II
ces réflexions , de plus doux et de plus satisfaisant pour moi que de vous avoir, que de vous associer à tous mes projets, à toutes mes recherches. Mais que devient notre pathologie comparée?
« Nos excursions , dont votre brillante leçon fait si favorablement augurer, ne vous montrent- elles pas un plus bel avenir? Ne sentez-vous pas qu’il faut être né coiffé pour qu’un tel sujet vous soit échu? C’est hier que j’ai su l’équipée de M. Anth. J’espérais vous écrire le soir. J’ai malheureusement été entraîné par de maudites excursions, je n’ai point encore vu le préfet ; répondez-moi afin que je me tienne en mesure avec le garde-malade et tous les autres soupirants. Dites à Velpeau que ma petite bonne de la rue de Gaillon lui portera l’alun ; elle repart mardi, et elle m’a promis de s’acquitter de sa commission à son arrivée. Jamais je n’ai vu autant de dothinentériques à Tours. Il j en a certainement dix contre un varioleux. La vaccine rend raison de cette différence. J’ai étudié avec soin toutes les phases de la varioloïde du horn-pock sur cinq à six vaccinés ; cette affection diffère certainement beaucoup de la varicelle, et chez tous les sujets qui portaient de belles cicatrices vaccinales elle a offert très exactement les caractères indiqués par les médecins d’Edimbourg.
« Vale, mi fili. »
BRETONNEAU A DUMÉRIL
LETTRE CLIXe
DE BRETONNEAU A DUMÉRIL
« Novembre 1826.
« Mon ami, dans quel guêpier je suis tombé! La peccadille horticole a été expiée; service d’hôpital, malades à la ville et aux champs, en sus une petite épidémie d’angine maligne qui , pendant quelques semaines , m’a tenu sur pied jour et nuit. Voilà comme, voulant vous écrire, je ne vous ai point écrit ; toutefois la serre a passé mon attente, et toutes mes colonies végétales prospèrent. Je ne dois pas non plus tant me plaindre de l’angine; j’ai vu merveilles. Des enfants arrivés au cinquième jour de la maladie et qui , avant tout traitement topique , avaient expectoré de grands lambeaux de fausses membranes, ont été guéris sans trachéotomie ; il est plus facile que je ne le pensais de relever l’épiglotte avec une baleine recourbée, de tenir sur la glotte l’éponge qu’elle porte à son extrémité, d’appuyer, d’exprimer cette éponge, de manière à faire pénétrer dans le larynx une petite portion de la solution nitrique d’argent dont elle est imprégnée. Un des deux enfants a été cautérisé quatorze fois en cinq jours, et l’autre dix-sept fois en six jours. Le premier, au quatrième jour du traitement, expectorait encore des portions de tube d’un pouce de longueur, qui avaient exactement la forme de la trachée ; et, au cinquième jour, le deuxième a rendu, avec des efforts convulsifs, un lambeau de fausse membrane de quatre pouces et demi de
longueur, qui portait à l’une de ses extrémités l’empreinte de l’échancrure du cartilage thyroïde. Plus de deux gros de nitrate d’argent ont été employés aux cautérisations; cependant ni la bouche, ni l’arrière-bouche, n’offrent la moindre trace d’une si énergique médication.
« Mais que venais-je vous dire, à vous, qui avez prescrit de si hautes doses de nitrate d’argent à des sujets affectés de danse de Saint-Guy? et moi aussi, j’ai cru en vous ; je leur en ai donné de bonnes doses et je les ai vus guérir, n’en déplaise à Magendie. Il ne peut me pardonner quelques heureux résultats de cautérisation et de trachéotomie ; mais qu’importe , vous avez été bon et excellent ami. Votre suffrage vaut à lui seul tous leurs suffrages.
« Or donc, mon ami, j’ai un enfant adoptif qui entend à merveille les spécialités nosologiques et thérapeutiques, et cet enfant s’avise de vouloir joûter contre de rudes adversaires. Il n’a point la prétention de les surpasser, mais il tiendrait à honneur de se montrer leur émule ; il veut que je vous prie d’être son parrain, il voudrait concourir, voilà tout. Il désire ardemment cette faveur, cette seule faveur, car il est loin de demander que vous sortiez de votre caractère, et qu’au temps de ses épreuves vous ayez pour lui la moindre partialité. Mon ami, si cela n’est pas impossible, soyez en aide à mon enfant, et mettez-le aux prises 1 .
« Votre bien sincère ami.
« Les plus tendres compliments à Mme Duméril et à toute votre famille. »
1 II s’agissait de Trousseau, qui était sur le point de subir son concours d’agrégation. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
LETTRE C LXe
« Charenton, 2 décembre 1826.
« An memhranæ mucosæ gastro - intestinalis inflammatio certis signis , tum in vivo, tum in cadavere diagnoscitur ?
« Voilà, mon cher Maître, le sujet de la thèse que j’ai tiré ce soir. Vous allez dire encore que je suis né coiffé ; la deuxième partie est toute faite. Répondez -moi sur la première , par courrier, s’il est possible , et ditesmoi quelle doit être ma conclusion générale. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage.
« Songez à moi pour l’hôpital de Tours , si possible est. »
1 Dans ce concours pour l’agrégation Trousseau eut entre autres, comme concurrents, Piorry, Bouillaud, Bayle, Martin-Solon, Danse, Gibert. Il fut nommé quatrième par ordre de mérite. Gibert, Danse et Piorry furent placés avant lui.
Voici comment un des critiques des Archives générales de médecine, qui étaient alors le journal le plus répandu et le mieux rédigé, jugeait la thèse de Trousseau :
« Composition bien écrite, mais incomplète; thèse qui décèle du talent dans son auteur, déparée seulement par quelques phrases déclamatoires ; argumentation très facile , sans notes. »
L’argumentation eut lieu en latin , et Trousseau montra une grande facilité. La presse médicale de l’époque releva les nombreuses incorrections latines, barbarismes et solécismes de la plupart des concurrents. — T.
LETTRE CLXP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Tours, 6 décembre 1826.
« Je vous ai écrit si précipitamment, que je crains de vous avoir donné des conseils inconsidérés ; s’il n’y a que de l’incohérence , vous pourrez tirer parti de ce fatras ; défiez-vous de l’irréflexion à laquelle j’ai été réduit. S’il en est temps , ne manquez pas d’établir une distinction importante entre telle inflammation et telle autre inflammation de la tunique villeuse de l’intestin grêle , et montrez que les énormes lésions ulcéreuses, tuberculeuses des intestins ajoutent à peine à l’intensité de la fièvre hectique qui accompagne la fonte des tubercules pulmonaires, etc., etc.; tandis que le trouble , le désordre de toutes les fonctions , accompagnent fréquemment une éruption dothinentérique fort circonscrite et fort discrète.
« Ce n’était à de telles fins que je m’étais mis à écrire. Avez -vous encore la rage d’être nommé chirurgien en chef ? Voulez - vous renoncer à une carrière où vous obtiendrez des avantages plus brillants , plus réels , plus selon vos goûts, selon vos dispositions naturelles, qui me sont mieux connues qu’à vous-même? Cachetez cette lettre après l’avoir lue et portez -la à M. Letissier ; soyez nommé, mais songez que vous devrez entrer en fonctions au plus tard au 1er janvier. Soit, nous passerons ensemble les trois années de votre stage, puis vous jugerez si vous en avez assez. Indubitablement le pauvre Douet mourra,
BRETONNEAU A DUMÉRIL
mais il vient de dédier aux dames un vermicelle analeptique qui m’a causé une véritable indigestion et des nausées insurmontables ; en vérité , cette annonce est plus sale que la plus sale affiche distribuée sur le pont Neuf, se ne vada a diavolo ; prenez mûrement votre parti et hâtez-vous d’agir, car il est temps.
« Je quitte M. de N..., il m’autorise à écrire à M. Letissier; je lui ai lu une grande partie de votre avantdernière lettre, il verrait avec plaisir que vous fussiez nommé. Je lui ai dit que je le désirais pour moi, que je ne le désirais pas pour vous, que j’allais vous adresser la lettre à M. Letissier, mais que je vous recommanderais de la brûler. Maintenant il faut l’écrire , elle vous apprendra quel est l’état des choses. Terminez l’adresse, répondez le plus tôt possible. Je reste avec un noyau phlegmoneux à la base de ma tonsille, et ce maudit noyau, après douze jours de gêne et de douleurs, n’essaye pas à fondre.
« Vale, mi fili. »
LETTRE CLXIP
DE BRETONNEAU A DUMÉRIL
« Tours, décembre 1826.
« Mon ami, si vous pensez que ce manuscrit, en y faisant quelques retranchements, puisse être imprimé dans les Archives, je vous prierai de le remettre à M. Cotte-
reau, mon élève et mon ami ; il travaille pour ce journal et il surveillera l’impression.
« M. Cottereau vous dira que je viens d’obtenir des résultats thérapeutiques qui passent toutes mes espérances de l’emploi de l’alun , du nitrate d’argent ; en un mot du traitement escharotique , non pas le plus énergique, mais le plus étendu et le plus soutenu, opposé au dernier degré de l’angine maligne, au deuxième, au troisième et au quatrième jour de l’invasion des canaux aérifères l.
« Priez Mme Duméril d’agréer les plus tendres compliments du ménage.
« Votre bien sincère ami. »
LETTRE CLXIIP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« C janvier 1827.
« Mon ami,
« Hier, en quittant M. de N..., je fus obligé d’aller à Beauvais, et pour surcroît de malheur j’y trouvai M. Clément de Ris si malade que je ne pus me rendre à Tours
1 La note sur l’alun adressée par Bretonneau à Duméril parut dans les Archives le 5 janvier 1827.
Note sur l’emploi thérapeutique de l’alun dans la diphtliérite, par M. Bretonneau , médecin en chef de l’hôpital de Tours, — T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
qu’après l’heure du courrier. Sur ces entrefaites je reçois votre lettre, et tout me confirme ce que je n’avais que trop prévu, nous pourrions bien échouer au port; il faut au moins nous évertuer ou plutôt vous évertuer, car vous comprendrez que si je puis vous servir de tout mon pouvoir, je ne veux pas élever la voix contre un homme auquel j’ai montré de l’affection. Ecoutez M. de N..., c’est lui qui parle textuellement : « J’ai reçu la lettre du « ministère, mais je regrette de ne vous avoir pas prévenu « qu’il était convenable que votre ami s’adressât directe- « ment à chacun des administrateurs; M. Demézil, qui « eût peut-être apporté le plus d’opposition, est rem- <r placé par M. Lange-Blot; je compte parler à M. Luce « de la Frillière, mais il est cependant mieux que <t M. Trousseau écrive d’abord. Je lui laisserai le temps « d’adresser ses lettres , il est mieux qu'elles soient « affranchies, etc. etc. s> Tout le reste de notre conversation montrait pour vous beaucoup de bienveillance et indiquait qu’il fondait de grandes espérances sur votre aptitude, votre instruction, votre activité et aussi sur la nécessité où vous seriez de lutter contre de grandes préventions. Je me suis bien gardé de douter de votre nomination, rien de sa part n’indiquait non plus la moindre hésitation, mais vous voyez toutefois où nous en sommes réduits. Pour surcroît de malheur, cet incident de Beauvais est venu apporter vingt- quatre heures de retard à cette communication qui ne devait point être différée. Hâtez -vous, mon ami, écrivez à M. Luce et à M. Lesourd, curé de la Riche, à M. de la Frillière, à M. Lange-Blot, à M. Laurent; adressez votre lettre ou à ces messieurs, ou à moi, ou à votre frère. Ecrivez à M. Jacquemin afin qu’il contre-mine les œuvres souter-
raines de D... Il est impossible que votre frère, lors même qu'il n’aurait pas approuvé dans le principe votre projet, ne sente pas que maintenant il est important que vous n’éprouviez pas cet échec.
« Sans m’en douter, je crois que j'étais dans le cas du renard et que tout simplement comme lui je les trouvais trop verts.
« Je vous embrasse de tout mon cœur, et il me serait bien pénible de ne pouvoir vous embrasser ici avant la fin du mois. »