CÉRÉMONIE DES FUNERAILLES A
Rio de J aneiro. Les funérailles sont presque toujours l'objet d'une cérémonie pompeuse au Brésil. Celles des personnes qui ont occupé un rang élevé dans la société se font ordinairement la nuit , à la lueur des torches de cire que portent les assistants. Il n'y a pas seulement que les parents et les amis du défunt qui accompagnent le cercueil; tout individu , d'un extérieur décent, qui passe devant la maison mortuaire , est invité à prendre une de ces torches , et à suivre ainsi le convoi.
Le cercueil marche devant, et les porteurs de torches le suivent en formant une longue procession jusqu'à l'église où le service funèbre doit avoir lieu. En général, on remarque une certaine magnificence dans le catafalque qui a été préparé d'avance , et sur lequel on dépose le corps. Il y a quelques années , l'usage était de revêtir le mort de l'habit de quelque maison religieuse , et de l'exposer à visage découvert. Cette coutume pré- \*mt encore dans quelques endroits.
Si c'était un chevalier de l'ordre du Christ, le corps était revêtu d'un simulacre d'armure , et l'on voyait sur le catafalque les insignes de cet ordre, qui fut célèbre dans l'origine , et qui succéda aux templiers. Pour peu que la personne cju'on enterre ait occupé un emploi distingué , l'orgue accompagne le service funèbre , et il y a même des exécutants attachés à l'église qui forment , au besoin, un orchestre complet, et qui chantent une messe en musique. Malgré l'exemple donné par les grandes nations européennes ,
l'usage des cimetières n'a pas encore prévalu à Rio de Janeiro; aussitôt le service célébré, une des dalles de l'église est enlevée, et on dépose le corps dans une fosse creusée d'avance, où il est recouvert d'une énorme quantité de chaux. Quelquefois aussi on le transporte sous les galeries d'un cloître, où des espèces de cryptes sont pratiquées dans la muraille. Ces tombes extérieures reçoivent aussi une quantité considérable5 de chaux, et permettent plus tard l'extraction des ossements.
Il arrive donc nécessairement ce qui avait lieu dans les charniers de nos grandes villes : de nouvelles funérailles mettent sans cesse à découvert de nouveaux ossements, qui ne sont pas toujours recueillis avec le respect qu'on doit aux morts. JXous avons été nousmême témoin assez souvent de cette espèce de profanation, à laquelle l'habitude rend bientôt insensible. Quelquefois, comme le dit M. Walsh, le sol a été si fréquemment remué, qu'il est impossible de trouver une place nouvelle , et que la fosse que l'on parvient à faire n'est pas suffisante pour contenir le cadavre. Une partie du corps dépasse alors nécessairement le niveau du sol , et le fossoyeur est obligé d'employer un instrument semblable à la demoiselle de nos paveurs, pour lefaire entrer dans sa sépulture. La multitude regarde cela avec la plus parfaite indifférence ; et cette disposition particulière
fieut s'expliquer, à la rigueur, par 'idée religieuse qui considère le corps rendu à la terre comme si c'était la terre elle-même. Plusieurs voix se sont déjà élevées, au Rrésil, contre cet usage; et, malgré les précautions qui sont prises , on sent tout ce qu'il peut avoir de pernicieux.
Les funérailles des enfants se font , au Brésil , avec urie pompe que l'on ignore parmi nous , et qui n'a rien de funèbre. L'idée généralement adoptée qu'un enfant n'abandonne la terre que pour gagner une demeure plus heureuse , fait rejeter tout appareil de douleur. Souvent vous rencontrez, dans les rues de Rio ou de San-Salvador, une de ces petites créatures, entourée de
fleurs artificielles , et reposant dans un petit cercueil qu'enveloppe une étoffe brodée. La portion des cloîtres où l'on va les déposer est d'une propreté extrême, et présente l'aspect de l'élégance. Les peintures des arcades sont fréquemment renouvelées , et presque toujours ce cimetière abrité donne sur un petit jardin , où croissent des fleurs que l'on cultive avec soin , et qui parfument cette dernière demeure de l'enfance.
Mais , sans contredit , la cérémonie funèbre la plus touchante qui ait eu lieu durant ces dernières années à Rio de Janeiro, fut celle que l'on observa aux obsèques de la jeune impératrice. Sa vie n'avait été marquée que par des actions de bienveillance et de bonté; des regrets profonds se mêlèrent à ce cérémonial dont le caractère n'appartient plus guère à notre époque , et qui renouvelle , au dix-neuvième siècle , les rites éteints du moyen âge.
C'était à l'époque de la guerre contre les provinces du Sud ; la jeune impératrice était enceinte , et sa santé avait été altérée par des chagrins domestiques qui ne sont plus un mystère au Brésil. Bientôt le mal lit des' progrès ; tous les secours de la médecine furent mis vainement en usage; et, quand on eut reconnu leur insuffisance, on eut recours aux pratiques religieuses que recommandent les habitudes du pays.
Des processions de tous les ordres religieux eurent lieu ; on visita les images réputées saintes, et, parmi ces tristes cérémonies, dit un voyageur auquel nous empruntons une partie de ces détails , il en est une qui excite involontairement un sourire mélancolique , et qui est rapportée dans les relations du temps. « La patronne de la jeune impératrice , celle à laquelle elle n'avait cessé, durant tout le temps de sa vie, de payer un tribut d'adoration , Nossa Senhora da Gloria, fut plus particulièrement intercédée pour que la santé lui fut rendue, et le pèuple ne vit pas, sans une profonde émotion de piété , cette image sainte que jadis on n'aurait jamais pu condescendre à laisser
L'UNIVERS
sortir de sa chapelle , marcher processionnellement , malgré la pluie , pour aller visiter la princesse qui, autrefois, ne laissait pas s'écouler un lundi sans aller s'agenouiller au pied de son autel. »
Le 2 décembre, des douleurs prématurées survinrent ; l'impératrice mit au monde, bien avant terme, un enfant mâle; et, après l'accouchement, on eut un moment l'espoir que les symptômes les plus dangereux allaient céder ; ils reparurent avec une violence qui ne laissa bientôt plus d'espérance.
Alors elle voulut recevoir les derniers secours de l'Église. Elle fit appeler les domestiques de sa maison ; et , tandis que tout le monde entourait son lit en versant des larmes dont rien ne saurait faire suspecter la sincérité, elle demanda si , parmi les personnes présentes , il en était qu'elle eût offensées de fait ou de parole ; qu'elle ne voulait pas s'éloigner de ce monde avec l'idée qu'une seule personne eut à se plaindre de sa conduite, sans qu'elle eût fait tout ce qui était en elle pour lui accorder réparation : des larmes seules lui répondirent.
On dit que , dans cette occasion , la personne qui avait été la cause de tous ses chagrins domestiques, voulut pénétrer dans ses appartements pour y remplir son office d e camareira; qu'elle résista aux représentations les plus vives, et qu'il ne fallut rien moins que la fermeté de quelques assistants pour l'empêcher de poursuivre sa démarche.
Ce fut le 11 décembre 1826 , à dix heures du matin , que la jeune impératrice cessa de souffrir; avec l'apparence de la santé la plus brillante , elle mourut à vingt et un ans.
Comme cela se pratique de temps immémorial , le corps fut revêtu des habits royaux et exposé dans une chapelle ardente. Une cérémonie qui a pris de la célébrité en Europe, à cause, sans doute, des circonstances tragiques dont elle fut accompagnée , mais qui est imposée à la mort de chaque souverain en Portugal , eut lieu dans le palais. Dernier reste de la féo-
dalité, elle ne se renouvellera plus sans doute , mais elle s'accomplit encore cette fois. La main de la jeune impératrice resta découverte, et tous les officiers de la maison, ainsi que les dignitaires de l'empire , allèrent la baiser; mais ce qui n'eût été jadis qu'un cérémonial odieux, imposé par l'étiquette , eut lieu cette fois avec des circonstances plus touchantes. Ceux qui avaient aimé et respecté cette jeune femme durant sa vie , n'hésitèrent pas à payer ce dernier hommage d'affection à ses restes mortels (*). Dans cette occasion , dit un voyageur auquel toutes ces circonstances ont été racontées peu de temps après l'événement-, les enfants s'approchèrent pour rendre ce devoir solennel à leur mère ; chacun d'eux était conduit par un chambellan près du catafalque où ils devaient baiser la main qui était restée étendue ; mais ils étaient trop jeunes pour ressentir une bien vive impression à la vue de ce spectacle. Il n'y eut que l'aînée, dona Maria, la jeune reine de Portugal, qui donna des preuves d'une sensibilité extraordinaire pour son âge; elle pleurait en sanglotant de la manière la plus déchirante, et elle offrait toutes les marques d'une douleur et d'une affection profonde devant les restes de sa bonne mère.
La procession funèbre eut lieu pendant la nuit, à la lumière des torches, comme cela se pratique dans le pays à l'égard de toutes les personnes distinguées. Sept autels furent élevés sous la varanda du palais , et sept officiants
(*) Cette cérémonie, qui doit nécessairement tomber en désuétude, était liée jadis d'une manière si intime , aux coutumes de la monarchie portugaise , qu'elle dut nécessairement avoir lieu lors de l'inhumation d'Inès de Castro ; cependant les historiens contemporains qui entrent dans de grands détails sur ses funérailles, se taisent à propos du baise-main. Un Portugais instruit nous faisait observer à ce propos, que c'était précisément parce que l'usage en était invariable que les chroniqueurs ne le mentionnaient pas. En faisant monter au trône le jeune don Pedro II, les Brésiliens ont aboli parmi eux l'usage du baise-main.
y célébrèrent la messe. Toutes les rues par lesquelles devait passer le cortège présentaient une rangée d'ecclésiastiques ou de moines appartenant aux diverses communautés religieuses.
A onze heures , on arriva au couvent d'Ajuda , où le corps fut reçu par les religieuses, qui le déposèrent, non dans une tombe, mais sur un canapé.
C'est disposé ainsi qu'un voyageur vit dernièrement le cercueil dans le cimetière du couvent, qui ne saurait renfermer , disait - il , les restes d'une femme à la fois plus pure et plus excellente.
Le jour des morts a Rio de Janeiro. A Rio, et dans plusieurs autres villes du Brésil, le jour des Morts est l'objet d'une cérémonie vraiment imposante , et durant laquelle il est impossible de ne pas éprouver quelque émotion. C'est surtout la grande église de Francisco de Paula qui se distingue pendant cette solennité.
Cette église, qu'on appelle aussi Caritas, est célèbre entre toutes celles du Brésil, non-seulement par les miracles qu'on attribue à l'image de son patron , qui est supposée rendre la vie aux mourants, mais elle est renommée encore par l'espèce de protection que saint François accorde aux ossements des morts qu'il n'a pu sauver.
Si vous voulez pénétrer dans la chapelle, il faut entrer par une longue galerie, dont les murailles sont couvertes de tablettes votives, et de tableaux représentant des gens malades dans leur lit, ou des individus souffrant de divers accidents. A tous, saint François apparaît descendant du ciel et porté sur un nuage. Il est censé tirer toujours de danger ceux auxquels il se montre ainsi ; et , au bas de chaque peinture, on voit écrit: Milagre que fez saii Francisco de Paula, Miracle de saint François de Paule. Une de ces tablettes votives offre la représentation d'un calcul extrait par l'opération de la pierre. Rien n'est plus varié, du reste , que ces ex-voto. Des jambes, des bras , des têtes , des seins , et d'autres portions du corps humain , exécutés en cire avec une effrayante vérité , sont
suspendus aux murailles; et, parmi ces représentations anatomiques, il y en a vraiment quelques-unes d'une excellente imitation. Un grand portrait du saint lui-même , peint sous les traits d'un vieillard avec une longue barbe , apparaît au milieu de ces tablettes votives. Son unique vêtement est un manteau à travers lequel on aperçoit sa poitrine nue , sur laquelle on a* gravé cette parole , caritas. De longs corridors , attachés à l'édifice , justifient cette inscription ; de chaque côté, on aperçoit des chambres pour les malades qui se font apporter en ce lieu pour être guéris par l'intercession du saint.
Si , après avoir examiné ces exvoto, vous voulez entrer dans la chapelle pour visiter les tombes , vous trouvez un immense concours d'habitants appartenant à tous les rangs de la société , qui assistent à la célébration de la messe. De là vous entrez dans un grand jardin environné d'un cloître ; c'est là que vous apercevez un nombre immense de cases avec leurs caisses de formes diverses , et de grandeurs différentes. Elles sont rangées contre les murailles et dans le jardin même ; quelques-unes se font distinguer par leur petitesse , tandis qu'il y en a plusieurs qu'on pourrait comparer à un grand cénotaphe. Toutes sont munies de clefs et de serrures, et on peut lire sur le couvercle diverses inscriptions à peu près semblables à nos épitaphes. Les formules ne varient guère il y a pour elles des termes consacrés et qui rappellent plus particulièrement que ce sont les ossements des personnes défuntes que l'onconserve ainsi :ces espèces de bières ne renferment, en effet, que des os (*). L'usage, à Rio de Janeiro et à San-Salvador , est d'enterrer les corps dans la chaux, et, quand les chairs ont été complètement consumées par ce moyen, de les nettoyer soigneusement, et de les renfermer dans une caisse dont la clef est remise à la famille. Ces caisses n'ont guère de res-
(*) A qui jazem os ossos de nossk v'mào, ici reposent les os de notre frère. Aqni secào os ossos, ici se dessèchent des os.
I/UÎNIVERS.
sembfance avec nos cercueils d'Europe; comme nous l'avons déjà dit , elles sont de différentes dimensions; et, si on examine leurs ornements extérieurs, on ne saurait , au premier abord , attribuer à quelques-unes d'entre elles la lugubre destination qu'elles ont en effet. Immédiatement après leur clôture, elles sont déposées dans des excavations creusées dans la muraille le long des cloîtres, ou dans diverses parties de l'église. Mais durant la commémoration annuelle que nous rappelons ici, on les retire de ces espèces de caveaux, et elles restent exposées à la vénération de ceux qui viennent les visiter.
Contre les murailles on dresse des espèces de cénotaphes sur lesquels sont déposées quelques-unes de ces caisses mortuaires. Elles sont ornées de draperies de velours ou de satin , brodées en or ou en argent; et cette richesse, qui n'a rien de funèbre , forme un contraste assez étrange avec le but de la cérémonie.
On le sentira aisément grâce, à nos souvenirs , grâce à la variété des ouvrages qui ont paru dernièrement sur le Brésil, il nousseraitfacilede multiplier à l'infini ces descriptions toutes loca- Ies,qui donnent une certaine originalité à Rio de Janeiro. Peut-être même serait-on en droit de trouver que nous nous sommes beaucoup étendu sur un tel sujet, si, en le faisant, nous n'avions pas eu le désir d'épuiser une matière que nous aurons rarement occasion d'aborder dans le cours de cette notice, où tant de choses importantes nous restent à dire. L'intrudo, les cérémonies grotesques du vendredi saint, les processions de saint François, ont lieu à San - Salvador , à Pernambuco , à San-Luiz , tout aussi bien qu'à Rio de Janeiro, quoique avec moins de pompe. Cependant, dans ces villes comme dans la capitale, il y a aussi des jeux fort pittoresques qui commencent à tomber en désuétude. C'est ainsi qu'on ne voit plus guère que dans l'intérieur, ces brillantes cavalcades où les chrétiens combattent contre le parti des Mores , en rappelant la fatale journée à l'issue de laquelle Sébas-
tien perdit la couronne. Les noirs, eux, sont plus constants dans leurs divertissements , ou , si on l'aime mieux , dans leurs jeux traditionnels. C'est avec une joie toujours bruyante et toujours nouvelle, qu'à un certain jour de l'année ils profitent du droit qui leur a été accordé de temps immémorial, de se choisir un roi et une reine. Ce couronnement d'un roi du Congo, qui a lieu dans toutes les capitales, est accompagné de circonstances d'autant plus grotesques, que les acteurs y mettent plus de gravité.
Situation des nègres au Brésil , ET PRINCIPALEMENT A RlO DE
Janeiro. Quoique le sort des nègres, dans ce pays , ne puisse pas se comparer à ce qu'il est aujourd'hui à Buénos- Ayres et dans les contrées limitrophes , de l'avis de tous les voyageurs il est sensiblement plus doux que dans les autres colonies. Le régime des noirs diffère néanmoins selon les provinces, et surtoutselon les comarcas. Assez pénible dans les pays de grande culture , il devient plus tolérable au milieu des grands pâturages de l'intérieur, et il est soumis à certaines exigences dans les pays des mines. Les provinces qui étaient habitées jadis par des nations indiennes peu belliqueuses, qui se sont décidées de bonne heure à former des alliances avec les Européens, sont précisément celles où l'importation des noirs a été le moins nécessaire. Rio-Grande do Sul , l'Uruguay , Saint - Paul , les contrées qu'arrose le fleuve des Amazones , sont dans ce cas. San-Salvador et Rio de Janeiro sont de toutes les provinces celles où la population noire est la plus considérable. Ce sont peut-être aussi les deux pays du Brésil où les nègres trouvent le plus de facilité pour acquérir la liberté. Avant les dernières conventions politiques qui ont aboli la traite des noirs , ou , pour mieux dire , qui l'ont modifiée , on faisait monter les résultats annuels de cet horrible trafic , pour Rio de Janeiro seulement, de vingtquatre à quarante-trois mille âmes. Tels furent, du moins, les chiffres de 1822 et de 1828 ; et , dans les dernières an-
nées , on pouvait l'élever à quatrevingt-dix mille pour tout l'empire. Si l'on examine sérieusement les calculs qui ont été établis à ce sujet , on verra que cette population malheureuse était bien loin de se mêler complètement à la population qu'elle venait accroître momentanément. Dans la traversée seulement de la côte d'Afrique à Rio , on compte une perte de un sur cinq ; il est facile d'apprécier approximativement la mortalité qui s'établit avant que l'acclimatation soit complète, et que le noir nouvellement importé d'Afrique puisse être considéré raisonnablement comme faisant partie de la population.
Les noirs que l'on introduit au Brésil appartiennent , en général , aux pays d'Angola , d'Anguiz , de Benguela , de Cabinda , de Mozambique, et du Congo.
Depuis les dernières lois répressives, on voit fort rarement des Koromantins, ou des noirs de la Côte-d'Or , auxquels on accorde, en général, une plus grande somme d'intelligence qu'aux autres nègres. Ceux-ci sont fort recherchés dans toute l'étendue du Brésil ; et l'on prétend qu'il y a plusieurs individus de cette nation qui , ayant acheté leur liberté, ont pu léguer à leurs enfants des biens considérables.
Ceci a lieu , dit-on , dans l'immense province de Mato - Grosso , où la population totale n'est guère que de cent vingt mille habitants , et dont la superficie égale celle de la vieille Allemagne.
Bien que les noirs soient chargés , en général, de tous les travaux de l'agriculture ( on les charge rarement de ceux des troupeaux) , il y aurait erreur à supposer que le fardeau leur en est réservé exclusivement , comme dans nos colonies. Outre les Indiens qui travaillent à la terre , il n'est pas rare de voir à Pernambuco , aux Alagoas , à Parahyba , des blancs qui partagent avec les noirs les travaux les plus durs de l'exploitation. Les colonies fondées à Canta-Gallo , aux environs de Porto-Alegre , à Ilheos , ont établi un fait positif, c'est que les noirs ne sont pas les seuls qui travaillent
sans danger aux grandes cultures; ils le sentent eux-mêmes , et un jour cette circonstance exercera l'influence la plus heureuse sur leur destinée.
Dans la révolte des régiments étrangers qui eut lieu, en 1830, à Rio de Janeiro, les noirs de la ville ne craignaient point d'appeler les Irlandais et les Allemands de ces régiments escravos brancos , esclaves blancs; ils se mesurèrent avec eux à armes fort inégales, et, dans la lutte, ils établirent une sorte d'égalité qui ne sera jamais à craindre, nous le croyons, mais qui fut très-bien comprise.
Hâtons-nous de le dire : malgré les mesures odieuses de châtiment qu'on se voit toujours contraint de prendre dans les pays où persiste l'esclavage , malgré l'aftreux supplice du fouet, que ne restreint pas toujours assez la législation locale , les noirs du Brésil sont moins disposés à se révolter que dans toute autre portion de l'Amérique méridionale. Ils sentent trop bien qu'ils peuvent passer dans la population libre du pays , ou que cet avantage appartiendra à leur postérité, pour risquer leur vie en cherchant à obtenir la liberté par la force. Depuis la dispersion du fameux Quilombo de Palmarès, dont on lira plus loin l'histoire , jusqu'au dix -neuvième siècle, on ne compte que deux révoltes un peu inuiétantes de noirs. Elles eurent lieu ans les plaines du reconcave de San- Salvador; on les apaisa rapidement, et elles furent sans aucune influence sur la population esclave de Rio de Janeiro.
Il existe , pour les noirs , trois modes d'affranchissement : ou la liberté leur est donnée par leur maître , soit de son vivant , soit par testament , ou ils se rachètent eux-mêmes ; en faisant tenir leurs enfants , par un riche propriétaire, sur les fonts de baptême , ils obtiennent souvent leur affranchissement.
Ce privilège de rachat , qui n'existait pas dans nos colonies , constitue un des plus grands avantages dont jouisse ici le noir. On se demande comment l'esclave ne possédant par le fait rien en propre, il peut arriver qu'on
lui laisse en sa possession une somme suffisante pour dédommager son maître. La chose n'en existe pas moins.
D'ordinaire, le noir esclave confie à un noir libre , ou à l'individu qui lui a servi de parrain , la somme qu'il réserve à son rachat ; mais , quand bien même il la conserverait, elle ne lui serait pas enlevée. L'opinion publique frapperait de la désapprobation la plus complète celui qui agirait autrement. D'ailleurs il existe une loi positive à ce sujet. Le nombre des noirs qui recouvrent leur liberté de cette manière s'accroît tous les jours à Rio et dans les autres villes.
C'est, en général, dans les villes capitales que de semblables transactions peuvent avoir lieu ; c'est là , en effet , que les noirs esclaves peuvent prétendre à faire des économies.
Il existe entre le maître et l'esclave un contrat tacite qui lui en fournit la possibilité. Un maître a-t-il fait apprendre un métier à son esclave , lui confie - 1 - il seulement une de ces vastes corbeilles propres à porter les fardeaux , l'envoie-t-il dans la ville simplement muni de cordes et de deux énormes gaules, qui servent à transporter les objets les plus pesants, un prix est spécifié d'avance ; il doit être rapporté chaque soir par l'esclave, sous peine de punition. Mais aussi ce qui excède ce prix devient la propriété du noir, et il peut en disposer. On sent que les nègres qui habitent les fazendas ne jouissent pas de cet avantage; il arrive peut-être plus souvent qu'un testament libérateur leur concède la liberté , surtout , dit-on, dans le pays des mines, où, comme on le verra, une trouvaille heureuse peut aussi libérer l'esclave (*).
En général, le prix qu'un maître exige d'un ouvrier ou d'un nègre porteur ne dépasse point une pataca, ou deux francs; sur le surplus du gain le noir est obligé de se nourrir. Les noirs qui vivent sur les grandes habitations, ou simplement sur les roças, qui ne comptent guère plus de cinq ou six
(*) Celle d'un diamant , par exemple.
travailleurs , n'ont point besoin de songer à leur subsistance; elle consiste d'ordinaire en farine de manioc, en tasso ou viande sèche, et quelquefois en morue ou bacalhào : quelques abobaras ou giromons, quelques bananes, peuvent la varier; mais elles n'en forment pas la base principale. Il n'existe pas, néanmoins, à cet égard de règle fixe. A Bahia, durant l'époque de la pêche de la baleine, les noirs de quelques habitations sont nourris fréquemment avec la chair de cet énorme cétacé. Dans quelques localités , on leur donne une certaine quantité de rapadura, ou de sucre battu en pain, dont on fait une consommation prodigieuse; sur les estancias, ils sont nourris avec la chair des bestiaux; enfin, dans quelques parties du littoral , la pêche forme une partie notable de leur nourriture.
Ainsi que cela se pratiquait dans nos colonies, les noirs, dans quelques fazendas, ont un jour de la semaine durant lequel ils peuvent cultiver le coin de terre qui souvent tient à leur case. Rien de plus pittoresque, en général , aux environs des grandes villes , que ces cultures accidentelles , qui n'ont pas assez d'étendue pour rompre l'harmonie du paysage, et qui ramènent quelquefois à des idées d'abondance dans un lieu tout à fait désert.
Un écrivain , qui paraît avoir observé avec beaucoup de sagacité l'état des noirs au Brésil, M. Rugendas, a émis, à propos des nègres , quelques observa tions qui nous paraissent à la fois justes et basées sur des faits positifs. « La population noire libre est, à beaucoup d'égards et surtout par son avenir, l'une des classes les plus importantes des colonies. Cela est vrai , surtout des créoles proprement dits, des nègres nés en Amérique. En les comparant à ceux d'Afrique , on acquiert lâ consolante certitude que la race africaine, nonobstant les tristes circonstances qui accompagnent sa translation dans le nouveau monde, y gagne beaucoup sous les rapports physiques et moraux. En général , ces créoles sont des hommes très-bien faits et très-robustes; ils sont résolus, ac-
tifs , et beaucoup plus tempérants que les nègres d'Afrique. Us accordent une certaine préséance aux blancs dans leurs relations sociales; mais, somme toute, c'est plus au rang qu'à la couleur qu'ils ont voué cette déférence.
De leur côté, ils ont aussi une juste fierté , fondée sur la conscience de leurs forces et sur le sentiment de leur liberté. Us sont d'autant plus faciles à blesser et d'autant plus défiants à cet égard, qu'ils savent que leur couleur est celle des esclaves. Ils tiennent beaucoup à ce que, dans les plus petits détails de la vie, on ne les traite jamais comme esclaves, à ce qu'on n'oublie pas leur qualité d'hommes libres. Lorsqu'un blanc leur montre de la franchise et des égards , et lorsqu'il ne fait aucune différence de couleur, ils saisissent toutes les occasions de lui rendre des services et de lui témoigner de la considération. Au contraire, toute allusion méprisante à leur couleur excite leur orgueil et leur colère, chose qui n'est aucunement indifférente. Pour se procurer satisfaction, ils ne manquent pas d'audace en pareille occasion; les créoles ont coutume de répondre au sarcasme : Negrosim ,porem direito,'}e.
suis nègre , il est vrai , mais je suis droit. Les nègres libres , et surtout ceux des classes inférieures, prennent dans la société le rang que l'on accorderait, sous les mêmes conditions , aux hommes d'autre couleur. Cependant il est fort rare de voir des mariages entre des femmes vraiment blanches et des noirs. »
Nous avons indiqué déjà combien étaient plus nombreux que dans les autres portions de l'Amérique méridionale, les moyens que les noirs avaient à leur disposition pour obtenir leur liberté. Les châtiments destinés à réprimer les délits sont aussi moins rigoureux : ils consistent ordinairement dans la fustigation, et dans la réclusion plus ou moins prolongée. Sur les habitations, c'est le feitor qui remplace l'office de commandeur, et qui infligeles punitions. Dans cette circonstance , le malheureux esclave est lié à un poteau, ou, si c'est en rase campa-
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gne, il est garrotté pour recevoir les coups de la manière la plus bizarre et la plus cruelle à la fois. Un bâton court , passé entre les jambes, et auquel se rattachent des liens qui maintiennent les membres du patient dans une immobilité complète, livre l'infortuné à son bourreau. A Rio de Janeiro, il existe certains règlements relatifs au genre de correction qui peut être infligé aux esclaves. Si le délit semble dépasser le degré de culpabilité toléré dans les rapports habituels du maître avec l'esclave, celui-ci est envoyé immédiatement à la place du Calabouço, où la fustigation lui est administrée des mains du bourreau, et sous les yeux d'un inspecteur. Les fautes légères sont punies à l'instant de plusieurs coups de férule appliqués d'une manière assez vigoureuse pour que ce genre de correction, en apparence léger, soit un véritable supplice. Rien n'est plus douloureux', pour un étranger, que de voir se renouveler sans cesse ce châtiment domestique, que des femmes elles-mêmes ne craignent point d'infliger à leurs esclaves des deux sexes. Hâtons-nous d'ajouter que ce raffinement de cruauté, dont on cite des exemples si effroyables à la Guyane hollandaise et dans les colonies anglaises elles-mêmes, est bien loin d'exister dans le régime intérieur des habitations, où, en général, les noirs sont traités avec humanité. Il existe d'ailleurs , sur toute l'étendue du Brésil, un usage dont on ne saurait assez vanter l'influence dans un régime aussi déplorable que celui de l'esclavage. Si un étranger, passant dans la rue ou traversant une habitation, entend les cris d'un noir qu'on fustige, sa voix peut arrêter au même instant le châtiment. L'homme le plus animé par la colère doit s'arrêter sur-le-champ, sous peine de commettre une grave injure envers celui qui implore sa clémence, et dont les paroles ont alors force iïempenho, ou de recommandation officielle. Nous avons eu occasion plus d'une fois d'user de ce droit, qui existait encore, il y a une quinzaine d'années, dans toute sa vigueur; et
L'UNIVERS
M. Auguste de Saint-Hilaire raconte que , duraut ses longs voyages , la grâce d'un esclave ne lui fut jamais refusée, si ce n'est à Rio-Grande do Sul, où la faible population noire qui existe n'est peut-être pas complètement régie par les usages admis dans tout le reste du Brésil. Basta, basta, senhor, il suffit, il suffit, monsieur, sont les paroles consacrées dans cette circonstance. La voix de l'étranger, qui se fait entendre inopinément, est considérée comme une sorte d'intervention providentielle, à laquelle le maître s'empresse d'obéir, mais qui ne lui fait rien perdre de ses droits vis-à-vis de l'esclave. Un autre usage, peut-être plus important encore, veut que le nègre fugitif et qui désire rentrer en grâce puisse le faire impunément, et reprenne ses travaux sans encourir les peines habituelles, s'il trouve quelque personnage compatissant, et jouissant d'une certaine considération sociale, qui veuille bien implorer la clémence ■ du maître. Il se porte alors padrinho, parrain ou répondant du fugitif, et, grâce à son intervention, l'esclave peut être admis dans l'habitation, sans encourir d'autre peine que celle d'une simple admonition.
Capitàes do mato. Mais tous les noirs fugitifs n'ont point cette ressource , et il en est d'ailleurs un grand nombre qui ne voudraient point en user. Quoique d'ordinaire plusieurs jours de la vie des forêts suffisent pour dégoûter un nègre marron du parti qu'il a pris, il en est qui persistent dans ce genre de vie déplorable, et qui forment des quilombos, ou des établissements temporaires , au centre des forêts du littoral. La plupart du temps, ils ne s'enfoncent pas à une grande profondeur dans les terres, surtout dans les provinces où ils pourraient craindre le voisinage des Indiens sauvages, qui sont leurs ennemis naturels. Sur la côte cependant ils ont à redouter des ennemis impitoyables, qui sont perpétuellement à leur recherche ; ce sont les capitaës do mato, les capitaines des bois, qui ont été institués uniquement dans le but des'emparer de tous les noirs
marrons dont la fuite leur est signalée. Les capitaës do mato furent crées vers le premier quart du dernier siècle, à une époque où l'on craignait une révolte de la part des noirs de Minas.
En 1722, des règlements furent établis qui fixaient leurs devoirs et qui spécifiaient la rétribution qu'on leur devait selon les diverses circonstances. Les capitaës do mato sont toujours des hommes de couleur, mais libres; ils forment entre eux une sorte de milice fort active et fort redoutée des noirs marrons. L'usage veut qu'on leur accorde cent cinquante-six francs vingtcinq centimes de notre monnaie pour chaque Degré fugitif qu'ils ramènent à leur maître. Cette somme est partagée entre eux.
Nous le répétons, cette population noire, composée à Rio de Janeiro de tant de tribus différentes, est précisément celle qui imprime à la masse générale son aspect d'originalité. Ces livrées si bizarres et quelquefois si riches que portent les noirs domestiques, ces coiffures étranges qui distinguent les tribus entre elles, de même que le tatouage; ces habitudes locales que l'esclavage ne fait que modifier, et qui rappellent toujours l'Afrique au milieu de la civilisation européenne, tous ces contrastes de mœurs, de costumes et de degrés de civilisation, donnent à la population noire de ces contrées un caractère qui persistera longtemps encore, et qui ne s'éteindra que lorsque les dernières ordonnances qui abolissent complètement la traite auront reçu toute leur exécution.
Je ne sais plus trop quel est le voyageur, c'est Golberry, je crois, qui a dit qu'à une certaine heure de la nuit toute l'Afrique était en danse, et que les noirs dansaient même au milieu des tombeaux. En passant en Amérique, en subissant la dure loi de l'esclavage, les noirs n'ont rien perdu de leur amour pour leur exercice de prédilection ; ils ont conservé l'usage de tous les instruments nationaux : le banza, le tambour congo , le monocorde de Loango , retentissent sans cesse dans les rues de Rio de Janeiro. Leurs danses nationales
s'improvisent dans tous les lieux où ils sont assurés de ne point être interrompus. La batiœa, qui exprime alternativement les refus et les plaisirs de l'amour; tecapoeira, où Ton simule le combat; le landou, qui est passé même sur le théâtre, et dont la grâce consiste surtout dans un mouvement particulier des parties inférieures du corps, qu'un Européen ne saurait jamais imiter; toutes ces danses passionnées, qui ont été décrites mille fois par les voyageurs, s'exécutent à Rio de Janeiro, comme elles avaient lieu dans nos colonies, comme elles s'exécuteront partout où il y aura des noirs, en changeant seulement de dénominations.
Mulâtres , hommes de couleur.
*ïotre intention ne saurait être de rappeler ici les différentes modifications, les nuances diverses, les teintes particulières que l'union des deux races influentes a développées au Brésil; ces faits ont été établis mille fois, et il serait inutile de les répéter. Au Brésil , il est fort peu de families qui soient pures de tout mélange, et l'on peut affirmer que cette fusion des races va toujours croissant. Qui le croirait? Au commencement des derniers événements , ce fut cependant à cette circonstance qu'il fallut attribuer en partie les troubles qui se manifestèrent. Ici, comme eu bien d'autres endroits, une question de race devint une question de haine. Les Européens se targuèrent complaisamment d'une origine qui, certes, ne faisait rien à leurs droits. On en vint aux exigences de la couleur, aux prétentions de la pureté d'origine; et, si l'oiT en croit un voyageur d'ordinaire fort bien informé, ce fut à la dénomination de mulâtre, imprudemment employée par le chef de l'État à l'égard de la population brésilienne, que fut dû un des plus importants changements dans la politique de ce pays.
Ce qu'il y a de remarquable sans doute, et ce qui a été déjà indiqué avec beaucoup de sagacité, c'est que la qualification de mulâtre appartient, au Brésil , beaucoup plus à la législation qu'à la physiologie. Comme dairs l'ori-
gine la politique excluait réellement les mulâtres de plusieurs emplois, la loi était éludée sans cesse; le titre de blanc sans mélange était accordé par l'État, et même par la société, à tout homme de couleur, pourvu surtout que son teint offrit quelque nuance un peu claire. Si notre mémoire nous sert bien, Henri Koster cite à ce sujet une anecdote toute locale et vraiment caractéristique. Un étranger interrogeait un homme de couleur sur un individu qui venait d'être promu au grade de copitao-mor, et il lui demandait s'il n'était pas mulâtre. Celui-ci semblait ne pouvoir le comprendre; mais comme le voyageur insistait pour obtenir l'explication cle cette singulière métamorphose, il se décida enfin à lui répondre. «Il l'était, monsieur, mais il ne l'est plus; un capitâo-mor ne saurait être mulâtre. »
Quant à l'influence effective du mulâtre pur sur les affaires politiques, elle est hors de doute; une organisation physique essentiellement énergique, et qui le rend propre à résister à l'ardeur du climat, sa mobilité et son intelligence , en font un être tout à fait propre à figurer dans les révolutions , et peut-être à les exciter. On l'a dit avec beaucoup de raison : « La scission causée par l'orgueil américain du mulâtre d'une part, et la fierté portugaise du Brésilien blanc de l'autre, devient le motif d'une guerre à mort, qui se manifestera longtemps encore, dans les troubles politiques, entre ces deux races rivales par vanité (*). »
Agriculture des environs de Rio. Comme cela arrive pour la plupart des capitales, il s'en faut bien que le territoire de Rio de Janeiro soit un pays de grande culture. Cependant ce territoire est fertile, abondant, même varié à l'infini dans ses expositions ; il se prête assez aisément aux tentatives de toute espèce, et il est probable que, dans peu d'années, on verra se réaliser certains résultats vantés à l'avance avec exagération peut-être, mais qui prouvent chez ceux qui ont essayé de les
(*) Debret , Voyage pittoresque au Brésil,
us
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obtenir, un ardent besoin d'améliorations. Comme cela doit être, les objets nécessaires à la consommation d'une grande ville occupent les petits agriculteurs; et, sous ce rapport, Rio de Janeiro est assez favorisé. Des fruits abondants, parmi lesquels on en distingue quelques-uns transplantés d'Europe; des légumes variés, et qui le seront davantage par la suite, attestent déjà combien les efforts des horticulteurs se sont réunis à ceux des anciens propriétaires. Sans répéter ici ce qui a été établi à ce sujet au commencement de la notice, nous dirons que la culture du manioc réussit aux environs de Rio de Janeiro, qu'on le plante également dans les montagnes et dans les vallées , mais jamais dans les lieux humides. Nous rappellerons que l'aïpi, plus connu sous le nom de mandioca mansa, réussit également à merveille, et que sa racine farineuse, qu'il n'est pas nécessaire de réduire en farine, est devenue depuis longtemps un comestible commun à toute la population brésilienne. L'igname, que l'on plante dans les lieux sombres et humides ou le long des cours d'eau, prend un accroissement rapide, et récompense le cultivateur de ses soins par une double récolte. Sa racine farineuse se mange comme notre pomme de terre , et sa tige verdoyante , qui s'élève quelquefois à deux pieds, peut remplacer nos épinards. Le maïs , dont les anciens habitants faisaient un si grand usage, est cultivé encore sur le revers des collines; mais ses épis sont plutôt destinés à la nourriture des bestiaux qu'à celle des habitants. Le capim, cette graminée abondante qui sert de fourrage, les haricots ou feîjoës de diverses espèces, qu'on rencontre en plus grande abondance à mesure qu'on avance davantage dans l'intérieur, forment autant de branches fructueuses de culture que l'on exploite à part, ou que l'on réunit sur la même habitation. Quelquefois un seul végétal utile suffit à la richesse d'une population plus laborieuse que les autres, et il y a aux environs de Rio de Janeiro une bourgade qui tire sa pros-
périté croissante de la culture du bananier. Mais, sans contredit, l'arbrisseau qui fournit jusqu'à présent à l'exportation les produits les plus avantageux, c'est le cafier; de même que la culture du coton appartient plus spécialement à Pernambuco et à Minas , celle de la canne à sucre et du tabac au territoire de San-Salvador, de même le cafier est devenu une source de richesse réelle pour la province de Rio.
Son introduction au Brésil ne date pas de longues années cependant; et si l'on examine le chiffre auquel s'élèvent les dernières exportations, on éprouvera quelque surprise à savoir que les premières catéières n'ont été établies que depuis environ soixante ans. Les premiers plants furent tirés sans doute des îles françaises , et ils furent introduits à Rio par un magistrat dont on ignore le nom, mais qui existait sous le gouvernement du comte de Bobadella. Enfin , d'après le rapport de MM. Spix et Martius , dont les renseignements sont en général si positifs , le docteur Lesème, planteur expérimenté de Saint-Domingue, vint former une plantation de café aux environs de Rio , et ce fut lui qui instruisit les colons du voisinage du meilleur moyen de culture. Nous n'entrerons pas dans des détails spéciaux , d'ailleurs bien connus sur la culture du cafier; nous nous contenterons de dire que, de l'avis même de quelques colons habiles , celle qui se pratique aux environs de Rio exigerait certains perfectionnements que le temps doit nécessairement amener. Faute des soins désirables, la couleur de la fève se perd, et elle n'offre point toujours au premier coup d'oeil la teinte qu'on lui voudrait. Au lieu des machines propres à la dépouiller de son parenchyme , on se sert trop souvent du pilon et du mortier. Malgré tout, les cafés de Rio de Janeiro se sont élevés, dans ces dernières années, à un degré d'estime qu'ils n'avaient pas obtenue jusqu'à présent, et tout fait prévoir qu'elle ira en s'accroissant. Rien n'est plus gracieux , aux environs de Rio de Janeiro, que les cultures de cet ar-
brisseau; l'élégance de son port, la couleur éclatante de ses fruits , la manière dont il marie son feuillage aux autres végétaux des tropiques, tout contribue à rendre une caféière bien entendue un des lieux les plus riants et les plus pittoresques que l'on puisse visiter au temps de la récolte et de la floraison
L'empereur don Pedro; résumé
DES DERNIERS EVENEMENTS. L'empe-
reur don Pedro naquit à Lisbonne, le 12 octobre 1798; c'était le second fils de don Joâo VI et de Carlota-Joaquina , infante d'Espagne et fille de Charles IV. Ce fut par la mort prématurée de son frère don Antonio qu'il devint l'héritier présomptif de la couronne. Durant son enfance, il était d'un tempérament assez faible; mais il montra de bonne heure cette vivacité extrême de caractère qui l'a toujours distingué.
Son instruction fut confiée au P. Antonio d'Arrabida, ecclésiastique plein d'intelligence, qui le disposa dès l'enfance à ces sentiments religieux qu'on a toujours remarqués en lui. Son éducation n'eut rien de remarquable; cependant il eut cela de commun avec ses sœurs, qu'il acquit une certaine connaissance du latin, et que jamais il ne l'a oublié. Plus tard , son ancien précepteur, qui avait été nommé évêque d'Anamuria inpartibus, fut chargé de l'éducation des jeunes princes, et nommé en outre bibliothécaire de la bibliothèque impériale.
(*) «Au bout de trois ans , dit M. Hippolvte Taunay, dont la famille a possédé une plantation de ce genre aux environs de Rio , le cafier rapporte une demi-récolte , et , dès la cinquième ou la sixième année, il est en pleine vigueur. Sa durée est plus grande que dans les Antilles, parce que le Brésil ne connaît pas les ouragans affreux qui ravagent de temps en temps ces dernières. On ne voit pas encore de ces grandes propriétés telles qu'il y en avait à Saint-Domingue. La plupart des planteurs ont ici une modération très-philosophique; et, dès qu'ils récoltent le produit de cinq à six mille pieds , ce qui les fait vivre eux et leur famille dans l'aisance , ils ne se fatiguent plus à augmenter leurs revenus, «
Lorsque les affaires de la Péninsule prirent un caractère critique pour la maison de Bragance, il paraît que l'intention du prince régent fut d'envoyer son fils don Pedro au Brésil, pour mettre à l'abri des convulsions politiques un rejeton si important de la famille; mais, à la persuasion de lord Strangford, qui était alors ministre de la Grande-Bretagne à Lisbonne, et plus encore sous le coup de la terreur qu'inspirait alors l'armée de Junot, il se décida lui-même, comme on sait, à partir sur le Prince du Brésil, vaisseau de guerre portugais que suivit le reste de la flotte. Durant le voyage, le jeune prince se montra plein de bonne humeur et de vivacité; il prenait plaisir à se mêler de la manœuvre, et il déployait dans ces occasions une vivacité, une adresse fort remarquable. Lorsqu'il ne se livrait pas à ce genre d'exercice, on le voyait assis à part, au pied du grand mât , lisant attentivement son Virgile , et prenant plaisir à repasser les aventures d'Énée, avec lequel, comme il le disait lui-même, il se trouvait quelque ressemblance. Le voyage fut ennuyeux; des vents violents et contraires retardèrent la navigation, et, comme le voyage avait été décidé d'une manière fort précipitée , peu de temps après la sortie du port, les objets de pure commodité se trouvèrent épuisés complètement. On cite, à ce sujet, plusieurs détails qui prouvent combien la famille fugitive eut de privations à souffrir.
Don Pedro avait dix ans lorsqu'il arriva au Brésil. Le premier soin de son père fut de le remettre entre les mains d'un gouverneur habile, et son choix se fixa sur Jean Rademacher , qui avait été ambassadeur de Portugal en Danemark , et qui , par sa résidence en diverses cours, s'était familiarisé avec presque toutes les langues de l'Europe.
Il était à supposer qu'un tel homme était éminemment propre aux fonctions qui lui avaient été confiées, et l'on pouvait croire que le prince tirerait un profit réel de ses instructions, lorsqu'il mourut soudainement. M.
Walsh , auquel nous empruntons ces
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faits, et qui paraît s'être procuré sur l'enfance du prince des renseignements fort détaillés , dit que cette mort subite fut généralement attribuée au poison, et qu'on en accusa un esclave , qui , ayant contracté un vif attachement pour une femme dont la demeure était dans le voisinage de celle de son maître, craignit de s'en éloigner, et commit le crime pour s'opposer à un départ qu'il redoutait. On dit que l'infortuné Rademacher attribua sa fin prématurée à un ennemi puissant, qui avait suivi la même carrière que lui, et qu'il mourut plein d'angoisses.
Privé ainsi, et d'une manière si inattendue, de son professeur, il paraît que le jeune prince ne se sentit pas disposé à recevoir les soins d'un autre professeur. Son attention se porta sur divers objets. Il montra de bonne heure un gout très-prononcé pour la mécanique, et, comme cela est arrivé pour son illustre homonyme de Russie, dit M. Walsh, on a conservé divers objets qui peuvent attester son habileté en ce genre. Il avait exécuté le modèle d'un vaisseau de guerre; l'on montre encore un billard dont il avait disposé la table et les accessoires (*). Mais l'art auquel il se livra avec un réel enthousiasme fut la musique : dès l'âge le plus tendre, il avait manifesté sous ce rapport un goût qui ne pouvait être douteux ; il donna bientôt des preuves positives d'un talent décidé. INon-seulement il avait appris à jouer de plusieurs instruments, mais on sait qu'il composait avec bonheur; plusieurs morceaux exécutés à la chapelle royale étaient de lui, et outre l'hymne national, qui est connu de tout le monde maintenant, il a fait, diton, la musique et les paroles de plusieurs modinhas devenues populaires, et qui attestent un vrai talent.
De bonne heure, il sut varier ces occupations sédentaires par la vie la plus active. C'était un hardi cavalier ; il montrait l'inclination la plus vive pour la
(*) Le voyageur qui nous fournit ces détails ajoute qu'il ne déployait pas moins d'habileiéàce jeu,qu'ilavait montré d'adresse à fabriquer le billard lui-même.
chasse , et , dans un pays où cet exercice présente des difficultés qu'on ne peut guère se figurer en Europe , ii déployait une ardeur et une intrépidité qui pouvaient faire présumer d'avance quelle serait cette activité dans des choses plus importantes, qu'il a tant de fois manifestée depuis.
Quand l'âge de le marier fut arrivé, la paix, si longtemps interrompue en Europe, était rétablie. Son père forma le projet de l'unir à une princesse de la maison d'Autriche, et il résolut de demander pour lui une des filles de l'empereur François Ier, Léopoldine, sœur de Marie*- Louise. Ce mariage fut négocié par le marquis de Marialva, et il fut célénré, par procuration, le 13 mars 1817. On n'a pas oublié encore la magnificence que l'ambassadeur déploya dans cette circonstance; elle rappela, dit-on, toute ia splendeur des temps passés. La princesse ne tarda pas à s'embarquer, et elle arriva au Brésil le 5 novembre de la même année. Ceux qui la virent à cette époque n'en parient point sans un souvenir affectueux. Elle avait l'aspect le plus intéressant; sa taille n'était pas élevée, mais on ne peut mieux proportionnée; ses yeux bleus, ses traits réguliers, ses couleurs brillantes, ses cheveux d'un blond doré formaient un contraste remarquable avec les personnes qui l'entouraient, et dont la beauté méridionale offrait un tout autre aspect.
Mais ce qu'on remarqua surtout chez la jeune princesse, ce fut cette expression de bonté parfaite et de bienveillance qui ne l'abandonna jamais dans le cours trop borné de sa vie. Ces qualités personnelles et cette excellence de cœur que l'on ne tarda pas à remarquer en elle lui concilièrent, au premier abord, l'affection de son mari, et la rendirent bientôt l'objet du plus vif intérêt. Cette époque fut marquée, à Rio, par des fêtes brillantes, dont on n'a point encore perdu le souvenir.
Bientôt les troubles qui s'étaient manifestés à Pernambuco exercèrent quelque influence sur la position de don Pedro. Des ennemis secrets tenté-
rent , dit-on , de lui aliéner l'esprit de son père. Ce fut alors, que, pour se laver dans son esprit de ces imputations injurieuses, il leva et équipa à ses frais un bataillon composé en partie de ses domestiques et des gens de sa cour; et, qu'après lui avoir imposé le nom de volontaires du prince royal, il le mit à la disposition de son père , comme devant être toujours prêt a se lever pour sa défense. Ceci , toutefois, n'empêcha pas qu'on ne prît des mesures pour arrêter la bienveillance populaire qui s'était manifestée en sa faveur.
Quelques individus qui l'avaient accueilli par des vivat furent arrêtés.
ÏSous n'avons insisté sur ce fait que pour indiquer l'origine de dissensions intérieures qui ne devaient pas tarder à faire changer de face l'état politique du Brésil.
Nous passerons rapidement sur la révolution du mois de février 1821, parce que les faits principaux en sont connus , et que les événements qui l'ont amenée sont encore présents à la mémoire de ceux qui s'occupent de politique. Tout le monde sait quelle fut la fin du règne de Jean VI , et le terrible massacre de la Bourse atteste suffisamment la violence de cette grande commotion politique; personne n'ignore comment, après avoir porté durant quelque temps les titres de prince régent et de défenseur perpétuel du Brésil , don Pedro fut solennellement proclamé empereur constitutionnel. Si l'on s'en rapporte aux documents d'un diplomate habile que nous avons sous les yeux , ce pacte aurait été librement consenti entre le fils qui prenait la couronne et le père qui l'abandonnait; l'énergie de don Pedro se serait exercée contre le parti européen , et non pas contre la volonté persistante de celui qu'il devait respecter (*). Quoi qu'il en soit , le pas une fois franchi , il fallut donner une constitution au Brésil. Les députés des pro-
(*) Éclaircissements historiques relatifs aux affaires de Portugal , depuis la mort du roi don Jean VI jusqu'à mon arrivée en France , par le marquis de Rezende. Paris , i832; gr. in-8.
vinces furent réunis dans la capitale , et, dès le principe, le nouveau souverain s'aperçut que des tendances républicaines se manifestaient au sein de l'assemblée. Il conçut des craintes pour son autorité mal affermie; l'assemblée constituante fut dissoute d'une manière violente; des hommes reeommandables furent exilés; mais, comme l'a dit un savant qui s'estfaitunmomenthistorien impartial et habile, «ce coup d'État était audacieux; et, par l'étourdissement qu'il occasionna , il accrut un moment le pouvoir de l'empereur. » Avec M. de Saint-Hilaire , nous pensons que , selon toute probabilité, la dissolution de l'assemblée constituante ne servit, en dernière analyse, qu'à rendre l'empereur un peu moins populaire. Ce qu'il y a de certain , c'est que , dès 1823 , la défiance était assez forte pour que Ion doutât qu'une chambre nouvelle pût continuer ses travaux en toute sécurité, et sans craindre que la violence vînt l'arracher à ses discussions. Don Pedro avait offert un projet de constitution; le peuple, par l'organe des municipalités, exigea que ce pacte fondamental fût ratifié sur-le-champ.
Ce fut le 25 mars 1824 que les autorités prêtèrent serment à ia nouvelle constitution. L'histoire ne s'arrêtera pas sans doute aux détails fort accessoires de ce grand acte; mais il en est un qui ne pouvait manquer de frapper l'imagination mobile des Brésiliens. C'était dans le théâtre que le serment devait être prêté; durant l'intervalle qui s'écoula entre cette décision et le jour fixé, le théâtre devint la proie des flammes. Le 26 mars cependant l'empereur accepta solennellement la constitution. Le sénat et la chambre des députés commencèrent bientôt leurs travaux ; mais , il faut bien le dire, il ne se trouva pas alors dans le sein de ces deux assemblées législatives un de ces génies rénovateurs qui soutiennent de leur puissance la faiblesse d'un peuple, et qui savent modifier par l'exécution le génie incomplet des lois. Dans le pacte nouveau qu'il avait proposé à la nation et qu'il venait de jurer, don Pedro avait manifesté des
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intentions sincères et généreuses; il n'est pas aussi certain qu'il eût deviné tous les besoins d'un peuple dans lequel on trouve les éléments les plus hétérogènes , et qui n'a pas encore eu le temps d'apaiser ses passions (*).
(*) On trouvera une traduction de la constitution du Brésil, telle qu'elle fut promulguée en 1825, dans la troisième partie de l'Art de vérifier les dates, donnée par le savant Warden. Nous en offrirons ici un extrait, tel qu'il se trouve dans notre Traité géographique sur le Brésil.
L'empire du Brésil est l'association politique de tous les citoyens brésiliens ; ils forment une nation libre et indépendante , qui n'admet avec aucune autre de lien d'union ou de fédération qui s'opposerait à son indépendance.
Son gouvernement est monarchique, liéréditaire, constitutionnel et représentatif.
La dynastie régnante est celle de don Pedro , dont le fils est empereur actuel , et prend le titre de défenseur perpétuel du Brésil. Il y a une régence.
La religion catholique, apostolique et romaine , continuera d'être la religion de l'empire ; toutes les autres religions seront permises.
Les pouvoirs politiques reconnus par la constitution de l'empire du Brésil sont au nombre de quatre : le pouvoir législatif, le
[louvoir modérateur, le pouvoir exécutif et e pouvoir judiciaire.
Les représentants de la nation brésilienne sont l'empereur et l'assemblée générale ; tous ces pouvoirs, dans l'empire du Brésil, sont délégués par la nation.
Le pouvoir législatif est délégué à une assemblée générale, avec la sanction de l'empereur.
L'assemblée générale se compose de deux chambres : la chambre des députés, et la chambre des sénateurs ou sénat.
Le sénat se compose de membres nommés à vie , et il sera formé par des élections provinciales.
La chambre des députés est élective et temporaire ; à la chambre des députés seule appartient l'initiative, i° sur les impôts, 20 sur le recrutement , 3° sur le choix d'une dynastie nouvelle en cas d'extinction de l'aiicienne.
Les séances de chaque chambre sont publiques , à l'exception des cas où le bien de l'État exige qu'elles soient secrètes.
On l'a rappelé avec beaucoup de sagesse : « Il n'y a pas sans doute d'homogénéité parmi les habitants du Brésil ; cependant on peut dire en général qu'ils ont des mœurs douces, qu'ils sont bons , généreux , hospitaliers , magnifiques vmême , et qu'en particulier ceux de plusieurs provinces se font remarquer par leur intelligence et la vivacité de leur esprit. Mais le système colonial avait maintenu les Brésiliens dans îa plus profonde ignorance; l'admission de l'esclavage les avait familiarisés avec l'exemple des vices les plus abjects ; et, depuis l'arrivée de la cour à Rio de Janeiro, l'habitude de la
Aucun sénateur ou député ne peut être arrêté pendant la durée de son mandat.
On ne peut être en même temps membre de deux chambres.
L'exercice de tout emploi, à l'exception de ceux de ministre et de conseiller d'État, cesse entièrement tant que durent les fonctions de député ou de sénateur.
Les députés touchent, pendant les sessions , une indemnité réglée à la fin de la dernière session de l'assemblée précédente.
L'indemnité des sénateurs est de la moitié plus forte que celle des députés.
Les nominalions des députés et des sé«iateurs à l'assemblée générale , et des membres des conseils généraux de province, sont faites par des élections indirectes. La masse des citoyens actifs , dans les assemblées paroissiales , élira les électeurs de province , et ceux-ci les représentants de la nation et des provinces.
Tous ceux qui sont électeurs sont habiles à être députés, excepté ceux qui ne tirent pas de leur bien, de leur commerce et de leurs emplois , un revenu net de 4,000,000 de reis.
Le pouvoir modérateur est délégué à l'empereur , dont la personne est inviolable et sacrée ; il l'exerce en convoquant extraordinairement l'assemblée générale, en la prorogeant ou en l'ajournant, en nommant et en dissolvant à sa volonté les ministres d'État, en cassant la chambre des députés , pour en convoquer immédiatement une autre, en pardonnant aux coupables condamnés, etc.
L'empereur est le chef du pouvoir exécutif, et il exerce ce pouvoir par ses ministres d'État.
Les. ministres d'État seront responsables.
vénalité s'était introduite dans toutes les classes. Une foule de patriarchies aristocratiques , divisées entre elles par des intrigues > de puériles vanités , des intérêts mesquins, étaient disséminées sur la surface du Brésil ; mais , dans ce pays, la société n'existait pas, et à peine y pouvait-on découvrir quelques éléments de sociabilité. »
« Il était bien clair que la nouvelle forme de gouvernement aurait dû être adaptée à ce triste état de choses; qu'elle devait tendre à unir les Brésiliens, et à faire, en quelque sorte, leur éducation morale et politique; mais, pour pouvoir donner aux habitants du Brésil une charte conçue dans, cet esprit , il aurait fallu les connaître profondément; et don Pedro, que son père avait toujours tenu éloigné des affaires, pouvait à peine connaître Rio de Janeiro, ville dont la population, difficile à étudier, présente un amalgame bizarre d'Américains et de Portugais , de blancs et de sens de couleur , d'hommes libres, d'affranchis et d'esclaves ; ville qui , tout à la fois colonie, port de mer, capitale , résidence d'une cour corrompue , s'est toujours trouvée sous les plus fâcheuses influences.
« Don Pedro , animé par des sentiments généreux, voulait sincèrement que son peuple fût libre. Ce fut la noble idée qui présida à la rédaction de sa charte constitutionnelle. Cette charte consacrait des principes justes, et quelques-uns de ses articles méritent de grands éloges; d'ailleurs, elle ne différait pas essentiellement de tant de combinaisons du même genre ; elle n'avait rien de Brésilien , et elle aurait peut-être convenu tout aussi bien au Mexique qu'au Brésil, à la France qu'à l'Allemagne (*). »
Nous partageons complètement l'opinion de l'écrivain qui nous fournit ces réflexions ; et il est probable que les législateurs brésiliens ont été déjà plus
(*) Voyez M. Auguste de Saint-Hilaire, Précis de l'histoire des révolutions de l'empire brésilien, depuis le commencement du règne de Jean VI jusqu'à l'abdication de don Pedro. '
d'une fois à même de remarquer ce vice fondamental d'organisation. Les choses marchèrent ainsi cependant durant quelques mois. Le gouvernement sembla se consolider. Pernambuco, qui n'avait pas voulu accepter le nouvel état de choses, et qui s'était mis en état d'insurrection , tomba au pouvoir des troupes impériales. Malheureusement , on se crut assez fort pour recommencer les hostilités avec le gouvernement de Buénos-Ayres , et pour porter la guerre sur le territoire de Monte-Video. Cette guerre impolitique n'eut qu'une issue fâcheuse. Des actions partielles s'engagèrent ; des pourparlers eurent lieu ; don Pedro ne voulait consentir ni à la cession de Monte-Video , ni à celle de la Cisplatine. Il se transporta sur le théâtre des événements ; mais il était encore sur les frontières , lorsque la bataille d'Ituzaingo eut lieu. Après un combat de six heures, l'avantage resta aux républicains. Soit que les Brésiliens n'eussent perdu que deux cents hommes , comme l'avouaient les dépêches officielles , soit que leur perte s'élevât jusqu'à douze cents, ainsi que le prétendaient les vainqueurs , il n'en est pas moins vrai qu'après des ravages déplorables exercés sur les estancias et sur les missions , après des négociations que ne voulurent pas ratifier d'abord les provinces-unies de la Plata , l'ancienne république Cisplatine faisait de nouveaux pas vers l'indépendance. Pendant que cette guerre malheureuse semblait occuper exclusivement l'empereur, la jeune impératrice expirait, regrettée de tous ceux qui l'avaient connue, et don Miguel élevait ses prétentions au trône de Portugal : les événements se compliquaient.
L'empereur, néanmoins, était revenu depuis longtemps dans sa capitale. Le 3 mai 1827, il avait ouvert de nouveau les chambres législatives , en demandant la continuation de la guerre avec Buénos-Ayres. Son intention positive de maintenir les droits de sa fille aînée à la couronne de Portugal, avait été manifestée. Dona Maria, créée duchesse de Porto, s'était embarquée
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pour l'Angleterre , lorsqu'eut lieu un événement qui était fort étranger à la politique, mais dont les résultats eurent trop d'influence sur la situation de Rio , pour que nous n'en parlions pas ici. Le régiment des étrangers se révolta, et la force la plus énergique devint nécessaire pour réprimer cette sédition. Si l'on s'en rapporte aux documents qui nous sont parvenus, le colonel Cotter, officier irlandais au service du Brésil , aurait signé un contrat avec ce gouvernement pour faire entrer un nombre assez considérable de ses compatriotes dans les rangs de l'armée brésilienne. Soldats et colons à la fois, ces hommes, qui devaient toujours se tenir prêts à agir comme soldats dans la province de Rio de Janeiro , ne devaient primitivement que cinq années de service militaire. Au bout de ce temps, dit»*on , cinquante acres de terre devaient leur être accordées en toute propriété. Des conventions avaient été stipulées relativement à la paye et au régime intérieur; et il paraît que, dès l'origine, ces deux clauses importantes restèrent sans exécution. On prétendit même exiger d'eux un serment qui les constituait soldats pour un temps illimité. Les choses s'aigrirent ; la haine qui s'était manifestée naguère d'une manière si énergique à l'égard des Portugais, atteignit bientôt ces étrangers venus d'Europe ; et il n'était pas jusqu'aux esclaves, dit un historien, qui ne les insultassent dans les rues , en les appelant escravos brancos , désignation injurieuse que leur situation déplorable ne rendait que trop réelle. Des rixes violentes eurent lieu avec les noirs ; elles pouvaient faire prévoir à l'autorité les scènes qui se préparaient. Les Allemands , mécontents eux-mêmes de leur situation, firent cause commune avec les Irlandais. Dès lors , il suffisait de la circonstance la plus légère pour allumer l'incendie : le hasard l'amena.
Un soldat allemand , ayant négligé d'ôter son bonnet devant un enseigne, avait été condamné à recevoir cinquante coups de fouet pour cause d'insubordination ; il s'était refusé à ôter
son habit , et la peine avait été portée à deux cent cinquante coups. Il avait déjà subi la plus grande partie de cette torture effroyable , lorsque ses camarades, irrités , s'écrient qu'on va le faire périr, et le mettent en liberté. Le tumulte s'accroît parmi les étrangers. Déjà l'empereur a consenti à recevoir une députation composée de quelques-uns d'entre eux , et ils se sont retirés dans leurs casernes, lorsque cinquante à soixante Irlandais se rendent à San- Christovao, pour faire cause commune avec les Allemands. Alors le désordre est à son comble , les magasinsdemunitions sont forcés , et l'arrivée de nouvelles troupes allemandes, revenant de Pernambuco , augmente les forces des insurgés. Mais, quand le bruit se répand que les deux régiments allemands marchent des deux extrémités de la ville pour se joindre aux Irlandais qui occupent le campo d'Acclamacâo, quand on peut supposer que les habitations vont être pillées et brûlées, une mesure énergique devient nécessaire ; elle est adoptée avec précipitation.
Le ministre de la guerre fait prendre les armes aux troupes brésiliennes, et l'ordre est donné au comte de Rio-Pardo d'exterminer tous les étrangers. Le croirait-on , la mesure la plus impolitique permet aux noirs esclaves de s'armer de couteaux et de poignards, et de marcher contre les troupes révoltées. En un instant, le campo d'Acclamacâo se trouve couvert de morts et de blessés. On veut faire cesser le carnage ; le gouvernement s'adresse aux ministres de France et d'Angleterre, pour que des secours en hommes soient demandés aux vaisseaux qui occupent la rade. Pendant ce temps, un régiment de Minas-Geraes, renforcé de eavalerie, marche sur le lieu de l'action. Si l'on fait attention que les insurgés n'ont pu se procurer qu'une soixantaine de fusils tout au plus , si l'on songe en même temps qu'ils manquent de munitions, l'issue ne sera plus douteuse. Cernés de tous côtés , comprenant que la résistance est inutile , ils se retirent enfin dans leurs casernes ; mais le tumulte
a duré trois jours , soixante hommes ont péri , plus d'une centaine ont été blessés ; et, comme la tourbe des noirsesciaves a été armée , les assassinats durent encore quelque temps dans les rues. La tranquillité même ne se rétablit que lorsque l'usage des armes est prohibé pour toute la population , et que l'effervescence du sang africain a pu enfin se calmer.
Quatorze cents Irlandais , embarqués pour l'Angleterre et restes de deux mille quatre cents individus qui avaient émigré , prouvaient assez combien cette expédition avait été malheureuse. Cependant quatre cents colons , appartenant à cette nation , restèrent au Brésil ; et , lorsqu'on visite le district d'itaporoa, dans le pays d'Ilheos, on peut voir une petite colonie assez florissante : c'est celle qui se composa primitivement de cent et une familles irlandaises, qui se mirent directement sous la protection du vicomte Camamu , président de la province.
Quant aux Allemands , ils furent jugés selon toute la rigueur des lois militaires ; l'un d'eux , condamné à mort, mourut avec le sang -froid le plus stoïque. Le régiment dont il faisait partie fut envoyé dans le Sud , et la tranquillité se rétablit à Rio.
En dépit de ces troubles , qui prenaient leur source dans un instinct secret de haine pour tout ce qui n'était point né Brésilien; malgré la lutte sérieuse que l'empereur entrevoyait pour lui-même, et la pénurie progressive du trésor, de réelles améliorations s'étaient introduites dans le régime intérieur du Brésil; et, si l'impulsion donnée au commerce peut en réclamer la meilleure part, il y aurait sans doute de l'injustice à refuser à don Pedro une volonté sérieuse , une coopération active dans tout ce qui pouvait hâter l'émancipation intellectuelle du Brésil.
Le 17 octobre 1829, il épousa la princesse Amélie-Augusta Napoléon , fille du prince Eugène ; et l'accueil qui fut fait à la jeune impératrice, lors de son entrée solennelle à Rio , put lui faire
supposer qu'il n'avait pas encore perdu l'amour de ses peuples. Cependant, c'est avec raison qu'on l'a représenté antérieurement comme étant fatigué du gouvernement dont il était le chef, et tourmenté par des tracasseries toujours renaissantes. C'est avec raison qu'on a signalé la disposition funeste qui l'entraînait à choisir ses favoris parmi les Portugais, et à écouter des récits menteurs , qui , en lui peignant les délices de l'Europe sous l'aspect le plus séduisant, le dégoûtaient du Brésil , « qui peu a peu se dégoûtait de lui. » On devait le supposer néanmoins, la nouvelle alliance que l'empereur venait de contracter pouvait rattacher bien des fils brisés; les liens qui n'avaient fait que se relâcher momentanément, pouvaient se resserrer avec énergie:
telle fut sans doute la foi populaire, lorsque l'impératrice apporta dans Rio les nobles souvenirs qui se rattachaient à sa naissance. Cet état de choses ne dura pas longtemps.
Selon les écrivains les mieux informés , la catastrophe était inévitable , et elle fut accélérée par un personnage que désormais l'histoire du Brésil ne saurait laisser dans l'oubli; mais, pour faire connaître l'influence qu'exerça Filisberto Caldeira Brant, marquis de Barbacena , il faut rétrograder de quelques années. « La peinture exacte du caractère de Filisberto aurait quelque chose de très-piquant pour les Européens, et offrirait peut-être, un type particulier dans un roman de mœurs, a dit M. Auguste de Saint-Hilaire; mais, si l'histoire contemporaine peut se permettre des considérations générales, elle doit d'ailleurs se renfermer dans le récit des faits. Filisberto avait mené une vie fort aventureuse, et déjà, sous l'ancien gouvernement, il était parvenu à une très-grande fortune.
L'empereur accumula sur lui les titres et les honneurs. Il fut général en chef de l'armée du Sud , se mit à la tête de toutes les transactions importantes que le Brésil passa avec les étrangers, se chargea de tous les emprunts ; et enfin , ce fut à lui que l'empereur confia les négociations relatives à son mariage
L'UNIVERS
avec la jeune princesse , fille d'Eugène JBeauharnais.
« De retour au Brésil , Filisberto Caldeira Brant profita de l'enivrement que causait au monarque l'alliance la
{)lus heureuse. Au milieu des fêtes brilantes qui se succédèrent, l'adroit courtisan eut l'habileté de s'insinuer de plus en plus dans l'esprit de son maître ; il fit valoir ses importants services, et finit par s'imposer lui-même comme un homme dont on ne pouvait se passer. On lui offrit le ministère des finances et la présidence du conseil; mais il refusa d'accepter ces faveurs, à moins qu'on ne lui donnât une haute marque de la satisfaction impériale, en légalisant , sans aucun examen , les comptes qu'il présentait.
« Parvenu au timon des affaires , Filisberto sentit qu'il ne s'emparerait pas entièrement de l'esprit du monarque, s'il ne réussissait à éloigner quelques favoris influents , et surtout Francisco Gomes, secrétaire intime du cabinet de l'empereur, et da Rocha- Pinto, sous-intendant des propriétés impériales. Il leur suscita des querelles , et l'empereur se vit obligé d'envoyer en Europe les deux confidents qu'il chérissait. Arrivé à Londres , Gomes n'y perdit point de temps; il réunit le plus de documents qu'il lui fut possible, pour prouver que Filisberto n'avait pas été toujours un agent sans reproche , et il envoya ces documents à l'empereur lui-même. L'affection que l'empereur portait à son ministre se changea tout a coup en indignation; il l'accabla des plus violents reproches et le destitua.
« Tandis que Gomes tramait la perte de Filisberto , ce dernier ne s'était point endormi; il avait profité du pouvoir qu'il possédait encore, et, accoutumé à manier les hommes, il avait su se ménager un parti. Déchu , il ne se laissa pas abattre; mais, assuré des partis qu'il s'était ménagés dans les chambres, il publia un pamphlet, où, écartant avec adresse la véritable question , lui-même se fit accusateur. Par la publicité que lui donna Filis'berto , cette dispute devint une affaire nationale.
Le ministre disgracié se mit à la tête
des mécontents; il créa des journaux qui favorisèrent sa haine et ses desseins; il les répandit avec profusion , et excita.de tout son pouvoir cet esprit révolutionnaire qui bientôt amena l'abdication de l'empereur. »
Mais quelles furent les circonstances qui accompagnèrent ce grand événement? comment s'accomplit cette dernière catastrophe? C'est ce qu'il faudrait de longues pages pour raconter d'une manière satisfaisante , et ce que nous allons essayer de dire en quelques mots.
Dès le commencement de 1830, l'orage allait toujours grossissant; des idées d'union fédérative étaient jetées dans le peuple, des clubs hostiles se formaient. Don Pedro voulut tenter un dernier effort pour ramener les esprits. De toutes les provinces du Brésil , Minas-Geraes était la contrée oùil avait peut-être conservé le plus de partisans, et néanmoins une grande fermentation s'y manifestait. L'empereur espéra tout apaiser par sa présence; cette longue excursion politique ne devait point se faire comme celle qu'il avait accomplie si rapidement quelques années auparavant. L'impératrice fut du voyage; une suite nombreuse l'accompagna.
Parti de Rio de Janeiro le 30 décembre 1830, l'empereur n'était arrivé que le 23 février suivant à Villa-Rica, ou, si on l'aime mieux, à la cité impériale d'Ouro-Preto. Partout il avait recueilli des témoignages d'affection; mais souvent aussi il était resté douze jours entiers sans recevoir aucune dépêche de sa capitale , où s'agitaient tant de partis.
Ce fut au centre du pays de Minas, au milieu d'une population à laquelle sa force morale donne une réelle prépondérance, que don Pedro avoua des craintes qu'il ne pouvait plus déguiser. Dans la proclamation qu'il adressa aux Mineiros, l'empereur signala les tentatives qui étaient faites sur le peuple ; il parla avec amertume des projets de fédération; il rappela le serment qui avait été fait à la charte, et qu'on était sur le point de violer. 11 n'y a nul doute
qu'il ne dût rencontrer plus d'un sentiment sympathique chez les hommes auxquels il s'adressait ; peut-être même, avec une volonté énergique, eût-il pu trouver au centre de l'empire des forces suffisantes pour conserver le pouvoir.
Il fallait rompre avec les cités du littoral : la fermentation qui se manifestait à- Rio de Janeiro au contraire le rappela. Le 12 mars, il arriva au palais de San-Christovao. Le voyage du retour s'était opéré avec une rapidité prodigieuse; don Pedro n'était point attendu. Le parti portugais voulut illuminer; les fédéralistes s'opposèrent à cette manifestation d'une joie qu'ils étaient loin de partager. Une rixe s'ensuivit; le sang coula. À la suite de ces nouveaux troubles, un ministère brésilien fut constitué.
Le 4 avril, anniversaire de la naissance de la reine de Portugal, dit l'Art de vérifier les dates, rédigé par M. Warden, il y eut à la cour baisemain et réjouissance; mais , pendant ce temps, il éclatait des troubles sérieux, qu'on prétendait avoir été excités par deux frères , l'un brigadier, l'autre aide de camp de l'empereur. Le lendemain, ce prince fut témoin lui-même des tentatives faites par les agitateurs , pour séduire un bataillon arrivant de Santa- Catharina. Il se décida à renvoyer ses ministres, et à en nommer de nouveaux dans un sens tout opposé.
Il s'en faut bien que ce nouveau ministère plût à la masse. Le désordre s'accrut; on vit des bandes d'hommes armés parcourir ies rues de la capitale. Les mulâtres devinrent menaçants; le renvoi des ministres fut demandé à grands cris. Ce fut alors que le commandant des troupes de Rio , Francisco de Lima, qu'on avait vu favoriser l'insurrection de tout son pouvoir, vint exiger, au nom du peuple, le rétablissement de l'ancien ministère. Selon d'autres renseignements, trois magistrats se seraient transportés au palais, et ils auraient adressé cette demande positive à l'empereur. Quoi qu'il en soit, la réponse de don Pedro ne manqua ni de mesure ni de dignité. Il déclara qu'il ne se refuserait point à faire
droit aux réclamations qui lui sembleraient justes, mais qu'il ne consentirait jamais à subir la loi qu'on voudrait lui imposer, parce que ce serait violer évidemment l'ordre établi par la constitution. Cette réponse, transmise au camp de Santa-Anna, où des troupes assez nombreuses s'étaient réunies , ne fit qu'exaspérer les esprits. Le nombre des insurgés s'accrut; les portes des arsenaux furent enfoncées; on s'empara des armes ; bientôt don Pedro se vit abandonné même des troupes assez nombreuses auxquelles avait été con fiée la garde du château de San-Christovao.
Ce fut alors, comme l'a dit un historien bien informé, qu'il prit la résolution de renoncer au trône , résolution à laquelle toutes ses pensées l'avaient déjà, sans doute, conduit depuis longtemps. Il rédigea lui-même l'acte d'abdication qui transmettait la couronne à son fils; et, le 7 avril, à deux heures du matin, quand le major Trias se présenta au château, où il n'y avait plus que quelques gardes d'honneur, et qu'il se dit chargé par Francisco de Lima de demander encore une fois le renvoi des ministres, don Pedro se contenta de lui remettre l'acte d'abdication, en ajoutant ces paroles:
« Voici l'unique réponse digne de moi : j'abdique la couronne et je quitte l'empire. Soyez heureux dans votre patrie. »
Le 8 avril 1831 , un conseil provisoire de régence était déjà formé, et le lendemain on portait le jeune don Pedro II en triomphe à l'église, où il était proclamé empereur. Le 13 avril, la corvette anglaise la Volage, et le navire français la Seine, sortirent du port de Rio 'de Janeiro. Ces deux bâtiments portaient don Pedro et la jeune reine de Portugal, et ils se dirigeaient vers la France (*).
(*) Don Pedro passa du Warspîte, où il s'était réfugié d'abord, sur la Volage. Ce fut de ce navire qu'il écrivit à l'assemblée, pour demander le maintien du décret qui confiait la tutelle du jeune prince à Bonifacio de Andrada e Silva , qui méritait à si juste litre cette marque de confiance. H
L'UNIVERS
Coup d'oeil général sur les provinces du Brésil; examen de celles qui sont situees sur le littoral. Dans la première partie de cette notice, nous avons tracé rapidement l'histoire delà découverte et celle des premiers habitants; nous avons établi certains faits nécessaires pour comprendre la géographie et l'histoire naturelle de cette portion de l'Amérique; nous avons donné également, d'une manière succincte, le récit des révolutions que le pays dut nécessairement subir à la suite de la conquête hollandaise; la lutte glorieuse qu'elle amena a été racontée. Après avoir établi ces données générales , indispensables pour apprécier quelle est la situation réelle du Brésil et les destinées futures auxquelles il peut prétendre, nous avons visité la province de Rio de Janeiro. Ce pays devait offrir à la plupart des lecteurs un intérêt plus direct que les autres provinces, parce que c'est celle où le mouvement politique le plus remarquable s'est établi, et que c'est de là qu'on verra probablement sortir la plupart des innovations qui changeront de face la contrée orientale. La capitale de la province nous a longtemps arrêté. Nous avons réservé pour cette portion de notre notice certains usages généraux , communs à plusieurs autres cités du Brésil , certains faits accomplis récemment, et qu'il fallait nécessaire-
écrivit également une lettre que le volume de l'Art de vérifier les dates, publié par M. Warden , nous a conservée. Nous la donnons ici :
« Attendu l'impossibilité de voir séparément tous mes amis, pour leur faire mes adieux, les remercier de leurs services , et les prier de me pardonner les torts involontaires que je puis avoir commis envers eux, j'écris cette lettre, qui leur parviendra par la voie de la presse.
« Je me relire en Europe , emportant les souvenirs les plus touchants de mon pays, de mes enfants et de tous mes fidèles amis. Le cœur le plus endurci serait déchiré de la perte d'objets aussi chers ; mais je dois cette séparation au sentiment de mon honneur : aucune gloire ne peut être supérieure à cette considération.»
ment rappeler en décrivant les lieux qui leur ont servi de théâtre.
Maintenant , nous allons abandonner la capitale du Brésil; nous allons quitter cette société, à moitié européenne, dont il fallait établir l'influence, mais que nous ne retrouverons plus guère que lorsqu'il sera indispensable de décrire les chefs - lieux de province.
Nous allons imiter le voyageur qui se disposerait à faire le tour du Brésil , et qui voudrait visiter d'abord les villes du bord de la mer, avant de s'enfoncer dans l'intérieur. Sans nous astreindre à des descriptions géographiques, qui deviendraient trop arides, nous essayerons de saisir dans leur ensemble les faits les plus curieux ; nous mettrons surtout en relief les coutumes étranges, les usages singuliers qui résultent de l'alliance de tant de peuples; nous nous, arrêterons de préférence dans les solitudes inexplorées, et ce seront surtout les nations indiennes qui vont s'anéantir, ou dont les usages vont se transformer, que nous essayerons de faire connaître. Cependant , de vastes provinces nous restent à décrire , et elles offrent déjà à l'Europe une importance agricole ou commerciale que l'on ne saurait oublier. Dans ces descriptions locales donc, nous négligerons à dessein les traits généraux et communs aux diverses capitaineries, pour rappeler de préférence les faits spéciaux qui doivent les distinguer.
Ainsi, pour offrir quelque exemple, tandis que Rio de Janeiro tire de son territoire du sucre, du café, des bois d'ébénisterie, du coton même, c'est le café qui fait sa richesse; tandis que Pernambuco cultive ces denrées, elle y joint l'exploitation des bois de teinture, et c'est, avec l'ibirapitanga, le coton qui fait sa prospérité. 11 en est de même de San-Salvador, du Maranham, du Para. C'est en procédant de cette manière que nous allons désormais avancer. Nous partirons des limites du sud, et après avoir descendu la côte par de là le fleuve des Amazones, nous pénétrerons dans l'intérieur.
Province de Rio-G rande do Sul , connue également sous le nom de
S an-Pedro. Cette province , qui renferme la plus grande portion du terrain situé au sud de l'ancienne capitainerie de Santo-Amaro, ou n'eut point de donataires quand Jean III divisa la côte, ou ne fut point colonisée par ceux auxquels on l'avait accordée. Il arriva pour ce territoire ce qui eut lieu pour les terres immenses de Saint- Gabriel, adjacentes au fleuve de la Plata; elles avaient été concédées par Pierre II au vicomte d'Asseca et à son frère Jean Correa : ils les laissèrent incultes.
Le nom de capitainerie du Roi, sous lequel on désigne quelquefois cette province, vient probablement de ce que, dès l'origine, elle fut annexée à la couronne.
Vers le commencement du dix-septième siècle, ou peut-être vers la On du seizième, quelques habitants de la capitainerie de Saint-Vincent transportèrent leurs établissements dans le voisinage du lac dos Patos. Leurs descendants s'étendirent au sud et au couchant, à mesure que les indigènes leur abandonnaient le terrain.
Les capitaineries des frères Souza ne pouvant pas s'étendre au delà des limites prescrites, ces colons furent toujours considérés comme faisant partie de leur population. Aussi, les vit-on prendre tantôt le titre de Paulistes, tantôt celui de Vicentistes, jusqu'à ce que le pays se trouvant érigé en province, ils'adoptassent la dénomination assez bizarre de Continentistas .
C'est la province la plus méridionale du Brésil et l'une des plus importantes ; elle gît entre les 28e et les 35e degrés de latitude australe; elle confine au nord avec les provinces de Sainte-Catherine et de Saint-Paul; elle est séparée de la première par le Rio-Manbituba, et de la seconde par le Pellotas. Au couchant, elle se trouve bornée par l'Uruguay et la province de ce nom ; au sud , elle est séparée des possessions de Buénos- Ayres par le golfe de la Plata; enfin, l'Océan la baigne au couchant. Elle a près de cent trente lieues brésiliennes du nord-est au sud-est, et cent lieues environ de largeur. Des ouvrages mo-
dernes lui donnent quinze mille lieues de superficie.
Le climat est tempéré, l'air pur et salubre; l'hiver commence en mai et se termine en octobre : le vent, dans cette saison, règne du sud-ouest à l'ouest; il est froid. Quand le soleil atteint le tropique du Capricorne, le jour le plus rand est d'un peu moins de quatorze eures et demie; dans la partie la plus méridionale, la gelée se fait sentir dejuillet jusqu'en septembre. Ce pays est bas et plat dans presque toute son étendue; une foule de torrents l'arrosent, et l'on y remarque plusieurs lacs.
Comme nous le ferons voir, aucune province du Brésil ne présente des pâturages aussi nombreux et aussi abondants que ceux de la portion méridiodale. Partout ailleurs, le terrain est propre à la culture d'une foule de productions; on y fait venir avec avantage le froment, l'orge, le seigle, le maïs, le riz , et on y cultive également un peu de coton , de manioc et quelques cannes à sucre; le chanvre et le lin y prennent un grand accroissement ; les arbres fruitiers de l'Europe méridionale y prospèrent beaucoup mieux que ceux qui appartiennent au climat des tropiques:
le pêcher est jusqu'à présent celui qui y a le mieux réussi ; le raisin y vient en abondance et y mûrit parfaitement.
Mais , si le vin qu'on en obtient a été longtemps dédaigné, les efforts réitérés qui ont été faits, depuis quelques années, par les colons allemands doivent faire présumer, dès à présent, quels seront les résultats auxquels on pourra prétendre. Dès 1814, une médaille d'encouragement était accordée à un Brésilien qui était parvenu à obtenir de ses vignes un vin supérieur à celui que l'on avait pu recueillir jusqu'alors, et même à en obtenir d'excellentes eaux-de-vie.
Par sa position, par la bonté de son climat, par la variété de ses productions, on voit donc que la province de Rio-Grande du Sud est essentiellement utile au reste de l'empire, et qu'elle pourrait se passer aisément des autres districts ; elle ne compte guère cependant qu'une population de cent soixante mille âmes , dont les nouvelles colonies
L'UNIVERS
étrangères forment à peu près un "| dixième. Sous ce rapport, il n'y a guère eu d'amélioration depuis deux siècles ; l'impulsion récente , donnée par les Allemands, peut changer rapidement la face du pays, j Malgré l'intérêt" bien réel qu'elle offre à l'explorateur , cette province a été peu visitée par les voyageurs ; et , sans l'apparition toute récente d'un ouvrage français spirituellement écrit, nous aurions été contraints , nous l'avouons, de nous en tenir aux détails, purement scientifiques, que renferment quelques ouvrages espagnols et portugais. En y joignant donc les excellentes observations publiées par M. Feliciano-Fernandes Pinheiro , grâce au voyage de M. Arsène Isabelle , nous espérons donner une idée moins incomplète de ce beau pays.
Dans ces contrées si peu peuplées encore , et où la vie des habitants des campagnes offre si peu d'incidents, la description de la capitale est la chose vraiment importante. C'est le plus ou moins d'activité dans ses relations commerciales, qui atteste le mouvement imprimé à la province : or, l'état actuel de Porto-Alegre est une preuve évidente du degré de prospérité auquel doit atteindre Rio-Grande.
Porto-Alegre ou Portalegre.
Porto-Alegre n'a point toujours été la capitale de la province ; il n'y a guère qu'une quarantaine d'années qu'on lui a donné ce titre, qui appartenait précédemment à Villa de Rio -Grande. C'est une jolie ville bâtie en amphithéâtre sur un isthme montueux, au bord oriental du lac de Viamâo, presque en face de la harre du rio Gayba. L'histoire de sa fondation n'est ni bien importante, ni fort remplie d'incidents. Néanmoins elle présente un fait assez curieux : l'origine de cette ville, qui a reçu un si prompt accroissement, est dû à un campement insignifiant de colons sortis des îles Açores. Cette espèce de village devait bientôt recevoir un renfort considérable de population. En 1763, Villa do Rio-Grande ayant été envahie par les Espagnols , une partie de ses habitants , qui s'étaient d'abord
1 dispersés , se réunirent, et ils suivirent le gouverneur Ignacio Eloy de Madureiro, qui se dirigea vers un certain villagede Viamâo (Viamon), que l'on appelait généralement la Grande-Chapelle.
Ce fut là que commencèrent à résider les gouverneurs, les autorités municipales, et enfin les employés de l'administration. Les choses demeurèrent ainsi jusqu'à ce que le vice -roi du Rrésil, le marquis de Lavradio , eût été instruit par le gouverneur Jozé Marcelline de Figueredo, qu'il existait dans le voisinage un district plus favorable pour devenir le chef-lieu de la province : c'était l'endroit que l'on appelait déjà Porto-Alegre (le port riant). On y transporta le siège du gouvernement le 24 juillet 1773. Cette ville , qui ne date , on le voit , que de quelques années , ne dément en rien le nom qui fut imposé , dès l'origine , au misérable hameau à la place duquel elle fut construite. Pour avoir une idée exacte du paysage qui l'environne et de l'aspect qu'elle présente, il suffira de lire la description animée que nous offre un voyageur.
« Nous voici transportés dans la petite capitale d'une grande province du Brésil , à deux mille lieues environ du foyer ardent de la civilisation. Les lumières ne nous y atteignent que par réflexion ; des satellites officieux se chargent du soin de les répandre aussi également que les intelligences le permettent. Vovez quel ciel et quels sites ! C'est un ciel d'Italie, ce sont des sites et une végétation de Provence.
Cinq rivières, apportant le tribut de leurs eaux fécondes , et se réunissant là pour former le Rio-Grande do Su! , présentent, en face de la ville, un vaste bassin parsemé d'îles nombreuses trèsboisées , peuplées d'habitations champêtres. En arrière de la ville ou de la colline, à distance d'une lieue, un chaînon de mornes élevés de deux cents mètres (plus ou moins) décrit un demi-cercle, et se dirige au sud, en bordant inégalement le fleuve l'espace de huit à neuf lieues. Entre ce cnaînon de mornes et la ville s'étend une plaine basse, unie, de trois à quatre lieues
de circuit , se trouvant enclavée par les montagnes du sud , par des coteaux à l'est et au nord , et par le Rio-Grande à l'ouest, lequel, lier du volume de ses eaux , prend son cours majestueusement vers le sud , à travers des roches de conglomérats , et va former , dans sa course , le Lagoa dos Patos....
« A vrai dire , la position de Porto- Alegre est au milieu de deux grandes baies séparées par la colline sur laquelle la ville est assise: l'une, au nord , formant la rade et le port ; l'autre , au sud , abandonnée en partie par les eaux, et formant déjà comme une ville basse, embellie par des jardins, des prairies , des usines, etc. Il serait , comme on voit, très -facile de former une île de Porto- Alegre , en coupant la colline à l'est, et ouvrant un canal de jonction avec un ruisseau serpentant dans la plaine.
« Voulez-vous jouir maintenant d'un spectacle comme on en donne peu même au grand Opéra? Rendez- vous sur le point le plus élevé de la colline, sur la place principale , vous aurez audessus de vous, au nord (qui , comme vous le savez , est le midi de l'hémisphère austral), la ville se déroulant en talus; la rade couverte de navires ; les îles et le cours sinueux des cinq rivières s'étendant exactement comme une main ouverte, dont les doigts seraient écartés ; puis, les maisons de plaisance bordant en demi-cercle le rivage ombragé de la baie ; les vallons boisés se prolongeant parallèlement aux collines du nord-est; la vargem, ou plaine en arrière de la ville, avec ses jardins , ses plantations d'orangers , de bananiers , de palmiers , de cactus, tous entourés de haies épaisses de mimosas jaunes, rouges, violets ou blancs, presque toujours couverts de fleurs; et encore au delà de cette plaine du sud, reposant si agréablement la vue , de jolies maisons de campagne, quintaSy chacaras ou fazendas , bien bâties , pittoresquement placées sur la pente des mornes.
« Supposez que vous avez choisi, pour jouir de ce tableau délicieux , une de ces belles journées si communes sous
IV Livraison. (Brésil.)
cette superbe zone , un temps calme , l'heure où le zéphyr fait la siesta , ce moment qui transmet au bassin et au fleuve même l'apparence d'un immense miroir, ce sera pour vous un panorama des plus pittoresques et des plus animés. Tout ce que vous avez vu se double en se réfléchissant : les îles et leurs bestiaux, les maisons et leurs plantations de la zone torride , les navires à la voile, et une foule d'élégantes gondoles bariolées de couleurs vives, sillonnant les cinq confluents.
Enfin , en reportant vos regards à l'horizon vers le nord , vous voyez (si vous n'êtes pas myope), à distance de quinze lieues, la chaîne de montagnes de la Serra-Grande , qu'une atmosphère vaporeuse voile en partie
« Sachez qu'on ne jouit pas seulement d'une vue agréable à Porto- Alegre, on y jouit encore d'une bonne santé ; jamais climat ne fut plus convenable à des Européens ; ce ne sont pas les chaleurs suffocantes da praia de Rio -Janeiro, les polvaderas et les nuits froides de Buénos- Ayres ; c'est un air tempéré, embaumé, pur et salubre; aussi les médecins n'y fontils pas fortune: les pharmaciens même y sont réduits à se faire parfumeurs (*): »
Il y a une quinzaine d'années, M. Fernandes Pinheiro évaluait la population de Porto-AIegre à six mille habitants, répartis sur onze cent quatre-vingt-dixneuf feux. En comparant la savante statistique donnée par cet écrivain à la relation que nous venons de citer , on voit que dans ce court espace de temps le chiffre a exactement doublé; on donne aujourd'hui douze mille âmes à la capitale de Rio-Grande ; et telle est l'activité mise dans les constructions, qu'il y a trois ans , dit-on , on y bâtissait une maison par jour.
Ces maisons, construites avec soin en briques ou en pierres de taille, n'ont en général qu'un étage; mais elles offrent l'aspect le plus agréable , et un
(*) Arsène Isabelle, Voyage à Buenos- Ayres et à Porto-Alegre par la Banda oriental, etc. Havre, i835, p. 477.
L'UNIVERS
long balcon de fer, souvent doré , règne le long de la façade. Il y a une soixantaine d'années, remplacement occupé par la ville n'offrait guère que des forêts marécageuses, et déjà Ton pense à bâtir dans la plaine une cité basse, où s'élèverait un muséum , un jardin botanique. Dès ce moment un théâtre est en construction; et, bien que jusqu'à présent l'éducation ait été négligée, une institution, fondée récemment par un Belge et par un Portugais, MM. Giélis et G ornez , promet de donner une impulsion réelle aux études, qui avaient un besoin urgent de ce secours. Quoique le mouvement intellectuel soit réellement arriéré dans cette portion du Brésil , on aurait tort d'en concîureque la presse n'exerce pas à Porto-Alegre son influence. Il y a quatre ou cinq journaux qui ne s'occupent que des débats politiques; là, comme dans le reste de l'empire , les plus grandes questions gouvernementales sont posées, et eiles sont discutées avec passion.
Colonie allemande. Quel que soit l'avenir politique de cette province, que l'on nous représente comme renfermant intérieurement un parti considérable pour la forme fédérative et qui confirme cette opinion par son attitude hostile, elle possède un élément de prospérité qui n'existe pas pour les autres capitaineries. Grâce surtout au climat et à la disposition du sol , la eolonie allemande qui est venue s'établir dans ces parages, réussit non-seulement au delà de toutes les prévisions, mais elle est devenue un grand établissement modèle, où les colons brésiliens viennent prendre, en dépit d'eux-mêmes , des leçons d'agriculture et d'industrie. A sept lieues environ de Porto-Alegre, en suivant la route par terre; a vingt lieues en s'embarquant sur l'un des cinq fleuves qui prennent naissance devant la ville, on trouve l'Arrayal de San-Leopoldo , que Ton désigne aussi sous le nom de la feitoria ou de la factorerie. Ce village si important , situé dans une plaine basse au bord de Rio dos Si nos , est environné de montagnes et de vastes
forêts ; il se compose a un millier d'étrangers, presque tous Allemands; et l'on remarque d jà parmi eux les résultats d'une haute pensée commerciale et d'une forte résolution. Des routes admirables ont été pratiquées, malgré les difficultés immenses que leur' présentaient les localités ; et quoiqu'il n'y ait que cinq ou six ans qu'il ait été fondé, l'Arrayal offre déjà l'aspect d'une petite ville remplie de vie et d'activité; elle se compose d'environ cent cinquante maisons bâties en charpente et en briques, et presque toutes habitées par des artisans, au milieu desquels on remarque plusieurs commerçants français, qui ont tout lieu de s'applaudir d'être venus s'établir en ce lieu.
Le territoire concédé à la colonie allemande proprement dite, n'excède pas quinze lieues carrées; mais, comme le fait observer le spirituel écrivain qui parcourait naguère ces parages, elle peut s'étendre beaucoup vers le nord , au delà de la Serra, parce qu'il ne lui a été tracé d'autres limites de ce coté que celles mêmes de la province.
Par une combinaison fort heureuse pour la province de Rio-Grande, tandis qu'un grand nombre de colons allemands sont agriculteurs, et s'occupent de défricher les terres ou de perfectionner l'éducation des bestiaux, d'autres industriels, qui avaient à leur disposition quelques capitaux , se sont décidés à former des établissements d'une utilité directe, tels que des tanneries, des distilleries, des scieries propres à exploiter les bois admirables du voisinage, des briqueteries et des poteries qu'on pourra opposer avec avantage à celles que l'on connaissait avant eux. A ces travaux de fabrique, auxquels ils étaient déjà habitués en Europe , ils n'ont pas craint de joindre l'exploitation des denrées purement coloniales; si bien que le marché ouvert pour eux à Porto-Alegre offre sans cesse de nouveaux produits.
Il se passe en ce moment, à San- Leopoldo, des transactions assez bizarres ; des terrains, qui naguère étaient probablement dédaignés par les
Brésiliens, et qui se trouvent enclavés dans la colonie allemande, sont payés un prix élevé à leurs nouveaux propriétaires. Ils n'ignorent point que ce n'est pas le territoire qui manque ; et, avec ces nouveaux fonds, ils espèrent élever encore des établissements plus considérables.
On Ta déjà fait remarquer, si on peut attendre pour le pays un résultat essentiel de l'établissement que nous venons de signaler, il faut le voir surtout dans l'émulation qui doit naître infailliblement chez les Brésiliens, à la vue de tant de difficultés vaincues par des hommes industrieux. On aime à croire même que l'orgueil national s'y trouvera intéressé, et que Ton doit compter beaucoup sur un tel sentiment.
« Déjà , dit un voyageur que nous nous sommes plu à citer, une société d'actionnaires s'est formée pour la construction d'un | ont. sur le Rio dos Sinos. Déjà il était question de bâtir des édifices publics, d'ouvrir de nouvelles routes, de construire un bateau à vapeur, d'entreprendre enfin des travaux capables de fomenter l'industrie, de favoriser le commerce, véritable source de richesses et de civilisation.» Sans doute, à une époque où il y a surabondance de population dans" la plupart des États de l'Europe, et où une grande lassitude morale pèse sur tous les rangs de la société , on ne saurait trop se féliciter de ce que de semblables établissements s'organisent pour ainsi dire d'eux-mêmes; ils préparent les voies aux grandes émigrations qui pourront, s'opérer , par la suite, dans l'Amérique méridionale.
Éducation des bestiaux. Malgré la diversité des produits agricoles que peut fournir le sol de Rio- Grande, c'est surtout de la multiplication des bestiaux que ce pays doit toujours tirer sa richesse principale. On n'est pas d'accord sur l'origine des immenses troupeaux que renferment aujourd'hui ses pâturages:
les uns veulent qu'ils soient dus à l'activité des jésuites; les autres, et c'est l'opinion du docteur Funes, supposent que ce furent les deux frères
Goes qui introduisirent huit vaches et un taureau des possessions espagnoles dans celles des Portugais. Si l'on s'en rapporte à cette autorité, tel fut le prix que l'on attacha primitivement à ces animaux, qu'un homme dont le nom nous est parvenu, Gaete, qui les avait conduits à travers les chemins les plus difliciles, se trouva suffisamment récompensé par le don d'une vache (*). Bien que M. Fernandes Pinheiro rappelle cette circonstance importante, peut-être est-ce à tort que nous avons affirmé un fait au moins douteux, savoir, que les premiers troupeaux de Rio -Grande seraient venusdeSan-Vicente,où avaient dû multiplier les animaux introduits par les frères Goes. Le savant historien est nécessairement dans le doute à cet égard , comme tous ceux qui traiteront une question semblable; et l'on peut croire que les premiers bestiaux de la capitainerie descendent des animaux abandonnés, en 1539, par les Espagnols, sur les rives du Rio de la Plata, tout aussi bien qu'on adopterait l'opinion contraire. Ce qui est plus positif, c'est que ce fut vers l'année 1721 , et surtout en 1735, que les habitants de Rio-Grande commencèrent à former des estancias , ou, si on l'aime mieux , des espèces de fermes propres à l'éducation des bestiaux.
Elles s'étaient multipliées d'une manière remarquable, et leur prospérité allait croissant , lorsque l'invasion du Rio-Grande par les Espagnols (1763) leur porta un coup terrible , dont cependant elles se remirent peu à peu.
Durant les dernières guerres entreprises par l'empereur don Pedro contre les républiques unies de la Plata, la quantité de bestiaux que l'on enleva à la banda oriental, pour en peupler les pâturages du Rio-Grande, fut réellement prodigieuse, et fit la fortune de ce pays, en même temps que la prospérité de l'autre en reçut un coup dont elle aura peine à se relever.
On se tromperait beaucoup si l'on
(*) Gregorio Furies , Ensaio de la hîstoria civil del Paraguay, Bueuos-Ayres, etc.
L'UNIVERS
supposait que les pâturages de cette
Province sont également favorables à éducation des bestiaux. Les plaines les plus voisines de la mer, où les végétaux reçoivent l'influence des principes salins que leur apportent les vents, sont merveilleusement propres à entretenir la vie et la bonne disposition des bestiaux. Leur chair en reçoit même une saveur particulière (*). En remontant la Serra , les pâturages voisins de la mer sont encore excellents; mais ceux que l'on connaît sous le nom de vacaria, et qui regardent le côté opposé, le Sertao, malgré les ruisseaux limpides dont ils sont arrosés, sont bien loin dejouir des mêmes avantages.
Les animaux y sont presque tous attaqués d'une maladie que l'on désigne sous le nom de tocar , et qui semble procéder du manque de sel. Ce qu'il y a de certain , c'est que peu à peu leur digestion se trouble, et qu'ils commencent à maigrir jusqu'à ce qu'enfin ils meurent. Ces pauvres animaux se montrent tellement avides de substances salées , que tout aussitôt qu'un voyageur met pied à terre dans la plaine , ils viennent lécher la sueur de son cheval. Les propriétaires les plus à leur aise n'hésitent pas à faire , de temps à autre , la dépense d'un peu de sel qu'ils donnent à leurs animaux, et qu'ils disposent dans la campagne en monticules recouverts de terre (**).
Ceci remplace jusqu'à un certain point cette terre saline que l'on désigne autre part sous le nom he.barrero, ou même ces terres salpêtrées que l'on rencontre dans le Sertao de Minas et dans le centre du Piauhy (***).
(*) Voyez Jozé Feliciano Fernandes Pinheiro , Annaes da provincia de San-Pedro , t. II.
(**) M. Arsène Isabelle dit avec raison qu'il serait facile de remédier dans ces parages au manque de sel , avec des moyens suffisants pour en faire venir, soit par la voie de l'Uruguay et de l'Ybieuy, soit parcelle de Porto- Alegre et du Jacuy. Alors on pourrait former des établissements fort avantageux dans les montagnes, surtout, ajoute le voyageur, pour l'éducation des mulets.
(***) On appelle barrero une terre saline
Plusieurs estanceiros , pour renou* vêler les pâturages, les incendient; et l'herbe pius tendre qui renaît ensuite passe pour purger les animaux et pour les engraisser. Quelques personnes condamnent ce procédé. Ce qu'il y a de certain , c'est que les cendres fertilisent la terre , qu'elles détruisent les plantes parasites, et qu'on a au moins l'avantage de détruire par la flamme les reptiles et les insectes.
Comme dans les pampas de Buenos- Àyres, les chevaux sauvages se sont multipliés au milieu des pâturages de Rio-Grande. Les économistes Drésiliens appellent l'attention du gouvernement sur la nécessité de perfectionner les races qui errent dans ces campagnes; ils voudraient que l'on prît exemple, sous ce rapport, de l'Angleterre et de la France; et ils citent l'opinion de Félix Azara, qui, en combattant l'opinion de Buffon, a prouvé que les chevaux soumis à la domesticité étaient plus robustes et plus rapides que ceux que l'on rencontre à l'état sauvage, et que l'on désigne, dans ces parages , sous la dénomination de baguas.
Dans la province de Rio-Grande, les individus qui se livrent à l'éducation des bestiaux ne sont pas toujours ceux qui s'occupent de la préparation des viandes sèches. On appelle ceux-ci charqueadores ou salgadores , et d'ordinaire ils forment leurs établis-
qu'on rencontre en abondance dans les Pampas de Buenos- Ayres , et le long des côtes de la Patagonie, dans les contrées où la rareté du sel ne permet poinl qu'on en donne aux bestiaux. Le barrero y supplée avec avantage ; on le regarde même comme étant d'un usage indispensable à la propagation des animaux, puisque les bœufs et les chevaux sauvages ont cessé de parcourir certaines plaines qui en étaient dépourvues ; on attribue au défaut absolu de terre saline, le manque de bestiaux qui se fait sentir dans diverses parties du Brésil. D'Azara a été le premier à faire remarquer cette propriété de certains terrains, qui s'oppose peutêtre à ce qu'on puisse les utiliser autrement qu'en les consacrant à la propagation des bêtes à cornes.
sements sur le bord de quelque rivière qui donne de la facilité aux arrivages. C'est à l'époque où les bestiaux sont dans le meilleur état , depuis novembre jusqu'en avril , que l'on commence les abatages et les salaisons.
Aujourd'hui cette province est à peu près le seul lieu où l'on vienne, de toutes les parties de l'empire, pour s'approvisionner de charque ou carne secca, connue également sous le nom de carne do Sertdo ; et cependant ce n'est guère qu'en 1780 qu'a commencé le développement de cette industrie. Aujourd'hui il serait difficile d'établir le nombre exact des établissements où elle se pratique.
Nous ne saurions croire qu'à l'imitation de ce qui a lieu, dit -on, quelquefois à Buenos -Ayres et dans la Banda oriental , on ait jamais compté les moutons pour si peu de chose, qu'on s'en soit servi en guise de combustible ; peut-être même faut-il ranger cette assertion parmi les exagérations dont fourmillent certains voyages:
le fait est néanmoins qu'ici, comme dans plusieurs autres localités, les moutons ne semblent être d'aucune valeur pour ceux qui les multiplient.
On proposait, il y a quelques années, défaire venir des troupeaux d'Espagne, et de renouveler ainsi la race; mais ce projet n'a point été mis à exécution ; et telle est l'infériorité des laines, qu'on les donnait au plus vil prix il y a seulement dix ou douze ans (*).
Vers 1822, un industriel voulut établir, grâce aux laines qu'il savait pouvoir se procurer, une manufacture de chapeaux grossiers , dans le voisinage de Porto-Alegre ; mais le pays était encore trop peu préparé au développement d'une industrie quelconque; et cette manufacture, qui aujourd'hui aurait peut-être d'immenses résultats, se vit contrainte de cesser ses travaux presque aussitôt qu'elle les eut commencés.
Les pasteurs auxquels sont confiés
(*) Le prix courant de la laine inférieure, dit M. Pinheiro, est de 256o à 3, 200 reis l'arroba.
les immenses troupeaux de Rio=Grande, ces peones qui remplacent ici les gauchos de la Pampa, ont avec eux la plus grande analogie ; leurs mœurs pa»
raissent toutefois moins rustiques, leurs habitudes sont moins sauvages , et peut-être aussi remarque-t-on moins de pauvreté dans leurs habitations.
Si le spectacle que présente une de ces vastes estancias, qui souvent n'ont pas moins de trente lieues d'étendue , ramène involontairement à ces temps primitifs où les troupeaux étaient toute la richesse des hommes, il n'en est pas de même de ces charqueadas, qui attestent les besoins sans cesse renaissants de notre industrie. Il suffît de jeter un coup d'œil sur les immenses cargaisons de cuirs et de cornes qui nous arrivent annuellement du Brésil méridional, pour se faire une idée des scènes effroyables que présentent de semblables établissements.
Pendant plusieurs mois , ce sont de véritables abattoirs en permanence, mais non pas des abattoirs où , comme dans nos grandes villes, tout a été calculé pour la salubrité publique. Dans la plupart des charqueadas, tous les sens sont offensés à la fois. Le pays d'alentour est empesté par les débris d'animaux qu'on abandonne aux chiens sauvages et aux oiseaux de proie ; et on a toujours considéré comme une preuve évidente de la salubrité du climat, le peu de maladies dangereuses que développent de tels foyers d'infection.
Ce nombre infini de cuirs de bœufs qui proviennent des estancias ou des charqueadas , et que l'on désigne dans le commerce sous le nom de cuirs légers; ces immenses cargaisons qui approvisionnent nos tanneries, s'embarquent encore à Rio -Grande, dans l'ancienne capitale; et c'est à ce genre de commerce que cette ville doit toute sa richesse et sa prospérité croissante. Du reste, rien n'est plus triste, rien n'offre un aspect plus désolé que cette villa et ses environs. Un voyageur moderne l'a fort bien caractérisée, en disant qu'on n'y voyait que des sables et que l'on n'y respirait que du sable.
La ville de Rio-Grande, désignée éga-
L'UNIVERS
îementsous le nom de villa de San-Pedro, est à soixante lieues de la nouvelle capitale, et elle a été bâtie à trois lieues du fleuve qui lui donne son nom. Il la divise en deux cités, l'une s'appelant du nom de Jozé, l'autre conservant celui de Pedro ou do Sul. Ces deux villes sont exposées au même inconvénient : le moindre vent y soulève des sables mobiles ; et, lorsqu'un pampero un peu violent vient à souiller, on voit quelquefois les maisons basses ensevelies sous ces espèces d'avalanches.
Les deux villes réunies n'offrent guère qu'une population de six mille âmes; cette population est dans l'opulence, et cependant le dernier voyageur qui l'a visitée ne fait pas un tableau fort attrayant dès plaisirs qu'elle peut goûter." Selon lui, l'appât du gain, une déportation, ou quelque intérêt bien puissant, peuvent seuls engager à vivre à Rio-Grande. Néanmoins, grâce à l'esprit d'association qui distingue les négociants , les plus grands travaux sont courageusement entrepris , et les inconvénients que présente une situation si peu agréable ont été puissamment modifiés : on a construit des quais, des canaux ont été ouverts, une douane spacieuse reçoit les marchandises nationales et étrangères, un théâtre s'est élevé. D'autres édifices d'utilité publique sont en construction; et, pour accomplir ces grands travaux , on n'a eu que les fonds donnés par les négociants de la ville. Une autre cause de prospérité future, et celle-là ne saurait guère faillir, c'est l'emploi que i'oif commence à faire, à San-Pedro, de ces navires à vapeur qui doivent établir des communications si rapides entre les divers établissements formés sur les bords du Rio- Grande. Ce fleuve , qui prend naissance devant Porto-Alegre , et qui a pour sources les cinq rivières dont la disposition bizarre avait impose son nom a la villa qui fut un instant capitale de la province (*), ce fleuve, dis-je, est d'une
(*) Yiarnâo, qu'il faudrait écrire Vi-a-mâo, j'ai vu la main. Nous avons déjà fait remar-
navigation facile, et se jette dans ce grand lac dos Patos , que l'on a surnommé, a juste raison , dans le pays, o Mar Pequeno, la petite mer. Nous ne rappellerons pas ici ce que nous avons déjà dit sur cette espèce de Méditerranée, dont la navigation peut être un jour d'un si haut intérêt. En quelques endroits, ses bords, couverts de forêts, sont admirables; et c'est une tribu indienne, aujourd'hui civilisée, qui se charge du cabotage et même du transport des voyageurs. De même que les Coroados , avec lesquels du reste ils avaient peut-être d'autres rapports , les Goynazes enterraient leurs chefs dans ces grands vases que l'on désignait sous le nom de camucis; mais, ce qui leur était particulier, c'est qu'ils déposaient ensuite ces urnes sépulcrales au fond d'excavations creusées dans des rochers , où on les découvre encore. Les femmes goynazes se montrent habiles à tisser des étoffes de coton , dont elles s'habillent , et leur procédé a été rappelé dans le bel ouvrage de M. Debret.
Cette province , qui comptait jadis tant de tribus indépendantes , telles que les Carijos, les Patos, les Tappes, et surtout les Guaranis, ne renferme plus que des ludios cwilisados, ou si on l'aime mieux, des Indiens baptisés, et qui ont entièrement oublié leurs anciennes tradi Jons religieuses. A l'exception d'une tribu de Bogres , parfaitement indépendante, et dont on espère encore former une réduction sur les confins de Saint-Paul, tout le reste a été soumis.
Dès l'origine , le caractère inhérent aux nations qui habitaient cette portion du Brésil , se montra merveilleusement propre à subir toutes les modifications que voulaient leur imposer les Européens ; les Cargos sont représentés par les anciens voyageurs comme ayant des inclinations
quer avec M. Arsène Isabelle, que les cinq rivières, par leur disposition, motivaient cette dénomination, qui rappelle le nom composé d'Oliiida et celui de plusieurs autres localités.
douces et caressantes , et ils furent subjugués par les Paulistes avec une rapidité incroyable. Il dut en être de même des Patos, qui n'étaient sans doute qu'une de leurs tribus (*).
Quant aux Guaranis , qui se sont montrés si flexibles dans leurs rapports avec les Européens, on sait que leur état social était suffisamment avancé pour qu'ils se livrassent à des travaux agricoles beaucoup plus soutenus et beaucoup plus compliqués même que ceux des autre* tribus. Par cela seul , ils étaient infiniment plus propres au genre de vie régulier dont la règle devait leur être imposée par les jésuites. Est -ce à cette disposition particulière de la race , est-ce aux préceptes qu'ils recevaient dans les missions , qu'ils doivent d'être parvenus au rang social qu'on les voit occuper aujourd'hui ? Le fait est que nulle nation indienne ne s'est façonnée si complète-
(*) A-t-il existé réellement une nation désignée ainsi, et dont le nom aurait été traduit en portugais? Est-ce elle dont le lac dos Patos a pris sa dénomination ? Ce sont autant de faits sur lesquels les historiens paraissent peu d'accord. Il y a tant de nations qui ont disparu de l'Amérique méridionale! témoin celle des Attirés, dont M. de Humboldi visita les sépultures vers le commencement du siècle, et dont la langue n'élaii pins parlée que par un vieux perroquet. Un voyageur moderne rappelle, à propos du lac dos Patos, une tradition curieuse; néanmoins, et malgré ce qu'elle a de piquant, nous croyons qu'on ne peut guère la ranger que parmi ces légendes populaires qui naissent si vite en Amérique. Selon lui, les jésuites auraient demandé jadis au roi ■d Espagne cette e>pcce de Méditerranée, qui n'a pas moins de 40 lieues de long, comme étant un petit lac sans conséquence , huma lagoa pecfuenena , et propre tout au plus à élever des canards. La chose aurait été concédée sans difficulté aux bons pères; mais plus lard des géographes un peu plus habiles se seraient aperçus de l'étrange supercherie; l'immense lagoa serait rentrée à ta couronne : toutefois le nom de lac des Canards ou dos Patos lui serait resté. Les pères n'ontils pas assez de leurs faits et gestes sans qu'on les gratifie de cette élrange histoire. m
ment aux usages des conquérants en oubliant son ancienne origine. Aujourd'hui ceux des Guaranis qui habitent la république de l'Uruguay et la province de Rio-Grande, recueillent bien certainement le résultat des habitudes laborieuses qu'on remarqua en eux jadis , ou plutôt qui leur furent données. Bien que de race parfaitement pure, il y en a quelques-uns, dans ces parages, qui possèdent des estancias considérables , et qui y forment de grandes cultures. Logés mieux que ne le sont Ordinairement les Indiens, ils ont adopté complètement le costume hispano-américain. Jamais on ne les voit aller à pied , et ils ont en tout les manières d'un bon propriétaire européen ; leurs femmes, de race indienne comme eux, vont à la messe couvertes de la mante , et chargées de bijoux ; il y a même quelque chose d'assez grotesque dans la manière dont elles imitent la marche et la tournure des dames brésiliennes. Pour compléter l'identité, il y a, à sept lieues de Porto-Alegre , un village composé uniquement de descendants de Guaranis, où l'on vit en partie à l'européenne , et où l'on serait fort embarrassé de recueillir d'autres traditions que celles qui avaient cours dans les missions. Dans ce village, on voyait , il y a quelques années seulement, un couvent qui ne renfermait, dit-on, que des religieuses guaranis.
Ce qu'il y a d'assez curieux sans doute, c'est "de voir ces Indiens, si disposés à accepter nos coutumes , se mettre en possession de certaines cultures qui n'appartiennent guère qu'à l'Europe, rsa^uere encore il y avait, dans les portions tempérées du Sud, des Guaranis qui cultivaient la vigne, et qui avaient adopté en partie les habitudes de nos vignerons. II faut tout dire cependant, les dernières guerres ont été fatales, dans presque toute la province, aux Guaranis civilisés. L'instinct pillard des Indiens s'est réveille chez eux fort mal à propos. Autrefois alliés, ou, pour mieux dire, faisant partie de la population des anciens pueblos, ils ont été excités,
L'UNIVERS
dit-on, par les Brésiliens, et, unis aux Charruas, leurs déprédations se sont exercées d'une manière trop flagrante sur les possessions républicaines, pour qu'on n'ait pas cherché à les punir.
Des expéditions ont été dirigées contre eux ; on les a forcés à rentrer dans les anciennes missions, ou bien ils ont été enrôlés dans l'armée. Dans tous les cas, leurs cultures ont été détruites.
Emmenés dans les villes, il est probable que leurs femmes et leurs enfants y subissent une sorte d'esclavage (*).
Il n'en est pas des Charruas comme des Guaranis. Cette nation errante, dont Félix Azara nous a peint avec énerie les étranges coutumes et les terriles initiations, cette nation avait des dogmes trop sanguinaires; elle était trop essentiellement guerrière et nomade pour se soumettre docilement aux exigences de notre civilisation. De bonne heure, elle adopta l'usage du cheval; comme les Guaycourous, elle se servit de la lance, et on la vit se porter, avec son génie destructeur, sur tous les points où elle espérait satisfaire son goût pour le pillage. Malgré l'aspect vraiment pittoresque que présentaient ses guerriers à cheval, son excessive malpropreté était passée en proverbe, même parmi les Indiens.
Vers 1833, les dernières hordes indépendantes ont été détruites sans pitié, et on a exercé sur eux la terrible mission qu'ils s'étaient imposée, dit-on, par principe religieux. Ceux des Charruas qui ont adopté les dogmes du christianisme, autant que les Indiens peuvent le faire, semblent être entrés comme à regret dans cette voie de civilisation ; ils ont adopté un moyen terme; ils se sont décidés à porter des vêtements; mais toutes leurs inclinations sont encore pour la vie errante. Ils sont péons,
(*) Depuis cette époque, qui ne date que de i833 , tout le pays s'étendant depuis le Salto jusqu'au Brésil est en partie désert, et l'on ne pourra y créer d'établissement stable un peu important, qu'en y installant des colonies d'étrangers industrieux , surveillés, encouragés, et prudemment dirigés par des hommes habiles.
guides, enlaceurs de bestiaux, tout ce qu'on voudra enfin, pourvu que la fonction puisse s'allier avec leur goût déterminé pour la vie nomade. Ce sont d'excellents pasteurs, mais plus souvent des brigands redoutables qui ne se font aucun scrupule d'attaquer les voyageurs et de les assassiner pour les dépouiller. Les choisit-on pour guides, se met-on sous leur sauvegarde, le pacte est conclu, et rien n'est plus à cra;ndre. Il n'a pas été question de salaire, vous donnez ce qu'il vous semble convenable d'offrir. L'usage veut cependant que ce soit un dobriio, ou quatre-vingts francs, pour un voyage considérable. Cette récompense est à peu près toujours la même, et semble, dans tous les cas, suffire aux exigences du guide. Pour ce prix, non-seulement le Charma vous fera traverser le désert, mais il vous nourrira, car il est excellent cuisinier, quand il y a des bestiaux dans les campos. Est-on fatigué, arrive-t-on dans le voisinage de quelque estancia , le Charma a bientôt abattu un bœuf; au moyen des bolas ou du laço, l'animal est tué à l'instant.
Un morceau choisi est coupé et enveloppé soigneusement dans un morceau de peau sanglante. Arrivé dans un lieu de station, Yasado n'est pas long à le préparer, et, pour le cuire à point, le gourmet le plus difficile de ces parages ne voudrait pas d'autres procédés. Un trou est fait en terre, des branches mortes procurent un charbon ardent; la viande , toujours enveloppée dans son morceau de peau, est déposée dans, cette espèce de four, et recouverte d'autres charbons. Ce procédé, usité, comme on sait, dans la mer du Sud, l'était par les Tupinambas, et il est probable que les guides indiens l'ont emprunté à leurs ancêtres. Une fois rendu au lieu de votre destination , l'Indien qui a eu des soins si zélés pour votre conservation vous devient parfaitement étranger ; et peut-être seraitil tout aussi fatal à celui qu'il aurait conduit jadis dans le désert, de le rencontrer, que cela pourrait le devènir au voyageur dont il n'aurait jamais été connu.
Lorsque nous avons établi îa statistique de cette province, nous avons fait remarquer que le Rio-Uruguay formait une de ses limites. Cette magnifique rivière prend naissance dans la chaîne de Rio-Grande, reçoit les eaux du Pepery, de l'Ibicuy et clu Merinay, et se jette dans le Rio-Paraguay, après un cours d'environ trois cents lieues.
L'Uruguay a des crues extraordinaires , pendant lesquelles il inonde les vastes plaines qu'il traverse; le Rio-Uruguay a donné, comme on sait, son nom a une nouvelle république, dont le territoire a jadis appartenu au Brésil , mais dont les nouvelles divisions politiques nous interdisent ici la description. La portion du Brésil arrosée par le Rio- Uruguay est sans doute une des plus intéressantes à observer, mais c'est aussi une des plus difficiles à parcourir, et une des moins connues. C'est dans le Voyage de M. Arsène Isabelle que l'on peut voir ce qu'ii en coûte pour traverser ces régions, dont la fertilité naturelle n'est, jusqu;à présent, qu'un obstacle de plus à surmonter pour le voyageur. Si c'est la grande rivière que l'on remonte, les forets offrent un coup d'œil magnifique; mais elles sont, la plupart du temps, stériles, dénuées de ressources; et malheur à celui qui n'a point emporté ses provisions , plusieurs jours pourront s'écouler sans qu'il rencontre la moindre chose pour apaiser sa faim. Sont-ce les terres noyées par le fleuve qu'il s'agit de traverser , ou celles que sillonnent une foule de petites rivières, dont la culture n'a pas pu utiliser le cours, la caravane parcourt lentement ces terres marécageuses sur d'énormes charrettes grossièrement façonnées, telles que celles dont on fait usage sur le Rio de la Plata,et que leurs roues énormes élèvent au-dessus des eaux; mais ces voitures gigantesques, traînées par des bœufs , tombent quelquefois dans d'épouvantables fondrières, et souvent il ne faut pas moins de plusieurs heures pour les en tirer, en éprouvant des difficultés inouïes. Eston simplement à cheval , et s'agit-il de traverser ces fleuves qui sont un obstacle perpétuel à la marche du voya-
geur, si l'on ne sait pas nager, il faut se décider à employer un moyen fort usité dans le pays, et qui n'est point exempt de danger. On prend un cuir, et on lui donne une forme concave, au moyen de quelque lien. La pelota, car c'est ainsi que l'on nomme cette étrange embarcation, est attachée au cheval; vous vous asseyez dans votre pirogue improvisée, et l'instinct de votre coursier vous entraîne vers l'autre bord.
Les événements funestes ne sont pas rares dans de semblables voyages; le cheval peut être indocile et s'effrayer, les forces peuvent lui manquer. C'est ainsi que périt, avec trois de ses compagnons , le jeune et infortuné Sellow, que son zèle pour la science entraînait dans les lieux les plus déserts. 11 se noya , de la manière la plus déplorable , dans un fleuve de la province de Saint- Paul, au moment peut-être où il allait recueillir le fruit de ses longs travaux.
Missions jésuitiques. Quelques erreurs ont été répandues, dans ces derniers temps, sur la position statistique des missions du Paraguay, formant ce que divers auteurs ont appelé autrefois l'empire guaranique, et dont on s'est plu à exagérer la population, puisqu'elle a été portée jusqu'à deux cent mille âmes , et que ce chiffre forme à peu près celui de la population totale du Paraguay.
Sept missions se trouvent situées sur la rive gauche de l'Uruguay, et elles font partie, depuis 1801 , de l'empire du Brésil. Quinze autres établissements de ce genre avaient été fondés entre l'Uruguay et le Parana. Us ont été détruits peu à peu par différentes causes , et leur ruine a été consommée par les troupes indisciplinées d'Artigas. Huit autres missions, se trouvant sur la rive droite du Parana, font partie du Paraguay proprement dit; elles existent encore maintenant. II est très-difficile d'évaluer la population exacte de ces établissements. Si nous nous en rapportons à Funes, d'après le recensement fait en 1801 par le gouverneur don Joaquim de Sorria, les trente villages des missions guaranis comprenaient quarante-cinq mille
L'UNIVERS
six cent trente-neuf individus, et ce chiffre, comparé à celui de 1767, présentait en moins quatre-vingt-huit mille trois cent quatre-vingt-dix-huit individus. Il y a quelques années , M. de Saint- Hilaire faisait monter celle des sept missions brésiliennes à six mille ames.
Un seul fait , cité par M. Reng^er, donnera une idée exacte de leur déchéance.
La seule bourgade de Santa-Rosa possédait, il y a soixante ans, plus de quatre-vingt mille tètes de bétail; lors de la révolution, elle n'en avait pas dix mille.
L'histoire des missions jésuitiques a été déjà donnée dans une autre partie de cet ouvrage, et notre intention ne saurait être de revenir sur ce qui a été dit à ce sujet par M. Famin. Nous rappellerons néanmoins ici que les dernières guerres ont nécessairement ajouté à la ruine des huit missions. Comme les réductions plus anciennes du Paraguay, elles sont bâties sur un plan régulier, et elles offrent encore des constructions assez remarquables; mais c'est tout ce qui atteste l'ancienne puissance de la société religieuse qui les avait fondées. Administrées aujourd'hui par les autorités civiles et militaires qui régissent le reste du Brésil, leurs habitants n'appartiennent p. us même aux tribus qu'il avait fallu tant d'efforts pour soumettre.
Sans partager le dédain proiond qu'un voyageur moderne affecte pour les moyens de civilisation employés par les jésuites, nous avouerons volontiers avec lui qu'il y avait quelque chose de beaucoup trop théâtral dans ces moyens mêmes, puisqu'il a vu encore, dans les églises en ruine , des statues de saints, dont les yeux mobiles et les gestes menaçants étaient destinés à jeter la terreur dans l ame des néophytes. Cependant cette richesse des églises dont on s'est plaint, ces sculptures qui se dégradent, ces dorures prodiguées de toutes parts, et qui commencent a s'effacer, tout ce luxe religieux en un mot était la conséquence tres-permise du système qu'on avait adopté. A un peuple jeune, il fallait toutes les pompes qui conviennent a la
jeunesse des peuples. Il y aurait bien quelque injustice, nous le pensons, à exiger que des hordes qui la veille croyaient encore aux conjurations des piayes, et qui regardaient peut-être comme un article de foi religieuse la 1 fête du massacre , fussent conduites par les moyens purement rationnels qu'on emploie à l'égard des hommes de notre race. Ce qu'il y avait, à notre avis, d'insupportable" dans le régime des missions, c'était cette discipline toute monastique, cette monotonie des habitudes qui conduisait nécessairement les Indiens à un dégoût profond de leur état. Quant au régime de vie physique et à la communauté des biens, je pense que nous manquons jusqu'à présent de documents assez positifs pour juger cette portion des règlements de la compagnie. Nous voyons, dans quelques renseignements manuscrits, qu'il y avait, sous ce rapport, des modifications établies, et que, lorsque le marquis de Bucarelli fit exécuter l'ordonnance d'expulsion, certains néophytes possédaient déjà des propriétés.
Peut-être à cet égard, d'ailieurs, voulait-on adopter un système d'émancipation graduelle. Ce qu'il y a de certain , c'est que lorsqu'on a vécu parmi les Indiens, qu'on a été témoin de leur incroyable insouciance pour les choses du lendemain, qu'on s'estcon vaincu du peu de consistance de leur organisation intérieure, le système prévoyant qui ussure à chacun la nourriture quotidienne paraît indispensable. Mettons de côté les intentions politiques des jésuites, elles sont désormais jugées; ne voyons que la grande combinaison sociale qui sauvait une race, et qui, au milieu des déserts, faisait surgir un peuple. Où il y avait une société active, il n'y a plus que des ruines; et, d'une extrémité à l'autre du Brésil, les Indiens, qui sont les meilleurs juges des misères de leurs frères, regrettent l'époque où la main qui les soumettait leur assurait du moins la subsistance. Comme bien d'autres historiens, MM Hengger et Longchamp (*) avouent que les jésuites
f ) Rengger et Longchamp , Essai histo-
exploitèrent les Tndiens à leur profit; mais ils conviennent que leur système était protecteur. Aujourd'hui, on ne saurait plus guère exploiter de misérables tribus errantes; mais où il ne se rencontre pas des hommes tels que les Marlière, les Passanha et les Azeredo, on trouve plus court de s'en débarrasser et de les anéantir.
Maintenant , si nous en venons au caractère extérieur des missions, nous verrons qu'on laisse dépérir tout aussi bien l'œuvre matérielle que l'œuvre sociale. M. Arsène Isabelle, qui visita il y a deux ou trois ans le village de San-Borja, dit positivement que, tandis que les autorités et les commerçants notables sont logés dans les anciennes habitations des Indiens , et que le commandant militaire occupe le collège, on laisse tomber en ruine l'hospice, les ateliers et les magasins; il en est de même de l'église. « JNous hésitâmes quelque temps avant de la visiter,
rique sur la révolution du Paraguay el le gouvernement dictatorial du docleur Francia. Faris, 1827, 1 vol. in-S, 2e édition. De tous les ou\rages modernes, c'est relui qui t'ait le mieux connaître l'administration judiciaire et financière du Paraguay, ainsi que i'état des missions; mais il sera surtout important à con^ilter pour ceux qui voudront avoir des détails positifs sur le docteur Franeia, dont l'administration ne saurait être complètement étrangère à ceux qui examinent les provinces méridionales du Brésil. Écrit d'une manière claire et élégante, on regrette vivement (pie l'Essai sur le Paraguay ne renferme pas de plus nombreux détails sur la géographie et sur les productions Ju pays, que les auteurs semblent avoir observées avec tant de soin. Il serait curieux de comparer ces renseignements à ceux donnés par Félix 1). A/ara. Il est à regretter que ces messieurs n'aient pas publié la relation de leur vos âge. il y a déjà près de dix ans: elle eut vivement excité la curiosité; car il faut dire de V Essai sur le Paraguay, ce que l'on dit rarement d'un livre : L'ouvrage est tropcouri. La carte qui est jointe à révolu nie est la troisième donnée par Azara , mais à laquelle M. Rcngger et Longcliamp oui fait diverses additions et plusieurs suppressions. Il a fallu nécessairement effacer le nom des bourgades qui n'existent plus.
dit ce voyageur; car on s'attendait à en voir crouler le faîte d'un moment à l'autre. Chaque fois qu'ii fait du vent, il se détache d'énormes poutres, qui roulent avec fracas, ébranlent le reste de l'antique édifice, dont la forme est un carré long, sans bas côtés ni clocjier; seulement, à l'entrée du chœur, au-dessus du jubé, s'élevait la coupole en charpente dont j'ai déjà parlé, laquelle était décorée d'assez belles peintures; deux rangées de colonnes en bois dur, d'ordre toscan ou rustique, soutenaient la charpente dans le milieu , et formaient une nef. Les ornements ont été enlevés; il ne restait plus que deux autels sur les côtes; mais nous retrouvâmes une grande partie des ornements du chœur entassés dans deux pièces latérales servant autrefois de sacristies. Les dorures étaient encore très-fraîches; elles n'avaient pas été épargnées par les jésuites, pas plus que les peintures et les images. Cet ensemble de chapiteaux, de frontons, de colonnes torses , cannelées ou lisses , ces tableaux, ces ornements surcharges de dorures très-lines, de peintures remarquables, de sculptures délicates, ces saints de toute grandeur, de tous ordres monastiques, destinés à jouer un rôle imposant au milieu d'un peuple de néophytes facilement crédules, tout ce.a nous fit l'effet d'un magasin de théâtre, et rien de plus. »
Personne n'ignore aujourd'hui les détails de cette guerre que les jésuites du Paraguay soutinrent avec tant de résolution eontre la couronne espagnole, et durant laquelle un fantôme de roi, l'Indien JNicolas, fut mis en avant, comme représentant les droits de sa race. On n'a pas oublié l'activité prodigieuse que les pères de la compagnie développèrent dans cette circonstance, les moyens ingénieux par lesquels ils surent obvier au manque d'artillerie, en fabriquant des canons avec les énormes roseaux qui croissent dans ces parages, leur habileté a triompher des difficultés locales, leur habitude d'une certaine tactique militaire, tout cela est resté célèbre dans les annales du pays. Ce qu'on sait moins
L'UNIVERS
généralement, c'est qu'après leur expulsion, qui forme un épisode historique tout à fait à part, les sept missions de l'Uruguay firent eneore partie des possessions espagnoles dans l'Amérique méridionale. Au commencement de ce siècle, lorsque la guerre s'éleva entre les deux puissances limitrophes, ce fut surtout au courage et à l'admirable sang-froid d'un simple soldat brésilien, nommé Jozé Borges do Canto, qui avait même jadis déserté un régiment de dragons, que l'on dut la conquête de San-Miguel , et par conséquent celle du reste des missions voisines.
Les détails de cette guerre épisodique, faite parmi les Indiens et au milieu d'un pays désert, ne sont pas sans intérêt, et ils ont même fourni le sujet d'un poëme brésilien, où l'aspect pittoresque de la contrée est rappelé avec un talent remarquable. Malheureusement l'histoire de ces expéditions, où quelques centaines de soldats combattent avec acharnement pour de vastes déserts, nous entraînerait aussi loin peut-être que le récit de ces campagnes réglées dont le sort des plus grands États de l'Europe dépendait; nous nous contenterons donc de les signaler ici, tn rappelant que, depuis ces guerres de l'Uruguay, les sept missions ont fait partie des possessions brésiliennes et ont relevé en partie de Rio-Grande (*).
(*) Voici leurs noms et la population que leur accorde la cosmographie brésilienne, à l'époque de la conquête :
San-Miguel considéré comme la
capitale 1900
San-Joâo 1600
San-Lourenço 960
Santo-Angelo i960
San-Luiz a35o
San-Nicolau 3940
San-Francisco-Borja 1 3oo
Il n'y a guère qu'un an , c'était dans cette dernière bourgade que résidait un savant illustre, dont l'Europe n'a oublié ni les Ira-, vaux, ni la longue captivité. M. Bonpland avait fait des essais de culture que les circonstances n'avaient point couronnés de succès, et il se disposait à se rendre à Cor-
Au moment où nous écrivons cette notice, un grand mouvement politique s'opère à Rio-Grande do Sul. Plus industrieuse que celles du centre et du Nord, voisine d'une république nouvelle, cette province a senti qu'elle avait en elle tous les éléments possibles d'indépendance; l'unité de l'empire a été brisée en même temps à l'extrémité sud et à l'extrémité nord. Le Para est rentré, dit-on, sous la domination centrale. Il n'en est pas de même de Rio-Grande , et dans ces vastes plaines , où s'agite une population déjà exercée aux armes , la guerre menace d'être à la fois plus terrible et plus longue.
Quelles que soient les causes d'une séparation violente, prévue depuis longtemps, mais dont nous ne pouvons connaître encore l'issue, il est infiniment probable que les missions ne sépareront point leur cause de celle du Rio-Grande; par leur position même, il est difficile qu'elles suivent en politique une ligne différente. Nous ne serions pas surpris quand il en serait de même de la province presque insulaire qui va nous occuper.
Peovince de Sainta-Catharina.
Pendant longtemps, la province de Sainte-Catherine n'a point formé un gouvernement séparé, et sa formation est toute moderne : une portion de son territoire relevait de Saint-Paul; une autre était obligée de recourir à l'administration de Rio-Grande de San- Pedro. Ce qu'il y a de plus étrange sans doute, c'est que cet admirable pays fut longtemps considéré par la métropole comme un lieu de déportation. Puis, un peu plus tard, et quand on se fut assuré de son importance agricole, le gouvernement se vit contraint, pour la peupler, d'y établir, à diverses reprises, des colons venant des îles Açores, auxquels on fit de grandes concessions; et cependant, malgré cette lenteur dans la colonisa-
rientes. Selon les nouvelles les plus positives, ce serait aux déprédations causées par les troupeaux abandonnés à eux-mêmes qu'il faudrait attribuer le non-succès des travaux agricoles de M, Bonpland.
tien, malgré l'espèce d'indifférence que la métropole conserva longtemps pour ce pays, le témoignage des historiens et des voyageurs est unanime, Sainte- Catherine est un des endroits les plus délicieux de la terre, et c'est à coup sûr un des territoires les plus fertiles. Qu'on ouvre en effet Mawe, Langsdorff, Choris, Duperrey, qui y ont séjourné à des époques différentes , leurs témoignages unanimes d'admiration, leurs récits animés , l'emportent, on le dirait sur ces descriptions poétiques que l'on rencontre dans les voyageurs du dix-huitième siècle, quand "ils veulent peindre ces îles heureuses de l'Océanie, où la nature se pare de tant de pompes.
La province de Santa-Catharina a reçu une division analogue à ceiJe du Maranham : elle se compose d'une île, et d'une portion de territoire considérable, faisant partie du continent.
Selon l'opinion de quelques savants, l'immense canal qui sépare l'île de la terre ferme n'a pas dû toujours exister, et une observation attentive des localités peut faire croire à une semblable révolution, qui a pu être le résultat d'une action lente des eaux, plutôt encore que celui d'une révolution subite.
Quoi qu'il en soit, cette terre détachée de la côte n'a qu'une largeur bien faible, si on la compare à son étendue. L'île de Sainte-Catherine peut avoir environ neuf legoas de longueur, sur deux et demie de large; encore n'est-ce qu'en très-peu d'endroits qu'elle se présente ainsi; presque partout c'est une zone qui n'a pas plus d'une lieue d'une rive à l'autre. Sur le continent, le territoire de la province est considérable; il occupe un espace de terrain qui doit avoir soixante legoas du nord au sud , et sa largeur est de vingt legoas. Dans les deux directions que nous venons d'indiquer , la province confine avec Saint-Paul et avecRio-Grande de San- Pedro , et c'est ce qui explique comment elle occupe, le long de la mer, la plus grande portion de l'ancienne capitainerie de Santo-Amaro, dont il est si fréquemment parlé dans les vieilles chroniques brésiliennes.
Le territoire de l'île de Sainte-Cathe-
rine est montueux, abondant en eaux, couvert de vastes forêts et de pâturages; le climat en est tempéré, au point de permettre la culture de la plupart des arbres à fruits d'Europe; et telle est la salubrité de l'air, que les observateurs les plus consciencieux regardent ce pays comme un lieu essentiellement propre à rétablir la santé des navigateurs qu'un long voyage a fatigués. Au Brésil même, les médecins n'hésitent pas à envoyer dans ce beau pays les malades qui ne peuvent recouvrer la ^anté sous le soleil trop ardent des tropiques. La vérité nous oblige à dire qu'un observateur, dont le talent est depuis longtemps reconnu , a signalé certains parages comme étant essentiellement malsains : ce sont ceux qui avoisinent les marécages. Dans son Voyage médical autour du monde, Lesson dit que l'humidité, unie à la chaleur et à l'abondance de certains fruits, peut développer, chez les Européens , le choléra-morbus et la dyssen* terie ; il signale aussi plusieurs maladies chroniques. D'un autre côté, l'extrême fécondité des femmes, et le nombre des enfants qu'on aperçoit de toutes parts, attestent, d'une manière positive, que ces causes morbides n'exercent qu'une influence bien secondaire sur la population.
Sur cette zone étroite, encore si peu exploitée par les voyageurs européens , il semble que la nature ait voulu réunir les merveilles qu'elle a disséminées autre part; c'est le pays des riches insectes, des magnifiques lépidoptères; c'est la patrie des colibris, et de ces innombrables oiseaux-mouches, auxquels les anciens habitants avaient donné le nom si expressif et si poétique de cheveux du soleil. Qu'on lise tous les voyageurs qu'une relâche de quelques jours a fixés momentanément à Sainte-Catherine; sans avoir fait une étude bien spéciale de l'histoire naturelle du pays, ils signalent tous quelques faits importants dont l'industrie peut s'emparer. Le docteur Sellowy reconnut, dit-on, quelque temps avant sa mort, l'existence d'une mine de charbon de terre , et il n'y a guère de découver-
tes modernes que l'on puisse opposer à celle-ci pour son importance. Quelques années antérieurement, au rapport de M. de Menezes Drummond, des richesses métalliques, ignorées aujourd'hui, auraient été connues d'un ancien habitant de l'île, et des filons d'or abondants seraient cachés dans les montagnes.
Mawe signale un produit des rivages qui peut alimenter le luxe de nos manufactures, mais qui malheureusement ne s'est rencontré jusqu'à ce jour qu'en assez petite quantité; c'est un coquillage du genre murex , dont on obtient un pourpre magnifique. Si l'on rétrograde de quelques années , M . Langsdorff indique un autre genre de richesse tiré du règne animal; et le savant compagnon de Krusenstern donne plusieurs détails importants sur la pèche de la baleine. C'est dans sa précieuse relation, trop peu connue en France, qu'on peut lire une description de la magnifique armacao qui existe dans l'île. Cette usine, propre à fondre le lard du cétacé, est, sans contredit, la plus belle et la plus vaste qui existe au Brésil, puisque l'espèce de citerne où l'on renferme l'huile permettrait a une petite embarcation de se mouvoir aisément. Mais, en même temps, il est probable que -de tels établissements, bâtis sur des dimensions colussales, ont perdu une partie de leur importance; car nous avons des raisons pour supposer qu'on ne pêche plus annuellement sur ces côtes près de cinq cents baleines, comme cela arrivait, dit-on, au commencement du siècie.
Nous l'avons dit, ce que l'on doit chercher dans les relations qui nous parlent de Sainte-Catherine, ce sont les détails d'histoire naturelle, les curieuses peintures de l'intérieur : aussi quelques passages nous ont-ils suffisamment frappé dans le voyage de M. Langsdorff , pour que nous les reproduisions presque textuellement. « Quelque charmantes que soient les forêts, quelque délicieux que soit le pays, dit le savant voyageur, cependant il y a un assez grand nombre de reptiles venimeux, pour que les promenades ne soient pas tout à fait exemptes de dan-
ger. Parmi ces reptiles, les plus nuisibles sont le serpent corail {coluber corallinus) et le jararaca. » Le serpent corail est peut-être le plus redoutable de tous; les habitants ne sauraient parler de sa morsure qu'avec l'apparence d'une frayeur extrême : on sent qu'il s'agit, dans leur pensée, d'une mort certaine. Heureusement que ce serpent se meut tres-lentement, à peu près comme Vanguis fragilis , le serpent, fragile, qu'on nomme aussi en anglais blind worm. Le serpent corail n'est pas difficile à tuer en rase campagne, ou sur le bord de la mer. Du reste, aussitôt qu'il voit 1 homme approcher, il en a peur, et il cherche à fuir. Le grand danger d'être mordu par ce reptile n'a donc lieu que lorsqu'on marche nu-pieds dans les bois fourrés, où il trouve moyen de se cacher; des feuilles a'ors le recouvrent, et on peut marcher sur lui sans s'en apercevoir. On n'en est pas plutôt mordu, qu'a l'instant tout le corps enfle, une hémorragie générale se déclare. Non-seulement le sang coule par le nez, les yeux et ies oreilles, mais aussi par l'extrémité des doigts. Ces petits serpents ont rarement plus d'une aune et demie de longueur. Le jararaca est aussi extrêmement venimeux, et les exemples de personnes mortes des suites de sa blessure ne sont pas rares; toutefois, on regarde son venin comme moins infaillible dans ses effets que celui du serpent corail. Souvent dans la soirée, au milieu des terrains bas et marécageux, l'air qui s'élève dans un espace de douze ou quinze pas est imprégné d'un parfum exactement semblable à celui du musc. L'opinion populaire la plus généralement répandue est que cette odeur s'exhale du jararaca. « Je laisse aux voyageurs qui me succéderont, dit M. Langsdorff , a décider si la chose est vraie en elle-même, et jusqu'à quel degré elle peut l'être. Il est possible que la nature, en donnant à ce reptile la propriété d'exhaler une telle odeur, ait voulu garantir l'homme d'un si formidable ennemi; de même qu'elle l'a mis en garde contre le plus terrible de tous , le serpent à sonnettes, grâce aux
grelots retentissants dont sa queue se trouve garnie. » Le savant voyageur se hâte d'ajouter qu'il a tué et dépouillé plusieurs serpents de cette nature , sans rien sentir de l'odeur pénétrante qu'il remarquait lors de ses promenades du soir. Il t'ait remarquer avec juste raison qu'il ne saurait y avoir de cause pour que cet effet singulier se tasse sentir le soir, de préférence a une autre heure.
Si nous avons rappelé un tel fait , c'est que nous avons entendu comme lui le récit de cette tradition populaire. Dans cette circonstance , peut-être le vulgaire est-il trompé par les exhalaisons pénétrantes du caïman.
La chose est bien reconnue, l'île de Sainte-Catherine est la patrie des plus beaux papillons qu'on puisse se procurer dans l'Amérique méridionale. Le naturaliste auquel nous venons d'emprunter quelques détails, avoue que ces superbes insectes diffèrent autant par leur nature et par leurs habitudes des lépidoptèresd'Europe, qu'on trouve en eux de caractères extérieurs qui leur sont particuliers. En général, ils s'élèvent dans les airs d'un vol léger et rapide; on les voit planer sur les fleurs qui se trouvent au sommet des arbres, et c'est là qu'ils se reposent. Us sont extrêmement sur leurs gardes et presque toujours en mouvement; rarement les voit-on se fixer sur les Heurs- à portée de la main; en sorte que c'est presque toujours au vol qu'il faut les attraper. Im amateur qui ne ferait usage ici que du morceau de soie que l'on emploie en Europe pour les abattre, serait très -peu satisfait de sa chasse, et courrait risque de retourner chez lui tres-désappointé. Il faut de grands filets que l'on puisse attacher à une canne légère. « J'observai avec la plus grande surprise, dans mes excursions, une espèce particulière, le februa hoffmanseggi , qui , quand il s'enfuyait de dessus un arbre ou quittait sa femelle, faisait un bruit clair et distinct, comme celui d'une petite crécelle. Ce bruit provenait probablement de la disposition de ses ailes. » L'archidamas mérite encore d'attirer l'attention dans les campagnes de Sainte-
Catherine : c'est un papillon qui vole très-vite et très-haut, mais qui a la singulière propriétéd'exhaler une odeur de musc très-légère et très-douce. Un autre phénomène a été également observé par M. Langsdorff : un papillon, qu'il prit pour le catili n a cramer iyé\mttait, par une ouverture très-remarquable de son corselet, une certaine quantité de matière frigorifique. Cela avait assez l'air d'un moyen de défense mis à la disposition de l'insecte contre ses ennemis , et pouvait se comparer à ce qui se passe chez la chenille machaon. Divers papillons de jour, qui sont comptés dans l'île parmi les espèces les plus communes, vivent en société, et on les voit reunis par centaines, ou, pour mieux dire, par milliers. La demeure de prédilection de plusieurs espèces est dans les districts bas, sablonneux et quelquefois un peu humides, près des rivières et des ruisseaux. Ces beaux insectes s'abattent quelquefois par essaims sur le sable. Quand un de ces papillons qui vivent en société est pris, et qu'on le fixe à terre au moyen d'une épingle, il est sur-le-champ environné par une multitude de beaux insectes du même genre, et l'on peut en un instant en prendre jusqu'à une cinquantaine.
Population, importance delà baie , antiquité des fortifica- TIONS , capitale. Maintenant, si nous quittons les lieux solitaires où le savant peut contempler encore tant d'autres scènes intéressantes; si nous abandonnons les forêts vierges où la nature déploie des magnificences ignorées, et que ce soit pour pénétrer dans les bourgades qui , en peu d'années, se sont élevées sur les rivages de l'île , nous verrons que la population est en général bonne, hospitalière, industrieuse; les colons des îles Açores y ont confondu leurs usages avec ceux dès Brésiliens, et il en est résulté un caractère national que vantent tous les voyageurs. Parmi les sept paroisses et les trois villas que renferme la province entière, trois freguezias appartiennent à l'île de Sainte- Catherine; le reste est réparti sur le
L'UNIVERS
continent, et sur une île assez considérable du voisinage, que l'on nomme ilha de San-Francisco. C'est néanmoins dans Sainte-Catherine même qu'est située la capitale Nossa-Senhora do Desterro. Cette jolie ville, qui date à peu près de l'époque où Jean III forma la capitainerie de Santo-Amaro, est du petit nombre des cités américaines où l'on rencontre encore des vestiges de l'architecture du seizième siècle.
S'avance-t-on dans le bassin immense de Sainte-Catherine, qui, au rapport d'un de nos marins les plus expérimentés, est, après celui de Rio de Janeiro, la baie la meilleure et la plus considérable de l'Amérique méridionale (*) , on trouve qu'il est défendu par de faibles fortifications assez mal entretenues , mais qui offraient naguère encore un caractère vraiment pittoresque.
« La forteresse de Santa-Cruz , bâtie sur l'île Anhatomirim, est l'ouvrage le plus considérable, dit M. Duperrey; sa fondation date de l'époque du premier établissement colonial. On y pénètre par un portail remarquable par son style gothique et sa vétusté, après avoir gravi une centaine de marches, où d'énormes côtes de baleines sont placées en guise de rampe. Des bosquets touffus, demeure charmante d'une foule d'oiseaux-mouches, bordent les parties latérales de cet escalier jusqu'au débarcadère, dont l'emplacement très-étroit est masqué par une pointe et des rochers de granit. Trentedeux canons rouillés, de différents ca-
(*) Selon M. Duperrey, elle peut recevoir les plus grandes escadres, mettre sous la défense de fortifications mieux entendues que celles qui existent actuellement , plus de navires marchands que tout le commerce du Brésil n'en attirera jamais , et devenir un jour, par sa position géographique, l'un des points les plus importants de l'océan Austral. Il y a un autre port peu fréquenté, c'est le bassin du sud; il présente cependant un avantage que n'offre pas celui-ci, les grands navires peuvent le remonter jusqu'au pied de la ville. Voyez le Voyage aulour du monde de la corvette la Coquille, t. I, p. 58 de la partie historique.
libres, montés sur des affûts délabrés, composaient toute l'artillerie de cette forteresse, quand nous la visitâmes, et quelques soldats déguenillés, ressemblant plus à des paysans qu'à des militaires, en formaient la garnison. »
Il n'y a nul doute, comme le fait observer le voyageur lui-même, que les derniers événements n'aient donné un autre aspect aux fortifications de Santa-Cruz. La capitale elle-même n'est plus ce qu'elle était. Cette jolie villa, qui n'a pas encore le titre de cidade, renferme environ six mille habitants; ce qui forme à peu près le tiers de la population entière de l'île. Bâtie sur la côte occidentale, Nossa-Senhora do Desterro peut avoir près de six cents maisons numérotées, dont quelquesunes sont élégantes; mais on n'y remarque aucun édifice public de quelque importance. Avec le mouvement industriel qui se fait sentir dans la province de Rio-Grande do Sul, son commerce ne saurait manquer de prendre de l'accroissement. Déjà les magasins des rues principales sont approvisionnés abondamment des diverses marchandises d'Europe, que l'on rencontre à Rio et à Saint-Paul. Quoiqu'il y ait de grandes fortunes dues au commerce et aux pêcheries, le luxe de cette petite capitale ne peut pas se comparer à celui des grands chefs-lieux de province. Par la douceur de son climat, par sa position un peu isolée, Sainte-Catherine paraît surtout propre à servir de lieu de repos aux hommes qui, lassés des affaires, cherchent un asile paisible, que n'offrent plus aujourd'hui les grandes cités de la côte.
Naguère encore, au temps où M.
Langsdorff parcourait ce pays , on faisait de vastes concessions aux colons qui voulaient s'y établir. Les nombreux troupeaux que l'on élève (mais qui ne prospèrent peut-être pas aussi bien qu'à Rio-Grande, en raison de l'absence des terres salines) , les cultures plus ou moins considérables de manioc, de maïs, de riz, de café, de cannes, de tabac, de lin, d'indigo même, l'affluence toujours croissante des étrangers , voilà autant de raisons
qui ont dû nécessairement diminuer la facilité qu'on éprouvait à former des établissements.
Nations indigènes. L'ancien nom d'Ilha dos Patos , imposé jadis à Sainte- Catherine, rappelle assez quels étaient ses premiers habitants. Les Indiens Patos et les Indiens Carijos, dont le caractère paisible est bien connu , paraissent s'être partagé jadis le territoire insulaire, et même la portion de la province qui appartient au continent. Par quelle suite d'événements a-t-on vu succéder à ces deux nations une race indomptée ? C'est ce que nous ignorons. Mais une tribu belliqueuse de Eugres ou Bogres erre encore dans les montagnes isolées de Sainte-Catherine, d'où elle fondait naguère sur les troupeaux et sur les établissements agricoles, en faisant de grandes déprédations.
Les Bugres parlent la lingoa gérai, en usage parmi les Tupis, et par conséquent ils appartiennent à l'ancienne race conquérante; aussi nous paraissent-ils conserver des traits caractéristiques assez différents de ceux que l'on remarque parmi les descendants directs des Tapuyas. Us laissent croître souvent leur barbe peu fournie. La disposition de leurs yeux rappelle un peu moins la physionomie mogole; ils montrent quelques dispositions à se livrer aux travaux agricoles ; la chasse est néanmoins leur occupation principale, et presque toujours ils se sont montrés ennemis implacables des chrétiens. Il y a quelques années , vers 1815 , des eaux thermales fort efficaces avaient été découvertes dans les montagnes de Sainte-Catherine. On y fonda un établissement, et un détachement de milice fut envoyé pour le protéger. Le voisinage de ces soldats déplut aux Bugres, et ils résolurent de les anéantir. Avec cette sagacité atroce que l'on remarque chez tous les sauvages quand il s'agit d'une guerre d'embûches , ils abattirent des arbres, ils formèrent des barricades qui devaient fermer tout passage aux soldats, dans le cas où ils chercheraient à fuir dans la forêt ; puis , l'heure étant choisie, ils s'avancèrent en silence, et mirent le feu au poste,
12e Livraison, (Brésil.)
au moyen de javelines enflammées qu'ils lancent avec une dextérité surprenante sur les toits de palmiers, et qui portent partout l'incendie. Les soldats du poste furent égorgés avec une incroyable barbarie, et, comme les sauvages l'avaient prévu, il y en eut bien peu qui purent échapper. Pendant quelque temps, cet événement jeta la consternation parmi les habitants de Sainte- Catherine. Mais l'attaque des Bugres ne resta pas sans représailles, et l'établissement qu'ils avaient détruit fut rétabli avec des dispositions nouvelles.
Les armes des Bugres sont l'arc, la flèche et le, javelot. Us y joignent une massue taillée à pans coupés, et dont la forme est assez différente de la tacape des Tupis. Peut-être doit-on considérer comme une espèce d'arme défensive ce masque grossier fait avec une écorce d'arbre ( corticeiro) , avec lequel ils se cachent le visage. Lorsqu'ils combattent en plaine, ils déploient une dextérité merveilleuse, une grande persévérance, surtout dans leur attaque. Divisés par escouades ou isolés en éclaireurs, ils parviennent à se cacher entièrement dans le capim: on appelle ainsi ces longues herbes qui couvrent les pâturages. Us y restent, s'il le faut , trois jours entiers. Tout à coup l'ennemi paraît, leurs têtes s'élèvent, les flèches volent à leur but, et ils plongent de nouveau dans cet océan verdoyant , qui les cache h. tous ceux dont ils ont quelque chose à craindre. Attaquent-ils corps à corps, la blessure qu'ils font avec leur massue est toujours perpendiculaire : les deux bras s'élèvent en même temps, et souvent un seul coup suffit pour donner la mort. Les Bugres, que l'on rencontre surtout à Rio- Grande , à Saint-Paul, à Sainte-Catherine, à Minas, et mêmeauMato-Grosso, forment aujourd'hui une nation belliqueuse, aussi célèbre dans le sud que les Botocoudos le sont encore sur la côte orientale. Ceux d'entre ces Indiens qu'on est parvenu à civiliser forment d'excellents canotiers. Les Bugres de Sainte-Catherine ne pourront pas, selon toute probabilité, rester longtemps encore dans la vie sauvage. Us
L'UNIVERS
sont traqués de tous côtés par la civilisation. Déjà ils ne sont plus dans leur état primitif : un caleçon et une chemise de toile de coton* grossière couvrent leur nudité. Un'en est pas de même des tribus reculées ; les Bororenos, par exemple, qui habitent les contrées voisines du Mato-Grosso, et qui faisaient jadis partie de la grande confédération , les Bororenos , comme on le voit dans l'ouvrage de M. Debret, ont conservé tout le ÎUxe sauvage qui appartenait jadis aux guerriers.' Nous avons reproduit dans cet ouvrage le portrait d'un des chefs au moment où il part pour une expédition. Il porte cette espèce de masse d'arme dont nous avons déjà parlé, et un des guerriers qui le suit s'est chargé de la machine incendiaire (*), qui joue un rôle si terrible dans les guerres d'extermination que font les Bugres à leurs voisins.
On sent que ces tribus indépendantes ont dû vivement exciter la haine des planteurs et celle des fazendeiros, qui élèvent des bestiaux. Une guerre active leur a été faite , et quand les hordes n'ont pas été détruites, les guerriers ont été réduits en esclavage.
La situation de ces sauvages vient tout récemment d'éveiller la sollicitude du gouvernement, et un décret du 3 novembre 1830 révoque l'ordonnance royale du 7 novembre 1808, qui déclarait la guerre à ceux de ces Indiens qu'on voit errer dans les solitudes de Saint-Paul. Les Indiens prisonniers de guerre sont déclarés libres, ainsi que leurs descendants : ils doivent être secourus par le trésor public , et l'on se propose, entre autres mesures, de les faire arriver à l'état de civilisation, en dirigeant leurs soins vers
(*) Cette machine incendiaire est d'une extrême simplicité , mais ses effets sont terribles : au rapport de M. Debret, elle se compose d'uue branche de pin enveloppée de iilaments de tucum ou tfembira, qui communiquent facilement le feu au bois résineux auquel ils sont enlacés. Cela nous a rappelé ces flèches garnies de coton enflammé que les Tupis , d'après Hans Stade, lançaient jadis.
l'éducation des bestiaux, et plus tard vers la culture des terrains qui leur seront concédés. On ne saurait trop applaudir à de semblables intentions ; mais on peut affirmer d'avance que la réussite d'un projet semblable dépendra surtout des hommes sous la protection desquels on aura placé les Indiens.
Province de Satï-Paulo. On a déjà vu au commencement de cette notice quel rôle important jouent les Paulistes dans l'histoire primitive du Brésil, Ainsi que l'a dit avec un grand bonheur d'expression un des écrivains modernes qui connaissent le mieux l'Amérique du Sud , « les mœurs de cette race de fer, son courage indomptable , sa haine pour toute espèce de joug, ses courses gigantesques dans l'intérieur du pays, ont fait de son histoire un épisode à part dans celle du Brésil. Les Paulistes, pendant un siècle et demi, furent sur terre ce que , dans le même intervalle , les flibustiers furent sur les côtes de l'Océan et de l'Amérique méridionale.»
Sans admettre peut-être la comparaison absolue avec les frères de la côte , nous avons tenté de jeter un coup d'œil sur les services rendus par les Paulistes au reste du Brésil. Essayons d'examiner maintenant si la position de la province , son climat, la nature de son territoire n'ont pas eu quelque influence sur les succès inouïs des Paulistes , et sur la nature de leurs découvertes (*). Notre intention ne saurait être de rabaisser en rien la gloire qui se rattache au titre de Pauliste. Ces hommes du seizième siècle eurent bien assez d'obstacles à vaincre dans les vastes forêts de l'Ouest ; la nature se montra assez rebelle avant de se soumettre ; ils payèrent enfin trop fréquemment de leur vie les découvertes qu'on leur vit accomplir, pour que leur nom ne reste pas avec toute sa renommée. Mais, sans ce climat tempéré qui permit à une race plus robuste de prendre tout son développement; sans ces belles
(*) Théodore Lacordaire , Revue des deux
mondes.
plaines qui se prêtaient également aux travaux de l'agriculture età l'éducation des bestiaux ; en un mot. sans ce fleuve du Tieté qui les portait jusque dans les solitudes de l'intérieur, il n'est guère probable que les habitants de Saint-Paul et de Saint-Vincent eussent mené une vie si féconde en résultats.
On pourrait ajouter à toutes ces causes la docilité des Indiens qui habitaient ces parages , et la facilité que les premiers conquérants trouvèrent à les soumettre : ce sont autant de faits que nous allons développer.
Nulle province n'a eu des limites si incertaines, nulle contrée au Brésil n'a présenté une démarcation si arbitraire selon les périodes historiques :
quelques mots suffiront pour tout expliquer. Lorsque le roi don Joào III se décida à répartir la côte du Brésil en capitaineries , il concéda à Martini Affonso de Souza, l'un des premiers explorateurs, un territoire de cent lieues le long des côtes. A son frère Pedro Lopez de Souza, il en accordait seulement cinquante. C'est ce qu'on appela plus tard les capitaineries de San-Vicente et de Santo-Amaro. Ceci se passait le 20 janvier 1532. Or, on sait les immenses difficultés que présentait à cette époque la colonisation de semblables territoires. Quarante ans ne s'étaient pas écoulés, que l'on retirait à la province de Saint-Vincent presque la moitié des terrains concédés, pour en former la capitainerie de Rio de Janeiro. Nous ne saurions prétendre suivre pas à pas les empiétements successifs que les provinces voisines exercèrent sur ce grand territoire. Plus tard, Saint-Vincent s'incorpora une partie de la capitainerie de Santo-Amaro ; et en définitive, le pays des Vicentistes et des Paulistes n'a presque rien perdu de son area.
Aujourd'hui cette province, située entre les 20° 30' et les 28° de latitude sud , occupe un espace de cent trentecinq lieues d'étendue du nord au sud ; de l'est à l'ouest, sa longueur moyenne est d'environ cent lieues. Si l'on jette un coup d'ceil sur la carte de l'Amérique méridtonale, on se convaincra
aisément que cette belle région, située presque entièrement sous la zone tempérée, se prêtait admirablement par ses limites à tous les genres d'exploration. Vers Torrent , l'Océan permettait une communication facile avec les autres provinces ; au sud , la province de San-Pedro conduisait jusqu'aux missions guaraniques ; au nord , dès qu'on avait franchi la montagne de Mantiqueira, Minas-Geraes développait ses terres fertiles et ses mines abondantes. Goyaz , qui se trouve dans la même direction , ne pouvait pas rester longtemps ignoré dès qu'on avait traversé leRio-Grande. Enfin à l'ouest, Goyaz et le Mato-Grosso permettaient, par leurs fleuves immenses, de pénétrer dans les déserts de l'Amazonie.
Premiers habitants de Saint- Paul. C'est surtout dans les anciens historiens , dans les ouvrages devenus très -rares des vieux missionnaires, qu'il faut étudier l'origine de cette société des Paulistes, qu'on a présentée depuis sous des couleurs si peu exactes. Là, comme partout ailleurs, cependant, les origines sont assez obscures. Ce que l'on sait positivement, c'est que les nations qui habitaient ce territoire, les Patos, les Carijos , les Guaynazes, appartenaient à une race plus paisible que les Tupis, dont plusieurs cependant parlaient la langue ; et que les premiers aventuriers qui suivirent les concessionnaires asservirent promptement certaines hordes. Selon Herrera , il y avait , dès 1527 , une factorerie où l'on venait faire la traite des esclaves, et on a une cédule, en date de 1533, par laquelle Martini Affonso concédait à Pedro de Goes le droit d'exporter dix-sept esclaves francs de tous droits. Comme le fait très-bien observer Ayrez de Cazal , puisqu'il y avait une factorerie, il est plus que probable qu'une navigation régulière était établie vers ces régions du Sud.
On ne saurait se le dissimuler, dès les premiers temps , la traite des Indiens est établie régulièrement, et voici les conjectures qu'il est permis de faire à ce sujet. D'après Herrera , Martini Affonso ne fut pas le premier
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Européen qui aborda cette portion de la côte. Deux Portugais, que l'on suppose avoir fait partie d'un équipage naufragé , résidaient parmi les Indiens.
Il était arrivé à Antonio Rodriguez, et surtout à. loâo Ramalho, une aventure semblable à celle d'Alvarez Correa. Ils avaient été accueillis par une tribu , et d'après ce que l'on voit dans la vieille relation d'Hans Stade, il est infiniment probable que ces deux hommes étaient emmenés en guerre par les Guaynazes contre leurs ennemis.
Ils avaient appris la lingoa gérai : peutêtre furent-ils les premiers à engager les Indiens, dont ils partageaient les périls, à vendre les prisonniers qu'ils faisaient aux nouveaux établissements.
Si les choses eurent lieu ainsi, elles se passèrent à peu près comme à la côte d'Afrique, où les hordes furent armées l'une contre l'autre dès l'origine de la traite. Quant à Martini Affonso de Souza , après avoir visité la baie de Rio de Janeiro , il commença par bâtir la forteresse de Bertioga devant la barre de Santos. Avant que la capitainerie lui fût concédée, il forma sur son territoire le premier établissement portugais qu'on y eût vu. Il fit alliance avec les chefs les plus puissants du voisinage; et, grâce à la paix qu'il sut maintenir autour de lui, on put commencer la culture de la canne à sucre. Il établit aussi le premier engenho qu'on eût vu au Brésil; plusieurs colons l'imitèrent. Ce fut sous ses auspices que s'organisa une compagnie de négociants pour la propagation des travaux agricoles et industriels. Grâce à ses soins, plusieurs familles originaires des îles Açores vinrent augmenter la nouvelle colonie.
Mais, je le répète, avec ces premiers travaux si utiles et si nécessaires, la traite s'établissait dans les règles. Il ne faut donc pas aller chercher autre part l'origine de ces guerres impitoyables qu'on voit faire aux Indiens par les Paulistes durant près de deux siècles. Il est probable que Martini Affonso comprit de bonne heure ce qu'il y avait d'inique dans les mesures que l'on avait adoptées , et l'on peut
supposer aussi qu*il se contenta de faire des esclaves parmi les tribus ennemies de ses alliés ; car on le voit prohiber les entradas , ou les expéditions dans l'intérieur, non-seulement afin de consolider les établissements du littoral , mais encore dans la crainte de troubler la bonne harmonie qui existait entre lui et les chefs de tribu. Dès cette époque néanmoins, le mal était fait, et nous lui verrons prendre un prodigieux développement.
Il y avait dans le cœur de ce chef quelque ombre de justice. Mais , comme le fait observer un historien brésilien, il retourna en Portugal, d'où le roi Jean III l'expédia pour les Indes orientales. Dès lors, il y eut infraction complète aux règlements qu'il avait établis, et l'on vit commencer ces guerres déplorables qui ensanglantent les premières annales du Brésil. Malheureusement Martini Affonso , avant de s'éloigner, avait soumis le droit d'exécuter Jes entradas, ou les expéditions hostiles contre les Indiens, au bon plaisir de ses lieutenants ; le mal que produisirent les licences données à cette époque fut incalculable. Les choses en vinrent à ce point, que la femme du concessionnaire, DonaAnna Pimentel, accordait à Lisbonne même le droit d'entrada, ou, si on l'aime mieux, la permission défaire des esclaves.
Ce préambule était nécessaire, nous le croyons, pourfaire comprendre quel fut, dès l'origine, le véritable esprit dont furent animés les Vicentistes.
Ainsi que l'ont fait don Vaissette et Charlevoix, il n'est pas juste néanmoins de considérer les premiers habitants de Saint-Paul comme un ramas de brigands cherchant avant tout à se soustraire aux lois de la métropole.
C'étaient tout simplement des hommes mus par les habitudes de leur époque; et, par cè qu'on voit faire à Marti m Affonso de Souza , guerrier illustre , dont l'histoire contemporaine répète fréquemment le nom , on peut juger de l'esprit déplorable qui excitait alors les colons (*).
(*) Le précieux Roteiro de la Bibliothèque
tomme Diego Alvez Correa, le naufragé de San-Salvador, Ramalho, avait épousé une Indienne. Elle appartenait à cette nation desGuaynazes , dont les habitudes paisibles se sont perpétuées jusqu'à notre époque. Un manuscrit contemporain , qui nous a plus d'une fois servi de guide , rappelle l'instinct pacifique de cette race , qui ne s'était point cependant laissé envahir par les Carijos et par les puissants Tamoyos , ses belliqueux voisins. C'était dans les plaines fertiles de Piratininga que Ramalho avait pris le parti de s'établir. Protégé par Tabvreça , le grand chef des Guaynazes , il avait acquis une certaine influence sur la tribu, et ce fut à lui qu'on dut les premières unions qui se formèrent entre les Indiens et les Européens.
De ces alliances, peu nombreuses d'abord , devait naître une race audacieuse qui allait changer la face du Brésil. Mais, par une étrange circonstance et par une combinaison qui n'a peut-être pas été étudiée suffisamment, ces fiers métis , dont se recrutèrent plus tard les rangs des Paulistes , ces mamalucos dont on nous vante la force et le courage, ne sortirent pas d'une race indienne aussi hardie que celles qu'on allait asservir. Peut-être ses habitudes sociales, déjà modifiées par une cause que nous ignorons, la rendaient-elles par cela même plus propre au rôle qu'elle allait jouer ; peut-être aussi son horreur pour l'anthropophagie fut-elle une cause suffisante de rapprochement. Ce qu'il a de certain, c'est qu'on vit se passer à San-Vicente un fait qui s'est bien rarement renouvelé dans les autres provinces où la population indienne était tout aussi nombreuse : une race nouvelle sortit de deux races opposées.
Les chroniques locales nous appren-
royale, dont l'auieur était presque contemporain de ces événements, dit positivement, en parlant de la fondation de San-Vicente par Martim Affonso : Esta 'villa foi povoada de muita e lionrada g ente , etc. ; cette bourgade fut peuplée d'un grand nombre de gens honorables,
nent combien les Guaynazes « étaient gens paisibles, faciles à satisfaire , et ne donnant nulle peine aux conquérants. » Elles se plaisent, à raconter combien leurs usages étaient différents de ceux des autres Indiens : elles sont loin cependant de leur refuser tout courage. Écoutons la description naïve qu'en donne leRoteiro. Ces Guaynazes sont en guerre continuelle avec les Tamoyos d'un côté, et les Carijos de l'autre, dit-il. Ils se tuent cruellement entre eux. Les Guaynazes ne sont ni malicieux ni trompeurs. Ce sont au contraire des hommes simples, de bonne disposition, et très-enclins à croire tout ce qu'on peut leur dire. Ce sont gens de peu de travail, très-nonchalants, ne cultivant pas la terre. Ils vivent du gibier qu'ils tuent, et du poisson qu'ils prennent dans le fleuve. Ils joignent à cela les fruits sauvages que donnent les forêts. Ce sont de grands archers , mais ennemisdelachairhumaine. Ilsne tuent pas ceux qu'ils font prisonniers , mais ils les acceptent pour esclaves.
S'ils viennent à se rencontrer avec les blancs, jamais ils ne leur font de mal ; bien au contraire , ils leur sont de bonne compagnie. Quant à celui qui a quelque esclave guaynaze, il ne faut pas qu'il en attende quelque service, parce que c'est une race paresseuse de sa nature, et qui ne sait point travailler. Cette nation n'a pas non plus coutume d'aller faire la guerre à ses ennemis hors des limites de son territoire. Elle ne va pas les chercher dans leurs repaires, parce qu'elle ignore l'art de combattre dans les forêts; elle se bat dans les campos où elle vit, et elle se défend avec l'arc contre les Tamoyos. Quand ceux-ci viennent l'attaquer, alors elle combat vaillamment en rase campagne , à coups de flèches, et elle se montre aussi habile que ses ennemis. Les Guaynazes ne vivent pas rassemblés en aidées dans des maisons, comme le font les Tamoyos, leurs voisins ; mais ils demeurent dans les campos, au fond de cavernes creusées en terre, où ils entretiennent du feu jour et nuit. Leur couche se compose de branches d'arbres, sur lesquelles
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ils étendent les peaux des animaux tués à la chasse. La langue de cette nation est différente de celle des peuples voisins; mais ils s'entendent avec les Carijos. Quant à la couleur et à la disposition du corps, ils ressemblent complètement aux Tamoyos. A l'exemple des autres tribus de la côte, ils ont grand nombre d'idolâtries.
Voilà, d'après le témoignage du naïf chroniqueur, quels furent les ancêtres des mamalucos, et nous avouerons qu'il est assez difficile d'y reconnaître les traits distinctifs des Paulistes. Cependant , nous le répétons, peut-être ne restait-il des habitudes indiennes, chez cette race, que ce qu'il en fallait pour former une population robuste capable de résister aux fatigues du désert, tandis qu'elle apportait tout naturellement des instincts plus sociables. Trop souvent les mamalucos de la côte orientale, qui provenaient des Européens et des femmes tupinambas , reprenaient la vie nomade des Indiens, et l'on n'en saurait vraiment compter beaucoup qui aient exercé une favorable influence sur la population brésilienne.
Ici , au contraire, tout se montra favorable à l'ordre de choses qui allait se développer; et, dès l'origine, le mélange des races prépara, pour ainsi dire, les événements.
D'ailleurs , pour aborder plus franchement cette question si importante, et qui a si peu occupé les historiens , il faut dire que la population des Vicentistes se recruta chez plusieurs autres tribus. Elle s'adjoignit un grand nombre de ces Carijos , qui, à l'exception du massacre des prisonniers et de son goût décidé pour l'agriculture , offraient une assez grande analogie avec les Tupis ; elle alla jusque dans le voisinage des possessions espagnoles recruter des hordes de Tappes méridionaux et de Guaranis ; en un mot , par des alliances successives, et dont on retrouve partout les traces, elle s'incorpora les tribus indiennes qui pouvaient sympathiser avec les Européens ; elle fit ce que les meilleurs esprits recommandent aujourd'hui aux classes laborieuses du Brésil, afin qu'une race
entière ne disparaisse pas sans profit pour les générations futures»
Une fois le premier noyau de la population formé dans les plaines de Piratininga , les choses marchèrent avec une rapidité peu commune, surtout lorsque Nobrega et Anchieta eurent rassemblé , par l'autorité de leur parole, plus d'indigènes que n'en avaient pu réunir les conquérants.
A partir de cette époque, la ville de Saint-Paul est fondée. Ce n'est d'abord qu'un coiiége destiné à devenir le siège des travaux apostoliques. Un an après, en 1554, une bourgade considérable s'élève près de cette maison qu'occupent treize religieux ; six ans plus tard , la population s'est accrue. On a compris l'avantage que présente l'union des eaux du ïlio-Tamandatahy et de l'Hynhagabahu , et la ville naissante, reculée' de trois lieues , reçoit ce prodigieux accroissement de force et d'activité qui lui acquerront, dès la fin du seizième siècle , une réputation si formidable.
C'est dans un petit livre espagnol devenu beaucoup trop rare , c'est dans la Vie du P. Joseph de Anchieta, que l'on peut étudier ce qu'il y eut de vraiment curieux dans les premières origines de la colonie (*) ; c'est là que l'on peut voir combien, en peu d'années, les deux races se sont unies intimement, combien la fusion a été complète. En effet, après avoir accompli des travaux apostoliques dont le nombre effraye aujourd'hui la pensée, le P. Anchieta veut donner à ces populations nouvelles une idée des autos sacr amentales , que l'on regardait à
(*) Vida del padre Joseph de Anchieta, traduzida de latin en castellano , por el padre Estevan de Paternina. Salamanca, .1618, 1 vol. in-12. La Vie d'Anchieta avait été écrite primitivement en portugais, par le P. Pedro Rodriguez, provincial du Brésil; on en fit ensuite une version latine fort remarquable , et c'est sur ce travail que Paternina a fait son livre. Ce n'est point positivement une traduction : quelques parties ont été abrégées; mais l'auteur espagnol a introduit dans son travail plusieurs faits nouveaux.
cette époque comme faisant partie du culte. C'est dans les deux langues qu'il compose son drame sacré; et quand on accourt, de tous les points de la colonie, sous ces vastes tentes qui ont été dressées dans la plaine afin de contenir des milliers de spectateurs, c'est une pièce écrite alternativement en langue portugaîse et en langue tupi que l'on vient écouter. Ce seul fait, sur lequel nous n'insisterons point, mais que l'on n'avait pas remarqué avant nous, suffit pour expliquer combien avaient été rapides les alliances entre les naturels et les Européens (*).
On se tromperait étrangement néanmoins, si l'on croyait que les grands établissements du Brésil méridional se constituèrent sans secousses violentes.
Dès les premières années, on voit les habitants de la bourgade de Saint-Vincent et de la plaine °de Piratininga en lutte avec les deux hommes qui essayaient d'établir sur leurs cathécumenes un pouvoir purement spirituel , tandis qu'ils basaient le leur fréquemment sur la violence, et toujours sur une obéissance passive. Quelquefois ces luttes sont sanglantes : les Vicentistes et les Paulistes ne craignent point li'aller attaquer les néophytes , qui forment, à quelques lieues de leurs cités naissantes , une société fort différente. Pour faire cesser ces hostilités , de fréquentes négociations sont nécessaires, jusqu'à ce que la guerre terrible que font les Tamoyos à leurs voisins, et qui menace un moment les Portugais d'un complet anéantissement, prouve aux deux partis qui divisent la colonie, la nécessité de réunir leurs forces , et de les opposer à un ennemi si formidable.
Le P. Gaspar de Madré Dios, qui a écrit un ouvrage spécial sur la province de Saint-Vincent, a voulu prouver, contre l'opinion de Joseph Vaissette et
(*) Dans l'œuvre d'Anchieta, qui malheureusement ne nous est point parvenue , le dialogue n'était pas interrompu par le changement subit d'idiome; on avait introduit entre les jornadas des espèces d'intermèdes, quelques digressions , dit la chronique , composés en langue tupi.
de Charlevoix, que les premiers habitants de Saint-Paul étaient des Indiens et des jésuites qui n'avaient jamais reconnu d'autre autorité que celle duPortugai. ]Xous ne pouvons admettre non plus l'opinion qu'il combat, et qui tend à considérer comme des brigands sans frein des fondateurs de la capitale : il ne faudrait pas néanmoins croire à une pureté absolue d'origine. C'étaient tout simplement des mamalucos issus d'Indiens et d'Européens, qui pouvaient bien reconnaître l'autorité de la métropole, mais qui devaient avoir des idées singulièrement larges quant à l'esclavage des tribus indiennes, auxquelles ils portaient une haine héréditaire. Plus tard, lorsque, durant la guerre avec les Tamoyos, les jésuites exercèrent une réelle influence dans la cité, ils purent bien modifier ce sentiment; mais il était - trop bien enraciné dans l'esprit du siècle, il était trop bien d'accord avec les intérêts des colons, en un mot , il appartenait trop bien à la race , pour que l'on dût espérer de l'éteindre complètement.
L'instinct sauvagereprenait toujours le dessus ; cela sst si vrai que, dans le siège de Saint-Paul , qui arriva vers 1561 , et où les Tamoyos parvinrent à s'introduire jusque dans la cathédrale, Tabyreça, devenu chrétien, immolait sans "pitié, au pied de l'autel, les Tamoyos qui lui demandaient grâce et qui se rendaient à lui.
Il y aurait une fort grande injustice à juger les jésuites du seizième siècle et leurs travaux d'après les idées que peut inspirer le système suivi dans les missions. Là , onpeut voir des projets ambitieux s'allier à des vues habiles : dans les premiers travaux exécutés par les pères de la compagnie, au Brésil, tout fut désintéressé; et, au besoin, le récit de leurs fatigues et de leurs souffrances pourrait le prouver.
Nobrega mérite, réellement le titre d'apôtre du Brésil, qu'on lui décerne dans toutes les relations; Anchieta, qui travailla sans relâche, durant quarantequatre ans , à la conversion des indigènes, et qui ne craignit pas de rester seul comme otage entre les mains des Tamoyos pour sauver la colonie, offre.
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encore un caractère plus élevé et plus énergique; le P. Jean d'Aspicuelta , le P. Antoine Perez, le P. Léonard Nunes, et tant d'autres, les secondèrent avec un zèle que peuvent apprécier seuls ceux qui ont vécu de la vie des forêts, ou qui ont reposé dans une cabane indienne. Il s'en faut bien qu'ils aient obtenu les résultats qui se manifestèrent au Paraguay. Jamais ils ne purent s'opposer complètement à cette traite odieuse que les Paulistes allaient faire à main armée jusque dans les forêts les plus reculées du Brésil;' jamais leurs successeurs ne purent empêcher que les bandeiras de Saint-Paul et de Saint-Vincent n'allassent porter la guerrejusque dans les réductions , pour revenir avec des espèces d'armées composées d'hommes, de femmes et d'enfants, qu'on soumettait bientôt aux travaux les plus pénibles. Il y a mieux, les lois répressives de la couronne échouèrent toujours contre ce prétendu droit d'envahissement, si bien reconnu par les Paulistes. Les gouverneurs généraux tolérèrent ce qu'ils ne pouvaient empêcher; et sans former, comme on l'a dit, une république à part, les habitants de Saint-Paul conservèrent une indépendance effective, qui a bien pu tromper quelques écrivains.
Incursions dans les forêts, bandeiras; BRUITS MENSONGERS RÉ- PANDUS SUR LES PAULISTES. NOUS
avons essayé, au commencement de cette notice, de tracer rapidement l'histoire des expéditions gigantesques que l'on dut aux Paulistes, durant le dix -septième et le dix -huitième siècle; nous avons fait voir que toutes les grandes explorations qui ont fait connaître le Brésil intérieur sont le résultat de leur persévérance. Voici comment se faisaient ces expéditions; et ici nous croyons devoir emprunter quelques phrases à un écrivain qui nous semble avoir compris admirablement le génie aventureux de l'époque qu'il a voulu peindre. « Une ressemblance de plus entre les Paulistas et les flibustiers, dit M. Lacordaire, c'est la manière dont s'organisaient leurs expéditions, et le mélange de supersti-
tion, de mépris de la vie, et de férocité, qui formaient le fonds de leur caractère. De même que chez les frères de la côte, c'était ordinairement quelque vieux coureur des bois , bronzé de corps et d'âme, et initié à tous les secrets du désert, qui concevait le plan de l'expédition, ou bien quelque jeune débutant dans la carrière, désireux de se signaler. Us ne manquaient jamais de volontaires pour s'enrôler sur leurs pas. Les conditions de partage du butin futur arrêtées et tous les préparatifs terminés, une dernière formalité restait à remplir : celle de régler ses comptes avec le ciel, et d'attirer sa faveur sur l'entreprise. Une messe, à laquelle assistaient avec recueillement tous les intéressés, faisait ordinairement l'affaire. Les plus dévots allaient ensuite purifier leur âme de ses vieux péchés auprès d'un prêtre, qui souvent recevait en même temps leur vœu de consacrer aux autels une partie du produit de l'expédition. Si le moine était sévère, avant de donner Pahsolution, il s'enquérait soigneusement de l'objet de l'entreprise, et n'absolvait qu'autant qu'il était simplement question de découvrir des mines; mais le plus grand nombre passait prudemment cette question sous silence, recommandant seulement, en termes généraux, de traiter avec douceur les Indiens qui se présenteraient sur la route, afin de les attirer au giron de l'Église. Le pénitent n'avait d'ordinaire en ce moment aucune objection à faire; une fols en route, Dieu sait comment il tenait ses promesses !
« Enfin , soit par terre , soit par eau , l'expédition se mettait en campagne; les parents, les amis, l'accompagnaient à quelque distance, faisant des vœux pour sa réussite : tous savaient le peu de chances qu'ils avaient de se revoir. Alors commençait dans toute son énergie la lutte de l'homme avec la nature sans frein et terrible du désert. 11 fallait souvent, la hache à la main, s'ouvrir une route dans l'épaisseur des forêts, camper pendant des semaines entières dans des terres noyées et pestilentielles, affronter les rivières dé-
bordées, les chutes d'eau, la flèche de l'Indien caché en embuscade, les feux d'un soleil vertical pendant l'été, les pluies diluviennes de la saison opposée, la famine, les maladies; braver, en un mot, tout ce que l'imagination peut se représenter de dangers de toute espèce.
Partout où la terre était rouge et offrait certains indices à lui connus, le chef de l'expédition faisait fouiller le sol; si un peu d'or s'offrait à ses regards , les fatigues passées étaient oubliées, et les travaux' d'exploitation commençaient aussitôt ; dans le cas contraire , on poussait plus avant. Des mois, des années entières , se passaient de la sorte ; enfin , on voyait arriver à Saint-Paul quelques malheureux, hâves, méconnaissables aux yeux mêmes de leurs proches, restes de l'expédition déjà à moitié oubliée. S'ils avaient de l'or à montrer, des promesses brillantes à faire, peu importait la distance, une fièvre générale s'emparait de toute la province; des familles entières , y compris les femmes et les enfants, se mettaient en route pour le nouvel Eldorado. Ce qui survivait aux dangers du trajet s'établissait sur les lieux, et une nouvelle colonie était fondée. Quelquefois , lorsque les expéditions se composaient d'un petit nombre d'individus, on n'en entendait plus jamais parler. Cependant tous n'avaient pas péri ; mais , séparés de leur patrie par un intervalle immense, les aventuriers se dispersaient de côté et d'autre, et chacun d'eux s'établissait là où lui en venait la fantaisie. C'est ainsi que, dans les provinces les plus éloignées du Brésil, on rencontre assez souvent des familles qui, loin d'avoir oublié leur origine, rappellent encore avec une sorte dé fierté que le sang des Paulistas coule dans leurs veines.
« De retour dans ses foyers, le Paulista y rapportait une humeur altière, une indépendance sauvage, hostile à tous les liens sociaux. Il était rare qu'il n'eût pas quelques comptes à régler avec ses voisins, soit à propos d'esclaves enlevés, soit pour toute autre offense reçue , et J'.on savait qu'il eût été dangereux' pour les objets de sa haine
de le rencontrer le soir, à la brune, dans un lieu écarté. Un long stylet, caché dans l'une de ses bottes ou sous le cuir de sa selle, eût alors inévitablement vu le jour, et n'eût pas brillé en vain dans l'ombre. Si l'occasion favorable ne se présentait pas, malgré son irritabilité naturelle, il savait l'attendre longtemps. Maintes fois il est arrivé qu'après des années d'attente mutuelle deux ennemis de cette espèce se rencontrèrent inopinément dans les forêts, loin de tout séjour habité; l'un d'eux devait alors renoncer à la vie.
Le vainqueur, après le combat, omettait rarement de déposer le vaincu dans sa dernière demeure; il s'agenouillait ensuite sur la fosse, y récitait quelques prières; et, après y avoir planté une croix formée à la hâte de deux morceaux de bois, il s'éloignait sans y penser davantage. Le désert gardait fidèlement le secret, et tout était dit.
« Des individus ces haines implacables s'étendaient aux familles, qui épousaient fidèlement la cause de chacun de leurs membres, quel que fût le degré de parenté. Presque sans interruption, la ville était remplie de troubles et de dissensions. Ce que la vendetta produit encore de nos jours en Corse se voyait donc alors à Saint- Paul , avec cette différence néanmoins , qu'elle empruntait aux mœurs rudes de ce siècle une énergie dont notre époque est à peine susceptible (*). »
L'habile écrivain fait remarquer que ce tableau rapide ne convient en aucune façon aux Paulistes d'aujourd'hui , et que 'ces derniers n'ont hérité de leurs pères qu'une noble fierté et une bravoure à toute épreuve; mais rien n'est plus vrai que l'esquisse qu'il nous trace du caractère indompté de ces premiers habitants de Saint-Paul et de Piratininga. Telle fut, à peu de chose près, la vie que menèrent Arzào, Antonio Dias, BartholomeuRocinho, Garcia Ruiz, Leme, Manoel Preto, et tant d'autres aventuriers célèbres. Ces
(*) Théodore Lacordaire , Revue des deux mondes, t. H, ive série.
L'UNIVERS
chefs de Paulistes prenaient le nom de bandeirantes , et la troupe qu'ils commandaient celui de bandeira; comme nous disions encore, au XVIIe siècle, une bandière, pour désigner un certain nombre de soldats marchant sous un même drapeau. Quelquefois l'expédition était uniquement destinée à la recherche des métaux précieux; puis elle se tournait tout à coup contre les Indiens, comme cela arriva à Buenno et à son père dans les grandes solitudes de Goyaz. D'ordinaire, c'était la recherche des mines qui entraînait les Paulistes dans ces provinces du nord dont la distance effraye l'imagination; car, ainsi qu'on l'a très-bien fait observer, s'ils allaient jusqu'aux bords de l'Amazone, et cela est arrivé fréquemment , « c'est à peu près comme si , l'Europe étant couverte de forêts sans chemins tracés , un habitant de la France se frayait une route jusqu'au centre de la Sibérie. »
Plus ordinairement, les bandeiras ne quittaient point les plaines du Sud; et, dans ce cas, elles se dirigeaient contre les grandes tribus indiennes, qu'elles emmenaient en esclavage.
Les écrivains de cette période sont unanimes dans leurs plaintes : tantôt, comme le rapporte M. Fernandes Pinheiro d'après les manuscrits les plus authentiques , on voit les Paulistes emmener de la Guayra jusqu'à quinze cents Indiens, qu'ils vendent ensuite sur la place publique; on désigne tel bandeirante, comme le célèbre Manoel Preto, par exemple, qui compte dans ses propriétés jusqu'à mille Indiens propres à se servir de l'arc. Tout ceci se passait dans la dernière moitié du XVIIe siècle. A cette époque, les Paulistes ne s'attaquaient plus seulement aux tribus, ils s'attaquaient aux villes. Non-seulement la Guayra était désolée par eux, mais Ciudad-Real et Ciudad de Xeres étaient ruinés, et une grande partie des Indiens Quarames disparaissaient devant leurs invasions. Ce fut à peu près vers 1G20 que les Paulistes commencèrent à porter la guerre dans les réductions jésuitiques, et ils poursuivirent ces incursions à main armée jusqu'en 1679. De là ces haines sans
fin que Ton voit se perpétuer entre les dominateurs du Paraguay et les habitants de Saint-Paul; de là tous ces bruits mensongers qui se répandirent principalement au dix-huitième siècle, et qui représentaient la cité de Saint- Paul comme une espèce de repaire de brigands. Les bandeirantes savaient se servir à merveille du sabre et de l'escopette; dans les forêts, ils savaient lutter de ruse avec les Indiens les plus habiles; à force de parcourir les provinces les plus éloignées, ils avaient fini par acquérir sur ce vaste territoire des idées de géographie pratique peu communes; mais là s'arrêtait leur science. Il n'en est pas un seul qui ait pris la plume pour faire cesser les bruits qui circulaient en Europe sur la prétendue république fondée dans les plaines de Piratininga. Dans cette discussion, on le sent bien, l'avantage devait rester à ceux qui parlaient, et qui parlaient avec énergie. Les incursions contre les Indiens sont à coup sûr une des choses les plus monstrueuses qui aient jamais souillé l'histoire de l'Amérique; mais cet abus sanglant de la force,* les Paulistes en partageaient le blâme avec les Européens, et avec les jésuites eux-mêmes. Il est bien prouvé aujourd'hui que les moyens hostiles ne furent pas étrangers aux jésuites, et que le nom de réduction, qu'on imposait aux missions du Paraguay, pouvait dans le lait recevoir une acception fort différente du sens spirituel qu'on lui attribuait (*).
(*) On sait que les jésuites obtinrent un bref du pape qui excommuniait les détenteurs d'Indiens; ce fut après la lecture de ce bref que les jésuites furent chassés de Saint-Paul. A la suite de cette expulsion se répandirent aussi des bruits absurdes sur une espèce de schisme qui se serait formé dans la capitale. Voici ce que dit Alph. de Beauchamp, d'après Southey, qui tenait ces détails , à n'en point douter, de quelque relation jésuitique. «Les Paulistes élèvent autel contre aulel, et pour mieux détourner les peuples Cariges et Hiagiares d'embrasser le christianisme, qui les eût assujettis aux missionnaires du Paraguay , ils font entendre aux sauvages qu'il n'y a aucune différence es-.
Lors de l'invasion des Hollandais, les Paulistes étaient trop éloignés du théâtre de la guerre pour y prendre une part active; mais il est faux qu'ils aient choisi l'instant où la mère patrie succombait sous le poids de ses propres misères, pour se détacher complètement de ses intérêts. Lorsque la glorieuse révolution qui plaçait un prince de la maison de Bragancè sur le trône fut accomplie, Saint-Paul fut une des premières cités du Brésil à manifester la joie que lui inspirait un semblable changement politique.
Cakactèbe actuel des Paulistes.
Mais, par quelle suite d'événements, par quelle combinaison nouvelle dans son organisation sociale, la province de Saint -Paul vit-elle s'opérer un changement complet dans les coutumes de ses habitants? Les bornes qui nous sont imposées dans cette notice ne nous permettent point d'aborder un sujet si compliqué. Ce qu'il y a de certain, c'est que durant les dernières années du dix-huitième siècle on vit se modifier à un tel point le caractère des Paulistes, qu'il ne resta plus à cette
sentielle entre la religion chrétienne et la croyance des devins du Brésil : eux-mêmes nomment un chef de l'Église, et lui donnent le nom de pape; ils instituent des prêtres et des évèques , ils introduisent la confession auriculaire, ils célèbrent la messe, ils fondent des collèges, ils fabriquent des livres saints avec l'écorce de certains arbres, et y tracent des caractères inconnus qu'ils prétendent leur être inspirés parle souffle divin.... »
«De là naquit un mélange monstrueux des cérémonies du christianisme avec les superstitions brésiliennes; les Paulistes, imitant les convulsions et le délire religieux des devins, captivèrent ainsi l'esprit crédule des sauvages, qui, frappés de cet amalgame nouveau deriles et de cérémonies à la fois barbares et sacrés , couraient en foule se ranger sous ces nouvelles lois» (Histoire du Brésil , t. III , p. 3+8). Il est difficile de réunir en peu de lignes tant de faits absurdes, et ces étranges assertions n'ont pas besoin certainement d'être réfutées ; cependant elles prouvent a\ec quelle habileté on choisissait la nature des bruits nue l'on mettait en circulation,
population active, mais turbulente, qu'une réputation méritée de bravoure , de générosité, de franchise même, qui contraste d'une manière bien prononcée avec cet esprit habituel de violence et de cruauté qu'on signale parmi les anciens colons. Une éducation moins imparfaite, un assez grand développement de l'agriculture, les travaux réguliers des mines,, ont pu contribuer à ce changement. Peut- être , après tout, le caractère trop ardent des Paulistes n'avait-il besoin que d'une sage modification. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui le plus heureux développement moral , comme le mouvement intellectuel le plus remarquable, paraît appartenir à Saint-Paul.
Description physique de la province. La province de Saint-Paul est une de ces régions privilégiées qui pourraient se passer au besoin des autres subdivisions du Brésil , et dont le reste de l'empire se passerait assez difficilement. Ses nombreux troupeaux sont une ressource assurée contre le manque de subsistances durant une expédition militaire : la portion du sud est essentiellement propre aux productions de l'Europe méridionale (*) ; le TSord lui fournit toutes les denrées agricoles des tropiques; et enfin ses mines de fer, qui ont remplacé les mines d'or épuisées , lui permettraient d'entreprendre certains travaux industriels qu'il serait difficile d'établir avec le même succès sur un autre point.
D'après les dernières ordonnances politiques venues à notre connaissance, tout le territoire de Saint-Paul se partage aujourd'hui en trois comarcas, qui plus tard seront soumises ellesmêmes à de nouvelles subdivisions.
Il y a peu de territoires dans l'empire qui présentent une telle variété quant à la disposition du sol : pour s'assurer de ce fait, il suffit de désigner ses
(*) On voit dans le Roteiro do Brasil, que nous avons mis à profit plus d'une fois, combien la culture de la vigne avait réussi dès l'origine à Saint- Vincent. Le riz qui croît aux environs de Santos est le plus renommé de tout le Brésil.
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montagnes; nous nommerons donc : la Serra-Araassoiava, dont on a fait Guarassoiava , et dont le nom tupique signifie le voile du soleil, en raison de Ja vaste étendue de terrain sur laquelle se projette son ombre bien avant que l'astre se cache à l'horizon; l'Araguara, dont s'échappent de fréquentes exhalaisons, le Pirapirapuan , où se trouve encore de l'or; >îa Serra-Dourada, qui doit son ancienne dénomination à l'existence de quelque mine épuisée; le monte Cardoso, qui s'élève dans le voisinage de la mer; le monte Jurea, dontles flots battent la base avec fureur, et qu'une expression populaire désigne sous le nom de montagne Juive {monte de Judea), en raison des imprécations fréquentes que ses sinuosités arrachent au voyageur; et enfin le Jaguary, que l'on contemple aussi de la plage, et dont les roches sourcilleuses sont entremêlées d'arbres immenses. Toutes ces montagnes, peu connues en Europe et rarement citées dans les traités géographiques, impriment à la contrée ce caractère vraiment pittoresque que les voyageurs ne se lassent point d'admirer, et que des descriptions spéciales ont fait connaître trop rarement (*).
Comme l'a fort bien remarqué le
f)ère de la géographie brésilienne, à 'exception du Para, il n'y a pas une seule des provinces maritimes qui soi£ sillonnée par un si grand nombre de fleuves navigables. Cependant il faut avouer que les plus considérables ne
(*) Jusqu'à présent, si l'on en excepte l'ouvrage du F. Gaspar da Madré de Deos, qui s'occupe purement des faits positifs» il n'existe pas une seule monographie spéciale sur Saint-Paul. Si l'on était privé des détails incomplets de Mawe; si l'on ne possédait pas les renseignements plus sûrs, mais trop courts, de Spix et Martius, il faudrait s'en tenir aux statistiques générales de Pizarro et d'Ayres de Cazal. Ceci donne une juste idée de la manière imparfaite dont sont connues certaines localités du Brésil. Le travail fort estimable de M. Meuezes de Drummond, qui se base sur des renseignements fournis par M. Àndrada, est malheureusement tout à fait consacré à la science minéralogique.
sauraient être d'aucune utilité pour amener jusqu'au bord de la mer les productions de l'intérieur; par une disposition particulière, ils fuient tous vers l'ouest, pour aller se perdre dans l'Océan.
La rivière de Paranna elle-même , qui joue un si grand rôle dans la géographie de l'Amérique, et qui, par le volume prodigieux de ses eaux , marche rivale des plus grands fleuves , la rivière de Paranna, qui offre un autre genre de communications, prend naissance dons la province de Saint-Paul. Elle est formée par le confluent du Paranahyba et du Rio-Grande, rivières considérables, qui ont leurs sources à une distance fort éloignée, puisque la première vient du centre de Goyaz, tandis que la seconde arrive de la portion intérieure de Minas-Geraes.
L'Ignussu et le Parannapanema sont deux rivières essentiellement importantes, et dont les bords ne sont pas encore assez exploites ; mais , sans contredit, et comme nous l'avons déjà fait observer, le Rio-Tieté est peut-être de tous les cours d'eau qui arrosent la province celui qui a le plus contribué a développer le goût des Paulistes pour les grandes explorations. En effet, sorti d'un district qui se trouve à environ vingt lieues de la ville de Saint-Paul, il passe à fort peu de distance de cette capitale ; c'est surtout après qu'il a reçu le Pirassicaba que sa navigation prend une grande importance. Malgré les difficultés extrêmes que présente sa navigation, on le descend sur des embarcations considérables , et c'est ainsi que l'on peut pénétrer jusque dans les provinces les plus reculées de l'intérieur.
Jadis c'était au moyen de ces vastes canots, que l'on savait creuser dans les arbres immenses qui croissent sur le ïybaia et le Jaguary, que les Paulistes descendaient jusqu'aux déserts de Cuiaba. Le Tieté se rend dans le Paranna; et, quand nous dirons quelques mots des guerres terribles qui accompagnèrent la découverte du Mato- Grosso, on verra que cette route, si facile en apparence pour revenir sur les bords de l'Océan, fut plus d'une
fois abandonnée, par îa terreur qu'inspiraient les redoutables Pavagoas; il fallut les anéantir pour ne plus les eraindre; et ils s'étaient attribué la domination des fleuves , comme les Guaycourous s'intitulaient maîtres souverains de la plaine.
Si l'espace nous permettait d'entrer dans de nombreux détails sur la géographie intérieure de cette belle contrée, et sur l'histoire naturelle de ses déserts , sans doute il y aurait quelque intérêt à aller visiter ces grandes chutes d'eau des affluents du Tieté, où, les cascades s'opposant à l'émigration des poissons voyageurs, on voit se former des aidées passagères de pêcheurs qui viennent exploiter ces rives désertes. Il y aurait quelque charme à contempler cette nature abondante, qui présente déjà des différences assez notables avec ce qu'on observe dans les lieux plus rapprochés du tropique. En effet , la température s'est déjà abaissée; cette contrée n'est plus autant la région des palmes que celle du Brésil central. Les conifères s'y montrent , et le grand pin de l'Amérique méridionale y porte abondamment ses fruits , qui nourrissent pendant des mois entiers certaines tribus sauvages, comme les châtaignes du Lecythis nourrissent les hordes de la côte orientale. Mais c'est aux ouvrages spéciaux au'il appartient de signaler ces grandes divisions , c'est à eux que l'on doit recourir pour obtenir de semblables détails.
Ajoutons un mot cependant. Déjà la zoologie de ces contrées a subi plus d'une modification importante , grâce aux incursions fréquentes des Européens. Tandis que quelques animaux se sont prodigieusement multipliés, d'autres ont presque entièrement disparu. C'est ainsi que le beau phénicoptere, le guara au plumage de pourpre, qui faisait l'admiration des sauvages eux-mêmes , et qui était si commun , se rencontre à peine aujourd'hui. Dans la vieille relation d'flans Stade, on voit que les Tùpinambas pouvaient se le procurer, pour leurs parures de fêtes, sur toute cette portion du littoral. Il y a une vingtaine d'an-
nées seulement, l'administration, qui certes ne s'occupe guère habituellement de choses semblables, croyait devoir rendre une ordonnance pour la conservation de ce magnifique oiseau , l'un des plus beaux ornements des forêts brésiliennes. Cinq lieues au nord du Rio- Sahy-Grande, limite de la province, se trouve l'embouchure d'une profonde rivière nommée la Guaratuba (*), qui a pris son nom de l'innombrable quantité de phénicoptères qui peuplaient ses rivages. Aujourd'hui encore, ils établissent leur ponte dans une île basse couverte de mangliers , et qui se trouve située à peu près à deux lieues de la mer. Il est défendu expressément de les détruire, l'espèce menaçant de s'éteindre (**).
Cidape de San-Paulo. Nous avons déjà fait connaître au commencement dece paragraphe quelle étaitla véritable origine de la ville Saint-Paul. Commencée en 1552, grâce à la fondation d'un collège , elle prit le nom qu'elle porte aujourd'hui de la première messe qui y fut dite, et qui fut célébrée le jour anniversaire de la conversion de Saint- Paul. Dans l'origine, on joignait toujours à son nom le nom de la plaine où elie est bâtie, et on l'appelait San-Paulo de Piratininga ; ce ne fut qu'au bout de six ans qu'on l'érigea en ville. Néanmoins son accroissement fut assez considérable pour qu'elle acquît , dès le dix-huitième siècle, une véritable importance. Aujourd'hui c'est une des plus jolies villes du Brésil , et c'est surtout une de celles dont le séjour est le plus agréable. Bâtie par les 23° 33' 10" de latitude sud , et les 48° 59' 25" ouest de longitude de Paris, on voit qu'elle est construite à peu près sous le tropique du Capricorne, dont elle n'est éloignée que d'un mille et demi vers le nord. Comme elle a été fondée
(*) Tuba veut dire beaucoup dans la liugoa gérai.
(*') En dépit de eetle défense salutaire signalée par Ayrez de Cazal , M. de Saint- Hilaire a vu tuer un si grand nombre de ces beaux oiseaux, qu'il prévoit la destruclion de l'espèce.
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à environ douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer , on peut dire qu'elle jouit de tous les avantages qui se rattachent au climat des régions équinoxiaies, sans avoir les inconvénients d'une chaleur extrême. La température moyenne ne dépasse guère 22° ou 23° du thermomètre centigrade, et elle se maintient souvent entre 15° et 18° Réaumur. De temps à autre , le froid se fait assez vivement sentir ; mais il n'est jamais assez intense pour nécessiter un grand changement dans la manière de se vêtir. Telle est en général la douceur de la température, que c'est, avec Porto-Alegre, la ville qui convient le mieux sous tous les rapports au séjour des Européens. La plupart du temps même , ce n'est que sous ce climat, qui rappelle celui de l'Espagne et de l'Italie, que les étrangers dont le séjour s'est prolongé au Brésil peuvent se remettre de la langueur causée trop souvent par des chaleurs excessives.
On a déjà vu que la plaine de Piratininga, ou s'éleva la ville de Saint- Paul , avait été choisie par les Indiens, dans les temps antérieurs à la conquête, pour y former une aidée. C'est dire assez combien l'emplacement était propre à la fondation d'une ville. Un instinct admirable dirigeait toujours les indigènes dans le choix des localités qu'ils adoptaient pour y faire un séjour plus ou moins prolongé , et l'on s'est toujours bien trouvé de suivre leurs indications à cet égard. Exposée à des vents rafraîchissants dont le retour est périodique , la cité de Saint- Paul domine la vaste plaine qui s'étend de l'ouest au sud; elle a été construite sur une éminence , et dès qu'on l aper* çoit de la route , on est frappé de son aspect de propreté , en même temps que l'on remarque quelque chose de plus riant que dans la plupart des villes situées loin du bord de la mer.
Saint-Paul ne se distingue pas cependant par l'importance de ses édifices ; mais une sorte de régularité a présidé à sa construction. Soit éloignement de matériaux convenables, soit persistance dans un mode de construction
adopté dès l'origine et emprunte à quelques cités de l'Europe méridionale, les maisons sont presque toutes bâties en terre , ou , si on l'aime mieux , en taïpa, espèce de brique séchée à l'air, et que l'on blanchit au moyen d'une sorte de chaux désignée dans le pays sous le nom de tabatinga. Ce genre de construction commode, expéditif et durable , que l'on connaît chez nous sous le nom de pisé, a été porté par les Paulistes dans la plupart des lieux ou ils ont introduit leurs habitudes in* dustiïelles. Veut-on former un mur, on se sert d'un moule formé de six planches mobiles placées de champ, et assujetties vis-à-vis les unes des autres par des pièces transversales, qu'arrêtent des chevilles également mobiles.
C'est dans ces espèces de caisses que l'en introduit une certaine quantité de terre humide. Elle doit être battue avec vigueur au moyen d'une masse, jusqu'à ce que la brique soit formée selon la capacité du moule. Les taïpas s'élèvent ainsi les unes au-dessus des autres jusqu'à ce que les gros murs soient achevés. Il est bon de rappeler qu'au fur et mesure que les travaux avancent, on dispose les choses de manière à ce que l'emplacement des portes et des fenêtres soit réservé.
Telle est la solidité de ce genre de construction, que l'on voit des habitations qui n'ont pas moins de deux cents ans d'existence, et qui n'exigent pas encore de grandes réparations. Les maisons de Saint-Paul ont deux ou trois étages , et quelquefois davantage.
Comme on ignore l'usage des gouttières , on a soin de donner à la toiture quelques pieds de saillie. Sans cette sage précaution, la base des maisons pourrait promptement se détériorer.
Lorsque le P. Tego prétendit promulguer à Saint-Paul le bref du pape qui excommuniait les détenteurs d'esclaves, il y eut, comme on sait, une insurrection dans laquelle les jésuites furent chassés pour jamais. Depuis ce temps, le coiiége qu'ils avaient fondé fut consacré à un autre usage. Il fut disposé de manière à pouvoir servir de résidence aux gouverneurs , et sous
ce rapport les Paulistes n'ont fait qu'anticiper de plusieurs années sur ce qui est arrivé dans bien d'autres cités du Brésil. Au nombre des édifices publics , il faut mettre la Casa de Misericordia , trois hôpitaux , trois couvents qui appartiennent aux ordres des bénédictins, des franciscains et des carmes chaussés. Les églises n'ont rien d'essentiellement remarquable , bien que leur construction remonte à une époque plus éloignée que la plupart de celles de l'empire. Quelques places assez belles, trois ponts de pierre, des fontaines en assez grand nombre (mais dont l'eau n'est pas aussi estimée pour les usages domestiques cnie celle du Tieté, que l'on voit couler à une demi-lieue delà ville) , des rues fort propres, grâce à l'inclinaison du sol , voilà en peu de mots ce qui peut frapper un étranger dans l'ancienne cite" des Paulistes. De nombreuses institutions se fondent cependant ; cette capitale est en voie de progrès, et chaque année voit naître d'heureux changements, qu'il serait trop long de signaler ici.
Il y a une dizaine d'années , on ne comptait guère à Saint-Paul qu'une population de trente mille âmes , et il n'y a guère de probabilité qu'elle ait subi une grande augmentation. La moitié des habitants appartient à la race blanche, ou se disant telle ; le reste se compose de noirs ou d'hommes de couleur ; ce qui fait voir, dès le premier coup d'œil, qu'avec Rio- Grande do Sul et Rio-Negro, cette ville est celle qui souffre le moins de l'abolition de la traite, parce qu'elle en tirait le moins d'avantages. Du reste, son climat est, peut-être plus encore que la disposition d'esprit des habitants, ce qui s'est opposé à l'introduction d'un grand nombre de nègres.
On a remarqué que l'air piquant des montagnes , et plus encore les nuits froides qui se font sentir dans une grande partie de la province , étaient essentiellement préjudiciables à la santé de plusieurs tribus de noirs. Celles qui habitent les hauts pâturages à l'ouest de Benguela s'acclimatent plus aisé-
ment, et elles fournissent les noirs que l'on rencontre le plus fréquemment dans cette capitale.
D'après l'opinion de savants voyageurs allemands , le goût pour les objets de luxe provenant de l'industrie européenne a fait moins de progrès à Saint-Paul que dans les opulentes cités de Bahia, de Pernambuco et du Maranham. Le confortable et la propreté l'emportent dans les maisons sur l'élégance et sur la richesse des ameublements. Au lieu de ces glaces nombreuses que l'on expédie de France, et de ces meubles soigneusement polis que l'on importe de l'Amérique du INord, et qu'on rencontre à chaque instant dans les autres provinces, il arrive plus fréquemment que l'on ne voie dans la salle servant de lieu de réception que de grandes chaises vénérables par leur antiquité , et quelques petits miroirs provenant des fabriques de Nuremberg. Au lieu de lampes dans le goût moderne, et de bougies, une lampe de cuivre à l'ancienne mode , où l'on brûle de l'huile de palma Christi, suffit pour éclairer l'appartement. Dans le ton général de la société, on remarque aussi une influence moins directe de l'Europe : les cartes sont appelées moins fréquemment comme une. ressource contre l'ennui ; une conversation animée, le chant, la danse occupent presque toutes les soirées.
Il existe à Saint-Paul une salle de spectacle bâtie dans le style moderne.
On y joue quelques pièces tirées de l'ancien répertoire, quelques opéras traduits du français. Mais là, comme à San-Salvador et* à Pernambuco, les acteurs sont pour la plupart des hommes de couleur, et il est impossible de ne point sourire de l'effet que produisent le blanc et le rouge sur ces figures à teinte plus ou moins foncée. Les costumes ne sont pas moins grotesques , et l'exactitude de la couleur locale est à coup sûr ce qui préoccupe le moins ces artistes improvisés.
Il y a plus de charme et plus d'originalité à la fois dans les divertissements purement nationaux. Quelquefois les plaines de Piratininga voient
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se renouveler ces courses de taureaux qui faisaient jadis les délices des Portugais , comme celles de leurs voisins.
Les Paulistes y déploient une certaine habileté, bien qu'on ne puisse pas encore les comparer aux toréadors espagnols. Le peuple a ses danses particulières, et le landou (landiï), qui rappelle si bien la chica de nos colonies, a été adopté ici non-seulement par les nègres, qui portent partout leur goût effréné pour la danse, mais il est passé dans les divertissements des hommes de couleur, appartinssent-ils encore plus à la race indienne qu'à celle des noirs proprement dits. Il en est de même de la batuca. Ce qui distingue surtout les Paulistes, c'est le goût exquis qu'on leur voit déployer dans la composition de leurs chansons nationales. Pour peu que Ton soit sensible à une vive expression, à une mélodie simple, il est impossible de ne point être touché du charme de leurs modinhas. « Saint-Paul, par beaucoup d'endroits, ressemble à une ville de l'Andalousie, dit un voyageur français que nous avons déjà cite.... Il n'est pas rare d'y entendre, comme à Cadix, les sons de la guitare, à une heure avancée de la nuit, sous quelque fenêtre grillée qu'entr'ouvre à demi une main incertaine. Les femmes qui reçoivent ces hommages sont célèbres dans tout le Brésil par la vivacité de leurs grâces ; témoin le triple proverbe qui dit pour Pernambuco, elles et non eux; pour Bahia, eux et non elles ; entin pour Saint-Paul , elles et encore elles (*). » Les Paulistes ont une taille et une tournure qui sembleraient exclure la délicatesse des mouvements, et cependant elles sont pleines de grâce et de vivacité; elles offrent dans leur physionomie une heureuse union de gaieté et de franchise. Leur teint n'est point non plus aussi pâle que celui des autres femmes du Brésil; elles partagent avec les hommes une (*) Spix et Martius, en vantant aussi le charme des femmes de Saint-Paul, reproduisent le texte du proverbe : Bahia, elles nào ellas; Pernambuco , ellas nào elles; San-Paulo , ellas e ellas.
certaine simplicité pleine de franchise qu'on vante dans le reste de l'empire.
Dans la société , elies portent un ton plein de gaieté, mais sans affectation ; avant tout elles sont promptes à saisir l'esprit d'une conversation enjouée.
Aussi plusieurs voyageurs rejettent-ils sur la franchise habituelle des rapports sociaux les reproches qu'on leur adresse quelquefois, et ils nient qu'on ait le droit de les accuser de légèreté , comme plus d'une fois on l'a fait.
Quelques familles se sont conservées à Saint-Paul pures de tout mélange, et elles aiment à rappeler cette position exceptionnelle. On peut dire que ce ne sont point celles qui se distinguent par la beauté du sang; on peut ajouter aussi que l'union avec les races indigènes a eu les plus heureux résultats , quant à la beauté des traits et à la vivacité de l'expression. En somme, il est préférable pour l'individu né de ces alliances , que ce soient les caractères de la race caucasique qui prédominent. Il est devenu fort difficile de spécifier aujourd'hui dans quelle proportion se sont établis les mélanges, et l'on peut dire qu'il n'y a plus qu'un petit nombre de mamalucos issus directement d'un blanc et d'une Indienne. En général , les individus qui conservent plus ou moins les caractères physiologiques de la race indienne , passent successivement d'un brun assez prononcé à une teinte jaune , puis à une blancheur à peu près complète. Ce qui distingue presque toujours ces métis , c'est la largeur de la face , la proéminence des os de la joue , la petitesse de leurs yeux noirs, et une certaine incertitude dans le regard: ces divers caractères trahissent immanquablement une origine indienne. Au nombre des qualités extérieures à remarquer chez les Paulistes , il faut mettre la fierté d'aspect , la force dans la contenance, l'expression d'un esprit indépendant. Leurs yeux bruns , et ils les ont fort rarement bleus, sont remplis de feu et d'ardeur. Leur chevelure épaisse est d'un noir éclatant, et ils ont toute l'apparence d'une force musculaire peu commune.
Il S'en faut bien que tous ces avantages soient partagés par les individus qui proviennent des alliances des Indiens et des noirs. Les métis de cette espèce, qui sont d'un brun fort obscur, et que l'on désigne, ainsi que nous l'avons déjà dit, sous le nom de cafusos , se distinguent par une chevelure noire , qui , en participant , surtout chez les femmes, des caractères propres aux deux races, prend un développement prodigieux. Il est tel souvent, qu'on le prendrait pour le résultat d'une disposition artificielle. Durant leur voyage , Spix et Martius furent frappés de l'aspect étrange qu'offrait une de ces pauvres créatures qu'ils rencontrèrent sur la route de Rio à Saint-Paul. Dans la même excursion, ils remarquèrent également que le mélange des races ne s'opposait pas à ce qu'une hideuse infirmité, qui afflige surtout nos pays de montagnes , exerçât son influence fâcheuse. Ils virent des individus affligés de goitres énormes. Plus tard , M. "VValsh faisait la même remarque dans certaines localités du pays de Minas, et il signalait une triste observation. Un état d'imbécillité analogue à celui de nos Crétins peut se remarquer chez les individus attaqués de cette hideuse maladie.
Vêtements des Paulistes ; usages particuliers. Avec les Sertanejos, qui ont adopté dans leurs vastes campos un vêtement si différent de celui qu'on remarque sur le littoral, et les habitants de Minas-Geraes, qui semblent avoir conservé quelque chose des modes primitives, les Paulistes sont les seuls, au Brésil, qui aient un costume vraiment caractéristique. On sent que nous ne parlons ici ni des noirs ni des Indiens. Tous les jours cependant ce costume national tend à se modifier : mais on le trouve surtout en usage dans les campagnes. Il consiste dans une espèce de poncho fort ample, ordinairement de couleur bleue, que les hommes savent disposer d'une manière fort élégante , et dont on se sert en guise de manteau par-dessus les autres habits; un chapeau à larges bords , des bottes molles dont le cuir
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n'a point été noirci, un couteau de chasse à poignée d'argent, achèvent de compléter le costume d'un vrai Pauliste. Chez les femmes , nos modes ont fait leur révolution habituelle. La mante est en partie abandonnée, excepté dans les classes très-secondaires.
Fréquemment encore le chapeau rond est conservé, et les gracieuses Paulistes savent tirer un parti admirable de cette coiffure, qu'on retrouve aussi dans Minas.
Les habitants de Saint-Paul disent proverbialement que, quand ils auraient donné seulement au Brésil le hamac et la cangica , ils auraient fait assez pour lui. Le hamac, en effet, qui se trouvait en usage de temps immémorial chez les ïupis, fut adopté par les Paulistes dès l'origine , et de là , probablement, il passa dans le reste du Brésil. Il nous paraît assez raisonnable d'en accorder également l'usage aux naufragés de San-Salvador et aux habitants d'Itamaraca. Quant à la cangica, c'est un mets essentiellementnational, qu'on trouve répandu dans l'intérieur, partout où les Paulistes ont poussé leurs explorations : il nous a semblé , nous l'avouerons, par son extrême simplicité, bien digne d'être emprunté à la cuisine des tribus sauvages. La cangica , qu'on vous vante avec tant d'enthousiasme dans les campagnes du Sud , et qui paraît sur toutes les tables, n'est pas autre chose qu'une espèce de potage fbrt insipide, composé de grains de maïs dépouillés de leurs pellicules et bouillis dans du lait , ou simplement dans de l'eau. Dans bien des bourgades de l'intérieur, la cangica forme la base de la nourriture des habitants. Une chose assez remarquable, c'est qu'il règne dans le Sud, à l'égard de la farine de manioc, les préjugés qui ont poids vers le Nord , et qui font rejeter fréquemment l'usage du maïs comme étant nuisible à la santé. Dans cette circonstance , fort heureusement , l'opinion populaire est d'accord, sinon avec la raison, du moins avec la nécessité. Le sol des provinces méridionales est bien nlus propre à la culture des diverses espèces
L'UNIVERS
de maïs qu'à celle du manioc. Celle-ci, à son tour, prend son libre développement le long de la côte orientale et dans les provinces voisines de la ligne.
Mouvement intellectuel. Les Paulistes ont accompli leur œuvre, et ils le sentent. Le mouvement est donné; ce n'est plus à eux seulement qu'il appartient d'aller explorer les contrées lointaines de l'empire , de s'efforcer à découvrir des mines nouvelles, et de soumettre les nations indigènes. Us ont tourné vers l'industrie agricole cette ardente activité qui les a rendus pendant si longtemps des voisins incommodes ; ils ont abandonné, ou peu s'en faut , les travaux des mines. Avec l'aide des Suédois et des Allemands , auxquels ils ont eu le bon esprit de confier leurs usines, ils s'en tiennent à l'exploitation de ce minerai de fer dont l'abondance est telle dans les montagnes de Guarassoyava, qu'on pourrait en alimenter le monde. Mais là encore, faute de bras et d'une industrie suffisante, les produits ne sont pas ce qu'ils peuvent devenir. Pour le commerce extérieur, ils ne sauraient en faire la base de leur prospérité : le système des rivières qui arrosent le pays, la disposition des ports s'y opposent. Que leur reste-t-il donc à faire? Quel rang doivent-ils donc occuper désormais dans la grande confédération? Le rôle qui leur reste à remplir est peut-être plus beau encore que celui qui les a déjà mis en évidence d'une manière si brillante.
Grâce à l'instinct belliqueux qu'ils ont reçu de leurs ancêtres, et qui leur donne une supériorité militaire dont les dernières guerres avec Buenos-Ayres ont fourni des preuves nouvelles, ce sera toujours parmi eux qu'on recrutera les meilleures troupes au Brésil. Si les troubles du Sud ne peuvent être apaisés, et si l'on admet l'hypothèse d'une confédération par groupes de provinces , soit que la contrée qui nous occupe ne sépare point ses intérêts du gouvernement central, avec lequel elle est en communication par une route excellente, soit qu'elle s'unisse à Rio-
Grande, dont elle partage jusqu^â un certain point les habitudes locales (*), elle peut conserver une attitude excellente. Grâce au génie particulier de ses, habitants , la direction du mouvement intellectuel peut lui appartenir , ou elle peut du moins le partager avec Rio de Janeiro. Comme le disaient , il y a plusieurs années, Spix et Martius, après l'arrivée du roi on eut bien l'intention de donner une université à la nouvelle monarchie ; mais on resta dans l'incertitude quand il s'agit de savoir si elle serait établie dans la capitale ou à Saint-Paul , qui est situé sous un climat plus tempéré. M. J. Garcia Stockler, fils d'un consul allemand à Lisbonne, homme d'une haute instruction, proposa un plan conçu sur le modèle des écoles allemandes ; mais il fut rejeté, dit-on, par l'influence de ceux qui voulaient maintenir le Brésil dans l'état de colonie portugaise. De nos jours cependant, les anciens projets se sont en partie réalisés. En 1826, une école de droit a été fondée à Saint- Paul , et la durée des cours que l'on y doit suivre a été fixée à cinq ans.
Santos. Nous avons dit plus bas combien il était diffîcilf -jue Saint- Paul devînt une ville de commerce dans toute l'étendue de ce mot, et nous avons signalé comme obstacle principal l'absence N d'un port commode. Santos est, à proprement parler, la seule ville importante qui puisse établir des relations directes avec les puissances maritimes de l'Europe, ou même avec Porto et Lisbonne. C'est en quelque sorte le port
(*) Il est à remarquer que ce pays, dont les historiens du dix-septième siècle avaient fait une république complètement indépendante, s'est distingué, durant les derniers événements, par une opinion toute contraire. Après le départ de don Pedro , on a vu un corps de cavalerie pauliste, composé d'environ i5oo hommes et parfaitement équipé , se rendre dans la capitale pour soutenir les droits héréditaires du jeune empereur à la couronne. Ce seul fait pourrait, au besoin , indiquer quelle sera l'attitude de Saint-Paul dans les événements qui se préparent.
de Saint-Pauî ; mais cette capitale en est éloignée d'environ treize lieues , et telle est la disposition de la côte , que les arrivages présentent des difficultés presque insurmontables. Fondé en 1546 sur la côte septentrionale de Saint-Vincent, sa situation est basse et humide; ses maisons néanmoins sont plus solidement bâties que celles de Saint-Paul. On y a employé la pierre au lieu de la taïpa. Le collège des Jésuites est assez considérable, et il a été transformé en hôpital militaire. Le port n'est point dépourvu de commodités ; il est assez bien défendu par plusieurs forts, et deux barres, qui ont quelque célébrité dans les temps historiques, y conduisent : Tune, Barra-Grande, reçoit les navires de haut bord; l'autre , Bertioga, ne donne passage qu'à de faibles embarcations.
On accorde à Santos une population de cinq à six mille âmes, que l'on accuse d'être peu hospitalière. En face Santos, et gravissant les lianes de la Serra do Mar, on aperçoit la route abrupte qui conduit à Saint-Paul. Dans cette partie de la côte, la Serra do Mar peut avoir environ trois cents pieds d'élévation. Cela n'a point empêché qu'une voie sinueuse, mais encore assez facile, n'y ait été pratiquée à travers mille obstacles. C'est un de ces ouvrages gigantesques qui donne une haute idée du peuple qui a osé l'entreprendre. En quelques endroits, le chemin a dû être taillé dans le roc vif. On le voit sillonnant des élévations coniques , d'où l'œil considère avec effroi d'immenses précipices garnis souvent d'une végétation impénétrable. Les passages périlleux ont été heureusement garnis de parapets; et, si quelques accidents arrivent aux tropas de mulets qui franchissent la montagne, les piétons n'ont guère à redouter que la fatigue. On sent néanmoins tous les inconvénients qui résultent pour Saint-Paul d'une route semblable. Les objets d'un poids considérable, tels que les pièces d'artillerie ou les chaudières à usines, ne peuvent être transportés au sommet de la montagne qu'avec des efforts qui dépassent
tout ce qu'on peut imaginer. ïl en résulte que, malgré leur éloignement de la capitale, on est souvent tenté de préférer les deux autres petits ports que possède la province , et qui n'offrent pas cet inconvénient. Malheureusement Villa de Cananea, qui fut bâtie en 1587 , et qui présente un ancrage assez commode, est à cinquantehuit lieues de Saint-Paul. Villa da Conceicao de Itanhaem n'en est qu'à vingt-deux lieues ; mais il n'y a que les canots et les lanchas qui puissent passer sa barre.
Nous venons de signaler tout à l'heure le détroit de Bertioga; le fort bâti à l'entrée de la barre qui porte ce nom joue déjà un rôle dans la curieuse histoire de Hans Stade, dont nous avons donné une rapide analyse au commencement de cette notice. En général, ce sont les villas de cette province qui offrent au Brésil le plus grand nombre de traditions primitives.
On peut même dire qu'il serait d'un haut intérêt pour l'histoire de les recueillir dès à présent, qu'elles vont probablement s'éteindre, et qu'elles serviraient sans doute à expliquer certaines circonstances locales assez importantes, dont l'origine va se perdre. C'est ainsi, par exemple, qu'on peut attribuer à la haine de deux familles puissantes , et à leur rivalité dans la recherche des mines , l'antipathie qui divise encore aujourd'hui les habitants de Saint-Paul et ceux de Taubaté, qui marche immédiatement pour l'importance après la capitale. Les Piratininganos et les Taubatenos seraient peut-être déjà contraints de recourir à la mémoire de leurs vieillards, s'ils voulaient s'expliquer les motifs d'une animadversion qui n'a pu encore s'éteindre , et dont , à coup sûr , le peuple ignore la cause. Les habitants du bourg de San-Vicente n'apportent , dans leurs relations avec les autres habitants, des prétentions ridicules à la fidalguia, ou, si on l'aime mieux, à la noblesse, que parce qu'ils se considèrent comme étant les premiers habitants européens du Brésil. Une sérieuse investigation de l'histoire de ces anciennes familles
offrirait, n'en doutons pas, de curieux documents.
Ancien monument. Si c'est la province de Saint-Paul qui peut se glorifier d'avoir vu s'élever la première bourgade européenne après Porto-Siguro, où l'on conservait encore dutemps de Lindley la fameuse croix attestant la découverte de Cabrai , c'est elle aussi qui possède le plus ancien monument du Brésil. Ce monument est bien simple , il est vrai ; c'est un monolithe ; mais il peut servir à jeter du jour sur une assez grande discussion historique, qui divise aujourd'hui les savants. A l'entrée de la barre de Cannanea , du côté du continent , sur un amas de pierres, on voit un piédestal de marbre d'Europe, ayant quatre palmes de hauteur, deux de large et un d'épaisseur. Les armes de Portugal y sont gravées, mais sans les tours qui d'ordinaire les environnent. Il est plus détérioré qu'on ne saurait dire; mais, selon ce qu'affirme M. Ayres de Cazal , on reconnaît fort bien qu'il a été placé dans le lieu qu'il occupe en 1503. Selon le géographe que nous venons de citer, le monument de Cannanea prouverait jusqu'à l'évidence que la flotte qui , durant cette année-là, sortit du Tage pour examiner la terre de Vera-Cruz', ne rétrogada point du parallèle de 18° de latitude australe , comme le prétend Vespuce dans sa douteuse relation. S'il n'a point été placé par Martini Affonso, ainsi que ie dit un historien moderne, F. Gaspar, il confirmerait l'opinion de ceux qui veulent , contre Amerigo Vespucci , que la flotte de 1501 , ou n'ait pas abordé la côte orientale, ou qu'elle ne soit point parvenue dans ces parages, parce qu'elle devait nécessairement avoir emporté des bornes aux armes de Portugal , et datées , pour constater la prise de possession.
Nous avouons , quant à nous , que , dans cette discussion importante qui touche à un des points les plus curieux de l'histoire du nouveau monde , nous nous contenterons de citer le fait, et d'indiquer le monument. Nous attendons, pour fixer notre opinion, que les
investigations scientifiques qui se préparent à ce sujet aient paru. Il est probable que le mémoire de M. le vicomte de Santarem lèvera bien des doutes.
Population. Nations indiennes. Avant de quitter cette province, nous rappellerons que c'est une des plus peuplées relativement à son étendue ; elle n'a pas moins de trentehuit villas réparties sur trois comarcas. On compte une foule de povoacôes , d'arrayal , d'aidées ; et le nombre des habitants, qui ne s'élevait, en 1808, qu'à 200,478 , était déjà monté en 1815 à 215,021; ce qui fait pour ces contrées un accroissement assez considérable. Cependant sur les 17,500 milles carrés que renferme la capitainerie, 5000 seulement, ou les deux septièmes de la surface sont couverts de bois, 12,500 restent pour les prairies et les pâturages. Ainsi que l'indiquent MM. Spix et Martius , cela donnerait pour une famille de cinq personnes ~ de mille carré en forêts , que l'on pourrait employer à des travaux agricoles, et ~ également de mille carré qu'on livrerait en pâturages aux troupeaux. On regrette avec les savants voyageurs que les essais de colonisation qui ont eu des résultats si imparfaits a Canta-Gallo, n'aient pas été faits sur le territoire de Saint-Paul. La fertilité de la terre , et surtout la douceur du climat, offraient des garants de réussite qu'on n'a poïnt trouvés sur le territoire de Rio de Janeiro.
Précisément en raison de cette population qui ne peut manquer de s'accroître, et qui envahit tous les jours le désert, on ne doit pas s'attendre à rencontrer dans la province de Saint- Paul un grand nombre de tribus restées à l'état purement sauvage; les dernières nouvelles qui nous soient parvenues annoncent positivement l'intention où sont les Bogres, restes de la nation des Bororenos , de se soumettre , sur les contins de la province, à la vie agricole. En parlant de Sainte-Catherine, nous avons dit quelques mots sur cette nation , qui a jeté si longtemps