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HISTOIRE DE CARAMOUROU ET DE PARA- GUASSOU L'INDIENNE

Dès les premières pages, et tout à fait à son origine, l'histoire du Brésil présente donc une de ces traditions merveilleuses qu'on aime à rencontrer au début d'un peuple et dont la poésie doit toujours s'emparer. Il s'agit de la célèbre Paraguassou dont les amours avec Diogo Alvarez forment maintenant pour ce pays un des plus curieux épisodes des traditions du XVIe siècle.

Quoique certains usages appartenant à l'ordre social des Tupinambas

L'UNIVERS

eussent exigé peut-être des historiens primitifs plus de critique qu'ils n'en ont mis dans le cours de la chronique , nous n'en saurions douter maintenant, le récit qu'ils nous ont fait n'est pas imaginaire, et Rocha Pitta lui-même va nous l'attester (*). Je conserverai autant que possible ses expressions animées.

Nous ne saurions passer sous silence, dit-il, une notable matrone de ce pays, qui, étant par sa naissance la première entre les Indiens, pourrait l3ien occuper aussi le premier rang , aux yeux des étrangers, quand il s'agit de sincère amour.

Cette Indienne était fille d'un chef de la province de Bahia. Un navire qui naviguait pour l'Inde , venant à échouer sur la plage où coule le Rio-Vermelho, il se brisa en mille pièces. Ses dépouilles devinrent le jouet de la mer. Les sauvages sauvèrent diverses marchandises et quelques naufragés qui n'étaient échappés aux monstres de l'Océan que pour servir de pâture aux hommes.

Tous furent dévores, à l'exception de Diogo Alvarez Correa, naturel de Viana, et appartenant à une des principales familles de cette noble ville. Il avait été un des premiers parmi ceux que les flots avaient poussés sur le sable; et l'on peut dire que c'était pour que la fortune vint le chercher où d'autres n'auraient trouvé que disgrâce. Il sut se rendre tellement agréuble à ses nouveaux hôtes , en leur enseignant les moyens de se procurer les dépouilles du navire, et en les aidant avec une agilité merveilleuse, qu'ils résolurent de remployer à d'autres travaux : heureusement pour lui, il était doué de certains avantages que les barbares eux-mêmes pouvaient apprécier.

Comme le navire était chargé de

(*) J'ai adopté en partie le récit de cet historien, parce qu'en général il esi exact, et que d'ailiturs il aflinne avoir consulté d'anciens et authentiques manuscrits, conser\és en divers endroits de la province, e! qui différaient soas bien des rapports des écrivai is qui avaient raconté auparavant cette aventure.

munitions de guerre qu'on transportait aux Indes, parmi les débris on sauva plusieurs barils de poudre, des balles et quelques fusils. Diogo Alvarez mit en état ces armes, et se servant d'un des mousquets qu'il venait de préparer, afin de tirer quelques oiseaux , il fut assez heureux pour en jeter plusieurs à bas. Le feu, l'écho, la chute subite des oiseaux, tout causa une telle épouvante aux sauvages, que les uns fuyant, les autres s'arrêtant avec stupidité, ils demeurèrent tous avec un souvenir de crainte, regardant Diogo Alvarez comme un être au-dessus de l'humanité. Ils le traitèrent dès lors avec une vénération profonde, car ils ne pouvaient pas se rappeler sans terreur les effets surprenants dont ils avaient été témoins. A cette époque, ceux du district de Passé s'étant révoltés contre le chef, il résolut de marcher contre eux, en emmenant avec lui Diogo Alvarez , que ses armes n'abandonnaient point.

Les deux partis se rencontrèrent, et pendant que le chef des rebelles adressait un grand discours à ses guerriers, Diogo Alvarez lui tira un coup de fusil dont il le tua , au grand effroi de ceux qu'il commandait. On les vit d'abord s'enfuir avec terreur, sans savoir quel parti prendre; enfin ils se soumirent à l'ancien chef, bien persuadés qu'on ne pouvait résister à celui qui avait de telles armes à sa disposition. Cette circonstance augmenta singulièrement le respect qu'on avait pour Diogo Alvarez, de sorte que les sauvages qu'on regardait comme les premiers d'entre la tribu lui donnèrent leurs fiiles pour concubines , tandis que le chef lui offrit la sienne à titre d'épouse principale. On avait imposé au jeune Portugais le nom de Caramourou- Âssou , ce qui veut dire en idiome tupique : dragon qui sort des mers (*).

Il vécut quelque temps dans cette union étrange. Cependant avant découvert un navire que les vents contraires

(*) D'autres historiens veulent que ce nom célèbre signifie homme de feu.

poussaient vers le golfe de Bahia, et s'apercevant que les'signaux pouvaient erre aperçus des marins, il tâcha de leur faire' comprendre sa position ; ceux-ci détachèrent une embarcation , et il ne l'eut pas plutôt aperçue, qu'il se jeta à la nage , afin d y trouver un asile.

Sa femme voyant s'éloigner celui sans lequel il lui semblait désormais impossible de vivre , ne craignit pas de lutter contre les flots. Dédaignant la liberté et son pays , elle le suivit à la nage. Le canot lès reçut tous deux et les°conduisit vers le navire. Ce bâtiment était français, il les débarqua dans un des ports du royaume.

Henri de Valois, deuxième du nom, et Catherine de Médicis, continue la chronique, régnaient alors en France :

informés de cet événement et de la qualité de leurs hôtes, ils les reçurent avec une bienveillance toute royale, et, dans une cérémonie imposante à laquelle assistèrent plusieurs grands seigneurs, ils donnèrent le baptême à la jeune Indienne , qu'ils voulurent tenir eux-mêmes sur les fonts, et ils solennisèrent son union avec celui qu'elle avait choisi. On ajoute qu'ils leur accordèrent des titres honorifiques, mais que Diogo Alvarez ayant demandé à être reconduit en Portugal, la chose lui fut refusée. Par la suite, et après quelques sollicitations secrètes, un navire les reconduisit à Bahia. Il fut convenu qu'une cargaison de bois de Brésil paierait la traversée.

Cette femme, qui depuis accomplit des actions dignes d'une véritable héroïne, s'appelait dès cette époque Catherine Aivarez. Elle portait le nom de la reine de France et celui de son mari. Par son influence, les sauvages s'assujettirent avec moins de répugnance au joug des Portugais. Les deux époux vivaient dans l'emplacement où s'est élevée Villa Veina ( la ville vieille ) , lorsque, à la suite d'un songj mystérieux de Catharina Alvarez, on trouva miraculeusement une imagede la Vierge renfermée dans une caisse et jetée sur le rivage parmi les nombreux débris d'un navire espagnol qui , naviguant

pour les Indes, s'était perdu sur la côte de Boïpeba, où Alvarez Correa lui avait porté secours. Plus tard , une lettre de remercîment de l'empereur Charles-Quint attestait qu'il avait recueil.i les étrangers , et qu'il les avait pourvus de tout ce qui pouvait leur être nécessaire.

Cependant la caisse dans laquelle était contenue la sainte image, avait été emportée par des sauvages qui demeuraient à une grande distance, de l'endroit où avait eu lieu le naufrage. Ils ne lui rendaient aucun culte , mais ils la conservaient dans leur cabane, au fond de son espèce de tabernacle.

Ayant été retrouvée, grâce aux soigneuses diligences de Catharina Alvarez et de Diogo Alvarez Correa, ils lui élevèrent une église sous l'invocation de Notre-Dame de la Grâce, et depuis, ajoute la chronique, ils la concédèrent avec des terres considérables aux moines du glorieux ordre de Saint- Benoît : c'estTdans cette chapelle qu'ils ont été enterrés.

Si l'on s'en rapporte complètement à Rocha Pitta, qui avait été à même de recueillir de nombreux renseignements sur cette curieuse tradition devenue si populaire au Brésil, le jeune Portugais adopté par les Tupinambas aurait eu de nombreux enfants de Paraguassou, et ce serait de là que tireraient leur origine plusieurs familles puissantes de Bahia. Néanmoins, si l'on consulte d'autres sources, la vie de Diogo Alvarez n'aurait peut-être été ni si curieuse, ni si paisible qu'il la présente ; le voyageen France serait incertain, et la prodigieuse puissance de Caramourou sur les tribus tupinambas laisserait au moins quelques doutes. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que le premier donataire de la province, Pereira Coutinho, vint s'établir à Villa Velha , à l'époque où Diogo Alvarez avait forme deja quelques plantations. Il y vécut d'abord en excellente intelligence avec le premier possesseur de l'établissement; puis, son caractère hautain concevant quelques soupçons sur la loyauté de Caramourou , îl le fit arrêter , et ce fut , dit-on, àeette époque queParaguassou,

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indignée , commença cette guerre implacable qui dura plusieurs années , et qui s'opposa si long-temps aux progrès de la colonie. Caramourou, à la suite d'une multitude de combats , fut emmené par Pereira Coutinho qui voulait se rendre aux Ilheos; mais, au bout de quelques heures de navigation, il fut rappelé par un parti de Tupinambas.

Il céda imprudemment aux pressantes invitations qui lui étaient adressées, et tourna ses voiles vers Se Reconcave; le vent le poussa vers l'île d'Itaparica qu'habitaient des tribus ennemies, et la il fut impitoyablement massacré.

Caramourou, grànd-interprète de ces peuples , dit un manuscrit du seizième siècle, que j'ai sous les yeux, Caramourou fut sauvé à cause de la connaissance parfaite qu'il avait du langage des Tupinambas. Quelques années plus tard, Alvarez vit arriver Thomé de Souza qui venait fonder la Tille de San- Saivador. Il lui rendit d'éminents services , et ce fut probablement de lui qu'il reçut ce titre de grand-interprète que lui (ionnent certains historiens.

Que Diogo Alvarez soit rentré dans ses anciennes possessions, qu'il y ait vécu paisible au milieu de sa femme et de ses enfants , après la catastrophe de Coutinho, c'est ce qui a dû arriver; mais je pense qu'on a singulièrement exagéré avec le temps l'influence toute royale que cet Européen aurait exercée sur les tribus indépendantes des Tupinambas. Il y a une quinzaine d'années , on me montra encore, à l'extrémité du faubourg de la Victoria, un arbre presque dépouillé de son feuillage , qu'on désignait sous le nom d'Arbre de la découverte. C'était derrière lui, disait-on , que Diogo Alvarez s'était caché quand, après le naufrage, il avait vu les sauvages s'emparer de ses compagnons. S'il n'est pas bien sûr, comme le raconte Rocha Pitta , que Caramourou et sa femme soient enterrés dans la chapelle da Graça , qui relève du couvent de San Bento , et que l'on considère comme le plus ancien édifice de San Salvador, Paraguassou y repose. Autant que je puis me le rappeler, la construction de

la chapelle peut remonter au milieu du seizième siècle; mais elle a dû subir plusieurs réparations qui ont altéré le caractère primitif de son architecture. Quoiqu'elle soit habituellement fermée , j'y pénétrai un jour, et j'aperçus au-dessus des deux autels îatéraux^des peintures assez grossières qui représentent les faits principaux de l'histoire de Caramourou, et qui ne doivent guère remonter plus haut que le commencement du dix-huitième siècle. Au fond de l'église on lit cette épitaphe :

fEIULTURE DE DOUTA CATHERINE ALVAREZ MAÎTRESSE DE CETTE CAPITAIN ERIE Qu'îLLS A DONNEE AUX ROIS DE PORTUGAL CONJOINTEMENT AVEC SON MARI

DIOGO ALVAREZ CORREA NE A VI AN A ELLE A FAIT CONSTRUIRE ET A DEDIE CETTE CHAPELLE AU PATRIARCHE SAN BENTO l'an l582.

Si l'on s'en rapporte à cette inscription funéraire, Paraguassou dut vivre jusqu'à un âge fort avancé ; mais il est plus que douteux qu'elle ait pu donner la province de San Salvador à Sébastien ou bien à Philippe II. Il en est donc de cette curieuse tradition brésilienne comme de toutes celles qu'on rencontre au comme-ncement des histoires. Il faut la dégager de ses souvenirs populaires , et la dépouiller d'une portion de sa poésie pour retrouver sa vérité (*).

Division du Brésil en capitaineries. En rétrogradant de quelques années , nous trouverons déjà le Brésil divisé en provinces. Voyant que les Espagnols étaient établis sur les bords du Rio Paraguay , et que les Français voulaient s'emparer de Pernambuco et de Bahia, le roi Jean III, dit la Chorographie brésilienne, résolut de peupler le continent , et pour faciliter la colonisation, il prit le parti de la diviser en portions extraordinaires de cinquante lieues de côte, en attachant à ces concessions certaines prérogatives royales , et en leur imposant le

(*) L'histoire de Diogo Alvarez a fourni au Brésil une épopée nationale qui a du charme et de l'intérêt. Le Caramourou du P. Durao a été traduit en français avec beaucoup d'élégance par M. Eugène de Montglave.

nom de Capitaineries. Une assez grande incertitude règne encore sur l'histoire et le nombre de ces premières divisions. Jean de Barros, qui fut un des premiers donataires , en compte douze; mais il ne nomme point les propriétaires. On suppose qu'il se trompe, et que les subdivisions des vastes provinces appartenant à Martim Affonso de Souza et à son frère l'ont fait tomber dans cette erreur. Il n'y aurait eu véritablement que neuf capitaineries primitives : elles furent accordées à des hommes qui avaient rendu de grands services civils et militaires , et l'on nomme Joam de Barros , Duarte Coelho Pereira , Francisco Pereira Coutinho, Jorge de Figueyredo Correa, Pedro de Campo Tourïnho, Vasco Fernandes Coutinho, Pedro de Goes , Martim Affonso de Souza , Pedro Lopes de Souza , tous grands écrivains, navigateurs habiles, ou capitaines célèbres.

Voici donc le Brésil un peu mi-eux connu; voici que l'on commence à mieux apprécier les avantages commerciaux qu'on peut tirer de cet immense territoire. Une compagnie se fonde pour l'exploitation, des bois de teinture , des caravelles sont plus fréquemment expédiées sur les côtes, les Français ne tardent pas eux-mêmes à prendre une part active à ce commerce, et les nations indiennes commencent à se modifier par leur contact avec les Européens.

Entre ces premières explorations et la fondation d'une capitale sous JeanlII, bien des expéditions eurent lieu, bien des établissements partiels furent probablement tentés mais il est tout à fait inutile de charger la mémoire de nos lecteurs d'une nomenclature stérile de dates et de noms; il suffira de dire que dans, ce premier contact des peuples européens avec les grandes nations indiennes, il y eut une effervescence de passions haineuses et guerrières, un mélange bizarre de croyances , terribles ou gracieuses, qui" domineront désormais les premiers temps historiques du Brésil , et qui , mieux connues un jour ,

lorsqu'on aura recueilli toutes les anciennes traditions, seront une source précieuse où viendra puiser la poésie.

Interrogeons encore une de ces chroniques peu connues qui pourront alimenter la littérature nationale.

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