits de la forêt. Quand ce murmure, d'abord plaintif, se change en un sanglot funèbre, quand cette voix gutturale lance tour à tour l'appel au combat ou l'imprécation, l'Européen peut bien sourire un moment de la bizarrerie du geste et de l'expression sauvage du chanteur; mais l'impression profonde qui se fait sentir dans l'assemblée se communique bientôt à lui, et s'il ne frémit pas intérieurement, s'il ne se sent pas ému , subjugué par ce chant monotone, c'est qu'une musique plus savante serait sans action sur lui.

Nous avons examiné les situations diverses dans lesquelles peut se trouver le Botocoudo; nous l'avons suivi dans ses forêts, nous avons assisté à ses chasses et à ses combats , nous l'avons interrogé sur ses croyances religieuses, assistons maintenant au dernier acte de cette vie errante. Ainsi que le pratiquaient jadis les Tapuyas de l'intérieur , et de même qu'on le voit faire encore aujourd'hui à quelques

Indiens de l'Amazone, les Botocoudos ne mettent pas à mort leurs vieillards comme des êtres inutiles aux autres et à eux-mêmes ; ils les entourent de respect au contraire , et leur avis prévaut souvent dans la tribu. Si un guerrier meurt cependant, il s'en faut bien que ses funérailles soient l'objet d'une cérémonie aussi solennelle que celle qui était pratiquée par les Tupis. Le Botocoudo n'est point enterré accroupi , les bras et les jambes liés par un cordon de couleur, comme cela a lieu encore aujourd'hui chez plusieurs peuplades : on l'étend de son long dans la fosse peu profonde qui lui a été creusée. Quelquefois une espèce d'appentis recouvert en feuillage indique le lieu de la sépulture ; mais il s'en faut bien que ces Indiens aient pour les restes de leurs morts le respect qui caractérise presque toutes les tribus de l'Amérique. Ils virent avec une certaine indifférence M. de Saint-Hilaire creuser une tombe pour s'emparer des ossements qu'elle renfermait , et ils ne lui tirent aucune observation qui pût l'en détourner.

Maintenant, ajoutons quelques faits importants aux faits que nous avons réunis. Ce que nous avons dit sur les Botocoudos , d'après nos souvenirs et d'après les récits des voyageurs les plus consciencieux, ne peut déjà plus s'appliquer qu'avec certaines restrictions du moins , aux tribus qui errent sur les bords du Rio-Doce et du Belmonte. Depuis dix à douze ans, ces peuplades se sont trouvées dans un rapport perpétuel avec des colons brésiliens, et elles ont subi les modifications qui devaient résulter de ce contact immédiat avec des hommes plus civilisés. Une de leurs premières résolutions a été d'abandonner, du moins en partie, l'usage de l'ornement bizarre qui donne à leur physionomie un caractère si effroyable;" quelques individus se sont décidés à former de petites cultures ; des chefs , en apparence irréconciliables, se sont rapprochés ; la paix règne enfin dans ces déserts, où se renouvelaient sans cesse des luttes partielles , des haines

profondes, que le sang pouvait seul apaiser. Disons-le avec orgueil, tout cela est dû à un Français, à un de ces amis courageux de l'humanité que n'effrayent, pour accomplir le bien, ni la vie des forêts , ni les privations de toute espèce qu'elle entraîne avec elle. Si plus d'espace nous était réservé, ce serait un intéressant épisode à introduire ici , que le récit où l'on raconterait la vie de cet homme courageux, auquel les Indiens avaient imposé le surnom de vieux capitaine, et qu'ils chérissaient comme un père.

M. Thomas Guido Marlière les a traités en effet comme des enfants inconstants , mais bons , qui ont besoin sans cesse qu'une pensée veille sur eux. Nous l'avouerons: malgré des intentions si généreuses, il est à craindre que l'imprévoyance et la légèreté naturelles aux sauvages ne rendent inutiles tant d'efforts, et que les essais qui ont été tentés pour les rapprocher de la civilisation ne soient précisément ce qui hâte leur anéantissement. C'est du moins ce que semble redouter le savant qui les a étudiés sur les lieux avec le plus de conscience. M. Marlière s'était établi sur les bords du Rio- Doce depuis 1824 ; il était secondé par les intentions vraiment généreuses de don Pedro. Des obstacles sans nombre se présentèrent dès cette époque au bien qu'il voulait faire. Nous ignorons s'ils" se sont aplanis aujourd'hui ; mais c'est une vie noblement sacrifiée que celle de cet homme qui ne cessait de dire aux Brésiliens, à propos des sauvages : Amor e lealdade para com elles , meus amigos , e temos homens (aimons-les, soyons loyaux envers eux, mes amis, et nous aurons des hommes). Répétons avec le voyageur qui cite ces nobles paroles :

« Pour exécuter les plans du bon Marlière, il aurait fallu trouver des hommes qui lui ressemblassent : et où les trouver (*) ? »

(*) M. Guido Thomas Marlière, qui vient de mourir, avait reçu récemment le titre de directeur général de la civilisation desindiens. Nous empruntons à M. deSaint-Hilaire quel-

15e Livraison. (Brésil.)

A peu près vers l'époque où ces événements se passaient, les tribus du Rio-Doce et du Belmonte envoyaient quelquefois en députation à Rio de Janeiro ceux de leurs chefs et de leurs guerriers qu'ils croyaient les plus éloquents. Ces étranges ambassadeurs se revêtaient d'une pompe inusitée. Selon

ques lignes sur ses travaux : « M. Marlière, après avoir porté les armes en Europe, passa au Brésil, vers 1808, et fut placé dans le beau régiment de Minas-Geraes. La qualité de Français attira d'abord) à M. Marlière quelques persécutions absurdes ; mais bientôt on lui rendit une justice éclatante ; et depuis cette époque , il consacra son existence entière au bonheur des indigènes. La civilisation des Coroados , des Coropos et des Puris fut l'objet de ses premiers travaux. Il était plus difficile d'éteindre la haine que portaient aux Brésiliens-Portugais les Botocoudos, irrités par une longue guerre et de barbares traitements. La philanthropie de Guido

Marlière triompha de tous les obstacles

Afin de s'attacher de plus en plus les Botocoudos , Marlière fit faire pour eux plusieurs plantations. C'étaient les soldats des divisions militaires qu'il employait à ce travail, et souvent il avait le plaisir de voir ces derniers serrer dans leurs bras les sauvages, que naguère ils exterminaient comme des bêtes féroces. Un des premiers soins- de Marlière fut d'établir une discipline plus sévère parmi les soldats des divisions. Il avait obtenu la réforme des 'vieux bouchers des Indiens, ce sont ses expressions, et les avait remplacés par des hommes moins barbares : il avait établi pour règle qu'il n'y aurait aucun avancement pour les soldats dont la conduite tendrait à éloigner les indigènes. Marlière fixa son quartier général au lieu appelé Gallo , au-dessus du confluent du Rio de Santo-Antonio, et il y fit faire des plantations de bananiers, de manioc, de maïs , de riz , d'ananas , de cafiers , qui surpassèrent ses espérances. Il fonda d'autres colonies. » C'est du reste dans le savant voyageur, auquel nous empruntons cette note , qu'il faut lire le détail des sages précautions qu'on employa à l'égard des Indiens. Un des premiers soins, et l'on ne saurait trop le faire remarquer, ce fut de restreindre le commerce si funeste de l'eaude-vie dans les aldeas. (Voyage dans le district des Diamants et sur le littoral du Brésil; tom II, pag. 337, et suivantes).

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l'usage invariable, ils étaient peints de rocou et de genipa ; une longue peau de tamandua servait de manteau à l'un d'entre eux. Ce fut sous cet aspect bizarre qu'une famille entière apparut dans les rues de Rio à l'artiste habile auquel nousavonsempruntéson dessin.

Les régions à moitié désertes que parcourent les Botocoudos, les rives du Pardo, du Rio-Doce et du Belmonte, servent encore d'asile à des hordes peu nombreuses , débris de nations plus puissantes, et qui vont s'anéantissant. Les Machakalis , moitié indépendants , moitié civilisés, qui s'introduisaient jadis une plume d'ara dans la lèvre inférieure , les Patachos , qui partagent leur haine contre les Botocoudos , les Mucunis qui se disent aussi descendants des Aymorès, et qu'on a vus se soumettre en partie au christianisme , les Panhames et les Capochos que les dernières guerres ont affaiblis, toutes ces tribus à moitié désorganisées , qui appartiennent à des nations souvent d'origine fort différente , seraient curieuses à examiner ; mais , outre que leurs caractères distinctifs se sont fort affaiblis par le contact avec les Européens } nous serions contraints de répéter en partie ce que nous venons de dire à propos de la nation la plus puissante qui existe dans ces forêts. Plus tard , en nous dirigeant vers l'Amazone et dans l'intérieur, les peuplades indiennes nous apparaîtront avec leurs coutumes sauvages et leurs traditions originales.

Nous allons rentrer dans des contrées mieux explorées , et surtout dans des lieux où la civilisation exerce davantage son influence.

Ancienne peovince dos IIheos, faisant partie du terkitoike de Bahia. Lorsque l'on abandonne cette portion de la côte orientale si déserte encore, et où l'on était en droit de s'attendre à rencontrer des établissements agricoles plus florissants et plus nombreux, on pénètre dans la province dos Ilheos, à laquelle la fertilité de son territoire et le voisinage de Bahia donnent une certaine importance.

C'est le Rio-Pardo qui forme ses limites avec la comarca de Porto-Seguro ; et le nom qu'il porte a été imposé à ce district en raison de quelques îlots incultes que l'on rencontre le long de la côte , à l'embouchure du fleuve dos Ilheos.

Cette comarca, dont la circonscription a été diminuée lors des divisions nouvelles , formait jadis une des douze capitaineries fondées par Jean III.

Aujourd'hui, Po'rto-Seguro et Bahia occupent une partie de son territoire.

Il y a quelques années seulement, elle s'étendait depuis le Belmonte jusqu'au Rio-Jiquiriça, et elle occupait les cinquante lieues de côte qui lui avaient été dévolues; mais les circonscriptions territoriales changent si fréquemment au Brésil , qu'il est difficile de rien dire de bien positif à ce sujet.

Comme Espirito-Santo et Porto-Seguro, ce vaste district, arrosé par des fleuves qui prennent naissance dans l'intérieur, se prêterait à la grande culture des denrées coloniales , et les habitants en trouveraient aisément le débouché; mais une insouciance, que le temps n'a pas encore pu vaincre, les rend pour la plupart d'une indifférence complète aux aisances de la vie. Le coton, le sucre, le café, le cacaotier même, seraient pour les petits propriétaires une source assurée de prospérité croissante. A l'exception des grands établissements agricoles que fondent depuis une vingtaine d'années des grands propriétaires, et surtout des étrangers , ces végétaux utiles sont à peine cultivés. On ne saurait se figurer, dans nos contrées actives , le calme tout philosophique avec lequel un habitant de Porto-Seguro ou d'Ilheos se contente, pour sa nourriture, d'une faible quantité de farine de manioc, d'un peu de poisson, qu'on se procure sans peine, et de quelques cuisses de crabes qu'on trempe dans une eau pimentée. Mal nourri, mal vêtu, plus mal logé encore, il se repose dans sa molle indolence, et il vous avoue qu'il ne souhaite rien au delà de ce que le ciel lui a accordé. Voulez -vous l'écouter cependant, il vous dira que.

Comme bien d'autres habitants du Brésil, il pourrait se procurer, s'il le voulait, de l'or et des pierreries; il vous racontera l'histoire de sou Eldorado; car ce mythe, qu'on trouve répandu sur toute la surface du continent américain, s'est réfugié depuis longues années dans la province dos Ilheos.

Pour parvenir à cet Eldorado des Brésiliens, il faut remonter le Taipé.

D'abord on aperçoit quelques fazendas, quelques cultures assez abondantes; puis on entre dans la solitude, et l'on pénètre dans la région des forêts. Après que vous aurez admiré à loisir la poule sultane au plumage bleu , qui marche avec tant d'élégance sur les tiges de l'aninga; après que vous aurez jeté un regard d'affection sur le pivdpara, qui couvre de ses ailes ses petits qu'il emporte en fuyant ; quand les jeux de la loutre brésilienne vous auront occupé quelques heures, un bras de fleuve qui se dirige à droite vous conduira dans un grand lac entouré de jolies montagnes : c'est la Lagoa , le lac par excellence. Il a à peu près deux milles d'Allemagne de longueur, sur un mille de large; ses bords sont admirables ; mais cette brise si agréable à sentir sur le bord de la mer, la viracào, acquiert une certaine violence, et elle soulève ses vagues de manière à faire chavirer les pirogues. La Lagoa communiquait, dit-on, jadis avec les eaux de l'Océan , et des coquillages de la mer se trouvent, à ce que l'on affirme, dans l'intérieur. Autrefois, une petite île, formée des détritus de végétaux, flottait à sa surface : elle s'est appuyée à l'une des rives , et c'est là qu'on la voit fixée.

« La beauté et l'utilité de ce lac, dit M. le prince de Neuwied , lui ont donné une si grande valeur aux yeux des habitants du pays, que c'est un des premiers objets dont ils parlent aux voyageurs qui arrivent. Il se mêle à ces récits beaucoup de fables sur le lac, sur son origine, sur le canton qui l'entoure, sur les phénomènes qu'il présente; on exagère fréquemment sa grandeur et ses bienfaits; on dit que les montagnes voisines sont riches en

or et en pierres précieuses; on a même placé au milieu des solitudes de ces montagnes un Eldorado fabuleux, ou un pays dans lequel il n'est pas nécessaire de prendre beaucoup de peine pour acquérir de grandes richesses. »

Il est fâcheux sans doute que le savant voyageur auquel nous empruntons ces paroles ne nous ait pas transmis la tradition qui lui fut racontée sur les bords mêmes du lac. Nous ajouterons cependant que les récits fabuleux des Brésiliens, relativement aux espèces d'Eldorado qu'ils ont placés dans les forêts ou dans les montagnes de l'intérieur, sont infiniment moins poétiques et surtout moins exagérés que ceux qui circulent sur les bords de l'Orénoque : ce sont presque toujours , comme Americanas , des lieux solitaires, environnés de bois sombres, dont l'accès est impraticable : les pierreries s'y trouvent à la surface de la terre, il est vrai; l'or étincelle de toutes parts; mais des orages effroyables grondent au-dessus de la tête des voyageurs, et s'opposent souvent à leurs travaux.

Il est cependant d'autres sources de richesses pour l'habitant des Ilheos, et ce sont celles qu'il néglige, ou, pour mieux dire, elles lui sont indifférentes. A côté de bois de construction admirables, tels que le massaranduba, le tapinhuan, le vinhatico, le cèdre brésilien, le sucupira, le bois de fer, le quatélé et lepao d'a^co, on voit s'élever le sassafras, l'arbre copal, celui qui donne la gomme élémi , le pechurim , ou l'arbre tout épice, qui ne croît pas cependant aussi haut qu'au Para, l'ibirapitanga , ou le bois du Brésil, qui devient d'autant plus précieux que plusieurs des forêts exploitées depuis la découverte ne peuvent plus guère en fournir.

Nous ne parlerons ni des arbres à fruits des forêts , ni de ceux qu'on a naturalisés, il faudrait répéter, en partie du moins, la liste nombreuse déjà donnée; mais nous rappellerons qu'à côté des plantes médicinales les plus précieuses , telles que l'ipécacuana , le pseudo-quina ou strychnos, le jalap, la butua, et tant d'autres, on peut recueillir abondamment le rocou, et

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même l'anil , dont on obtient l'indigo.

Quelquefois , frappé de la fertilité de ces terres abondantes si négligées , un étranger vient s'y établir, et des récoltes , qui l'ont bientôt dédommagé de ses sacrifices et de la vie solitaire qu'il se voit contraint de mener, frappent les habitants sans leur donner beaucoup plus d'énergie. De temps à autre, c'est un cultivateur de la côte orientale qui vient se fixer sur les bords de quelque fleuve plus rapproché de Bahia.

Rien de plus pittoresque que ces habitations brésiliennes, par cela même qu'on en exclut les constructions solides, et qui se rapprocheraient de nos fermes européennes. Ces palmiers qui se balancent au-dessus d'un toit de feuillage; cette multitude de plantes utiles qui croissent à l'abandon , et qui empruntent de leur désordre même quelque chose de pittoresque, tout se réunit pour donner à ces habitations solitaires un aspect d'élégance qui doit son charme principal auxformes variées de la végétation.

Le coco de Piassaba. Presque toujours, parmi les arbres qui environnent une habitation d'Ilheos, on aperçoit un palmier élégant dont on ne soupçonne pas au premier abord l'immense utilité : c'est le coco de piassaba- Les longs filaments ligneux de sa tige ne sont jamais perdus; on en fait des câbles solides dont Bahia conserve l'usage; et ces cordages grossiers, qu'on ne rencontre guère qu'au Brésil , sont un objet important de commerce pour le pays d'Uneos.

Ainsi que la plupart des palmiers, du reste, le piassaba peut être employé de divers manières ; après avoir fourni l'utile, il donne encore le superflu; non-seulement son bois est excellent pour les constructions légères , sa noix est nourrissante , mais toute l'industrie d'une bourgade repose sur l'abondance de son fruit. A. Olivença, l'écale du coco de piassaba est travaillée en longs chapelets que l'on exporte dans tout le Brésil ; et devinez quels sont les hommes qui se livrent à cette industrie paisible, à cette occupation presque monacale : rien moins que les anciens

dominateurs de la côte, ces terribles Tupiniquins, dont la renommée s'étendait parmi les nations les plus puissantes , et qui , après avoir reçu Cabrai , accueillirent les premiers explorateurs avec tant de défiance. Aujourd'hui, plus d'arc formidable, plus de lyvera pème, plus de fronteau de plumes d'ara; partant, plus de chasses, plus de guerres, et plus de cérémonies du massacre ; mais aussi adieu les grandes fêtes, d'initiations où l'on soufflait l'esprit de courage; adieu les caouins « où l'on buvait comme lansquenets » , au dire du bon X^ery; adieu encore les chasses aventureuses auxquelles succédaient de longs festins. Aujourd'hui , le Tupiniquin , vêtu d'un pantalon de coton blanc et d'une chemise de même étoffe, est assis paisiblement à son tour, et fabriquant des patenôtres. Il ne va jamais à la chasse , quoique le gibier soit abondant; et, au lieu de la cérémonie imposante qui accueillait le voyageur, il vous dira adeos meu senhor, et il vous demandera la bénédiction dans son mauvais portugais.

C'est que Villa de Olivença qu'habitent surtout les Indiens , a* été fondée jadis par les jésuites, et que là encore se montre cette politique admirable qu'ils ont seuls bien possédée, et qui eût sauvé la population indienne , si quelque chose eût pu la sauver (*).

Abondance des objets d'histoire naturelle , ossements fossiles , rapides. Quoique, pour trouver des peuplades indiennes dignes de quelque intérêtdans cedistrict, il soit nécessaire de faire un voyage jusqu'aux frontières de Minas où vivent encore les Mongoyos , connus sous le nom de Camacans , il s'en faut bien que le pays soit sans intérêt pour le voyageur. Les forêts offrent des richesses infinies à celui qui s'occupe d'études zoologi-

(i) En 1817, un voyageur célèbre trouva à Olivença un homme de race indienne qui se souvenait d'avoir vu fonder la ville et construire l'église. Il avait cent sept ans. Ses cheveux étaient encore d'un noir d'ébène ; ce qui , d'ailleurs , est très-commun chez les vieux Indiens,

ques ; et , s'il remonte le beau fleuve connu sous le nom de Rio de Contas, on lui parlera peut-être encore d'une découverte précieuse qui fut faite , il y a plusieurs années , et qui prouve que les squelettes de mastodonte n'appartiennent pas seulement à l'Amérique septentrionale (*).Un auteur portugais, qui malheureusement n'entre point dans de très-grands détails à ce sujet , M. Manoel Ayres de Cazal, affirme qu'on a découvert , en plus d'un endroit, des ossements gigantesques qu'il faut probablement rapporter à des animaux du même genre. Si , au lieu de visiter ce beau fleuve qui fait partie maintenant d'une comarca séparée, le voyageur remonte le Rio dos Ilheos , auquel les indigènes donnaient jadis le nom de Patype , et qui prend sa source dans le district diamantin , il jouira des accidents de terrain les plus pittoresques, des points de vue les plus imposants; les grandes forêts que le fleuve traverse lui offriront mille végétaux précieux , et les récoltes qu'il pourra faire seront aussi abondantes et aussi variées que sur le Belmonte et sur le Rio - Doce. Mais s'il tient à ses collections, qu'il ne les aventure pas sur le fleuve ; quelquefois le Rio-Patype torfibe d'une hauteur de cinq pieds dans son propre lit; il bondit avec fracas entre des roches. Dans ces voyages , sans doute , la vie ne court aucun danger, mais le sort de la cargaison que renferme l'étroite pirogue dépend tout à fait de l'habileté des Indiens qui la dirigent. Rien de plus curieux et de plus pittoresque à la fois que le passage d'un de ces

(*) On cite entre autres un squelette trouvé près de la bourgade même de Rio de Contas ; il avait trente pas de longueur, les côtes étaient d'un palme et demi de large, les jambes avaient à peu près la hauteur d'un homme de moyenne stature. Il fallut les forces réunies de quatre hommes pour dé- . tacher la mâchoire inférieure , et une dent molaire sans racines pesait quatre livres. Ilheos, d'ailleurs, n'est pas le seul endroit du Brésil où l'on ait trouvé des ossements semblables.

rapides. Le regard exercé du cano* tier découvre presque toujours le canal. L'eau jaillit parmi les rochers, et la pirogue descend comme un trait; vingt coups d'aviron appliqués avec une rapidité étonnante la maintiennent ordinairement jusqu'aux eaux paisibles; mais si une roche inaperçue se présente , si le canot vient à lieurter une pierre saillante , les hommes et la cargaison disparaissent, on est heureux de se sauver.

Ville d'Ilheos, camamuet sa baie.

En se rendant à la mer , le Rio dos Ilheos forme une baie charmante où viennent se décharger plusieurs fleuves navigables, et, entre autres, le Rio da Cachoeira, qui est un des bras du Patype. C'est là qu'est située la capitale de la comarca.

Tout ce pays présente, pour ainsi dire, l'aspect d'une contrée vierge , qui offre ses antiques forêts à la culture ; et cependant une sorte de décadence s'y fait sentir. Est-ce aux ravages causés anciennement par les Aymorès , est-ce plutôt à l'expulsion des jésuites qu'il iaut s'en prendre? La province dos Ilheos offrait un aspect de prospérité qu'elle a perdu, mais qu'une sage administration peut lui rendre» surtout depuis que des familles d'Irlandais sont venues «'y établir, et qu'elles y ont formé une colonie active. San-Jorge dos Ilheos , la capitale , est surtout déchue de ce qu'elle était autrefois. Ayres de Cazal en convient; c'était jadis une villa considérable et florissante; elle n'est plus aujourd'hui que l'ombre de ce qu'elle était. Bâtie d'abord dans une vallée entredeux collines, elle a gravi celle de Santo-Antonio. Le donataire la fondavers 1540;ce fut lapremière ville un peu considérable qui fut construite au Brésil : elle s'éleva rapidement à un certain degré de splendeur; mais la tribu d' Aymorès , que l'on connaissait sous le nom de Gherins, la ravagea d'une manière vraiment épouvantable.

Quoique le traité conclu avec ces sauvages eùtreçu un commencement d'exécution en 1603, dès 1685 elle était déjà bien déchue de ce qu'on l'avait vue autrefois. L'expulsion des jésuites "

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lui a porté le dernier coup. Rien de si triste que de voir maintenant ce grand édifice abandonné, que l'on désigne sous le nom de collège ; il ne fut construit qu'en 1723, et il présente déjà l'aspect d'une ruine , du moins en quelques endroits. Il y a trois églises assez considérables à Villa dos Ilheos ; mais l'herbe croît dans les rues; et l'on n'aperçoit quelque mouvement dans sa population indolente, que le dimanche , au moment où les habitants d'alentour se rendent de toute part à la ville pour assister au service divin. Durant les guerres du XVIIe siècle, San- Jorge dos Ilheos appartint un moment aux Hollandais; et des ouvrages militaires d'une construction solide attestent encore l'incroyable promptitude que les conquérants mettaient dans les travaux qui pouvaient assurer leur position. Après le siège de San- Salvador, néanmoins, ils furent proinptement expulsés de la côte orientale.

Nous avons dit quelques mots d'Olivença et de son étrange population.

Rio 'de Contas, Cayru , Boypeba, Marahu , Barcellos , Valença , Igrapuena , Serinhehem , sont autant de villas qui ne sauraient nous occuper. Nous nous arrêterons un moment à Camamu , à cause de sa baie magnifique. En effet, après la rade de San-Salvador, c'est le port le plus considérable de la province, et même de la côte orientale.

Plusieurs fleuves viennent s'y jeter dans la mer, et une île de forme circulaire, qui a une demi - lieue de diamètre, et qu'on désigne tour à tour sous le nom d'ilha Camamu et d'ilha das Pedras, occupe le centre de la baie. Ce grand lac aux eaux paisibles sert d'asile à une foule de baleines qui viennent s'y reposer, et qui s'y trouvent plus en sûreté que dans les eaux de San-Sal vador. Bien qu'on y ait établi des pêcheries à pl usieurs reprises, Camamu est maintenant une bourgade de peu d'étendue, mais assez florissante, bâtie sur la rive gauche du Rio-Acarahy, et destinée probablement à devenir une cité du premier ordre.

Province de Bahia. Nous voici parvenus à une de ces grandes pro-

vinces qui , dans les derniers mouvements , ont plus d'une fois voulu assurer leur indépendance complète, et former un État à part, parce qu'elles devinent que leurs besoins politiques et commerciaux marchent dans une direction souvent opposée à ceux de Rio de Janeiro; qu'il y a chez elles d'anciens souvenirs, renouvelant sans cesse d'anciennes rivalités, et qu'elles se sentent d'ailleurs un point central, auquel viennent se rattacher, faute de communications actives avec la capitale , les intérêts agricoles d'une foule de localités. Il n'y a nul doute qu'avant un long espace de temps, on ne voie s'opérer une scission toujours imminente. Selon l'état actuel des choses, elle serait impolitique; et, dans le cas même où les idées de fédération se propageraient , il n'est guère probable que la séparation du gouvernement central puisse s'opérer sur-le-champ.

Comme province , Bahia , qui comprend presque tout le territoire de l'ancienne capitainerie de ce nom et une partie de celle d'Ilheos, s'étend depuis le parallèle de 10° de latitude australe jusqu'au 15° 40'; elle a environ cent quinze lieues portugaises de longueur, sur une largeur que les géographes brésiliens évaluent approximativement à soixante-dix lieues. Comme centre commercial , sa position est admirable : au nord , elle confine avec Seregiped'El Rey et avec la province de Pernambuco, dont elle est séparée par le Rio San-Francisco ; au sud , ce sont les provinces de Porto-Seguro et de Minas-Geraes , qui forment ses limites ; vers le couchant, elle touche encore au pays de Pernambuco ; à l'est, l'Océan la baigne et lui creuse des ports magnifiques.

La comarca de Bahia proprement dite est beaucoup moins considérable : elle n'occupe que quarante lieues brésiliennes, à partir du Rio-Jiquiriça jusqu'au Rio-Real; elle a environ trentecinq lieues de largeur.

La province de Bahia fut une des premières peuplées par les Européens; c'est aussi le pays où ils ont laissé le plus de souvenirs , et où ils ont effacé

avec le plus de promptitude les traits originaux des anciens habitants , sans respecter ces coutumes locales qui jettent tant d'intérêt sur les vieilles relations.

On a vu, dans la première portion de cette notice , quels étaient les événements politiques qui avaient marqué l'arrivée des Portugais et leur lutte avec les indigènes. Nous avons rappelé ensuite l'occupation momentanée des Hollandais ; sans revenir sur ce qui a été déjà rapporté, nous dirons qu'à partir de la restauration de Bahia , (pour nous servir d'une expression adoptée par les historiens portugais) jusqu'au XIXe siècle , l'entrée de la province fut peut-être plus sévèrement défendue aux navires étrangers que celle de Rio. Durant le XVIIIe siècle, un seul ouvrage portugais de quelque importance parut sur le Brésil. C'était celui de Rocha Pitta; l'autorité, après en avoir permis l'impression , fit bientôt saisir le livre, tant étaient vives les appréhensions que causaient au Portugal certaines puissances maritimes , ou , pour mieux dire encore , le contact immédiat des Brésiliens avec les nations européennes. Quelques phrases des anciens voyageurs en disent plus à ce sujet que bien des dissertations. Si on ouvre la relalion de Dampier, qui fut publiée vers 1701 , on y trouve ce passage, à propos de San- Salvador: «On dit que les marchands qui demeurent ici sont fort riches, et qu'ils ont un grand nombre d'esclaves tant hommes que femmes. La plupart de ces négociants sont Portugais , et il n'y a que peu d'étrangers qui aient commerce avec eux ; cependant il y avait un Anglais , nommé M. Cock , qui était fort civil et en bonne réputation ; il avait patente pour être consul de la nation anglaise; mais il ne s'était pas soucié de prendre ce caractère, parce que nos vaisseaux ne vont presque jamais dans ce port, et qu'il y avait dix à douze ans qu'il n'y en était point venu d'ailleurs. Il y avait ici un marchand danois et un ou deux Français (*). »

(*) Voyage aux terres australes.

Ceci se passait sous don Joâo de Lancastro , et le souvenir de son origine anglaise donnait encore à ce seigneur une indulgence que les autres vice-rois n'imitèrent pas toujours; si bien qu'un siècle après environ, un voyageur qui avait appris à ses propres dépens ce que valait la qualité d'étranger, Lindley, affirmait qu'il n'existait pas une seule auberge, a Bahia, où, fût-ce momentanément, on pût trouver un asile. Pour donner une idée complète de l'étrange système qui avait été adopté par la métropole a l'égard de ses colonies , nous rappellerons que, vers 1800, une filature de coton ayant été organisée près de Bahia, elle fut détruite par ordre du gouverneur, et le propriétaire envoyé en Europe pour être jugé d'après les lois qui défendaient l'introduction des manufactures (*).

Et cependant quel était, dans cette vaste colonie , le pays le plus propre à un développement industriel et commercial? Dès l'origine, le sucre, le coton, le tabac, le manioc, le riz et le maïs , devinrent une source d'opu' lence pour les habitants; leur cul* ture effaça bientôt, par ses résultats, ce que l'on racontait des richesses métalliques de l'intérieur. Il ne faudrait pas croire cependant que le territoire de la province présente partout un aspect égal de fertilité. Ces espèces de landes que l'on connaît dans le pays sous le nom de catingas, en occupent beaucoup plus de la moitié, et elles sont à peu près perdues pour l'agriculture. Les chapadas, au contraire, et les vallées profondes qui s'étendent dans le voisinage des fleuves sont d'une rare fertilité; et tous les jours des cultures nouvelles succèdent aux grandes forêts qui les couvrent encore.

Reconcavo. Mais, sans contredit, Je meilleur terrain de la comarca est celui que l'on désigne sous le nom de Reconcave; et l'on appelle ainsi, une zone ayant de six à dix lieues de lar-

(*) Warden , Chronologie historique de l'Amérique , t. XIII de l'Art de vérifier le* dates, p. 109

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geur, qui entoure, dans presque toute son étendue, la baie magnifique dont la province a pris son nom : elle peut avoir trente lieues de tour. C'est là que se succèdent, depuis près de trois siècles, ces vastes engenhos à sucre, ces grandes cultures de tabac qui rendront toujours cette région du Brésil la plus opulente de l'empire.

Un sol noir que les habitants connaissent sous le nom de Massapê , et dont la fertilité , passée en proverbe , semble inépuisable , est celui que l'on réserve surtout à l'exploitation de la canne à sucre.

Mais , si le territoire se prête ainsi à tous les efforts de l'agriculture, s'il n'y a guère de denrées coloniales qui ne puissent y prospérer , nulle contrée aussi n'est plus propre à leur exportation. La baie de Tous les Saints est un grand lac, dont les eaux viennent chercher au pied des habitations les riches produits qui s'y succèdent; et si elles ne baignent pas toute l'étendue du Reconcave , de petits fleuves navigables descendent de l'intérieur; ils forment comme autant de canaux naturels qui apportent chaque jour un nouveau tribut d'abondance au port qui les reçoit.

Aussi, vers la fin du jour, quand, du sommet de quelque lieu élevé , on vient à contempler ce vaste bassin que sillonnent perpétuellement de petites voiles blanches, est-ce un temps de loisir doucement passé que celui où l'on cherche à deviner d'où viennent ainsi ces barques isolées ou ces petites flottilles qui passent entre les îles de la baie , et qui accomplissent , sans danger , un voyage qu'elles renouvellent continuellement.

Ici, c'est une grande barque pesante chargée de farine de manioc, et qui a descendu le Jagoarype pour se rendre à la fausse barre. Voici une fine baleinière qui s'en vient de l'anse d'Itapuan ; plus près, rasant la terre , vous apercevez de longs canots. C'est le Rio- Vermelho, qui n'a guère plus d'étendue que notre rivière de Bièvre , et qui envoie ses petites pirogues chargées de cocos ou de cordages de

piassaba. Le Rio-Serzipe, qui prend naissance dans les campagnes de Cachoeira , et qui se décharge en face de l'île Caiahiba , porte à la mer des lanchas chargées de tabac. Le Jacarahyy \ePiraja, le iïfatuim, le Pitanga, le Paranamirim, ne sont guère que des ruisseaux navigables avec la marée; toutefois , de jolies barques , chargées de caisses de sucre , descendent de leur embouchure, et se croisent devant Bahia.

Mds, entre Itaparica et l'ilha dos Frades, il y a un espace dont l'œil ne mesure plus l'étendue : c'est là, dans le lointain , que se groupent les barques les plus nombreuses , et qu'elles semblent glisser plus doucement sur les eaux; presque toutes, elles viennent de la ville populeuse deCachoeira, et elles ont descendu le Paraguassu. Le Paraguassu est le fleuve le plus considérable de la baie de Tous les Saints ; c'est la source perpétuelle d'abondance ; et, malgré son peu d'étendue, il est plus important, commercialement parlant , que bien des fleuves d'Amérique.

Le R.io-Paraguassu a ses sources dans le voisinage de la Serra de Chapada , limite du bourg central de Contas; il reçoit une foule de tributaires peu considérables , et forme une grande cascade, lorsqu'il est obligé de franchir une des branches de la Serra de Cincura ; il reçoit l'Una, dont les eaux sont abondantes , forme une seconde cascade, et, après avoir passé par les villas de Cachoeira et de Maragogype, il entre paisiblement dans la baie, vers le milieu de la côte occidentale, après avoir arrosé un des pays les plus abondants du Brésil , si ce n'est même le mieux cultivé.

A une époque bien antérieure sans doute aux temps historiques , la baie de San-Salvador formait, selon toute probabilité, un grand lac intérieur, qui rompit ses digues par i'effort des eaux, et qui s'ouvrit une vaste entrée sur l'Océan. Quoique cette rade immense n'ait pas moins de six lieues et demie de longueur du nord au sud , sur une largeur qui dépasse huit lieues de l'est à l'ouest , les yeux se reposent

partout sur des terres fertiles. L'île d'îtaparica forme ses deux entrées, et se développe aux regards sous l'aspect le plus pittoresque. Celle dos Fraudes, en élevant sa riante colline à quelque distance, laisse entrevoir les montagnes déjà lointaines de Cachoeira ; et ce sont surtout ces deux terres d'un aspect différent, mais parées toutes les deux d'une végétation abondante , qui donnent à la baie ce caractère de grandeur paisible, cette majesté infinie qui exclut presque la variété dans le paysage, mais qui rappelle à des idéesd'aoondance et de repos (*).

Cidade de San-Salvador. San- Salvador, que l'on connaît bien davantage sous le nom de Bahia, a été fondée, vers 1549, à l'entrée de cette vaste baie. Elle s'élève du côté oriental, et elle peut avoir une lieue de longueur du nord au sud , en y joignant le faubourg da Victoria à l'extrémité méridionale , et celui de Bom Fim , qui la termine vers le point opposé. Construite sur la côte la plus escarpée de la baie , cette ancienne capitale du Brésil se divise en deux parties bien distinctes , la ville basse et la ville haute. Ici, les vastes magasins connus sous le nom de trapiches , la douane , l'ar-

(*) L'île d'îtaparica a six lieues et demie de longueur, et trois dans sa plus grande largeur. Sa forme est irrégulière. Elle a une anse du colé occidental , et à l'est un promontoire assez remarquable. Son terrain est inégal et fertile , elle est propre à diverses branches d'agriculture ; on y cultive surtout les arbres fruitiers. Les cocotiers, les manguiers, les orangers y ont multiplié ; la vigne même y réussit passablement dans quelques expositions. Les habitants sont répartis en deux paroisses. Une armacao pour la pêche de la baleine, une corderie de piassaba , quelques alambics pour la distillation du rhum, forment son industrie, qui ne peut manquer de s'accroître. C'est à environ une lieue que se trouve l'île dos Frades, qui est beaucoup plu3 montueuse , et qui peut avoir trois milles de longueur. Bimbarra, Maré, Cajahiba, Medo , et quelques aulres que nous ne nommerons pas , sont autant d'îlots que la culture met à profit.

senal , les chantiers de construction , l'agitation et le bruit ; à quelques toises, et sur un plateau régulier, lavé par l'air le plus salubre , comme disent les Brésiliens , les grands couvents , le palais du gouverneur, les riantes habitations des fonctionnaires et des négociants opulents, un grand repos, enfin , qui contraste de la manière la plus étrange avec le bruit de la ville commerçante. Contemplez de la baie ces grands édifices qui s'élèvent sur une côte escarpée entremêlée de verdure , ces maisons bâties hardiment sur le revers de la colline, ces rues montueuses qui font communiquer les deux quartiers , et qui se dessinent en amphithéâtre avec leurs poutres toujours prêtes à soutenir quelque écoulement ; tout donne à cette cité , déjà vieille pour l'Amérique , un caractère de hardiesse et d'originalité dont on ne peut se lasser de "considérer l'ensemble.

Si quelque jour les habitants de San- Salvador sont curieux de connaître l'état ancien de la ville, et les progrès qu'elle a dû faire, ce sont les vastes plans tracés au dix-septième siècle par les Hollandais qu'il faudra consulter , et qui existent dans quelques-unes de nos bibliothèques. C'est là qu'on peut s'assurer d'un seul coup d'œil que les grands édifices qui décorent^surtout la ville haute existaient déjà dès le dixseptième siècle. Une chose remarquable seulement , c'est que des grues disposées sur plusieurs points remplaçaient souvent les ruelles qui gravissent la colline, et servaient surtout à communiquer de la Praya à la ville haute par un moyen expéclitif plus rapide , mais moins sûr , sans doute , que la plupart des ladeiras.

La Praya, c'est la rue principale de la ville basse, et le nom qu'elle porte lui vient du voisinage de la mer. Elle est fort étroite; mais il était à peu près impossible que la chose fût autrement , tant l'espace laissé par la mer se trouve vraiment resserré. Outre les édifices indispensables à une grande ville commerçante , mais qui n'ont rien de remarquable, sous le rapport de

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l'architecture, que cette solidité massive dont on est frappé à l'aspect des constructions espagnoles et portugaises du dix-septièmesiècle , on distingue le nouveau bâtiment de la Bourse; et il forme un contraste parfait avec l'ancien système , qui a du moins son originalité. La Bourse de Bahia est une vaste maison construite dans un style hybride qui a voulu imiter le style grec, et elle ressemble plutôt à un vaste café qu'à un bâtiment destiné aux transactions commerciales les plus importantes de la province. Elle a le mérite néanmoins d'offrir, dans sa construction et dans ses ornements, les plus beaux échantillons de bois indigènes qu'on ait pu se procurer. L'église la plus fréquentée de la Praya, la Conceicào, se distingue, au contraire, par une singularité qui s'est renouvelée plus d'une fois, du reste, au Brésil: elle a été, pour ainsi dire, construite en Europe; les pierres, toutes taillées et toutes numérotées, ont été transportées à Bahia sur deux frégates, et les architectes de la ville n'ont eu que la peine de les assembler. La ville basse offre une autre paroisse remarquable, c'est Nossa-Senhora do Pilar.

L'étranger a-t-il visité rapidement le chantier de construction, l'arsenal, les marchés , et ces rues étroites où règne un tumulte perpétuel , et veut-il enfin gagner la ville haute , il est souvent dupe de son inexpérience.

Des rues en pente rapide , des escaliers dégradés, placés entre plusieurs maisons, y conduisent à la vérité ; mais, si la crainte d'un soleil brûlant lui fait prendre ce dernier chemin , il en est bientôt puni. Après avoir gravi des marches brisées, encombrées de tas énormes d'immondices de toute espèce, il parvient au milieu de cette brillante verdure qu'il a admirée du port, et il est fort étonné de ne voir que des plantes inutiles ou des ricins qui croissent spontanément dans les espaces situés entre les maisons ; souvent il ne sait plus se reconnaître , et presque toujours il se voit obligé de redescendre.

Le plus sûr est de monter une des

rues qui ont pris le nom de ladeira (côte) : quelques-unes sont bordées de maisons de chaque côté; d'autres ne présentent que de vastes murailles u'appui, des espèces de précipices, ou de vieilles masures dans l'état le plus délabré.

Si l'on entre dans la ville haute par ces ladeiras voisines de la douane, on est surpris de l'extrême différence qui existe entre les deux quartiers : d'un côté , la baie se déploie dans toute son étendue; de l'autre, c'est une place où viennent aboutir plusieurs rues larges et bien pavées, bordées de maisons construites avec élégance et solidité. Le théâtre frappe d'abord les regards; on est étonné du brillant effet qu'il produit quand on l'aperçoit de la rade ; il est bâti sur un rocher, et il semble continuellement menacer la ville basse d'une chute funeste. G'est un vaste bâtiment carré, percé d'une infinité de fenêtres, et ayant un fronton mesquin. Les portes se trouvent situées sous une espèce de galerie qui sert à supporter une terrasse d'où les regards parcourent la baie dans tous les sens, et voient les navires s'avancer majestueusement au milieu de la rade hérissée d'une forêt de mâts.

En suivant la rue sur laquelle domine une partie des fenêtres du théâtre , on arrive au palais du gouverneur, bâti sur une place carrée , où s'élèvent plusieurs autres édifices, tels que la prison et la monnaie : tous sont d'une architecture massive et peu élégante ; mais ils ont été construits solidement , et sont entretenus avec soin.

Mais nous voici dans le quartier des grandes églises et des couvents. A quelques pas du palais du gouverneur, se trouve San-Salvador, la vieille cathédrale abandonnée, où Vieira fit entendre cependant sa voix puissante et audacieuse, lorsqu'il fallut chasser les Hollandais ; c'est là encore où l'évêque Teixeira laissa d'héroïques souvenirs.

Plus loin , se trouve le palais archiépiscopal ; à quelque distance encore, un magnifique collège bâti par les jésuites, et qu'on a transformé en hôpital militaire : il fut construit , dit-on , comme

la Conceicâo de la Praya , en pierres apportées d'Europe. L'église qu'avaient fondée jadis les successeurs de JNobrega et d'Anchieta sert aujourd'hui de cathédrale , et prouve à quel degré d'opulence s'était élevée la compagnie. Les ornements intérieurs sont riches; tous les ouvrages en bois sont incrustés d'écaillé venue des Indes ; le chœur et les chapelles latérales ont été dorés avec magnificence ; et les peintures du maître-autel , représentant Ignace de Loyola ainsi que saint François-Xavier, sont peut-être les seules œuvres d'art remarquables qu'on trouve aujourd'hui à Bahia. Cependant il s'en faut que ce temple soit entretenu avec le soin qu'on remarque dans les chapelles de quelques couvents voisins , tels que celles des franciscains et des carmes, par exemple , dont les ornements magnifiques , mais bizarres , sont un sujet perpétuel d'étonnement pour les étrangers (*).

La ville de San-Salvador est de toutes les villes du Brésil celle qui renferme le plus grand nombre de maisons religieuses. Ouvrons la Corografia brasilica, si bien informée sous ce rapport, et nous en aurons la preuve. Il y a un couvent de bénédictins , et ses possessions territoriales sont, dit-on, immenses, deux couvents de carmes, les uns chaussés, les autres déchaux, et un vaste couvent destiné aux franciscains; mais, outre ces grandes maisons, il y a d'autres fondations religieuses. On trouve à Bahia des quêteurs de la terre sainte, des augustins déchaux, des capucins italiens, puis des maisons secondaires de bénédictins , de carmes chaussés, de franciscains; il y a quatre couvents de femmes, et deux maisons de retraite qui leur sont destinées. C'est dans le couvent da Sole-

(*) Nous ne saurions plus nous rappeler dans laquelle de ces deux églises on voyait encore, il y a une quinzaine d'années, un enfant Jésus, habillé à la française, l epée au côté. Ces couvents ont été dévastés durant le derniersiége , et il est probable qu'ils n'offrent plus les immenses richesses qu'on y remarquait jadis.

dade qu'on a poussé au plus haut degré de perfection une gracieuse industrie,* qui est encore dans son enfance chez nos plus habiles modistes de Paris.

Des plumes éclatantes , que l'on obtient de la dépouille des guaras, des garças, des toucans, des aras, des perruches, des colibris même, et d'une foule d'autres oiseaux des tropiques, sont façonnées en bouquets de fleurs, et en guirlandes pour garnitures de robes. Les couleurs de ces fleurs artificielles sont inaltérables, et le feuillage se compose presque toujours des plumes nuancées des perroquets. Quelque abondants que puissent être les oiseaux à brillant plumage dans les grandes forêts du Brésil, on comprend qu'il y a toujours de la difficulté à se procurer certaines nuances indispensables pour les bouquets variés: aussi, rien n'est-il plus étrange, dit-on, que les espèces de volières qui existent dans certains couvents. Les pauvres oiseaux y sont perpétuellement dans une mue forcée; car on les dépouille entièrement de leurs plumes à certaines époques de l'année, et ils sont revêtus alors d'une petite livrée d'étoffe jusqu'à ce que leur plumage ait eu le temps de croître, pour les condamner à un nouveau supplice.

Il s'en faut bien que San-Salvador soit privé complètement d'établissements consacrés au développement intellectuel : on y remarque plusieurs collèges où les études sont assez fortes , un séminaire qui fournit un grand nombre d'ecclésiastiques au Brésil, et une école de médecine; il existe depuis longtemps une typographie, et la bibliothèque peut offrir quelques ouvrages curieux, même pour un étranger. Il y a une trentaine d'années, Lindley se plaignait de ce que la superbe bibliothèque du couvent était, pour ainsi dire, perdue pour le genre humain; les livres, les manuscrits, étaient jetés , écrivait-il , pêle-mêle dans une chambre où ils dépérissaient. On se demande en effet ce que sont devenues ces richesses, et si quelques couvents ne les ont pas recueillies; car la bibliothèque publique qui existe maintenant a étéfondée,il y aune vingtaine d'années

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seulement, au moyen d'une loterie, par le comte dos Arcos, et elle se compose tout au plus de six à sept mille volumes , parmi lesquels il n'y a qu'un bien petit nombre d'anciens ouvrages portugais et quelques manuscrits , débris bien incomplet d'une collection plus considérable. La plupart des bons ouvrages sont français , et cette bibliothèque n'a probablement d'autre rapport avec celle des jésuites que d'av-oir été formée dans la galerie dont celle-ci occupait les rayons. Malgré ces divers établissements, auxquels il faut joindre une casa da misericordia , les tribunaux, un hôtel des monnaies, et bien d'autres édifices publics, la ville haute est loin d'offrir l'aspect d'activité que l'on remarque dans le quartier du commerce. Les magasins y sont en général fort peu nombreux; ils sont remplacés par des cafés , des boutiques de pharmaciens, quelques auberges et des vendas (espèces de cabarets). Des officiers de l' état-major, des soldats, des ecclésiastiques, des moines de tous les ordres, se croisent en sens divers. Les nègres de cadeiras , ceux qui sont destinés à porter des fardeaux de toute espèce dans la ville, se réunissent fréquemment à l'encoignure de certaines rues, en attendant le moment d'être employés : les uns s'occupent à faire des chapeaux de paille; d'autres, plus industrieux, tressent des nattes de couleur, destinées à tapisser quelque appartement.

Une des choses qui caractérisent cette ancienne capitale du Brésil, c'est le petit nombre de voitures; les antiques sejas, que l'on commence à remplacer à Rio de Janeiro par des carrosses de forme plus moderne, circulent encore dans les rues, mais à dès intervalles fort rares. En revanche, l'espèce de palanquin connu sous le nom de cadeira est d'un usage général; un employé supérieur du gouvernement, un officier d'un certain rang, un membre du corps diplomatique, un simple négociant même jouissant d'une certaine aisance, ne peut se dispenser de se faire suivre dans les rues par la cadeira , quand bien même

elle lui serait inutile pour la course qu'il a entreprise. Il y a des cadeiras de louage à San-Salvador, comme il y a chez nous des cabriolets; mais les cadeiras richement ornées sont le luxe des grandes maisons. 11 y a telles de ces litières où l'on est assis, et où il faut une certaine habitude pour se tenir en équilibre, qui coûtent des sommes considérables; <les étoffes de soie moirées, avec des impressions en or, forment les rideaux; le sculpteur en bois et le doreur ont pris soin d'orner l'espèce de baldaquin auquel elles sont attachées. Les dames d'un certain rang, lorsqu'elles se rendent à l'église ou en visite dans leur cadeira, se font suivre par une négresse richement vêtue , ou par un petit domestique noir, gui marche à côté d'elles , toujours prêt à recevoir leurs ordres. Les nègres porteurs sont eux-mêmes l'objet d'un luxe à part; on a soin de les choisir parmi les hommes les plus robustes de certaines nations, et il n'est pas rare de les voir vêtus des livrées les plus magnifiques, mais aussi les plus bizarres.

Les quartiers que préfèrent les étrangers à San-Salvador sont éloignés du centre : c'est le Baril, avec ses riantes maisons qu'entourent une foule de jardins; ce sont les habitations construites sur le bord de la mer, dans les environs du fort San-Pedro; c'est encore le faubourg da Fictoria, bâti sur un riant promontoire d'où les regards dominent la baie, et qui a déjà ses grands souvenirs historiques. Le terrain élevé où se trouve bâti Victoria forme, depuis la ville jusqu'à la pointe du cap, un triangle équilatéral d'une lieue sur chaque côté; dans cet espace resserré se trouvent six petites vallées délicieuses. Ici les expressions manquent pour peindre l'indicible beauté de la végétation et les grandes lignes du paysage. Dans ces vastes quintas, qui descendent jusqu'au bord de la mer, on voit s'élever les arbres les plus imposants de la région des tropiques.

Toutes les formes, tous les tons, tous les contrastes et toutes les harmonies, y sont réunis, a dit un habile écrivain , et l'on ne saurait rien ajouter à

la description qu'il en donne. C'est dans ces jardins délicieux que l'on cultive la plus belle espèce d'orange qui existe au Brésil, et peut-être dans le monde; on la désigne sous le nom de larenja de ombigo; elle acquiert une grosseur peu commune et est toujours privée de pépins.

Deux promenades charmantes, mais bien différentes d'aspect, sont offertes aux étrangers ; car les habitants en font rarement usage : Tune peut se prolonger le long de ce beau lac qu'on désigne sous le nom de clique, et qui ceint la ville en demi-cercle, de manière à l'isoler presque complètement du continent; l'autre est le passeio publico, ou le jardin public qui fut planté par les ordres du comte dos Arcos , il y a une trentaine d'années seulement. Sur les bords solitaires du dique, on peut admirer quelques-uns de ces grands traits de la nature primitive , qu'on ne trouve guère que dans l'intérieur du Brésil. Sur les terrasses du jardin public , on découvre sans cesse le spectacle animé de la baie, dont rien ne peut rendre le mouvement et la vie. Mais, soit que l'on s'arrête devant l'obélisque élevé en l'honneur de Jean VI, soit qu'on prolonge son excursion jusqu'à quelques-uns de ces forts qui, dominent la baie, un spectacle, qui se renouvelle fréquemment, et dont on ne jouit guère dans les autres cités du Brésil, frappe souvent les regards :

c'est la pèche de la baleine. Nous allons essayer de la décrire, en joignant nos souvenirs à ceux d'un homme qui a multiplié ses observations, au Brésil, sur tous les genres d'industrie, et qui l'a fait avec une supériorité qui nous a rendu quelquefois bien précieuse la communication de ses manuscrits (*).

PÈCHE DE LÀ BALEINE. NOUS avons

déjà dit, d'après le savant Lesson, qu'il ne fallait pas confondre la baleine du Nord avec celle du Sud : c'est cette dernière qui erre sur les côtes du Bré-

(*) Notes dominicales prises pendant un voyage en Portugal et au Brésil, en 1816 , 1817 el 1 818 , par L.-F. de Tollenare.

sil. La baleine du Sud est un peu plus petite que celle du Nord; car elle ne parvient guère qu'à quarante ou cinquante pieds, tandis que, sans être d'une grandeur aussi démesurée que le prétendaient jadis certains savants, celle des pôles atteint soixante et soixante-cinq pieds anglais. « Les traits de dissemblance, dit le savant naturaliste qui nous sert ici de guide, consistent principalement dans la soudure des sept vertèbres cervicales, dans deux paires de côtes de plus, et aussi dans l'ensemble des formes corporelles (■*). » La baleine du Sud se rend dans les grandes baies de la côte du Brésil vers le mois de juin.

Tous les matins, à cette époque, la baie est sillonnée par quarante ou cinquante barques qui déploient leurs voiles, et qui s'en vont à la recherche de ces grands cétacés. Chaque chaloupe a environ trente-six pieds de long; sa coupe est très-fine, et elle est construite, à la poupe comme à la proue, de manière à manœuvrer facilement dans tous les sens; elle n'a qu'un mât avec une voile à f de vergue; l'équipage consiste en dix hommes, dont huit rameurs, un patron et un harponneur.

L'armement se compose de plusieurs chaloupes; car il est à peu près indispensable de cerner la baleine , qui , en évitant les unes, arrive immanquablement à la portée des autres.

Le harponneur est placé debout à la proue; il a plusieurs fers tout prêts; on le voit en arrêt, tenant à la main celui qu'il a choisi. La baleine se présente-t-elle dans une position favorable , il le lance de toute la vigueur de son bras , et cela à quinze ou dix-huit pieds. On peut juger de la force de cet effort, en voyant que , pour atteindre les muscles de l'animal , il faut traverser une masse de lard de près de douze pouces d'épaisseur. Le sang a jailli cependant; la mer en est teinte. Aussitôt que la baleine est réellement blessée, on car-

(*) Histoire naturelle générale et particulière des mammifères et des oiseaux , découverts depuis 1788 jusqu'à nos jours, pour faire suite au Buffon.

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gue îa voile; le harpon s'est détaché du bois, et reste retenu à la chaloupe par une corde qu'on ne file pas à phi s de vingt brasses; chacun des mouvements de l'animal blessé et furieux entraîne donc la chaloupe; et, si l'on a égard à l'irrégularité de ces mouvements, on comprendra quelle dextérité il faut conserver dans la manœuvre pour éviter d'être chaviré. Quelquefois des équipages entiers périssent dans cette lutte; et, à l'époque où ces notes furent écrites, trois chaloupes furent submergées avec les trente hommes qui les montaient. Le harponneur, toujours debout sur la proue, indique au patron tous les mouvements de la baleine, et celui-ci gouverne en conséquence. Le débat qui s'établit ainsi entre le monstre et le frêle esquif peut durer depuis trente minutes jusqu'à trois et quatre heures. On comprend ce qu'il a d'effrayant et l'intérêt qu'il offre au spectateur. Le harponneur redouble ses coups; une eau sanglante jaillit de toutes parts; l'animal plonge, et quelquefois on le voit bondir avec fureur. Souvent la baleinière est entraînée à deux Ou trois lieues en pleine mer, et ceux qui ont assisté au commencement de la lutte ne peuvent contempler sa fin.

L'animal a-t-il succombé, un pavillon annonce cette capture importante aux intéressés, qui attendent avec anxiété sur la côte. Un câble plus fort lie la baleine; on l'entraîne à la remorque après avoir remis à la voile , et on vient l'échouer dans la crique de l'établissement, aux acclamations de tout le voisinage.

Le dépècement est assez prompt. Un nègre, armé d'un couteau emmanché dans un bois de quatre pieds, fait une coupe longitudinale de la tête à la queue; puis on pratique d'autres incisions transversales dans le sens des côtes; il enlève dés morceaux de lard de deux à trois cents livres, que d'autres nègres tirent avec des crics. L'auteur de cette notice a assisté à un dépècement qui s'opérait au moyen de pelles garnies en fer, avec lesquelles on enlevait des morceaux énormes de lard. La préparation de l'huile

est fort simple : on coupe îa graisse paf morceaux d'environ deux livres, on la met dans des chaudières de fer; l'action du feu la fait fondre en moins d'une heure. Dans un établissement qui se compose de vingt-quatre chaudières d'environ dix veltes chacune, tout le lard provenant d'une baleine peut être fondu en vingt-quatre heures.

Les baleines du Brésil rendent de vingt à trente pipes d'huile; chaque pipe contient soixante-dix canadas égales à peu près à notre velte de huit pintes; le prix va de six cents reis à mille reis la canada.

La viande se vend par morceaux de quatre à dix francs. Cette portion seule de la baleine rapporte quelquefois cinq à six cent mille reis (trois mille à trois mille sept cents francs). Si une baleine donne en chair deux mille arrobas, c'est à peu près deux à trois sous la livre; si l'on compte une baieine pour vingt-cinq pipes à cinq francs la canada, le produit est huit mille sept cent cinquante francs: la viande étant estimée trois mille francs, cela forme un total de onze mille sept cent cinquante francs. Cette estimation se rapporte, comme on le voit, à peu de chose près, à celle de quatre mille cruzades, ou dix mille francs, que nous avions déjà suivie nous-même, et qui est généralement adoptée pour chaque cétacé.

L'année dernière (écrivait l'auteur des Notes dominicales en 1818), il fut péché deux cent trente baleines, dont par conséquent le produit brut fut deux millions trois cent mille francs. Cette année-là fut réputée très-bonne; les frais ne s'élevèrent pas à dix pour cent de cette valeur; ainsi les bénéfices nets ont été au moins de deux millions.

Chaque armacào, ou établissement, arme ordinairement quatre chaloupes; la prise d'une baleine couvre tous les frais et au delà.

Les gratifications accordées aux pêcheurs sont très-faibles; on leur donne un quart de farine tous les dix jours. Le baleineau dont la prise entraîne celle de la mère est la propriété du harponneur.

Commerce de Baiiia. Il nous serait facile de multiplier les détails sur l'importance commerciale de San-Salvador, car les documents se multiplient de jour en jour ; nous craindrions que de tels renseignements nous entraînassent trop loin. Nous dirons seulement, avec un négociant qui paraît avoir apprécié fort bien la valeur commerciale des trois grandes villes du Brésil, que « Bahia est, par rapport aux contrées qui l'environnent, ce qu'est Limoges au Poitou et à l'Angoumois : elle approvisionne tous les villages circonvoisins Les besoins de

l'intérieur des terres équivalent à ceux de la ville elle-même. » On peut ajouter, avec le même voyageur, que les articles de luxe en général y sont mieux appréciés qu'à Pernambuco; on voit toujours que San-Salvador est l'ancienne capitale (*).

INous ne répéterons pas ici, relativement aux coutumes et aux habitudes de la société, ce que nous avons dit en décrivant Rio de Janeiro; la bonne compagnie y conserve à peu près les mêmes usages. Cependant il existe évidemment à Bahia un plus grand nombre d'anciens souvenirs, que le contact avec les étrangers a moins modifiés; c'est surtout dans les divertissements publics que cette différence, assez légère du reste, se manifeste. S'agissaitil, il y a encore peu d'années, de célébrer quelque anniversaire important, c'était l'antique combat du taureau que l'on renouvelait, et auquel on voyait assister, comme acteurs, de graves personnages tenant à la magistrature, et qui étaient, dit-on, les premiers à regretter que la mansuétude habituelle de l'animal rendît le jeu sans gloire, comme il était sans péril. Au théâtre, les anciens entremezes sont plus fréquemment représentés qu'à Rio , et on semble s'y rappeler, de meilleure grâce , qu'Antonio Jozé, le célèbre comique du dix-huitième siècle, était Brésilien; le landou, cette espèce de fandango

(*) Éd. Gallès, Du Brésil, ou Observations générales sur le commerce et les douanes de ce pays. Paris, 1828.

original, imité de la danse des noirs, y est plus réellement une danse nationale; la classe secondaire de la société enfin s'y montre dans une espèce d'originalité" de costume qu'on ne trouve plus guère à Rio.

Les noirs, à Bahia, conservent ces souvenirs traditionnels, et il est difficile d'avoir vu une négresse libre dans son costume d'apparat sans se le rappeler. Cette espèce de turban roulé avec grâce, ce pagne qui recouvre une chemise brodée en dentelle grossière, cette profusion de bijoux en or, tout rappelle le souvenir plus immédiat des anciennes coutumes orientales.

Événements politiques arrivés a Bahia. Il y a quelques années, la tranquillité de Bahia fut gravement compromise par les événements politiques, et sa prospérité en a reçu, dit-on , une vive atteinte. Lorsque' le parti portugais fut expulsé de Rio de Janeiro, il se réfugia dans cette ville, où il trouva un assez grand appui. En 1823, don Pedro résolut d'attaquer la ville, et d'enlever ce dernier refuge aux ennemis de la monarchie na'issante.

Il appela du Chili lord Cochrane, et il le mit à la tête d'une flotte qui se trouva bientôt devant Bahia. La garnison portugaise avait eu le temps de se renforcer; la flotte qu'elle avait à sa disposition était même bien supérieure à celle de l'amiral. Le blocus se prolongea , et l'on aura aisément une idée de ce que dut souffrir cette population malheureuse, quand on se rappellera que, pour ne pas succomber à la famine, seize mille habitants furent expulsés durant la saison des pluies.

Après une lutte de plusieurs mois, durant laquelle lord Cochrane donna des preuves nouvelles de sa rare intrépidité, le général Madeira, qui commandait les troupes portugaises , se voyant contraint par une disette extrême de quitter le Brésil , résolut d'abandonner la place; mais ce ne fut pas, dit-on, sans avoir commis des exactions de toute espèce, dont la population bahianaise n'a pas encore perdu le souvenir Ce fut le 2 juillet qu'il abandonna la ville; et quand les habitants nommé-

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rent des députés à l'assemblée générale , ils eurent à tracer un tableau bien triste du siège qu'ils avaient souffert. En 1827, le commerce de cette ville populeuse se trouva dans une stagnation complète. A la suite de troubles sérieux , les agents du gouvernement prétendaient introduire dans le commerce de la monnaie fausse, et les mesures les plus rapides devenaient nécessaires pour ramener la tranquillité. Au bout de quelques mois, une conspiration républicaine éclatait encore, et la force centrale était indispensable pour la réprimer. La tranquillité règne aujourd'hui à Bahia; mais on sent quelles violentes secousses ont frappé successivement son commerce, et ce qui a dû en résulter.

Culture du reconcave , la canne a sucre. Le terrain, soit anciennement, soit nouvellement défriché, où l'on va planter la canne, reçoit un seul labour. Aux environs de Bahia, ce labour s'exécute au moyen de l'enchada; dans quelques habitations , et surtout aux environs de Pernambuco , on emploie la charrue. Cette charrue, traînée par quatre bœufs , atteint à huit pouces de profondeur, et forme des sillons éloignés de dix-huit pouces seulement.

On travaille ainsi la terre vers les mois de juillet et d'août, un peu avant les fortes pluies.

Le plant consiste en tronçons de la canne, contenant trois nœuds dans leur longueur; on les place de dix-huit pouces en dix-huit pouces, on les recouvre avec la houe.

Surviennent les pluies. Aussitôt qu'elles ont cessé, il faut détruire les mauvaises herbes qui croissent toujours en abondance. Ce travail est fort long, et occupe pendant près de six mois; H se repète plusieurs fois, suivant la sécheresse ou l'humidité de la saison. En détruisant les mauvaises herbes, on brise un peu la terre au pied de chaque plant. Au mois de novembre ou de décembre suivant, la canne est bonne à couper. Il lui faut donc près de quinze mois pour acquérir sa maturité.

Les nègres qui coupent la canne ne preunent que sa hampe, et laissent les

feuilles dans le champ : ces feuilles sont destinées à pourrir, bu elles sont brûlées sur le sol. Dans les deux cas, elles sont l'unique engrais qu'exige cette culture. La nature du terrain décide si l'on doit brûler ou si l'on doit laisser pourrir.

Peu de semaines après avoir été coupée, la canne pousse des jets qui donneront de nouvelles cannes l'année suivante. Cette seconde récolte est suivie d'une troisième après un an, et quelquefois d'une quatrième, sans qu'il y ait besoin d'autre travail que celui du sarclage. \

Après la troisième ou la quatrième récolte, on ne profite plus des jets qui pousseraient encore ; ils seraient d'un trop faible produit. On donne un nouveau labour, on plante de nouvelles cannes qui dureront encore trois ou quatre ans , et ainsi de suite, sur des terrains qu'on n'a point laissé reposer depuis plus de deux cents ans. La canne a à redouter les coups de soleil , et quelques insectes qui dévorent les jeunes pousses. On ne connaît point les arrosements ; dans plusieurs endroits, ils seraient faciles au moyen des norias.

J'ai dit que la canne à sucre avait atteint sa maturité dans les quinze mois de sa plantation ; mais nous voulons parler ici de la maturité propre à la fabrication du sucre. On ne la laisse jamais venir à fleur et à fruit dans les lieux d'exploitation.

On a si fréquemment décrit les procédés usités pour la fabrication du sucre , que nous n'en reproduirons pas ici le détail. Depuis quelques années d'ailleurs , les nouveaux procédés mécaniques dus à l'emploi de la vapeur tendent , dit-on , à s'introduire à Bahia. Nous ferons observer seulement, et nous tenons ce fait d'un administrateur habile, que, depuis longues années , un accroissement réel ne se fait pas sentir dans le produit des sucreries. La raison de ce fait commercial trouve une explication toute simple dans les changements qui se sont opérés depuis un siècle. En 1700, Dampier considérait les sucres du Brésil comme étant infiniment préférables,

par la manière dont on les fabriquait , a ceux qui provenaient des îles anglaises. Depuis cette époque , les procédés employés dans le Reconcave sont , à peu de chose près , les mêmes (*) ; tandis que de constants efforts ont donné une supériorité incontestable aux produits du même genre provenant des autres contrées. Dès l'année 1730, Rocha Pitta se plaignait de l'infériorité de certaines cultures plantées en cannes , comparées à ce qu'elles étaient autrefois. Il y a quelques années , du reste , les procédés relatifs à la fabrication du sucre étaient si peu avancés à Bahia , qu'on ignorait l'art de le cristalliser, et qu'on se contentait, quand on voulait le servir en pains , de le battre jusqu'à ce qu'il eût pris de la consistance. C'est ce qu'on appelait , il y a un siècle , et ce qu'on appelle encore aujourd'hui assucar batido. Hâtons-nous d'ajouter une chose :

c'est que la nouvelle industrie, qui prend un si prodigieux accroissement en Europe, et qui multiplie les sucres de betterave, exercera bientôt une influence positive sur les produits du Reconcave. Pour se soutenir dans une prospérité réelle vis-à-vis de l'Europe , les senhores d'engenhos se verront contraints à de nouveaux efforts, et l'industrie agricole , à coup sûr, prendra de nouveaux développements.

Aux personnes , du reste , qui seraient curieuses d'établir un rapprochement entre l'état actuel et l'état ancien des engenhos, nous rappellerons qu'en 1711 le seul territoire de Bahia renfermait 146 engenhos , et qu'ils fabriquaient annuellement, l'un

(*) Le savant Auguste de Saint-Hilaire écrivait , il y a cinq ans , à propos des sucreries du Brésil : « Peut-être suffirait-il, pour avoir une idée de ce qu'est aujourd'hui , chez les Brésiliens , cette fabrication importante , peut-être suffirait-il de lire Pison et Marcgraff , qui écrivaient en i658. Trèspeu de personnes connaissent les changements que Dutrosne a introduits dans la manière de disposer les chaudières. Les chaudrons sont toujours construits d'après les principes anciens.»

1S* Livraison. (Brésil ,1

dans l'autre , 14,500 caisses de sucre appartenant aux diverses qualités. A cette époque, l'exportation entière se montait à 2,535 contos de reis, 142,800 reis (*).

Cultube du tabac. Comme nous l'avons déjà dit au commencement de cette notice , la culture du tabac est une des richesses du Reconcave , et elle prospère surtout dans les grandes plaines de Cachoeira. On le seme en mai , juin et juillet , pour le transplanter. Le soleil trop ardent, les pluies trop abondantes lui sont également funestes. La récolte se fait depuis août jusqu'en février. Cette plante, dans le territoire de Bahia, compte plusieurs ennemis , les fourmis et le pulgào, espèce de moucheron noir de la grosseur d'une puce , et qui perce les feuilles de manière à les rendre inutiles ; mais le lézard est peut-être le plus destructeur de tous: car, lorsqu'elle est encoreiort jeune , il coupe les racines de la plante; et, lorsqu'elle est parvenue à son développement , il détruit les feuilles. Dès le commencement du dernier siècle, les tabacs du Brésil, et surtout ceux de Bahia , acquirent une grande estime en Europe, qu'ils ont toujours conservée depuis. Dans les cultures du Reconcave, on compte trois espèces de tabac, produites par la même plante, et qui ne diffèrent que par la nature de sa feuille. Le tabac de première feuille est le meilleur , et c'est celui dont on se sert en cigares. Quant au tabac en poudre, il paraît que ce sont les plants de Cachoeira près de San - Salvador , d'Alagoas dans le Pernambuco, et das Capivaras, qui fournissent celui que l'on préfère.

Senhobes d'engenhos. On lit, dans un vieil ouvrage portugais écrit au Brésil vers le commencement du dix -huitième siècle, ces paroles curieuses sur le senhor d'engenho; et elles font trop bien connaître les pri-

(*) On peut consulter à ce sujet un ouvrage fort curieux et devenu assez rare , intitulé : Cul titra e opulencia do Brazit, por suas drogas e minas , de André Joâo Antonil. Lisbôa, 17 11, r vol. in-4.

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viléges que Ton accordait jadis à ces suzerains du Brésil, pour que nous n'en donnions pas ia traduction fidèle :

« Être seigneur d'engenho est un titre auquel beaucoup aspirent , car il emporte avec lui le privilège d'être servi , obéi , et respecté de beaucoup.

Si celui qui jouit de cet avantage est ce qu'il doit être , un homme opulent et sachant se conduire, on peut fort bien estimer tout autant -au Brésil le titre de seigneur d'engenho, que ceux qui sontusités parmi les gentilshommes du royaume. Il y a tels engenhos , à Bahia , qui rapportent à leur seigneur jusqu'à quatre mille pains de sucre , sans compter les bénéfices qui résultent de la canne à sucre que l'on apporte à ses usines , et dont la moitié lui appartient...

«De ces seigneurs dépendent les lavradores , qui" tiennent à fermage des portions de terre sur leur engenho, comme les citadins relèvent des gentilshommes. Plus ces seigneurs sont puissants, bien fournis de tout ce qui est nécessaire, plus ils sont affables et sincères , plus ils sont recherchés même de ceux dont la culture n'est pas sujette à leur administration, ou par obligation ancienne , ou en raison d'un prix reçu antérieurement.

« Outre les esclaves de serpe et de houe , que l'on doit avoir dans une fazenda et dans une usine , outre encore les gens de couleur et les nègres d'intérieur, un seigneur d'engenho emploie des gens appartenant à une foule de métiers; il doit avoir à sa disposition des conducteurs de barques , des canotiers, des calfats, des charpentiers, des carriers, des potiers, des vachers, des pêcheurs. Un seigneur d'engenho a nécessairement de plus encore un maître de sucrerie , un homme chargé de Ja comptabilité et son contrôleur, un affineur , un caissier dans l'engenho et un autre à la ville , un inspecteur des fermages et des cultures , et enfin un feitor mor de l'engenho, ou un gérant- pour le spirituel', il lui faut un prêtre et son chapelain : chacun de ces offices est payé.

«La quantité de noirs qu'on emploie

(et, dans les grands engenhos, ils dépassent le nombre de cent cinquante et de deux cents), cette multitude, dis-je, exige des provisions de toute espèce, des médicaments, une infirmerie et son infirmier. Pour nourrir tout ce monde, bien des milliers d'arpents plantés en manioc sont nécessaires. Les barques exigent des voiles, des cordages, et mille autres agrès; les fourneaux qui , durant sept ou huit mois, brûlent de jour et de nuit, dévorent du bois sans cesse; pour ce seul approvisionnement, deux barques avec leurs agrès, dont l'une revient tandis que l'autre se dispose à partir, sont indispensables : i'argent que cela coûte n'est pas peu de chose, ou bien il faut avoir de grandes forêts à sa disposition, avec une multitude de chariots et plusieurs couples de bœufs pour s'en procurer. Les champs de canne exigent aussi leurs barques et leurs chars avec leurs équipages de bœufs. Il faut des houes et des serpes. Les grandes sucreries emploient force scies et cognées. Au moulin, il faut des bois de qualité supérieure ; bien des quintaux de fer et d'acier sont nécessaires. La charpenterie ne peut s'exécuter sans bois soiides et choisis; et il en faut pour les étais , les solives , les traverses et les roues. Dans tout cela encore , il ne faut pas oublier les instruments les plus usuels, tels que les scies de petite dimension, les tarières, les compas, les règles, les doloires, les ciseaux, les haches, les marteaux, les rabots, les planes, les clous. Pour la fabrique du sucre, il faut des chaudières, des bassines , des écumoires , et une foule de menus ustensiles , le tout en cuivre , dont le prix dépasse encore huit mille cruzades , quand les prix encore ne sont pas trop élevés, comme cela arrive au temps présent. Finalement, et pour tout dire , outre les cabanes des esclaves, et des maisons qu'on est obligé de construire pour le chapelain, le feitor, le maître, l'affîneur, le teneur de livres , le caissier, il faut une chapelle décente, avec ses ornements et tout l'appareil de l'autel ; il faut une habitation pour le seigneur d'engenho

lui-même , avec un appartement séparé pour les hôtes ; car, au Brésil , comme il y a manque absolu d'auberges, ils se succèdent continuellement. Il faut que l'édifice de l'engenho soit solide et spacieux; qu'il ait ses officines, sa purgerie , ses ateliers pour les caisses , ses alambics T et mille autres choses qu'on ne mentionne pas ici, parce qu'elles sont moins importantes, et qu'on en parlera d'ailleurs en son lieu.

« Ce que tout bien considéré , on ne conçoit pas comment un homme muni des 'capitaux suffisants, et jouissant d'un jugement sain, ne se décide pas à être simple lavrador, affermant un ou deux morceaux de terre, qui peuvent rapporter leurs mille pains de sucre, et ayant trente à quarante esclaves , plutôt que de chercher à devenir seigneur d'engenho pour quelques années", et à entrer dans la lutte perétuelle et les tracas qu'exige une semiable fabrique (*). »

Voici, dans un langage dont nous ne saurions nous flatter d'avoir conservé partout la forme animée et simple , une description d'autant plus exacte d'un engenho brésilien, qu'elle a été faite sur les lieux mêmes, et à une époque où les grandes habitations du Reconcave étaient parvenues à leur plus haut degré de prospérité. Maintenant, si l'on est curieux de connaître le haut et puissant personnage dont la position est si vivement enviée, nous trouvons, dans un de nos meilleurs Voyages, un portrait d'autant plus exact , que le temps ne l'a pas encore modifié. «La possession d'une sucrerie établit, parmi les cultivateurs, dit M. Auguste de Saint-Hilaire , une sorte de noblesse; on ne parle qu'avec considération d'un senhor d'engenho, et le devenir est l'ambition de tous. Un senhor d'engenho a ordinairement un embonpoint qui prouve qu'il se nourrit bien, et qu'il travaille peu. Lorsqu'il est avec ses inférieurs et même avec ses égaux , il se rengorge , tient

(*) Voy. André Joâo Antonil, Cuïtura e opulencia do Brazil. Lisboa 1711.

la tête élevée , et parle avec cette voix forte et ce ton présomptueux qui indique l'homme accoutumé à commander à un grand nombre d'esclaves.

Quand il est chez lui , il porte une veste d'indienne, des galoches, et un pantalon ordinairement mal attaché.

Il n'a point de cravate , et toute sa toilette indique qu'il est ennemi de la gêne; mais, s'il monte à cheval, il faut que sa mise annonce sa dignité; et alors le frac, les bottes luisantes, les éperons d'argent, une selle trèspropre , un page noir en espèce de livrée, sont pour lui de rigueur. »

Pays de Jacobina. A partir de San-Salvador, une route ouverte par terre, et peu fréquentée encore, conduit jusque dans les provinces du Nord.

Mais deux comarcas , dont l'une formait jadis une province , nous restent à examiner avant de pénétrer dans le Pernambuco. Le district de Jacobina comprend toute la partie occidentale de la province de Bahia. La partie intérieure forme le sertao de la province; et malheureusement ces catingas arides ne peuvent guère servir qu'à l'éducation des bestiaux Quelques montagnes interrompent la monotonie de ces campagnes ; et la Serra de Thiuba renferme, dit-on, de l'or. Parmi les fleuves qui l'arrosent, on remarque le Rio de Contas, dont nous avons parlé. A l'exception du prince de Neuwied, qui a raconté des particularités fort curieuses sur les portions les plus fertiles de ce district, il est peu connu des voyageurs. Le district de Jacobina fournit à peu près tout le bétail que l'on consomme à San-Salvador; et il devrait alimenter toute la province, s'il y avait un hivernage, et si les orages étaient réguliers en été. Le fait est que l'hivernage qui règne sur la côte ne s'étend pas à plus de trente lieues dans l'intérieur , .où il pleut de la manière la plus irrégulière. Les orages , dans le pays de Jacobina , ne sont pas malheureusement fréquents , et ils manquent quelquefois complètement en s'avançant vers le nord. Le soleil y calcine \ pour ainsi dire , la terre ; et , cependant , telle est la force

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de la végétation dans ces contrées, que, lorsqu'il vient à pleuvoir, on la voit se couvrir d'une herbe abondante en peu de semaines ; le bétail alors engraisse; mais, dès que la sécheresse se fait sentir, le pays présente l'aspect le plus désolé. Toute verdure disparaît , et les animaux sont réduits à brouter les jeunes pousses d'arbres. La sécheresse augmente-t-elle encore , les torrents viennent-ils à disparaître , la misère alors est à son comble, et une mortalité effrayante se fait sentir parmi les troupeaux. Ce qu'il y a d'assez remarquable dans le pays de Jacobina , c'est que les brebis et les chèvres sont regardées , ou peu s'en faut , comme des bêtes inutiles ; elles vont paître à l'aventure , et retournent , le soir , au coral sans berger. Comme le dit fort sagement Ayrez de Cazal , ce préjugé local disparaîtra quelque jour, et les troupeaux de moutons , perfectionnés par l'éducation , deviendront une source réelle de richesses pour le pays.

Étendue prodigieuse des anciennes PROPRIÉTÉS DANS LE SER-

tao de Bahia. Un paragraphe, fort curieux du reste, que nous allons extraire de l'ancien ouvrage portugais que nous venons de citer, servira à faire connaître quelle était jadis l'ancienne division de ce territoire.

« Tout étendu que peut être le sertao de Bahia, il appartient presque complètement à deux des principales familles de cette ville, les Torre, et celle dont était chef feu le mestre de camp Antonio Guedes de Brito. La maison da Torre possède deux cent soixante lieues le long du Rio San- Francisco, en se dirigeant vers le sud , et en se dirigeant dudit fleuve vers le nord. Sa propriété peut s'évaluer à quatre-vingt lieues. Les héritiers du mestre de camp Antonio Guedes possèdent le territoire qui s'étend depuis le morne dos Chapeos jusqu'à la naissance du Rio das Velhas , ce qui fait un total de cent soixante lieues sur ces terres. Les propriétaires conservent des curraes qui leur appartiennent en propre ; ils afferment le reste. » On voit, par le même ouvrage, qu'il y avait alors sur

le territoire de Bahia et de Pernambuco certaines fazendas qui possédaient plus de vingt mille têtes de bétail, d'où l'on tirait chaque année pour la ville d'immenses convois de bestiaux dont il est difficile de spécifier le chiffre mais qui appartenaient souvent au même propriétaire. On peut juger, par ce simple document , de l'opulence de certains habitants de San - Salvador.

Aujourd'hui les Boyadas n'ont pas diminué, mais les propriétés ont reçu une division nouvelle et plus équitable; c'est ce que le temps devait amener , et ce qui aura lieu fréquemment.

Province de Seregipe d'El Rey.

Lorsqu'on a quitté le Rio-Real , qui se trouve encore sur le territoire de Bahia, ou, pour mieux dire, qui forme ses limites, on pénètre dans la province de Seregipe d'El Rey , qui se prolonge jusqu'au Rio San-Francisco, et qui a environ vingt-six lieues de côtes, sur quarante et une de profondeur. C'est un pays bien moins connu encore que le district de Jacobina, et, malgré son étendue , il nous eût été difficile d'en dire ici quelques mots , si nous n'avions pas sous les yeux ce qu'en rapporte Ayrez de Cazal.

On peut considérer cette province comme formée par deux parties bien distinctes , les Matas et les Agrestes.

La première, qui renferme toute la partie orientale, est couverte de grandes forêts, et c'est ce qui lui a fait donner le nom qu'elle porte ; l'autre , renfermant à peine quelques aidées , se compose de landes stériles , où languissent de pauvres bestiaux. Ce pays, assez * peu favorisé par la nature , est bas et inégal ; c'est ce qui fait que la montagne d'Itabayânna est remarquée , et qu'on l'aperçoit de fort loin en mer, quoiqu'elle soit à huit ou dix lieues de la côte : un lac occupe son sommet , et des sources abondantes en découlent. De tous les fleuves qui arrosent le pays, et qui sont au nombre de six, le Rio-Seregipe, et mieux encore Sergip, est le plus considérable, et c'est celui qui a imposé son nom à la province.

Que dire d'un pays où les hommes s'occupent faiblement de l'agriculture, et où la capitale, qui porte ie nom de cité, n'est encore qu'une bourgade dont tous les souvenirs se réduisent à pouvoir rappeler qu'elle a été brûlée par les Hollandais en 1637. Ce qu'il y a de plus remarquable sans doute dans ce pays, c'est que la vanille y croît spontanément et en assez grande abondance, sans qu'on se soit avisé de la recueillir pour l'utiliser ; du moins était-ce ainsi il y a une vingtaine d'années. Les habitants de cette province ont une fâcheuse réputation dans le reste du Brésil, et surtout dans les contrées adjacentes. Il y a même un proverbe qui les caractérise, et il faut convenir que la sagesse populaire aurait encore raison cette fois, si ce qu'un magistrat fixé dans le pays raconta à l'abbé Ayrez de Cazal est vrai. Il lui affirma qu'il y a une quarantaine d'années, au bout de deux années d'exercice , il ne comptait pas moins de deux cents assassinats dans le pays soumis à sa juridiction. Il y avait longtemps , il est vrai , que ce fait s'était passé ; mais , en une seule semaine , on avait compté douze crimes de ce genre dans une seule paroisse. Si ces documents sont exacts, ce coin du nouveau monde serait à coup sûr celui de l' Amérique où il se commettrait le plus de délits , eu égard à sa population.

Le Rio San-Fbancisco. La cascade de Paulo-Affonso. Inondation.

Innombrable quantité d'oiseaux.

Sur les confins de la province de Seregipe, et comme on va pénétrer dans le pays d'Alagoas, on rencontre l'embouchure du Rio San-Francisco , l'un des fleuves les plus majestueux et le plus heureusement situés de cette portion de l'Amérique méridionale. En effet, sans le Rio San-Francisco , la vaste province que nous allons parcourir , et la partie septentrionale de celle de Bahia seraient isolées de l'intérieur. Grâce à ce beau fleuve et à ses affluents , deux capitaineries opulentes de la côte peuvent recevoir encore les richesses du centre.

Pour avoir en quelques mots une

juste idée de son importance, il suffira de dire qu'à partir du Rio das Velhas , l'un de ses affluents, jusqu'à un lieu connu sous le nom de Vargem Redonda, son cours est parfaitement navigable dans un espace de trois cent quarante lieues. Dans le lieu que nous venons de nommer, une immense cascade interrompt son cours, c'est celle de Paulo-Affonso. Durant vingtsix lieues, la navigation est impraticable; puis elle recommence jusqu'à la mer. C'est ce qui fait que l'on établit dans le pays une grande ligne de démarcation entre la navigation des hauts et celle qui conduit vers l'Océan ( navegacào de cima , navegacào de baixo). Tous ceux qui ont été à même de voir la cascade de Paulo-Affonso , s'accordent à dire qu'elle présente un des spectacles les plus imposants que l'on puisse contempler; les vapeurs qui s'élèvent du fleuve s'aperçoivent des hauteurs environnantes, et ressemblent, au sein des forêts, à la fumée d'un vaste incendie. Arrive-t-on près du fleuve, on le voit courir avec furie entre les rochers bleuâtres, et quelquefois complètement noirs qui bordent le rivage. Une foule de cascades se présentent aux regards ; puis on arrive enfin à la Caclioeira Grande, qui dépasse, par son aspect imposant, tout ce qu'on peut imaginer.

Il y a quelques années seulement, la science en était réduite aux hypothèses merveilleuses sur les sources du Rio San-Francisco. Les plus raisonnables voulaient qu'elles fussent placées dans les montagnes d'où s'échappent le Paraguay et le Tocantins ; c'était même l'opinion de l'historien du Brésil, Southey. Mais, dans le pays même, on faisait descendre le fleuve du lac merveilleux où s'élève la ville imaginaire de Manoa , la riche capitale de l'Eldorado. Tous ces rêves se sont évanouis devant les courageuses explorations de nos modernes voyageurs, et grâce aux Sairrt-Hilaire et aux d'Eschwege, on sait maintenant que le Rio San-Francisco doit son origine à une magnifique cascade de la chaîne de Canastra, qui tombe environ par le 20° 4', et

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que l'on désigne sous le nom de Cachoeira de Casca dyAnta , du nom d'un arbre qui croît sur ses bords. Il ne reste donc de merveilleux dans l'histoire du San-Francisco que sa belle cataracte, et que, les forêts magnifiques qui bordent ses rivages. Au delà de Paulo-Affonso , ce grand fleuve sort de son lit , et s'étend dans ses inondations jusqu'à six ou sept lieues (*).

Les habitants, réfugiés sur les collines, communiquent alors entre eux au moyen de pirogues légères , et ils se consolent sans doute d'un si terrible inconvénients, par l'idée de la fertilité nouvelle que doivent répandre ces inondations, dont on a singulièrement exagéré le danger dans des descriptions récentes. Le mal réel, celui auquel ils ne peuvent se soustraire , ce sont les fièvres désolantes qui les accueillent lorsqu'ils se voient contraints de descendre dans leurs campagnes marécageuses. Presque toujours, lorsque le fleuve est rentré dans son lit, il laisse des lagunes nombreuses dans les forêts, et rien ne peut rendre la magnificence de ces étangs environnés d'arbres séculaires. Les oiseaux de rivage accourent en foule dans ces retraites solitaires ; et telle est leur sécurité au milieu des grandes forêts , que l'aspect de l'homme les effarouche à peine. Spix et Martius 'tirent frappés du spectacle admirable oue présente cette innombrable réunion d'oiseaux , et ils nous ont transmis leurs souvenirs. Ce sont des jabirus qui se promènent gravement, des hérons gris et blancs , parmi lesquels on remarque ce soco boy, dont le nom atteste assez la taille gigantesque; ce sont des échassiers élégants , que l'on connaît dans le pays sous le nom de guarauna , des bandes de canards, qui se portent incessamment d'un rivage à l'autre. Puis, parmi ces oiseaux étourdissants qui se réunissent en société, on voit s'avancer la belle spatule rose, la culheireira, qui se glisse dou-

(*) En 1773, les eaux du fleuve se répandirent à plus de vingt lieues. C'est du moins ce que rapporte Pizarro, Mcmorias Iiisto- "iças , etc.

cernent entre les grands roseaux, et qui semble comme une reine au milieu de ce peuple bruyant.

Le Piranha. Si la chasse est facile sur les bords du San-Francisco , si les oiseaux offrent surtout une moisson abondante à l'ornithologiste, les poissons ne sont pas moins nombreux, et ils ne présentent pas une ressource moins assurée au voyageur. Le Rio San - Francisco entre autres est l'asile bien' connu du piranha, ou poisson diable, aussi recherché pour sa chair exquise, qu'il est redouté à cause de ses morsures cruelles. « Ce beau poisson , dit un savant naturaliste, atteint à peine deux pieds de longueur; mais il va par bandes , et a les mâchoires armées de dents triangulaires et tranchantes. Lorsqu'un animal ou un homme tombe dans l'eau , il est ordinairement attaqué dans l'instant même par les piranhas.

Leur morsure est tellement prompte et si vive qu'on la sent aussi peu que

la coupure d'un rasoir On prend

les piranhas avec des filets ou des lignes dormantes, auxquelles on met pour appât un morceau de viande. Ces poissons ont une telle voracité , qu'ils se laissent prendre par la chair d'autres individus de. leur espèce , et l'on assure qu'ils se mangent entre eux. »

Fièvres, Penedo. Malgré la fertilité des terres que l'on cultive sur les bords du San - Francisco , en dépit des ressources qu'offrent sans cesse des communications faciles et le passage fréquent des voyageurs , la population y est clair-semee , et son aspect inspire la tristesse. On ne vous parle, dans tout le Brésil, que des fièvres intermittentes et souvent pernicieuses qui attendent le voyageur assez hardi pour traverser ces dangereuses et magnifiques solitudes. Les colons eux-mêmes sont la vivante image des souffrai] ss qui vous attendent : leur teint est jaune, et, comme le dit un voyageur qui a demeuré parmi eux , ils ont un air de langueur qui ne s'observe pas chez les habitants des autres, parties de la province.

Si l'on descend le Rio San-Francisco

jusqu'à Villa do Penedo , où il se jette par deux embouchures assez larges , mais inégales , on jouit d'un spectacle bien différent de celui que nous avons décrit en parlant de l'intérieur. D'innombrables canas jistulas couvrent ses rivages , et les belles fleurs rouges de cet arbre, qui fournit la casse, sont si abondantes, qu'elles forment comme un rideau de pourpre qu'on voit se prolongerdix lieues au delà delà bourgade.

Ce fleuve , si profond dans l'intérieur du continent, cesse de l'être quand il se jette dans l'Océan. Sa principale embouchure, qui peut avoir une demilieue de largeur , ne donne entrée qu'à de petites " sumacas , qui n'entrent qu'avec la mer haute , et qui sont contraintes d'attendre les grandes marées pour sortir.

Provincia dos Alâgoas. Le territoire fertile des Alagoas, qui n'était jadis qu'une annexe de Pernambuco, forme aujourd'hui une province séparée. Au nord , elle est bornée par Pernambuco; l'Océan la baigne à l'est; au sud, elle touche à Seregipe, tandis que les déserts de Govaz la touchent au couchant.

Cette province se compose d'un territoire trop restreint pour avoir plus d'une comarca. Sa capitale , qui porte elle-même le nom d'Alagoas , est située par les 10° 19' de latitude, et les 6° 20' de longitude orientale , sur la portion méridionale du lac Manguaba , d'où lui vient, dit-on, son nom. C'est une villa qui ne renferme aucun monument remarquable, mais qui jouissait jadis d'une haute célébrité par les produits agricoles de ses alentours. En Europe, ses cotons passaient pour les meilleurs que l'on pût se procurer dans toute l'Amérique méridionale; aujourd'hui , quoiqu'ils soient achetés avec empressement, on leur préfère ceux du district de Pernambuco. Jadis elle exportait annuellement quinze cents rouleaux de tabac d'une qualité que l'on trouvait supérieure à celui de Bahia, et ce commerce lui-même a diminué : le sucre forme maintenant sa richesse principale.

Fernandez Calabar. Le pays d'Alagoas a joué un rôle fort important durant les guerres du dix-septième siècle avec la Hollande ; et, pendant longtemps même, le siège principal des hostilités fut sur son territoire. Une de ses bourgades est restée célèbre dans les fastes du Brésil : non-seulement Porto-Calvo vit périr, sous ses murs, un neveu du comte de Nassau , mais ce fut là que le fameux HenriqueDias, chef des noirs, perdit une partie du bras , et qu'il donna une preuve éclatante d'énergie en continuant de combattre, malgré son effroyable blessure. Porto- Calvo est encore la patrie d'un de ces aventuriers audacieux, comme le Brésil en vit surgir un si grand nombre au dix-septième siècle. Le mulâtre Calabar est un de ces hommes qui semblent plus propres encore à figurer dans un roman historique, qu'à jouer un rôle sérieux dans l'histoire ellemême. Réalisation de ces caractères exceptionnels que le génie du romancier américain a créés , la ruse active , la difficulté vaincue par une volonté puissante, lui assignent un rang- à part dans les traditions populaires. En Espagne, c'eût été le héros de mainte romance ; et ses compatriotes , qu'il avait trahis , eurent pour lui autant d'admiration que de haine. Aujourd'hui encore, lorsque vous visitez le port du Pontal , on vous fait voir, dans le récif, un passage si étroit, qu'il vous semble impossible qu'un navire de quelque importance ait pu jamais traverser un tel chenal. En 1634, lorsque la possession de la ville de Nazareth était devenue une dernière ressource pour les Portugais, Fernandez Calabar se dirigea vers cette portion du récif, et, avec un sang-froid sans exemple y il y fit passer une escadre de treize lanchas qui portaient environ mille hommes ; la ville fut prise , et cet acte d'audace valut à celui qui l'avait accompli le titre de sargento mor. Rio- Grande , Parahiba , et une foule d'autres établissements du Pernambuco, ne tombèrent au pouvoir des Hollandais que grâce à l'activité toujours croissanté de Calabar, Cet homme avait

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vécu de la vie ardente et passionnée qu'il s'était faite volontairement ; son existence ne devait pas être longue.

Pris par les Portugais, il fut exécuté à Porto-Calvo même , où il était né ; et l'on dit que sa tête, clouée sur la porte de la ville, resta longtemps comme un sanglant trophée de la haine qu'il avait inspirée à ses compatriotes.

Un autre épisode, plus dramatique encore , occupe les dernières pages de l'histoire d'Alagoas.

Palmarès* L'anéantissement des peuplades indiennes, les révolutions successives arrivées parmi les descendants des Européens, la lutte qui eut lieu dans ces derniers temps pour la conquête de l'indépendance, ne sont pas , nous le répétons , les seuls événements historiques qui aient ensanglanté ce pays. Une race malheureuse , et dont l'histoire ne compte guère parmi nous que du jour où elle fut soumise au plus rude esclavage, les noirs essayèrent d'élever un empire durable dans les déserts de Pernambuco ; ils surent s'y maintenir durant quelques années. Ce récit est trop curieux pour que nous ne le rapportions pas tel qu'il nous a été transmis par les contemporains.

Quand on a quitté la Serra do Barriga, et que l'on parvient dans le voisinage de Villa de Anadia , à une vingtaine de lieues de la mer, on pénètre dans la campagne, à peu près déserte, où s'élevait encore vers 1696 le quilombo de Palmarès. Il suffît d'avoir parcouru quelques Voyages au Brésil, pour savoir ce que les habitants entendent par cette expression.

Un quilombo , et il s'en rencontre assez fréquemment aujourd'hui dans les forêts désertes voisines des pays de culture, c'est la réunion de quelques misérables cabanes de feuillage, construites à la hâte par des noirs fugitifs, pour leur servir d'abri. Presque toujours ces hameaux, improvisés au milieu de la solitude, n'ont d'autre durée que l'espace de temps qui s'écoule entre la fuite du noir marron et sa capture par le capitào do mato. On verra

qu'une telle dénomination ne convenait guère à Palmarès.

Il se forma d'abord deux établissements de ce genre dans la fertile capitainerie de Pernambuco, près de Porto- Calvo. Une trentaine d'années après la colonisation , les Hollandais dirigèrent leurs attaques contre eux , et anéantirent presque entièrement le plus considérable : ceci se passait vers

Plusieurs années après , en 1650, à l'époque de la restauration, une quarantaine d'esclaves, tous sortis du pays de Guinée, se rappelèrent le courage de leurs prédécesseurs, s'emparèrent d'un certain nombre d'armes à feu , et se retirèrent vers l'endroit de la capitainerie que les premiers fugitifs avaient choisi, et qui devait acquérir bientôt une grande célébrité. Il est probable qu'ils ^trouvèrent les débris de l'ancien établissement; mais, quand bien même ils n'auraient pas eu cette ressource, leur quilombo n'en devait pas moins prendre un accroissement prodigieux. Il se recruta rapidement de tous les noirs mécontents des environs, et même de plusieurs hommes de couleur. A cette époque, l'institution des capitàes do mato n'existait pas ; il était difficile de s'emparer des noirs isolés qui fuyaient dans la campagne, et la capitainerie se sentait trop épuisée pour diriger ses efforts contre des hommes résolus , qui avaient eu le bon esprit, du reste, de mettre une assez grande distance entre eux et leurs oppresseurs.

Rocha Pitta dit qu'en augmentant de nombre, ils pénétrèrent davantage dans le sertdo de la province- qu'ils se partagèrent les campos découverts, et qu'ils les répartirent entre les familles fugitives , étendant ainsi leurs richesses et leur juridiction , ajoute-t-il dans son style pédantesque, sans s'embarrasser le moins du monde de la république de Platon ou des spéculations d'Aristote.

La ville de Palmarès s'éleva , à ce qu'il paraît , sans obstacles ; mais des hommes nouvellement échappés à l'esclavage n'avaient pu faire partager

leur sort à un nombre de femmes suffisant, lisse procurèrent des compagnes comme les Romains; et, bien que Rocha Pitta affirme , avec ses réminiscences perpétuelles d'antiquité, que l'enlèvement des Sabines ne fut ni plus général, ni plus complet, on sait que les Palmarésiens s'emparaient tout simplement, à main armée, des femmes de couleur et même des blanches qui se trouvaient sur les habitations d'alentour. Malheureusement ils ne s'en tinrent pas là, et ils imitèrent les anciens maîtres du monde , en pillant leurs voisins.

Les planteurs sentirent bientôt la nécessité d'acheter leur alliance; ils leur fournirent secrètement des armes, des munitions, et des marchandises d'Europe. Leur gouvernement n'essayant pas de les défendre, ils ne craignirent pas d'obtenir une paix temporaire à ses propres dépens.

Ces noirs , qui commençaient à former une nation considérable et redoutée, se livrèrent, plus que jamais, à l'agriculture; et l'agriculture adoucit leurs mœurs. Ils étaient parvenus à un ordre de l'état social trop élevé pour vivre sans lois. L'historien portugais qui nous a fourni le plus de détails dit qu'ils formèrent une république rustique, mais fort bien ordonnée à leur mode. Ils adoptèrent un gouvernement électif; leur chef, nommé zombi ou zombé, conservait la dignité suprême duraat sa vie. Le nom imposé à ce chef n'est pas précisément celui du diable chez les nations africaines , comme le dit Rocha Pitta , mais il sert à désigner un génie redoutable. On choisissait son successeur parmi les plus braves ou parmi les plus puissants; et cela paraît très -naturel chez un peuple composé de tant d'autres peuples. Chaque nation voulait jouir tour à tour des mêmes avantages politiques. Mais, ce qu'il y a de remarquable , c'est que les Palmarésiens n'exclurent pas les mulâtres et les hommes de couleur de cette dignité. Des magistrats secondaires furent établis ; ils se partageaient les soins de la guerre ; des lois furent promulguées, et elles

se conservaient par la tradition. Bien que l'histoire de cette législation grossière, qui punissait de mort l'homicide , l'adultère et le vol , ne nous soit parvenue que fort imparfaitement, nous savons qu'il y avait , dans ce code oral, une étrange disposition. Tous les noirs fugitifs qui conquéraient euxmêmes leur liberté la conservaient chez les Palmarésiens ; tous ceux que l'on arrachait aux habitations restaient esclaves. La peine capitale atteignait l'homme qui , ayant une fois gagné la liberté, retournait chez son maître; un châtiment beaucoup moins grave était réservé au noir esclave qui parvenait à s'échapper. Lorsque Palmarès fut détruit , du reste , c'était la troisième ou la quatrième génération que ces lois régissaient , et elles s'étaient conservées dans leur intégrité. Quant à la religion , Rocha Pitta nous dit gravement que s'ils n'étaient point précisément idolâtres , on pouvait les dire tout au moins schismatiques. Le fait est que, bien qu'ils eussent conservé fort dévotement l'usage du signe de la croix , et qu'ils répétassent mécaniquement quelques oraisons empruntées au culte catholique, ils n'avaient conservé que des formules grossières du christianisme , qu'ils mêlaient à des superstitions bizarres empruntées au fétichisme.

Quoi qu'il en soit , et tout en nous défiant des exagérations du livre qui nous sert ici de base, l'agriculture fit des progrès réels, et la population s'accrut d'une manière extraordinaire; des campagnes qu'on avait vues désertes peu de temps auparavant se couvrirent d'aidées , ou , si on l'aime mieux, de quilombos. La capitale fut fortifiée autant que le permettaient l'industrie des habitants et les matériaux qu'ils avaient à leur disposition ; c'est-à-dire, qu'ils équarrissaient des arbres énormes que leur fournissaient les forêts d'alentour, et qu'ils en construisirent des remparts d'une élévation considérable. Cette circonvallation, qui se composait de deux rangées de madriers , n'avait pas moins d'une lieue de circuit. Trois portes, fa-

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briquées avec les bois les plus durs , .donnaient entrée dans la ville. Chacune d'elles était garnie à son sommet de plates-formes solides , sur lesquelles deux cents soldats palmarésiens faisaient même , en temps de paix , une garde vigilante. D'autres ouvrages rendaient plus difficile encore la prise de cette cité toute africaine.

Les maisons ne formaient point de rues comme dans nos villes ; les habitations étaient dispersées au milieu d'espaces de terrain cultivés et arrosés par divers ruisseaux qui prenaient leur source dans un lac poissonneux. Des espèces de citernes , connues sous le nom de cacimbas, leur fournissaient une eau limpide ; et, sous les murailles de la ville même, ils avaient de nombreux vergers. Le palais du zombé était probablement le seul édifice qui eût un aspect monumental. Piocha Pitta , dont il faut toujours un peu se défier, affirme qu'il était d'une somptuosité barbare quant à la forme et à l'étendue , mais qu'il y avait des habitations de particuliers magnifiques. Il y a beaucoup à rabattre, sans doute, d'une telle description. Ce qui paraît plus positif, c'est que, vers la fin du dix -septième siècle, la ville de Palmares renfermait vingt miiîe habitants des deux sexes , sur lesquels on comptait dix mille hommes propres à porter les armes. Il est probable que les noirs fugitifs , qui s'échappaient fréquemment des habitations voisines , avaient toujours rendu le nombre des hommes plus considérable que celui des femmes.

Cinquante ans s'étaient à peine écoulés depuis le rétablissement de Palmarès , et sa prospérité était toujours croissante. Des progrès si rapides dans la civilisation, de la part d'une nation qu'on avait méprisée d'abord, ses efforts continus pour augmenter sa puissance, alarmèrent enfin le gouvernement portugais. L'anéantissement des Palmarésiens fut résolu.

La province de Pernambuco était alors gouvernée par Caetano de Melîo de Castro. Ce fut lui qui osa prendre cette résolution, dont l'exécution défi-

nitive présentait plus d'une difficulté.

A son avis , les habitants belliqueux de Saint-Paul devaient jouer un rôle important dans cette guerre. Il écrivit au capitaine général, don Joào de Lancastro , afin qu'il fût ordonné à Domingos- Jorge , mestre de camp des Paulistes , qui se trouvait en garnison dans les sertâes de Bahia , de "marcher surPorto-Calvo. De son côté, il devait faire arriver des troupes du Recife et d'Olinda. L'armée portugaise offrait une certaine force ; mais on n'avait pas cru nécessaire de l'appuyer par de l'artillerie , et c'est ce qui retarda le succès de l'expédition : elle fut complètement battue. Tous les efforts échouèrent devant -ces fortifications qu'on avait dédaignées ; et , après une perte considérable de la part des Paulistes, qui attaquèrent, avec une vigueur peu commune, les remparts, il fallut opérer la retraite sur Porto - Calvo. L'affaire était dèvenue sérieuse; il était honteux de reculer. On n'hésita pas à envoyer des forces nouvelles; et le commandement en chef fut remis au capitào mor Bernardo Vieira de Melio , qui s'était déjà mesuré avec les noirs fugitifs dans un de leurs mocambos. Cette fois, l'armée montait à six ou sept mille hommes, et on lui avait donné de l'artillerie. La marche s'opéra d'uns manière heureuse; et le blocus fut établi dans les formes. Ce que l'on avait prévu arriva : les habitants des campagnes s'étaient réfugiés dans Palmares ; la famine s'y fit bientôt sentir. La faiblesse devait nécessairement diminuer le courage que l'on mettait à se défendre ; et quand le canon commença à battre les fortifications en ruine , la résistance des habitants fut assez faible; ils sentaient, a dit un historien , que , quelle que fut son énergie, elle serait infructueuse.

Les chroniques, qui ont recueilli assez soigneusement les particularités de cette guerre, disent qu'il y avait , au centre de Palmarès, une éminence d'où les regards plongeaient aisément sur les campagnes d'alentour, et d'où l'on pouvait juger de tous les progrès du siège. Lorsque les madriers se

furent écroulés sous l'effort du boulet, et que les trois portes eurent livré passage à Sebastiâo Dias, à Bernardo Vieira , et au mestre de camp des Paulistes , ce fut là que le chef de la république se retira avec les principauxhabitants; un trait d'énergie admirable termina cette sanglante tragédie :

le zombé et les chefs se précipitèrent volontairement du haut de la roche, et nul d'entre eux ne voulut survivre à la perte de sa liberté.

Palmarès frit détruit de fond en comble; et les habitants se. virent réduits en esclavage. A l'exception des armes , les objets qu'on y trouva n'étaient que d'une faible vaîeur. Il parait que l'on distribua une partie de cette population noire aux hommes de l'expédition qui s'étaient distingués, et que Ton vendit les individus que Ton jugeait les plus à craindre, pour être exportés dans les provinces lointaines du Sud ou du Nord. Les processions solennelles qui furent faites a cette occasion, à San-Salvador, en action de grâces , prouvèrent assez l'importance qu'attachait le gouvernement au succès de l'expédition. Le gouverneur , Caetano de Mello, fut nommé vice-roi des Indes.

Aujourd'hui, remplacement de Palmares , qui se trouve situé par les 9° noi\i , ne présente pas de ruines. Le temps a dù promptement détruire les restes de ses remparts. Lachorographie brésilienne dit bien que c'était sur le versant oriental de la Serra de Barriga qu'était situé le fatal quilombo, mais elle ne donne aucun détail sur les restes de la ville africaine. Comme nous l'avons dit , la bourgade d'Anadia , qui se trouve à quatorze lieues des Alagoas, et à vingt lieues de l'Océan , serait, de tous les établissements de la province, celui où l'on pourrait découvrir le plus de renseignements sur Palmarès. Les habitants" de cette bourgade, qui forment un millier d'individus, appartiennent à la race blanche et à la race indienne; et, si Ton s'en rapporte au dénombrement d'Ayrez de Cazal, il semble qu'il y ait encore une sorte d'exclusion pouf les noirs.

Peovixce de Pernambuco ( Fernambôuc)*. Quand les Hollandais, qui avaient déjà enlevé aux Portugais tant de possessions importantes dans les mers de l'Inde , songèrent à les poursuivre jusqu'en Amérique, ce fut sur la capitainerie de Pernambuco qu'ils jetèrent les yeux. Un seul coup d'œil avait suffi à ces hommes de commerce et d'industrie active pour choisir, sur cette vaste étendue de pays, celui qui devait se prêter avec le plus d'avantage aux grandes^ spéculations commerciales que les États méditaient. Ce fut là qu'ils dirigèrent tous leurs efforts. Un tel choix, fait par de tels hommes, en dit assez pour le pays. La province de Pernambuco n'occupe que le troisième rang dans la grande division politique du Brésil. La fertilité de son territoire , l'esprit actif de ses habitants , lui en donnent un tout à fait à part, et qu'elle a souvent imposé.

Ce qui tenta les Hollandais, ce qui fait la richesse des habitants, ce sont ces vastes plaines de terrains fertiles rarement interrompus par des collines, et qui forment une étendue de soixante-dix lieues de côtes depuis le Rio San-Francisco jusqu'au Goyanna ; c'est cet air pur qui convient si bien aux descendants de la race européenne , que le pays de Pernambuco est à peu près le seul lieu, avec Minas, où l'on voie des blancs travailler à la terre sans danger. La position centrale de cette province était aussi un motif pour chercher à s'en emparer; car de là on pouvait dominer un jourlereste de la contrée. Nulle région, en effet, ne touche à tant de provinces, ou de comarcas. Au nord, elle permet de pénétrer dans le Parahiba, le Ciarà et le Piauhy; au midi, le Rio de San-Francisco i'tmit à Seregipe et à Bahia : c'est la route naturelle pour pénétrer dans le pays de Minas. Enfin le Carygenha lui-même la sépare de Minas-Geraes, tandis qu'au couchant elle voit s'étendre les fertiles déserts de Goyaz ; à l'est , la mer baigne son territoire , et lui ouvre un port magnifique.

Oui croirait cependant que ce vaste pays ne formait jadis qu'un seul comté ,

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et qu'il fut donné, comme récompense, à Duarte Coelho Pereira, pour avoir expulsé lesFrançais du pays de Santa-Cruz.

Dès le seizième siècle, le pays de Pernambuco était richement cultivé, et la population européenne s'y était accrue. Aussi est-ce en vain qu'on chercherait dans ce vaste pays quelques tribus un peu considérables des nations indiennes. Toute la côte était cependant dominée par ces puissants Cahétès, qui formaient jadis une partie de la race des Tupinambas, mais qui s'était éloignée de la grande confédération. Cette nation, si digne d'intérêt, se distinguait des autres peuplades par plus d'un trait qui lui étaient particuliers. Comme les Chactaws dans l'Amérique du Nord , elle avait le privilège de donner naissance à des bardes et à des musiciens chanteurs qui étaient respectés, en temps de guerre, par les tribus ennemies.Nation essentiellement maritime, elle portait la guerre dans les contrées du voisinage , sur des espèces de trains tressés, dit-on, avec des roseaux et des baguettes flexibles, mais qui étaient soutenus sans doute par des poutres solides. Selon toute probabilité , ces étranges embarcations devaient avoir plus d'une analogie avec les jangadas dont on se sert encore le long de la côte , et avec lesquelles on entreprend des excursions si lointaines, que l'esprit en serait effrayé, si l'on ne savait que le naufrage est presque impossible.

En 1534, les Cahétès se rendirent coupables d'un crime que les Portugais ne pouvaient oublier. Ils massacrèrent l'évêque du Brésil , don Pedro Fernandez Sardinha, qui avait fait naufrage sur leurs côtes. Durant le seizième siècle , Olinda ne s'était jamais vue complètement à l'abri de leurs attaques; mais ces agressions devinrent si fréquentes, que l'on eut à craindre les suites les plus terribles. On vit arriver alors ce qui n'avait eu lieu qu'à l'égard des tribus isolées. Toute la nation des Cahétès fut condamnée de plein droit à l'esclavage : c'était la condamner à la mort. Aussi a-t-elle complètement disparu.

Aujourd'hui il ne reste plus, dit-on, comme débris des nations indiennes, que quelques hordes désignées sous les noms ùePipisan, de Choco , ftUman et de Prouvé, qui parlaient des langues différentes , et qui , après avoir été ennemies irréconciliables les unes des autres, conservent encore, malgré leur faiblesse numérique, une antipathie profonde. Ces pauvres sauvages, qui occupaient un territoire de trente lieues carrées entre le Moxoto et le Pajehu , erraient dans un pays désolé par des sécheresses perpétuelles , où ils se nourrissaient de miel, de gibier et de fruits sauvages. Leurs femmes cachaient leur nudité avec des franges de croata. Privés d'instruments nécessaires pour creuser une fosse dans un sol aride, ils pressaient l'un contre l'autre les membres du mort, et ils l'enterraient à l'abri de quelque grand arbre solitaire, tel que l'ambuzeiro, comme s'ils avaient voulu qu'une ombre bienfaisante abritât, après son trépas, celui qui avait si souvent souffert des ardeurs du soleil dans ces solitudes désolées. Soumis au christianisme, ils se sont réunis en villages; mais les pauvres gens n'ont jamais pu comprendre qu'il n'en était pas des bœufs et des taureaux comme des cerfs et des tapirs. Ils se croient en conséquence les mêmes droits sur les bestiaux de leurs voisins que sur les bêtes fauves qui errent dans leurs catingas. A cela près , dit un auteur portugais qui nous fournit ces renseignements peu connus, ils vivent dans une innocence certainement égale à celle des chrétiens de l'église primitive.

Antiquités. Le territoire de Pernambuco a-t-il renfermé jadis une nation plus avancée en civilisation que toutes celles qu'on rencontra dans le Brésil ? Ce peuple avait-il quelques rudiments grossiers d'architecture? On serait tenté de le croire d'après ce que rapporte Baerl, plus connu sous son nom scientifique de Barlaeus. Un certain Elias Herkman, ayant été envoyé par le comte de Nassau dans l'intérieur de Pernambuco, et en un lieu où probablement nul Européen n'avait pu

pénétrer, il y trouva deux pierres d'une rondeur parfaite, et superposées ; la plus grande avait seize pieds de diamètre : elle avait été placée sur celle qui était la moins considérable. Le même voyageur rencontra aussi un grand nombre de pierres rassemblées évidemment par la main des hommes, et qu'il compara à quelques monuments grossiers qu'il avait vus à Drenthe, en Belgique; c'était pour lui des autels. Mais il est fâcheux , sans doute, que son récit ne soit pas plus détaillé. Ce qui donnerait quelque crédit à son récit, c'est que Koster, vovageant dans le Parahiba, vit un prêtre qui s'occupait à dessiner une pierre où l'on avait tracé des figures inconnues. Notre notice renferme une inscription de ce genre, et il en existe plusieurs à Minas, et surtout dans le pays de Piauhy.

Olinda et Villa do Recife de Per^ambuco. Leub obiglxe. Selon toute probabilité, l'emplacement où est située aujourd'hui la cidade de Olinda, était occupé par quelque aidée de Tupinambas ou de Cahétès.

Il paraît qu'ils désignaient le territoire du Recife sous le nom de Paranambuco , ou que cette dénomination serait formée d'un mot tupique et d'un mot portugais , et il peindrait assez bien la localité; car parana signifie la grande eau.Paranambuco, en admettant quelque changement dans la terminaison, voud rait dire ainsi les bouches de la mer. Quoi qu'il en soit , tandis que le Brésil conservait dans son intégrité le nom antique, grâce à des altérations successives que l'on suit aisément dans les historiens , il s'altérait en Europe de manière à devenir méconnaissable.

Nous avons conservé au pays de Fernambouc son ancienne dénomination.

Ce pays est du petit nombre de ceux où la nature a fait ce que les hommes n'auraient pu faire. Un récif * de pierre, ou, pour mieux dire, un môle naturel, qui s'étend le long de la côte, depuis la baie de Tous les Saints jusqu'au cap de San-Roque, sans s'éloigner jamais de la plage, prend ici une configuration particulière , on di-

rait d'un ouvrage gigantesque dû à quelque génie puissant. Devant Pernambuco, cette espèce de chaussée court en ligne droite le long de la plage, et se prolonge ainsi l'espace d'une lieue. Située à cent brasses du rivage, elle apparaît sous la forme d'une muraille large , plane et toujours au niveau de la pleine mer, tandis qu'elle s'élève de six pieds à la marée basse. Un voyageur qui l'a parcourue fréquemment s'exprime ainsi sur sa nature géologique : « Le récif de pierre n'offre point de ressources pour la promenade ; il est raboteux et souvent submergé par les fortes lames. La pierre qui le compose est un grès fort dur, dans lequel sont empâtées des coquilles nombreuses d'une parfaite conservation. Je n'y ai vu que des bivalves , et je ne peux les appeler fossiles. Dans les cavités du môle, on

trouve beaucoup d'oursins (*) » On

sent aisément combien un port défendu ainsi doit être sûr. Son entrée n'est pas moins singulière que sa structure extérieure. Parvenue à un certain endroit de la plage , cette muraille naturelle s'interrompt tout à coup, et offre un passage aux navires. C'est à son extrémité que se trouve le fort de Picào; les bâtiments de commerce entrent en le côtoyant, eten longeant le pî us possible le récif quand ils cherchent un fond un peu considérable. Quelquefois ils gagnent le Capibaribe jusqu'au pont de Saint-Antoine. Lorsque les vagues s'élèvent durant la tempête, cependant, elles se déroulent avec fracas au-dessus du récif, et elles viennent mêler leurs eaux à celles du port. Les grands navires surgissent , au nord du Picào , dans une anse découverte , située en face des forts de Brun et do Buraco.

Deux fleuves, accourant de deux directions opposées , viennent mêler leurs eaux dans le port, ou, pour mieux dire, le port est formé par leur confluent. Le Capibaribe et le Biberibe, qui se réunissent, lui impriment même une sorte de courant.

(*) Corogrqfia Brasilica , M. de Tollenaiv , manuscrit déjà cité.

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Ce fut, dit-on , quand il eut pénétré dans ce bassin, qu'il eut laissé en arrière cette chaussée monumentale, et qu'il se trouva porté par le Capibaribe à une lieue environ dans les terres, que Duarte Coelho Pereira, le premier donataire de la province, ne put contenir son admiration. La tradition rapporte qu'il s'écria en débarquant sur le rivage : O linda situacâo para se fundar Mima villa (ô la belle situation pour former un établissement).

La bourgade fut fondée, et le nom d'Olinda lui resta.

Olinda s'accrut rapidement/ L'opulence de ses habitants devint célèbre ; elle reçut le titre de cité. Olinda fut brûlée clurant les guerres de la Hollande. Ses établissements furent ruinés ; il ne lui resta plus que son titre. Ce n'est pas d'Olinda que nous allons nous occuper maintenant, c'est du Récite, qui ne porte que le nom de villa -, et qui est en réalité cependant la vraie cité dePernambuco.

Qu'on ouvre le grand ouvrage de Barlœus, et on y verra la véritable origine du Recife. L'esprit demeure frappé d'admiration, quand on suit dans le vieil auteur hollandais tous les détails de cette fondation miraculeuse.

Recife n'offre, en 1645, qu'une plage sablonneuse occupée tout au plus par quelques misérables pêcheurs. Tout à coup Maurice de Nassau prend ce lieu en affection, ou, pour mieux dire, il devine son importance. Il veut d'abord réunir quelques arbres qui donnent un peu de verdure à cet endroit désolé : c'est un essai qu'il veut faire. Par ses ordres , de grands palmiers, qui ont acquis toute leur croissance , sont enlevés aux terres voisines ; et telles sont les précautions que l'on sait prendre, que le jardin du nouveau Frïbourg se trouve rapidement paré d'une verdure éclatante. Il en est de même de deux cent cinquante orangers , qui donnent leurs fruits presque aussitôt qu'ils ont été plantés. Les manguiers, les jacquiers , les jenipayers, et une foule d'autres arbres indigènes ornent en quelque mois le somptueux jardin de Maurice. Mais quand cette espèce de

parc est planté , il faut un lieu de retraite au gouverneur, une maison de| plaisance. Un palais s'élève , puis une | ville; la vraie capitale de Pernambuco est fondée. Elle portera durant !

quelques années le nom de Mauritiopolis : c'est la seule gloire qu'en tirera jamais son fondateur; et maintenant, à coup sûr, cette gloire est bien effacée. Aujourd'hui Villa do Recife, que les géographes brésiliens sont tentés d'appeler Tripoli, se trouve répartie, par le Rio Capibaribe, en trois faubourgs de grandeur inégale : c'est le Recife proprement dit , Santo-Antonio et Boa-Vista. Chacun d'eux forme une paroisse , et ils communiquent par deux ponts. Celui de Boa-Vista, qui est construit presque complètement en bois , peut avoir environ trois cent cinquante pas de longueur; celui de Santo-Antonio, qui est en partie construit en pierre, n'a que deux cent quatre-vingts pieds. Il présente cette particularité, qu'à l'imitation des ponts du moyen âge, ii offre de chaque côté une rangée de boutiques, et que chaque extrémité est terminée par un arc de pierre de taille, d'architecture assez élégante. Des niches intérieures permettent d'y célébrer la messe. Il est assez probable que les Portugais ont voulu sanctifier ainsi un édilice construit par les hérétiques.

On a si rarement examiné Pernambuco d'une manière un peu détaillée, que nous sommes heureux de pouvoir offrir ici une description de cette ville plus complète que celles qui ont été données jusqu'à présent, et cela, surtout , grâce aux Notes dominicales.

DlVISI ON DE LA VILLE, SON ASPECT.

Les trois quartiers de Villa do Recife, savoir, la presqu'île du Recife proprement dite, l'île Santo-Antonio, les deux rivières et Boa-Vista, sur la terre ferme, présentent une division trèsnaturelle et très -commode pour l'observation.

Le quartier de la presqu'île est le plus ancien et le plus vivant; il est aussi le plus mal bâti et le moins propre. La plupart des croisées sont garnies de grillages dans toute leur hau-

leur ; les rues sont généralement étroites; les maisons ont de deux à quatre étages sur trois fenêtres de façade : elles sont en pierres enduites de chaux, sauf les encadrements des portes et des croisées , qui sont en grès coquiller très - nettement taillé. Ce sont les grillages seuls qui leur donnent l'apparence de tristesse qu'elles présentent (*).

Ce quartier offre un mouvement continuel : les nègres porteurs font retentir sans cesse les rues de leur chant monotone ; les négociants , rassemhlés sur une petite place , en face d'un café , discutent leurs intérêts fort paisiblement, et ne présentent guère l'aspect d'une bourse de commerce.

Les boutiques sont garnies , en général , de marchandises de l'Angleterre et de l'Inde. Des négresses marchandes parcourent les rues , la tète chargée du cestode rigueur, ou d'une simple corbeille dans laquelle se trouvent des étoffes de toute espèce, qu'elles vont offrir de maison en maison. Leurs cris d'annonce se mêlent aux cris des nègres porteurs. En général, on ne voit point de femmes blanches dans ce quartier ; elles évitent même de s'y montrer. Le quartier du Recife est aussi celui où les noirs sont exposés en vente. Il y a quelques années seulement, il n'existait pas de lieu spécial pour cet effroyable commerce ; les hommes et les femmes étaient accroupis devant les magasins.

L'ile de Santo-Àntonio présente des rues un peu plus larges que celles du Kecife. On y trouve une place carrée, sur laquelle on a construit un marché assez élégant , et d'assez grande étendue.Les magasins paraissent destinés à vendre des objets de plus menu détail.

En prenant à la droite du pont , on aperçoit un petit édifice qui faisait

(*) Un voyageur très-moderne, M. Charles Watterton, compare ces grillages, dont l'empereur don Pedro a fait justice à Rio de Janeiro, aux treillis de la laiterie d'une ferme, si ce n'est qu'ils sont encore plus serrés. Voyez Excursions en Amérique, pag. 120.

partie jadis d'un vaste bâtiment qu'on aurait dû sans doute conserver : c'est le trésor public , reste du palais qu'avait fait construire Maurice de Nassau , et que l'on a détruit il y a une cinquantaine d'années. La prison et le théâtre ne sont pas éloignés de là.

A la gauche du pont se trouve le palais du gouverneur; mais ce palais n'est autre chose que l'ancien collège des jésuites ; et l'on a dit , avec raison, que le voyageur pouvait aisément juger, à sa forme et à son ensemble, qu'il ne fut jamais bâti pour l'usage auquel il est destiné aujourd'hui.

A un sixième près , les maisons de Santo-Antonio n'ont qu'un rez-dechaussée. Ce n'est qu'autour de la place, etdans quelques rues principales, qu'on trouve des maisons élevées comme au Recife. En revanche , c'est là que se sont élevées plusieurs belles églises et des couvents dont l'aspect est remarquable; des trottoirs garnissent les rues, comme au Recife et à Boa-Vista; mais le milieu de la voie n'est pas pavé.

Le quartier de Boa-Vista , situé sur le continent , est plus gai , plus moderne ; les rues et les trottoirs y sont plus larges. Il y a quelques belles maisons habitées par des gens riches et qui n'appartiennent pas au commerce ; car, presque tous les négociants demeurent au Recife. En quittant la rue principale , on suit d'autres rues également tirées au cordeau, et garnies de trottoirs; mais elles ne sont bordées que par de petites maisons à un seul rez-de-chaussée. Elles servent d'asile à des créoles et à des nègres libres, et les grilles en sont moins exactement fermées que dans l'île Santo-Antonio. On peut marcher ainsi une heure , à partir du Recife , au milieu de ces rues aérées , sans en voir encore la fin ; elles conduisent cependant aux champs, où s'élèvent une foule de maisons de plaisance de l'aspect le plus gracieux.

Le pont qui conduit de Santo-Antonio à Boa-Vista sert de promenade pendant les belles nuits de ce climat; il est garni de bancs, et l'on y jouit

L'UNIVERS

d'une vue admirable. Au nord, on découvre la ville et les coteaux pittoresques d'Olinda ; au sud , la rivière Capibaribe, la chaussée des Affogados , et au delà l'Océan ; des pirogues indiennes conduites par des nègres se croisent en tout sens sur la paisible rivière ; à l'horizon , les jangadas se montrent avec leurs voiles triangulaires.

Jangada. La jangadaest une sorte d'embarcation essentiellement propre à la côte de Pernambuco, et qui frappe presque toujours d'étonnement le voyageur. Elle se compose ordinairementde crois morceaux de bois de douze à quinze pieds de long sur huit à neuf pouces de large , à peine équarris, et liés par deux traverses. L'un d'eux est percé d'un trou dans lequel s'implante le mât qui porte la voile; l'autre sert d'appui à un petit banc de deux pieds de haut , sur lequel s'accroupit le pilote, afin de se mettre un peu à l'abri de la lame, qui , à chaque instant , submerge l'embarcation. Un pieu, fiché en arrière du mât , sert à suspendre le sac de manioc et la calebasse d'eau douce du pilote. Il y a deux ou trois hommes sur chaque jangada. Lorsque le vent la fait pencher trop fortement, ces hardis caboteurs se suspendent de l'autre côté pour faire contrepoids ; ils nagent tous avec une habileté peu commune. Si l'embarcation ebavire, et elle chavire fort rarement, on glisse , entre deux madriers , une planche qui fait office de quille et de dérive. On arrache le mât et le banc ; on les replante sur la partie du radeau qui a pris le dessus , et la navigation continue, comme si aucun accident n'était venu l'interrompre. Ces jangadas vont beaucoup plus près du vent que les bâtiments à quille ; elles voguent avec une rapidité admirable ; et il n'est pas rare , dit-on , de les voir filer dix milles à l'heure ; presque tout le cabotage^ des objets qui ne craignent pas d'être mouillés se fait au moyen de ces étranges embarcations : nous en avons rencontré à quinze lieues en mer.

Nous venons de parler tout à l'heure

du pont de Boa-Vista et de la vue admirable qu'on y découvre; la rivière qu'il traverse n'est , à proprement parier , ni le Capibaribe , ni le Biberibe , qui sont des rivières très-peu considérables. L'étendue qu'elle présente n'a pas moins de cent à cent vingt toises de large ; c'est le confluent des deux petits fleuves , augmenté par les eaux de la mer montante, qui va baigner ensuite des terres marécageuses couvertes de mangliers.

Manque d'eau, le port, commerce. Une des graves incommodités que l'on éprouve dans cette ville , c'est que l'eau qui lui est nécessaire est apportée chaque jour d'Olinda, dans de grandes barques qui descendent le Capibaribe. On a projeté un aqueduc qui remédierait à cet inconvénient ; il irait prendre les eaux du Biberibe , et il les conduirait au faubourg de Boa-Vista.

C'est un ouvrage d'une lieue d'étendue , et dont le besoin se fait sentir davantage de jour en jour. Mais l'énergie ne manque pas toujours aux habitants de Pernambuco , et il est probable que ce grand travail finira par s'accomplir.

Un voyageur étranger, dont le témoignage est presque uniquement invoqué lorsqu'il s'agit de Pernambuco , Koster , fait observer qu'une calamité plus grande encore serait à redouter pour cette cité opulente, qui réunit presque tout le commerce de la province.

Le port supérieur de Recife, que l'on désigne sous le nom de Mosqueiro, et qui court parallèlement à la ville , est très-sûr; mais, si l'on ne prend des précautions efficaces , il est à craindre qu'il ne se comble. Le port inférieur, connu sous le nom de Poço , qui est destiné aux bâtiments de quatre cents tonneaux et au-dessus , n'offre pas à beaucoup près la même sécurité, parce qu'il est ouvert à la mer.

Les Français sont , en général , fort bien vus à* Pernambuco ; mais leur commerce y a pris encore peu de développement. L'auteur d'une brochure judicieuse, qui a paru il y a cinq ou six ans , attribue cette circonstance au petit nombre de fonctionnaires pu-

blics , et à l'absence presque complète d'aristocratie (*).

INSTRUCTION PUBLIQUE, divertissements. Quoique Pernambuco soit une ville essentiellement commerçante, on n'en apas éloigné complètement tous les moyens d'instruction. Un homme d'un mérite supérieur, qui occupait son siège épiscopal vers le commencement de ce siècle , Azeredo Coutinho , avait fait , sous ce rapport , des efforts qui ont encore aujourd'hui leurs résultats.

Il existe à Olinda un séminaire fondé par ce prélat, où l'on reçoitles laïques, et où l'on fait , dit-on , °des études assez fortes pour mettre l'élève à même de suivre les cours de l'université de Coïmbre. Dès 1823, il existait trois journaux à Pernambuco, et leur nombre à coup sûr s'est accru. La bibliothèque du couvent des bénédictins peut suppléer au besoin, par son importance, au manque de bibliothèques publiques. Beaucoup d'habitants, du reste , se composent des bibliothèques particulières , dans lesquelles dominent la littérature française du dernier siècle , et surtout les livres de philosophie appartenant à l'école voltairienne.

Les couvents d'hommes sont beaucoup moins nombreux à Pernambuco que dans les autres capitales du Brésil ; les bénédictins et les carmes réguliers sont les plus riches , et ils administrent leurs vastes propriétés avec douceur. Les ordres mendiants sont complètement déconsidérés ; et en effet , comme le fait observer très-ju-

{*) Le commerce y est assez actif, dit M. Gallès , et la consommation locale peut être considérée comme très-importante par rapport à sa population. Mais il est utile de faire observer ici que nos produits de luxe , tant en parures qu'en comestibles , ne peuvent y trouver cpi'un débouché circonscrit, puisqu'on y compte seize hommes de couleur pour un blanc. Le même voyageur fait observer que les pacotilles for- « niées pour Rio et pour Bahia ne conviendraient nullement à Pernambuco. Les articles trop riches ne peuvent s'y écouler que très-lentement , et les communs sont presque complètement rebutés.

17* Livraison. (Brésil.)

dicieusement M. de Tollenare, il est bien difficile que les moines qui courent les campagnes , les maisons et les cabarets pour mendier, n'aient pas fini par avilir cette espèce d'aristocratie de la couleur qui persiste si longtemps dans les colonies; il est impossible qu'un nègre voie un être supérieur dans un blanc qui s'humilie devant lui pour obtenir quelques charités. Il n'y a point de religieuses proprement dites dans cette ville. On ne voit, à Olinda et au Recife, que des maisons de retraite pour les femmes , casas de recolhimento ; et encore n'y fait-on point de vœux. Lorsque, par hasard, un père de famille veut faire donner quelque instruction à une jeune personne, il la confie , pendant quelque temps , aux directrices de ces maisons.

Si l'instruction s'est multipliée à Pernambuco; si l'on a fait quelques progrès , nous ne dirons pas dans les arts , mais dans les idées d'industrie et de bien-être , là , comme dans presque toutes les autres villes considérables du Brésil, les mœurs de la classe riche et de la classe moyenne ont perdu complètement leur originalité. C'est cette adoption presque absolue des mœurs européennes qui faisait dire , en 1818, à un observateur, qu'un peuple qui voulait se rendre imitateur d'un autre perdait à la fois son véritable génie et ses plaisirs. II y a une vingtaine d'années , il y avait tous les ans, à Poço et à Panella, un carrousel où les jeunes gens de famille couraient la bague; on cessa tout à coup un tel divertissement, eteela, selon toute apparence, parce que l'on s'aperçut que cet exercice n'était plus en usage en France ni en Angleterre. Il n'y a pas plus longtemps que, d'après un antique usage du seizième siècle , les jeunes garçons et les jeunes filles dansaient toute la nuit, à une certaine époque, dans l'église de Saint-Gonzalve d' Olinda. Les chanoines le trouvèrent mauvais à l'arrivée des Européens , et la danse religieuse fut abolie.

^Cité d'Olinda. Cette ancienne capitale de la province n'est éloignée de

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Villa do Recife que d'une petite lieue , et elle communique avec elle par un promontoire qui longe le rivage. Le Rio-Biberibe , dont le cours est assez considérable , s'étend parallèlement au promontoire du côté opposé à l'Océan, et offre, de même que la mer, un moyen facile de communication entre les deux villes. La cité d'Olinda a été bâtie, au seizième siècle , sur un terrain assez élevé , que les géographes brésiliens regardent comme le commencement d'une petitecordillière, qui se prolonge dans l'intérieur. L'air qu'on y respire est d'une pureté parfaite, et l'on y trouve quelques anciens édifices qui attestent son ancienne opulence.

La ville d'Olinda, presque déserte dans la saison des pluies , dit le précieux manuscrit qui nous a souvent servi de guide, est assez animée pendant la belle saison; beaucoup de bourgeois du R.ecife y ont leur maison de campagne ; sa position sur plusieurs collines en rend la vue charmante.

D'un côté , on aperçoit le port du Recife , avec sa foret de mâts et ses jolis clochers de faïence ; on suit au loin la digue naturelle qui forme le récif de pierre proprement dit , et l'on domine sur l'Océan. De l'autre côté, l'œil découvre la plaine marécageuse qu'inonde le Biberibe, et va se reposer sur des mornes couverts de verdure : c'est l'image de la solitude. L'autre point de vue, au contraire, nous met en rapport avec un monde actif.

La situation de la ville sur diverses collines permet à chaque maison d'avoir un petit jardin ; ce qui donne à l'ensemble quelque chose de fleuri et de gracieux. Quoique ces jardins soient

Î>eu cultivés, puisqu'on se borne à y aisser croître quelques orangers et quelques bananiers, ils forment cependant des masses de verdure de l'aspect le plus pittoresque.

D'après d'anciennes conventions , le gouverneur et les autorités principales devraient séjourner six mois de l'année à Olinda ; on a même bâti un palais dans l'intention de rendre l'exécution de cette clause plus facile. On comprend que le mouvement des affaires ,

qui est complètement concentré dans le Recife, retient presque toujours le chef de l'administration. L'évêque a également son palais à Olinda , mais c'est une misérable habitation ; tandis que celui de la Soledade , qui appartient également à l'évêché, et qui a été construit dans un des faubourgs du Recife , offre un aspect magnifique. L'ancienne cathédrale s'élève sur une colline ; elle domine le pays d'alentour, et elle ne manque ni d'élégance , ni de grandeur.

L'établissement d'Olinda le plus intéressant est , sans contredit, le jardin de botanique, ou, pour mieux dire, de naturalisation. Il fut fondé à l'arrivée de la cour; et ce fut de Cayenne que l'on fit v^enir les premières plantes que l'on voulait acclimater, ainsi que le directeur qui devait diriger les diverses opérations d'horticulture. Le cannellier de Ceylan , le giroflier des Moluques, le muscadier, le poivre de la côte de Malabar , l'arbre à pain d'Otahiti , et une foule d'arbres exotiques sont l'objet d'une culture spéciale. 11 y a plusieurs années, les cinq cents cannelliers qui y prospéraient n'avaient pas encore pu subir l'opération de l'écorcement. Cela ne veut pas dire cependant qu'une longue persistance dans les soins donnés à ces arbres ne puisse amener d'heureuses améliorations pour le commerce.

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