DE JACQUART
« Vous voyez, mon cher Armand, ce qu’on attend de vous, le Maître le ferait comme il le dit : nouveau local, nouveaux dogues, et Dieu sait quand cela finirait! Un mot aussi, je vous prie, sur l’état des poumons des chevaux
BRETONNEAU A TROUSSEAU
morts après la lente asphyxie suite de la paralysie des dilatateurs de la glotte; si leurs poumons sont dans le même état que ceux de notre petite fille , la question est jugée.
« Voilà l’explication de l’énigme, Bassereau désirait entrer à Charenton; le Maître avait promis son intervention, et c’est tout ce qu’il avait tenu; vous voyez maintenant pourquoi des excuses. J’espère qu’ après le supplément supplémentaire nous retournerons à la dothinentérie, et cette fois nous ne la quitterons qu’achevée. Je suis bien heureux du succès de Cottereau; si je pouvais aussi, moi, vous imiter! Enfin, quand j’irai à Paris, nous en causerons, et si j’entrevois quelque chance, je tâcherai de la décider en ma faveur.
« Tout à vous. »
LETTRE GLXXIV0
DU MÊME
« Tours, 17 juin 1827.
« A genoux devant votre Maître ; on a donné à rien le nom de sorcellerie, de magnétisme, de perkinisme, de rabdomancie, de gastrite, d’artérite, etc., etc., et on en a fait quelque chose, et je n’aurais pas donné un nom à un être matériel qui peut être transporté d’un lieu à un autre, qui frappe celui-ci à la bouche et à la gorge, qui étrangle celui-là et qui saisit cet autre entre les fesses?
« Toujours caché sous la même enveloppe, il est désigné sous un petit nom euphonique ; et vous allez comparer ce nom , nécessaire , indispensable a questa sesqui pedalica nomenclatura qui col suo strepito farehe spiritare i cani. Vingt noms différents avaient été donnés aux mauvais tours de l’être malfaisant que j’ai nommé diphthérite, et j’aurais négligé de recourir au prestige qui maintient encore le croup en honneur? Persévérez, et vous verrez que le mot diphthérite leur sera imposé par la force des choses et la toute-puissance de la vérité.
« Vous rêvez, mon cher Omar, quand vous prétendez que j’ai été entraîné par le plaisir de dire « mes diphthéritiques », mes « dothinentériques ». Je ne me suis jamais servi, — au moins en écrivant, — d'une pareille locution ; mais je tenais à dire que l'inflammation couenneuse diphthéritique différait de l'inflammation couenneuse variolique, scarlatineuse, etc., que l’inflammation dothinentérique était un mode inflammatoire fort distinct de l’inflammation dysentérique. Je l’appelle, cette inflammation, dothinentérie, fréquemment exanthème intestinal, éruption pustuleuse , phlegmasie éruptive ; mais comme la dothinentérie peut très bien n’être qu’une espèce dans le genre, cette espèce se trouvera désignée par un nom propre, par un nom qui survivra. Peut-être ai-je affecté dans le corps de l’ouvrage de désigner sous le nom de fièvre putride les symptômes généraux qui accompagnent le développement de l’éruption dothinentérique , comme sans cesse, dans le traité de la diphthérite, j’ai désigné la diphthérite pharyngienne sous la dénomination d’angine maligne ; mais je n’aurais pu, sans imbroglio, dire l’inflammation pelliculaire de la gorge, des narines, de la peau , au lieu d’inflammation diphthéritique , puisque
BRETONNEAU A TROUSSEAU
sans cette dénomination trop d’exsudations couenneuses seraient restées confondues.
« Vous trouverez la meilleure réponse que je puisse faire à vos reproches dans le traité de la dothinentérie. J’ai emprunté à M. Louis une histoire particulière de perforation intestinale. J’ai employé une page entière à l’occasion des ulcérations tuberculeuses des intestins , à exprimer une estime bien sentie pour son talent d’observateur. Plus qu’à Paris, on a le temps de lire en province , et si tous les provinciaux n’admirent pas sans discernement tout ce qui se fait à Paris , croyez qu’à Tours on peut rendre justice au vrai mérite; aussi regretterais-je toujours... Mais n’en parlons plus.
« Dites-moi comment vous vous casez; avez-vous décidément rompu avec l’aliéné? Je crains, mon ami, que vous n’aspiriez trop tôt à vous dégager des liens d’une utile contrainte. Merci, cent fois merci de votre expérience. Mon ami, dans vos courses à Charenton, encore une. petite recommandation à M. Legallois : si vous ne pouvez prendre l’ennui d’insuffler, à huit ou dix reprises, huit, dix, vingt grains de calomel phorphyrisé et très finement porphyrisé avec un peu de gomme, dans la trachée d’un malheureux dogue ; je tiens à une petite proportion de gomme, parce qu’elle donne des ailes au calomel, qui se réduit plus facilement en nuages par l’insufflation.
« Je pense que vous acquerrez de bonne heure la conviction que les maladies spéciales sont plus impatientes qu’aucune autre des médications trop actives. Avant huit jours je vous adresserai, à vous et à Velpeau, le supplément à la diphthérite.
« Tout à vous , votre ami.
« Je serais bien curieux encore de connaître les effets que produit dans la trachée l’insufflation d’une poudre composée de deux parties de gomme et d’une partie de nitrate d’argent. »
LETTRE CLXXVe
» Paris, 9 juillet 1827.
« Bisum teneat'is amici...!
« Et vous aussi , mon ami , vous me cassez bras et jambes, vous m’irritez, vous m’assassinez!...
« Eh bon Dieu! mon cher Maître, n’êtes-vous point déjà trépassé ? C’est affreux, épouvantable ; oui, c’est une infamie de gâter une si belle cause, d’appeler de faux témoins dans un procès si juste. Ah ! que si j’étais à Tours, vous m’auriez tiré de coups de pistolet!... mais j’en suis loin, et cela fait que j’ai moins peur. Bref, ce qui me chagrine dans cette affaire, c’est de vous la voir prendre au sérieux : quel grand malheur, je vous prie, qu’un journal littéraire aille raconter à ses lecteurs, avec quelque amplification de rhétorique, ce qu’il a entendu dire de vous dans une société de savants, pour la plupart étrangers à la médecine? Écoutez, voici le fait: j’ai parlé d’une manière un peu hyperbolique, peut-être, de votre affaire, parce que je voyais s’ouvrir largement l’oreille de
VELPEAU A BRETONNEAU
l'auditoire ; ensuite , l’un de mes défauts habituels est de parler trop vite pour que les scribes, quelque actifs qu’ils soient, puissent me suivre. En troisième lieu, le rédacteur du Globe, pour la partie médicale , est depuis longtemps enthousiasmé de vous et de votre ouvrage ; il en fallait moins assurément pour donner naissance à l’article que vous avez lu, numéro trente-neuf '. S’il me l’avait montré avant de le soumettre à l’impression , j’aurais fait disparaître ce qui est relatif à M. Guersant, que j’eusse mieux aimé, en effet, ne point voir figurer là.
« Après tout, vous voilà bien malade ! Ce n’est pas vous qui parlez , ce n’est pas moi non plus ; vous vous fâchez parce que l’on vous accorde plus que vous ne demandez. Soyez tranquille, d’autres sauront aller vous rogner les vivres. En somme, si cette aventure produit un mauvais effet dans vos alentours, elle a fait naître une impression toute contraire ici, et mon avis, à moi, est qu’elle ne peut que vous être avantageuse ; car il vous
1 Le Globe (2 juillet 1827) avait rendu compte d’une séance de la Société philomatique dans laquelle V elpeau avait pris la parole et décrit la méthode de traitement local de la diphthérite, préconisée par Bretonneau.
Dans son discours, Velpeau, rappelant que Bretonneau avait démontré que la diphthérite consiste dans une inflammation d’une nature spéciale dont le propre est de donner lieu à la formation d’une exsudation pelliculaire , exposa comment son maître avait été conduit à instituer un traitement local contre les accidents locaux de cette redoutable affection.
Après avoir longtemps donné la préférence à l’acide chlorhydrique, Bretonneau l’abandonna, à cause de ses graves inconvénients, et le remplaça par l’alun, vanté autrefois par Arétée et qu’il remit en honneur dans la thérapeutique des affections de la gorge. Il le délayait dans de l’eau pour le porter aussi loin que possible sur la région affectée.
Pour arriver à faire pénétrer l’alun dans les bronches, il imagina un appareil spécial, sorte de souffloir que Velpeau présenta dans cette séance à la Société philomatique. — T.
sera toujours facile, en publiant votre supplément, de faire le modeste et de chercher à rabaisser l’importance de vos travaux. En attendant, poursuivez votre rédaction ; je vais tâcher de conclure un arrangement avec le Globe. Vous en verrez bien de plus vertes si vous ne finissez tôt la diphthérite et la dothinentérie !
« Quant à la réponse du même journal a M. Dels, j’en remercierai l’auteur en votre nom ; le rédacteur apprête encore un article sur l'instrument, et je vous promets de ne point le laisser aller avant de l avoir examiné.
« Je ne crois pas que Trousseau ait pu faire l’expérience demandée ; il déménage maintenant et je pense que c’est pour lui quelque chose de plus que l’embarras. J’ai reçu l’admirable correspondance Faneau en temps et lieu, je m’en suis même servi, comme vous pourrez le voir dans les Archives de juin, page trois cent dix {.
« Je vais mettre Henri Gouraud à contribution, et vous aurez l’opinion de Lœfler. Calmez-vous, mon cher Maître, verha volant , M. Guersant n’est point nommé; demandezlui pardon de ma part pour la phrase qui le concerne, et dites-lui qu’elle est le fait du copiste, qui a cru la rendre plus piquante, etc., en la tournant de cette manière. Crévot ne se chargera point de votre addition additionnelle, et il aura raison : que voulez -vous qu’il en fasse, main-
1 Faneau de la Cour avait prétendu que des animaux auxquels il avait fait avaler du venin de vipère étaient morts deux heures après, et qu’il avait trouvé leur estomac pei'foré.
Ayant reti’ouvé cette assei'tion dans les notes de Boisseau et de Joui’dan, éditeui’s du livre de Thompson sur l’Inflammation, Velpeau la releva vivement ( Arch . gèn. de méd., 1827) et demanda si M. Faneau avait voulu se jouer de la ci’édulité du public, ou bien s’il avait pi’is un trou fait à l’estomac avec un scalpel pour une perforation inflammatoire. — T.
VELPEAU A BRETONNEAU
tenant? On la mettra dans un journal et vous en ferez tirer à part tant que vous voudrez ; mais finissez, dépêchez.
« Votre élève tout contrit.
« Tristia mœstum vultum verba decent. »
LETTRE CLXXVP
DU MÊME
« Paris, 14 juillet 1827.
« Eh bien! mon cher Maître, vos jambes, vos bras, sont-ils consolidés? êtes-vous ressuscité? la policé a-t-elle enfin osé faire justice de vos assassins?... Sans rire, comment va la colère ? Vous ne sauriez croire combien je souffre de vous croire si malheureux! Pour comble de misère , un nouvel article dans le Globe de samedi , 14 juillet, mais un article soigné, long de trois aunes, quon m’a lu avant l’impression, que je n’ai pu ni voulu empêcher1. A votre place, je ne le verrais pas, car, pour
1 Cet article qui avait tant mécontenté Bretonneau, — tout ému de voir la presse s’occuper de lui , — relatait tout au long la séance de la Société philomatique du 30 juin, dont il est question dans la note précédente, et rendait compte de la discussion que suivit l’exposition faite par Velpeau de la méthode de son maître.
Quelques explications ayant été demandées, — dans cette séance, — spécialement par Larrey, Velpeau y répondit successivement, et sa ré-
le coup, vous êtes mort sans ressources; d’autant que vous n’avez pas M. S. Leroy pour vous galvaniser. Hélas ! vous ne savez pas tout. De tous côtés on cons-
ponse nous apprend quelles étaient au juste, à cette époque, les idées de Bretonneau sur le traitement de la Diphthérie :
1° A l'objection qui est faite que l'on a vanté contre le croup des moyens sans efficacité, M. Velpeau répond que cette remarque ne peut avec justesse s’appliquer au mercure, recommandé particulièrement par les médecins anglais et américains. Il est très vrai que l’administration de cette substance, aux doses auxquelles on est forcé de l’employer, peut entraîner les plus graves accidents; et M. Bretonneau, qui en a fort bien , signalé le danger, a remarqué que ces accidents deviennent mortels pour peu que le malade soit exposé A l'action du froid. Mais il n’est pas moins vrai que dans quelques cas le mercure peut rendre les plus grands services. C’est ce qui arriva pour un enfant dont parle Bretonneau dans son Traité de la Diphthérite. C’était au commencement de l’épidémie, antérieurement à ses travaux. Appelé près du malade, il le jugea dans un état désespéré; un médecin anglais crut, au contraire, qu’il était encore possible de le guérir à l'aide du mercure, et, en effet, il le sauva. Depuis cette époque, M. Bretonneau employa le mercure contre le croup. Il eut à s’en louer dans beaucoup de cas; mais les accidents graves auxquels ce remède donne lieu , et la découverte de moyens plus efficaces, l’ont fait renoncer depuis à son emploi.
2° Quant aux prétendues guérisons par les antiphlogistiques et les révulsifs, M. Velpeau pense, avec le médecin de Tours, avoir de très bonnes raisons pour croire qu’il n’en est aucune de réelle. L’illusion d'un grand nombre de praticiens sur ce point provient de ce qu’on se contente, pour caractériser le croup, du son de la voix, de celui de la toux, et de la difficulté de respirer allant jusqu'à la suffocation et revenant par accès. Or, s’il est vrai que tout cela s’observe dans le croup , il est constant aussi qu’une multitude d’affections de la gorge, tout à fait différentes de cette terrible maladie, présentent ces mêmes symptômes, et que ces affections, très bénignes de leur nature, se terminent sous l’influence d’un traitement quelconque et même sans traitement. M. Velpeau , observant l'épidémie de Tours avec M. Bretonneau, a vu près de deux cents malades atteints du véritable croup ; et il peut assurer que , sur ce grand nombre, aucun de ceux qu’on s’est borné à traiter par les révulsifs et les antiphlogistiques n’a échappé à la mort.
3° Quant à la différence que l’on voudrait établir entre le croup épidémique et le croup sporadique, rien jusqu’ici ne prouve qu’il y en ait aucune; et s’il y en a, il est probable qu’elle consiste surtout en ce que le croup sporadique, loin d’être plus grave que le croup épidémique, le serait moins. Par là s’expliquerait le mode du traitement antiphlogistique et révulsif contre quelques croups spoi’adiques, en supposant qu’on y ajoute foi.
40 II s’en faut bien qu’il soit facile de s’opposer efficacement, par les
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pire : jusqu’aux physiologistes qui se permettent de vous défendre contre les attaques des organiques ! Et le docteur Porter, de Dublin , n’a-t-il pas eu l’audace de dire ,
moyens ordinaires, au croup commençant. Il est pourtant vrai de dire que si une épidémie de croup laisse à ceux qui en sont atteints une chance réelle de guérison, cette chance est due à ce que l’attention étant éveillée sur la maladie , on ne lui laisse pas faire de si grands progrès avant d’appeler le médecin. Mais, sous ce rapport même, M. Bretonneau aura encore rendu le service le plus signalé; car ayant démontré que l’exsudation pelliculaire qui constitue le croup commence par le pharynx, et non par les bronches , comme on le croyait avant lui , il a par là donné un moyen facile de reconnaître la maladie, presque toujours visible dès le premier instant pour peu qu’on se livre à une inspection exacte. Rien de si aisé alors qué de borner ses progrès à l’aide de l’alun. Plus tard, la guérison devient plus difficile, parce que le mal, en s’étendant dans les bronches, devient par cela même moins accessible au remède. Aujourd’hui que le nouvel instrument de M. Bretonneau permet d’introduire l’alun jusque dans les dernières ramifications des bronches , il est permis d’espérer que le croup ne sera plus incurable même aux périodes les plus avancées de la maladie. On ne peut voir sans admiration le soulagement instantané qui résulte du simple contact de l’alun sur les organes malades. Il paraît que, par suite de ce contact, la membrane qui obstrue le larynx s’use avec une rapidité dont on se fait difficilement une idée; et il est sûr qu’elle disparaît en peu de temps. Chez la plupart des sujets, deux ou trois insufflations suffisent à la guérison radicale; chez d’autres, il en faut quatre ou cinq, rarement un plus grand nombre.
5° La trachéotomie est toujours une opération fort grave, et jusqu’en 1819 on ne pouvait citer aucun exemple de succès obtenu par ce moyen. A cette époque, pourtant, M. Bretonneau a pu, en l’employant, sauver la vie à un enfant parvenu au dernier degré du croup. C’était une petite fille âgée de quatre ans. Le père , qui avait vu deux de ses enfants succomber à la même maladie, se décida pour l’opération, qui fut suivie d’un plein succès. Ce succès est surtout attribué par M. Bretonneau au soin qu’il prit d’introduire dans le trachée-artère une canule d’un diamètre assez large pour permettre à l'air d’entrer en quantité suffisante, et à la précaution qu’il eut de nettoyer continuellement cette canule des débris de membranes qui tendaient à l’obstruer. Pour sentir toute l’importance de cette remarque, il suffit de chercher, même en pleine santé, à respirer par une ouverture moins large que celle que la nature destine à l’introduction de l’air dans les poumons, par exemple par un tuyau qu’on s’introduirait dans les nai'ines : on reconnaîtra bientôt que la respiration, bien que le tuyau reste entièrement libre, s’embarrassera, et la suffocation sera imminente si on ne se hâte de retirer le tuyau ou de respirer par la bouche. »