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EXPULSION DES FRANÇAIS, LES JÉSUITES ET LES PAULISTES

Tandis que les Français faisaient quelques efforts pour s'établir dans ces contrées, les jésuites, qui avaient déjà acquis une haute influence sur les colons de la capitainerie de San Vicente, se décidèrent à les expulser complé- " tement. L'expédition fut prompte :

ce n'étaient pas, comme on l'a vu, les travaux de Villegagnon qui pouvaient long -temps l'arrêter. On se battit néanmoins avec acharnement, Mem de Sa fut vainqueur, la baie de Guanabara tomba entre les mains des Portugais, et Rio de Janeiro fut fondé.

Notre intention ne saurait être de constater, même ici , d'une manière rapide les divers événements politiques qui se succédèrent au Brésil durant la dernière moitié du XVIe siècle : trop de détails curieux nous restent à donner sur ce beau pays, pour que nous anticipions sur le domaine de l'histoire proprement dite, et pour que nous suivions dans leurs moindres détails les récits qui nous ont été transmis par plusieurs écrivains. Nous nous en tiendrons donc à quelques faits principaux, en puisant toujours aux sources primitives, où nos prédécesseurs euxmêmes ont recueilli leurs documents.

On se ferait une idée bien fausse de la situation des premiers colons de ce pays, si on voulait la comparer même avec la position des planteurs qui s'établissent de nos jours dans les provinces désertes de Goyaz et de Mato Grosso. Dans le principe tout était lutte ou conquête ; il fallait sans cesse défricher les forêts, combattre les indigènes; aucun chemin n'était pratiqué encore ie long des côtes; on ignorait le cours des fleuves, et nul établissement considérable n'offrait de secours au colon, tandis que la métropole faisait attendre ceux qu'elle envoyait, à peu près le temps qu'on emploierait de nos jours à faire le voyage de Goa. De 1560 à 1562, les indigènes firent d'incroyables efforts pour repousser le joug des étrangers : ils ne

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purent y réussir; mais ceux-ci non plus ne purent triompher complètement. A Itamaraca, les Cahétès faisaient souvent trembler les colons, et nous avons vu les divers stratagèmes qu'ils employaient pour les épouvanter. Dans le Reccncave, où commençait à s'élever la capitale, un. célèbre rapitaine des Indes, le donataire des llheos Coeiho, avait été dévoré. A Rio de Janeiro, les Français tenaient encore en échec les fondateurs de la nouvelle cité; partout on vivait sur ses gardes; l'agriculture avançait peu, et c'était avec d'incroyables efforts que les colons soumettaient la terre. Mais une affreuse maladie venue d'Europe, la jetite vérole, décima bientôt les popuations sauvages, et les nations indiennes commencèrent à reculer dans l'intérieur, ou à chercher les vastes déserts des régions de l'Amazonie.-

Ce fut alors que Ton vit se former une colonie à part dans la colonie, une sorte de métropole demi barbare qui dut tout a son courage, et dont les exploits formeront un jour la partie la plus dramatique de l'histoire de ces contrées : je veux parler de ces Paulistes auxquels on doit presque toutes les découvertes audacieuses qui se firent dans l'intérieur du Brésil et dont on est tenté de regarder les prodigieux voyages comme des légendes fabuleuses.

Lorsqu'elles commencèrent à redouter les invasions des conquérants, sans doute que si les nations indigènes s'étaient réunies, jamais les forces du Portugal n'eussent été sufiisantes pour les subjuguer; mais chaque capitainerie comptait, comme je l'ai deja dit, plusieurs nations qui différaient de mœurs et de langage. Celles que les Portugais avaient trouvées dans la vaste province de San Vicente, qui formait î' extrémité sud du Brésil , étaient d'un caractère moins indomptable que celles de la côte orientale ; les Carijos , les Patos et les Tappes furent promptement soumis, grâce surtout à l'intervention des jésuite*; les conquérants ne dédaignèrent pas de s'allier avec elles, et il résulta de ces unions une race

forte, brave, endurcie à toutes les fatigues , prompte à affronter tous les périls. Les Mamalueos (*) surtout se rendirent célèbres alors par les voyages qu'ils entreprirent à traversées forets. L'établissement des Pau/istas ou des / "icentistas , car on leur donnait dans l'origine généralement ces deux noms, s'était formé dans les vastes plaines de Piratininga.

Lcà , sous la direction de deux jésuites célèbres, ISobrega et Anchieta, qui ne craignaient point d'aller au-devant des plus grands dangers pour le bien de la république naissante , on vit se multiplier une population active ayant le genre d'industrie qui convenait à une colonie naissante , où les moyens de subsistance manquaient , et dont les ressources intérieures étaient encore ignorées. On a accusé dès i'origine les Paulistes d'avoir montré un caractère intraitable et indépendant, une sorte de dédain affecté pour les lois de la métropole, un orgueil inouï dans leurs rapports avec les autres colons ; on a prétendu même que , sortis des rangs les plus turbulents et les plus corrompus de la société européenne , ils avaient puisé dans leur origine et dans leurs alliances un principe de cruauté et de mépris pour la vie des hommes, qui les rendait des voisins dangereux ou même intolérables. Mais à une nature indomptée il fallait sans doute des hommes de cette trempe.

Sur cette terre vierge encore des populations européennes, il fallait qu'on vit s'accomplir des travaux analogues à ceux dont l'antiquité a conservé le souvenir dans des mythes presque fabuleux. Durant la plus' grande partie du XVIe siècle, la tache que s'imposent les Paulistes est prodigieuse, et cepen-

(*) Ou désigne sous ce nom les métis nés d'un blanc et d'une Indienne , et vice versa. Le fils d'un métis avec une Indienne reçoit la dénomination de cJwlo , tandis que le produit d'un noir avec une Indienne est appelé curibocas. Les Espagnols, pour désigner ce dernier genre dans la succession des races, ont adopté le nom de somboloros. Les saccalaguas sont le produit des somboloros avec la mulâtresse.

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dant ils ne reculent pas devant le labeur : ils savent qu'eux seuls doivent l'accomplir. Grâce à cette fécondité abondante qui se déploie avec une puissance inouïe, aux lieux où la main des hommes n'a point sollicité la nature, les plaines de Piratininga déroulent aux regards leurs moissons abondantes; la canne à sucre, découverte dans les solitudes du Mato-Grosso ou importée de l'île de Madère, couvre des champs fertiles d'où elle se répand dans les autres capitaineries; les diverses espèces de maïs, cultivées de tout temps par les tribus indiennes du sud , commencent à offrir une nourriture abondante aux hommes et aux bestiaux.

Soit, comme le disent certains chroniqueurs, que Martim Affonso, en se rendant au Rio de la Plata, eût peuplé la capitainerie de bétail et de chevaux qui avaient multiplié à l'infini , et qui s'étaient répandus ensuite jusqu'aux confins des possessions espagnoles ; soit que les bestiaux abandonnés sur les bords du Paraguay (*) , dès les premières années du XVIe siècle , eussent gagné la solitude où se fondait la nouvelle colonie, d'innombrables troupeaux commencent encore, sous la direction des Paulistes, à offrir un genre de richesse ignoré des autres capitaineries.

Après que Sebastiâo Tourinho, né à Porto Seguro , a remonté le Rio Doce, et a découvert pour la première fois les belles régions du pays de Minas ( 1573 ) ; après que Azevedo a exploré des mines d'argent qu'il refuse de faire connaître , c'est un Pauliste, Fernando Dias Paes Leme, qui , à quatre-vingts ans , parcourt pour la première fois la

(*) Voy. Félix de Azara. M. Pinheiro Fernandez, dans sos excellent travail sur la capitainerie de San Pedro , fait entendre que cette dernière province , dont les bestiaux forment maintenant toute l'opulence , tira de San Vicente les premiers animaux qui eurent une si prodigieuse postérité. Les jésuites, de leur côté, prétendaient que tout le bétail du Brésil venait de onze vaches et un taureau que leurs missionnaires avaient conduits à la Guayra.

plus grande partie de ce vaste territoire, et qui y fonde de nombreux établissements, pour se voir bientôt abandonné, durant ses pérégrinations, dans le désert, où il ne tarde pas à mourir. Plus tard , son fils Garcia Rodriguez Paez ouvrira , au commencement du XVIIIe siècle , îa route quiconduit à Rio. Ce sont des Paulistes, ces Thomas Lopez de Camargo, ces Francisco Bue-nno da Sylva, qui découvrent avec Antonio Dias de Thaubaté , les mines célèbres d'Ouro Preto. Enfin c'est encore un Pauliste, Arzào Rodrigue2 , qui se procure le premier de l'or dans la province de Minas Geraes (*).

Ces hommes audacieux pénètrent même au centre des provinces les plus lointaines et les plus stériles. Dans le dix-septième siècle , c'est un habitant de Saint-Paul, Domingos Jorge, qui explore avec Domingos Affonso les solitudes du Piauhy, et qui y fonde cette multitude d'habitations où se multiplièrent bientôt d'innombrables troupeaux. Je m'arrête , l'histoire de ces hardis aventuriers occuperait un chapitre trop étendu dans l'histoire ancienne du Brésil, et plus tard nous les retrouverons.

Un autre épisode eut lieu encore au XVIIe siècle dans l'histoire du Brésil.

Il eut trop d'influence sur les destinées de ce vaste empire , et il contribua trop à le faire connaître à l'Europe , pour que nous n'essayions pas d'en retracer les faits principaux, avant de passer aux temps modernes. C'est d'ailjeurs une de ces époques de fortes commotions et d'incidents dramatiques qui développent le caractère et l'individualité d'un peuple.

Depuis le commencement du XVIIe siècle , le Brésil était dans une paix profonde ; les nations indiennes avaient

(*) En 1695 il présenta trois oitavas d'or à la municipalité d'Espirito-Santo. Ses compatriotes ne tardèrent pas à s'élancer sur ses traces.

été anéanties ou dispersées ; des villes s'élevaient de tous côtés sur le littoral ; on commençait à explorer l'intérieur, et l'Europe,* émerveillée des progrès qui se faisaient journellement dans cette portion de l'Amérique méridionale, enviait déjà à l'Espagne cette riche portion de l'héritage qui lui venait de l'infortuné Sébastien.

Une nation plutôt habile que courageuse , plutôt forte que brave , et qui faisait par l'industrie ce que les Portugais avaient fait par enthousiasme , les' Hollandais devinèrent qu'il y avait là un riche joyau à enlever à fa couronne de Castille. Ils envoyèrent d'abord secrètement quelques navires le long des côtes pour s'assurer de la situation du pavs, et ils s'assurèrent que la conquête des villes les plus riches du littoral pouvait n'être que l'affaire d'un coup de main.

En 1624, ils se présentèrent avec une escadre devant la capitainerie de Pernambuco. Olinda et le récif tombèrent en leur pouvoir avec toutes les richesses qui y étaient accumulées, et la ville de Maurice de îsassau s'élevait déjà sur la côte, ils avaient même bâti plusieurs forts importants , avant que les Portugais se fussent reconnus , et que le vice-roi, qui résidait à San- Salvador , eût le temps de s'opposer à l'invasion

Telle fut, dès l'origine, l'habileté avec laquelle fut conduite cette vaste entreprise, que , dès la même année et sous la protection immédiate des États-généraux, une compagnie se trouvait régulièrement organisée pour continuer la conquête du Brésil. Ses privilèges devaient durer jusqu'en 1654, et elle s'était réservé le droit d'élire ses chefs civils et militaires de même que ses moindres officiers.

Deux mesures politiques pleines d'habileté signalèrent dès leur arrivée l'établissement des Hollandais au Brésil : ils donnèrent la liberté à un grand nombre d'esclaves, et ils formèrent avec les Indiens civilisés, et surtout avec les Tapuyas, une alliance qui devait nécessairement devenir fataie aux Portugais. Écoutons un témoin ocu-

laire que les historiens n'ont pas assez consulté, et dont le style animé et pittoresque donne trop bien l'idée de la manière dont s'accomplit la conquête, pour que nous n'en offrions pas ici un fragment (*) :

« Les sauvages, dit Pierre Moreau, qui ne chérissent rien davantage que la vie oisive... ne se montrèrent pas ingrats de ce riche présent de la liberté qu'on leur redonnoit ; au lieu qu'auparavant ils ne pouvoient vivre en sûreté, cherchoient les déserts pour refuge, et avoient une telle terreur des armes portugaises et de ce feu qui sortoit de leurs mousquets, et qui leur causoit des plaies mortelles sans le voir, qu'ils s'estrangeoient de la conversation des chrétiens. Ravis donc d'une grâce si peu attendue , ils vinrent d'eux-mêmes faire offre de services à leurs bienfaiteurs , qui , avec adresse, les apprivoisèrent par petits présents, et apprirent aux Brésiliens a manier les armes et en tirer droict comme eux. Mais les Tapayos, nation plus brutale , et qui, nuds comme la main , ne vivent que dans les bois comme vagabonds , ne purent jamais s'y accoutumer. Ils se jettoient incontinent par terre sitôt qu'on leur présentoit un bâton à feu , se relevoient promptement, sans parfois donner le temps de recharger, et portoient seulement des massues larges et plates au bout, faites d'un bois dur, avec lesquelles ils fendoientd'un seul coup des hommes en deux; pourtant, et des uns et des autres, les Hollandois s'en sont servis , et fort bien. Leur armée faisoit avec eux des merveilleux progrès. Ils les conduisoient par les lieux les plus aspresetles plus difficiles, passoient eux-mêmes à la nage les soldats qui n'osoient se hasarder dans les grandes rivières , marchoient et couroient d'une vitesse non pareille devant, derrière et à costé, coupoient avec des haches qu'on leur bailloit les

(*) Pierre Moreau. Relation véritable de ce qui s'est passé en la guerre faite au pays» du Brésil entre les Portugais et les Hollandais , etc.

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