LETTRE CLXIV
DU MÊME
« Dimanche soir, 14 janvier 182".
« Mon ami,
« Le moment est arrivé de prendre un parti irrévocable; vous avez encore la possibilité d’opter, mais je pense comme vous qu’une fois nommé il ne vous serait plus permis de refuser. Vous connaissez sans doute le résultat du concours; je vais vous exposer celui de toutes mes démarches, vous vous prononcerez avec connaissance de cause. Jeudi dernier, n’ayant encore reçu ni les lettres ni les thèses, qui n’arrivèrent qu'un peu plus tard, j’eus une dernière conférence avec M. de N...; il avait trouvé dans les administrateurs plus de résistance qu’il n’en
BRETONNEAU A TROUSSEAU
avait attendu; dans l’impossibilité où il se trouvait de nommer un sujet de son choix, il avait menacé quelques administrateurs de leur donner M. Hul, et il me confiait à moi que, sans leur tenir rancune jusqu’à ce point, il prendrait M. H... de préférence à l’homme qu’on voulait lui imposer. Je voyais son opinion se former, s’arrêter : il m’indiquait bien les démarches que M. Jacquemin pouvait encore faire, mais il doutait du succès; mais le temps s’écoulait, et dès le lendemain une nouvelle démarche de l’administration devait sans doute apporter un nouvel obstacle, un obstacle insurmontable à votre présentation. Dans cette perplexité j’ai hasardé, comme une dernière ressource, la proposition du partage de la place. Je prévoyais toutes les conséquences de cette ouverture, et de fait M. de N. . . , trop heureux de trouver un moyen de sortir d’embarras , a vivement saisi cet expédient ; il m’a engagé à me trouver chez Mme de R..., chez qui il devait dîner avec M. Luce. En arrivant, j’ai reconnu qu’ils avaient déjà arrêté leur compromis. M. Luce de la Frillière avait prévenu de son côté la proposition du préfet, et il m’a été facile de voir que que vous ne pouviez plus être seul chirurgien en chef, mais que vous partageriez sans peine ce titre avec D... en même temps que les émoluments de la place et le service qui se ferait par trimestre.
« Aujourd’hui même je puis vous dire, avec l’agrément de M. de N..., que vous ne serez porté sur la liste qu’ autant que vous y aurez formellement consenti; vous serez chirurgien en chef, aux mêmes titres et conditions que M. D..., et même, pour peu que vous y teniez, vous serez nommé le premier : en un mot le service chirurgical se fera aux mêmes termes que le service médical.
Vous savez que les émoluments fixes sont de neuf cents francs, et, quant à la modique rétribution des élèves, si minime qu’elle puisse être, vous pouvez compter que votre confrère ne vous en abandonnera pas la moindre part, ne fît-il pas une seule leçon dans tout un an. C’est décidément un homme d’argent et qui, pour deux cents francs , fût resté notre suppléant ; si une fois son sort peut être réglé, je m’attends à le voir exploiter le service de l’hôpital à sa bienséance et autant que ses occupations lucratives lui en laisseront le loisir.
« Jugez votre position, mon ami, mettez à part le regret bien vif que je ne puis manquer d’éprouver, et si vous ne pouvez quitter Paris sans que ce ne soit à des conditions trop onéreuses, ne faites point ce sacrifice. Si vous comptiez sur les ressources prochaines d’une clientèle, je craindrais que vous ne vous fissiez illusion; oui, vous verriez des malades, vous en pourriez même voir beaucoup avant d’en retirer le moindre avantage pécuniaire. La clientèle de Morand, qui lui fait perdre tout son temps et lui est si peu profitable , ne pourrait vous convenir.
« J’ai attaché un moment trop d’importance aux six mois de liberté que vous laisserait le partage de la place, j’en jugeais plus dans ma position que dans la vôtre; j’attends votre réponse, quelle qu’elle soit. J’ai l’assurance qu’elle sera agréée par M. de N... Il serait de toute convenance que je la reçusse mercredi; je n’ai pas besoin d’ajouter que, dans le cas de refus, vous devez à M. de N... un témoignage de reconnaissance pour toute la bienveillance qu’il n’a cessé de vous montrer.
« J’attends votre décision avec une véritable perplexité. Vale atque iterum vale. carissime fili, etc. »
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE CLXVe
DU MÊME
« 20 janvier 1827.
« Malgré toutes vos ruses , vous ne m’échapperez pas , vous vous déciderez , monsieur le retors. Porté sur la liste vous ne serez choisi que mercredi, et vous le serez définitivement si je n’ai pas reçu de vous un mot de réponse; car votre silence sera regardé par moi et par M. votre frère comme une acceptation tacite, et ajoutez que ce sera en même temps le comble de l’impertinence pour M. de N.... J’avais prévu votre manège, et j’ai obtenu sans pudeur et non sans honte que, portés sur une même liste que Douet et Merruau, Douet et M. Trousseau seraient nommés si vous ne m’adressiez un refus formel !
« Toutefois pour obtenir votre présentation il a fallu accepter pour vous chez M. Luce, et là, j’ai appris que la concession du partage n’était point une imprudence , mais une condition trois ou quatre fois obligée. Vous voyez que les choses sont arrangées de manière que la commission ne peut se trouver offensée. Quant à M. de N..., je me charge des conséquences de votre refus par- dessus celles de votre indécision. Oui, sans doute, je suis une chiffe et j’en fournis la preuve puisque je ne vous laisse pas dans la perplexité si bien méritée d’une longue incertitude.
« J’ai communiqué confidentiellement au préfet la lettre qui lui était destinée et même celle du sage, du franc, du bon et loyal Velpeau; mais je lui ai soigneusement caché celle que vous m’écriviez et qui est si niaisement astucieuse. J’aurais préféré cent fois déclarer d’une manière franchement hostile que je croyais Douet incapable, plutôt que de lui refuser le misérable certificat qu’il me demandait, plutôt que de me laisser soupçonner d’une sourde et lâche inimitié. Sans doute ma complaisance ne l’a pas autrement satisfait, car ma vue paraît le crisper. Cependant le pauvre homme m’avait écrit il v a quelques mois que s’il avait démérité de moi il était prêt à renoncer à la place de chirurgien en chef et même à celle de suppléant. Il ne disait pas franchement sa pensée, non, assurément non; mais il s’était humilié, et pour prix de cette humiliation je lui avais durement répondu qu’il savait aussi bien que moi-même si je pouvais dire un mot en sa faveur.
« Mon ami, répondez vite, répondez positivement, voilà ce que vous avez de mieux à faire. J’ai l’assurance morale qu’hier soir vous avez été porté sur la liste; il m’a été impossible d’en acquérir l’assurance positive. L’heure me presse, et je n’ai que le temps de vous dire que je regretterai bien vivement pour vous Alfort. C’est avec un sentiment bien plus pénible encore que je pense que vous vous éloignerez de M. Esquirol.
« Vale, mi fili. »
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE CLXVL
DU MÊME
« Tours, 26 janvier 1827.
Conversis studiis, ætas , animusque virilis Commisisse cavet, quod mox mutare laboret.
« Pourquoi ces bonnes raisons ne vous ont- elles pas fait plus d’impression avant de solliciter avec tant d’activité au ministère, avant d’employer M. Letissier et
M. de Genoude? Pourquoi laisser Velpeau, il y a si peu de jours, me convaincre par ses belles remontrances (et peut-être les lui aviez -vous suggérées) que je devais dans votre intérêt consentir au partage projeté? Pourquoi surtout me faire prodiguer hier tant d’assertions que j’ai démenties aujourd’hui? Pourquoi m’engager, non dans de fausses démarches, mais dans des démarches très réelles qui me laissent non dans une fausse position , mais dans une position sottement vraie et vraiment sotte ? Pourquoi mettre tant d’obstination à me faire adopter des espérances que d’abord j’avais cru devoir repousser, uniquement pour qu’elles fussent déçues? Je vous dispense de répondre à ces pourquoi. Ma justification auprès de M. de
N. .. est facile; il a la certitude que je n’ai eu que des vues droites et honnêtes, et l’intention du bien; et je m'attends à être plus plaint que blâmé de l’intérêt trop vif que j’ai pris à cette affaire. Quant à votre justification,
je n'ai rien de mieux à faire que de l’abandonner; insister ce serait appuyer sur vos torts pour les faire ressortir. Permettez une réflexion qu’autorisent et l’amitié paternelle que je vous porte et mon expérience de la vie : la pièce la plus importante d’un homme, celle qui a le plus de valeur intrinsèque, n’est ni son avoir, ni son savoir, ni son talent, c’est son caractère. Sans viser à l'inflexibilité, essayez de tenir davantage à vos résolutions , et tenez aussi un peu plus compte des antécédents. Votre indécision m’a encore moins affligé que la facilité avec laquelle vous vous y abandonnez. Votre entêtement seul peut être comparé à votre irrésolution; j’en ai été blessé. Comment votre raison, votre jugement, votre cœur, ne vous disent-ils pas que s’il eût été humainement possible d’obtenir que vous fussiez nommé seul chirurgien en chef je n’eusse pas lâché prise que je ne l’eusse emporté? pouvezvous bien revenir sur ce sujet avec cette ténacité? ma dernière lettre vous a-t-elle donc fait si peu d’impression? Pensez-vous qu’il fût plus convenable de naître chirurgien en chef que de le devenir? M. de N... ne doutait pas que cela ne dût bientôt arriver de toute nécessité. Quant aux émoluments, ils sont minces, j’en conviens; mais j’avais accepté hier la surveillance de l’établissement orthopédique de Mlle Seheult, et je me flattais que vous pourriez facilement me remplacer. Pour l’instant cela ne vous eût donné que trois cents francs, mais les élèves attirés à l’hôpital par vos leçons eussent comblé le déficit; au surplus, si c’eût été là le seul nœud de la difficulté, des offres étaient faites par notre partie adverse, qui eût volontiers échangé le titre contre le traitement; j’ai repoussé avec mépris ces avances dont M. Luce n’était porteur qu’à regret. J’ai dit aussi à M. Jacquemin
BRETONNEAU A TROUSSEAU
que je ne pensais pas que vous dussiez pour vous retirer accepter une fiche de consolation proposée par M. Merr... Ces profits sont peut-être licites pour des entrepreneurs , des gens d’affaires; mais je suis convaincu qu’ils dégradent le caractère du médecin. J’ai pour vous trop d’affection pour ne pas m’expliquer franchement sur tout ceci , c’est pour n’y plus revenir ; maintenant- que votre parti est pris , il ne faut plus voir que les avantages de votre position; je ne doute point que vous n’en profitiez et que vous ne reveniez à nos anciens projets avec tout le succès que j’aimais à présager1. »
1 Cette lettre est sévère, quoique toujours empreinte de la tendresse paternelle que Bretonneau portait à son élève.
. Mais il faut avouer que la réprimande était méritée et que Trousseau, mettant tout en œuvre avec une ardeur inconsidérée, et malgré les sages et prévoyants avis de Bretonneau, pour obtenir à l’hôpital de Tours une place qu’il refusa, dès qu’il eut la certitude quelle lui était accordée, manqua à ce qu’il devait à son maître et à ce qu’il se devait à lui-même.
C’est, du reste, la seule défaillance dans son caractère que nous révèle la longue correspondance qü’il entretint avec Bretonneau. Et encore est-on forcé de confesser que cette défaillance, qui fut peut-être un suprême éclair de clairvoyance, fut heureuse pour la science, puisqu’elle maintint Trousseau dans la voie où il s’était hardiment engagé et sur le seul théâtre où ses éminentes facultés pussent trouver leur complet développement. — T.
LETTRE CLXVIL
« Charenton , 13 février 1827.
« Mon cher Maître,
« L’autre jour, à la Faculté , le chef de bureau m’a montré votre diplôme de docteur que vous n’avez pas encore songé à retirer. Il m’a engagé à vous écrire à ce sujet et à vous prier de le retirer. Veuillez donc, la prochaine fois que vous m’écrirez, m’envoyer une autorisation conçue en ces termes : c Je reconnais avoir reçu de « M. Hubert, chef de bureau de la Faculté de Paris, « mon diplôme de docteur en médecine. Sifjné. » En retirant son diplôme, il est dans l’usage de donner au commis du bureau dix francs de consolation.
« Le 26 décembre dernier, Doyen, le chapelier, a envoyé à Raverot une note montant à quinze francs, pour le bonnet de veau marin que vous prîtes chez lui lors de votre voyage à Paris, et que vous aviez oublié de payer. Raverot a payé cette somme, j’en ai l’acquit entre les mains. Veuillez donc remettre vingt- cinq francs chez Mme Raverot, savoir quinze francs pour la casquette de M. Dutillet et dix francs pour votre diplôme retardataire.
« Je profite de l’occasion de M. Dessablons pour vous envoyer quelques ouvrages assez intéressants : les Nerfs, de Ch. Bell; les Maladies urinaires, de Lallemand, deuxième volume; Histoire médicale des marais, par
TROUSSEAU A BRETONNEAU
Montfalcon; les Irritations intermittentes , de Mongellaz ; le deuxième volume de Rostan; le quatrième volume d’Andral; les Ligatures en masse, de May or. Crévot a mis cela sur votre compte; il attend impatiemment votre tardive dothinentérie.
c J’ai vu M. Bacot, qui est plus entiché que jamais de mon voyage en Sologne. Il m’a prié de lui faire un petit plan de travail pour présenter au ministère. J’ai fait ce plan et voici dans quel sens : deux mots sur la nature du sol et sur la manière dont les habitants en ont tiré parti; obstacles à la prospérité de ce pays : étangs, marais, marécages; relevé général de la mortalité relative des hommes et des bestiaux; moyens de remédier aux désastres causés par la fièvre intermittente et par les enzooties. Association d’un médecin et d'un vétérinaire, qui fissent leurs travaux en commun ; nécessité de faire durer leur mission au moins six mois.
« M. Bacot, qui l’a lu, n’y a trouvé que peu de mots à changer, et doit s’en occuper dès que la presse ne le tiendra plus à la chambre. Il demandera que nous soyons envoyés, Rigot et moi, dès le commencement du mois de mai, et que nous restions là jusqu’en décembre 1827, sauf à recommencer l’année suivante. Ainsi nous verrons naître et finir la maladie. Si le gouvernement ne veut pas m’adjoindre Rigot, j’irai seul en Sologne, et j’en serai quitte pour me limiter dans un cercle plus étroit.
« Je travaille maintenant continuellement à Alfort avec Rigot; je m’occupe d’hygiène des animaux et en même temps je sacrifie de nombreux chevaux à ma curiosité; je veux connaître parfaitement les caractères anatomiques des phlegmasies des membranes séreuses, et le mode d’organisation des fausses membranes. Je vous assure
que c’est la chose du monde la moins bien décrite ; et je ne connais rien de plus curieux que la façon dont la plèvre s'identifie avec la concrétion fibrineuse. Après la plèvre nous passerons au péricarde , puis à l’arachnoïde , puis au péritoine , puis enfin aux poches synoviales. Le liquide irritant dont nous nous servons est un mélange d’alcool et d’eau. Je vous conterai toute cette transformation dans ma prochaine lettre; mais avant cela je veux vous régaler d’un morceau qui m'a délecté.
« Vous aviez dit dans votre diphthérite que sous la concrétion pelliculaire on apercevait des bulles , et vous semblez croire que ces bulles sont formées par une agglomération de matière encore visqueuse que soulève la concrétion qui n’a point encore acquis toute sa solidité. Le même aspect se remarque sous et dans les concrétions pleurétiques, au point qu’une fausse membrane un peu épaisse ressemble quelquefois à une fouace pleine d’yeux. Ces yeux sont formés par des bulles de gaz, je m’en suis assuré de la manière la plus positive. Cela du reste ne me surprend pas plus que de voir l’emphysème survenir sur-le-champ après un épanchement sanguin dans le tissu cellulaire; cela ne me surprend pas plus que de voir des bulles d’acide carbonique se former dans le gâteau de sang que contient une palette. J’ai été assez maladroit pour ne pas faire analyser ces bulles de gaz par M. Lassaigne; mais je n’y manquerai pas la première fois que l’occasion se présentera.
« J’ai recueilli avec soin les sérosités inflammatoires et non inflammatoires que nous trouvions dans les cavités splanchniques de nos chevaux. M. Lassaigne va les analyser. Mais en soumettant à l’ébullition ces diverses sérosités, j’ai observé un phénomène que vous nous aviez
VELPEAU A BRETONNEAU
souvent indiqué dans vos leçons, c’est que la sérosité inflammatoire se concrète sur-le-champ, et que la sérosité non inflammatoire n’éprouve aucune modification. Chose remarquable , si l’on produit l’inflammation de la plèvre , bien que le péricarde ne s’enflamme pas cependant, la sérosité contenue dans ce sac séro- fibreux se concrète comme celle de la plèvre, tant sont modifiées les propriétés vitales de tous les tissus contenus dans le thorax et dans le thorax seul, car la sérosité du péritoine ne change pas.
« Adieu, mon cher Maître; je vous embrasse de tout mon cœur.
« Votre élève reconnaissant. »