‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 12 sur 94 · LETTRE CXLIX · texte numérisé non relu

LETTRE CXLIX

« Charenton , 9 juillet 1826.

« Mon cher Maître, je devais ce matin donner cette lettre à M. Douet, mais je n’avais pas eu le temps de l'écrire, et la poste vous la fera tenir aussi sûrement. Il a reçu avant-hier une lettre de Morand; celui-ci lui mande que M. Mignot vient d’avoir deux hématémèses, que l’on soupçonne une lésion organique de l’estomac, qu’il est au plus mal, et qu’il faut revenir au plus vite, parce que le service de l’hôpital est fait par votre aimable collègue. (Et vous n’avez pas honte!) Si M. Mignot est aussi malade qu’on le dit, si sa vie est en grand danger, s’il doit succomber prochainement, je vous avoue que je me mettrai sur les rangs pour une des deux places de chirurgien de votre hôpital; je vous avoue en outre que je compterai sur vous pour me servir en cette occasion, et j’ajouterai pourtant que, si vous ne le jugez pas convenable, je me désisterai de toute poursuite à cet égard. Vous savez quelles sont mes intentions relativement à

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mon avenir. Je concourrai pour l’agrégation. Reçu ou non, je ne reste pas à Paris; c’est un théâtre où l’on peut briller, mais où il est difficile de devenir véritablement médecin. Je ne voudrais rentrer dans ma province qu’ après avoir fait quelque chose d’utile à moi-même et aux autres, et voilà pourquoi je voulais aller étudier les fièvres intermittentes dans leur terre classique ; c’est encore mon intention plus que jamais; mais, en revenant à Tours, mon désir eût été de solliciter quelque place à l’hôpital, et celle de M. Leclerc, s’il était obligé de quitter le pays, serait l’objet de ma plus vive ambition; mais, à défaut d’une place de médecin, j’en désirerais une de chirurgien. M. Douet, qui probablement sera nommé chirurgien en chef, laissera à son adjoint et du service et des cours à faire, et partant mille moyens d’acquérir de l’instruction. Je sais que les appointements ne sont rien, et c’est pour moi la chose du monde la plus indifférente; le point capital est de s’instruire, et je serai placé là mieux que partout ailleurs. Ainsi donc, mon cher Maître, si M. Mignot était véritablement en danger comme l’annonce Morand, et si vous trouviez mes projets convenables, pourrais-je compter sur vous pour me concilier Bacot , qui peut tout sur M. Lafrillière , M. de Puységur et M. de Chastenay, qui par l’archevêque auraient l’abbé Lesourd et le préfet, qui sans doute est toujours le même pour vous? Dans le cas où la réussite serait probable, je me remettrais à la chirurgie, et je passerais encore six mois ou un an à Paris, exclusivement occupé de ce qui concerne cette partie. J’espère, mon cher Maître, que vous m’écrirez avant votre voyage de Paris. D’abord pour m’en indiquer l’époque précise, et ensuite pour me répondre aux diverses choses que je vous ai demandées.

« Voici maintenant quelque chose de plus intéressant pour vous. Un de nos collègues, élève en chirurgie dans notre maison, a eu en 1815 une maladie caractérisée par du délire et par du dévoiement pendant trente-cinq jours; un amaigrissement prodigieux , une convalescence de six mois, la perte de tous ses cheveux; des suppurations abondantes pendant la convalescence. Du reste il est parfaitement à sa connaissance qu’il n’avait rien du côté du thorax. Le médecin qui le traita appela la maladie fièvre putride. Or, ce mois de juin 1826 , il vient de faire une maladie que certainement et très certainement vous eussiez appelée dothinentérie bénigne.

« J’ai suivi la maladie jour par jour, et voici l’histoire : jeudi 22 juin 1826, malaise, lassitudes, anorexie, peu de céphalalgie, sans frisson, sans chaleur, sans diarrhée, sommeil bon. 23 juin, vendredi, malaise plus considérable : le malade va se baigner à la rivière , l’eau était chaude ; au sortir des bains , céphalalgie insupportable , anorexie sans fièvre, sans diarrhée, sans vomissements. Le samedi, premier jour de l’invasion, fièvre légère sans frisson, face naturellement colorée, yeux brillants, anorexie. Il se lève pour faire son service, et se trouve mal deux fois ; le soir et la nuit fièvre assez vive. Deuxième jour, la fièvre est continue; une selle diarrhéique le matin, langue blanche et humide, rouge au pourtour et surtout à la pointe, pouls très fréquent, ventre indolent, céphalalgie violente; eau d’orge. Troisième jour, même état que la veille. Il essaye de se lever le soir, il a une syncope. Le soir, fièvre vive, face vultueuse, pouls fréquent, peau chaude, yeüx brillants; lavements émollients , petit lait, limonade. Quatrième jour, la/ diarrhée a cessé pour ne plus reparaître jusqu’à la fin de la maladie, fièvre

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un peu plus vive, céphalalgie moindre; la langue commence à rougir au milieu; pouls 90; ventre indolent; trois lavements émollients. Cinquième jour, pouls 80, mol, yeux brillants, face moins colorée, langue idem, abdomen indolent. (Tout était parfaitement sain du côté de la poitrine.) Petit lait nitré, deux pots de limonade, dix sangsues au col, trois lavements émollients. Sixième jour, face moins colorée, pouls 87, nulle céphalalgie, rougeur de la langue plus vive, plus étendue, constipation; trois lavements émollients, ibid. Septième jour, peau moins chaude, rougeur de la langue plus étendue, yeux toujours brillants, peu de soif, appétit; on a permis un potage. Huitième jour, yeux moins brillants, pouls à peine fébrile, le malade veut se lever et peut à peine faire quelques pas; peu d’appétit, potage maigre. Neuvième jour, même état. Dixième jour, pouls 80, mol, onduleux , langue toujours rouge à la pointe , moins cependant qu’elle ne l’était les jours précédents; selles naturelles, amaigrissement; le malade peut à peine se soutenir; on le conduit au jardin, où il s’assied. Onzième jour, le matin même état que la veille. A trois heures après midi, sueurs abondantes, pouls 110, respiration naturelle , inappétence , langue humide , rouge ; amaigrissement très notable. Douzième jour, même état que la veille. Treizième jour, il but beaucoup de tisane et vomit. Pouls fréquent et mol, langue plus nette, plus rouge, cependant il est un peu mieux que la veille. Quatorzième jour, nul changement; le pouls a même beaucoup de fréquence, langue très rouge , amaigrissement. Quinzième jour, l’appétit est très prononcé , le malade se lève et marche un peu, la langue est encore très rouge. La convalescence s’établit franchement. Aujourd’hui il se plaint d’une vive

douleur au côté gauche , sous les attaches du diaphragme. Du reste il est bien, la langue est toujours rouge, l’appétit est vif. Les forces commencent à se rétablir, la maigreur est considérable.

« Voyez et jugez, mon cher Maître, il est des choses que l’on sent mieux qu’on ne les dépeint; si cette histoire ne vous semble pas celle d’une dothinentérie , au moins puis-je vous certifier que si vous eussiez vu le malade, vous auriez porté le même diagnostic que moi. Notez aussi que maintenant même la nlaladie règne épidémiquement, et que dans le pays j’ai fait vendredi dernier l’autopsie d’un pauvre dothinentérique dont le médecin , qui m’avait appelé en consultation, avait tiré tout le sang. Il n’v a pas eu de nouvelle diphthérite dans le pays.

« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur.

« Votre élève affectionné et reconnaissant.

« Présentez mes respects à ces dames. Mes amitiés à Jacquart. »

LETTRE CLe

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Tours , 20 juillet 1826.

« Mon ami, c’est uniquement pour vous entretenir de vos projets que je vous réponds aujourd’hui. Après trois semaines d’incertitude, autant qu’on peut être sûr de

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quelque chose dans ma position, je le suis de partir jeudi ou vendredi. J’aurai grand empressement de vous voir en arrivant, car j’irai tout de suite chez Velpeau, à qui je vais demander de m’indiquer un logement dans le voisinage de l’école de médecine. Dieu merci, pour et contre vos projets, le père Mignot est mieux: pour, car il serait hien difficile de les faire réussir à présent ; contre, car ils n’ont pas le sens commun.

« Mon ami, quelle rage vous prend de venir vous enfouir dans cet hôpital , quand une si belle et une si noble carrière vous est ouverte? Je me mets tout à fait à votre place, et je me reporte pour mieux juger de votre position aux années de ma jeunesse, au temps où Duméril fit tous ses efforts pour me retenir et me fixer à Paris. Tous les charmes du loisir de la campagne ne l’auraient point emporté sur les instances et les sages réflexions de mon ami, si le déplorable état de la santé de mon père ne m’eût fait un devoir de revenir auprès de lui. Mon ami, vous n’avez point de pareils motifs, et, sans compliment, vous prenez votre élan avec plus d’avantages et avec plus de force que je n’aurais pu le faire.

« Vous voyez certainement avec prévention les ressources que vous offrirait une clientèle à Tours , à vous qu’on a vu débuter, et qu’on vient à peine de perdre de vue. J’admets cependant que tout vous prospère : qu’il y a loin de là à ce que vous pouvez prétendre ! Ce n’est qu’en passant sa vie sur les grands chemins que l’exercice c^^notre profession devient ici un peu plus lucratif, et, bi voui av%l Tâ*«nême aversion que moi pour ce genre de vie, vous y regarderez à deux fois ; au surplus, le pauvre Mignot, quoique déjà frappé de deux apoplexies abdominales qui le conduisent au méléna, peut encore lutter

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