‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 20 sur 94 · LETTRE CLXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXVII

« Paris, 12 août 1827.

« Parlons, mon cher Maître, de deux cas intéressants de dothinentérie. Une jeune fille de vingt ans entre le 10 juillet dans les salles de clinique de l’hôpital de la

TROUSSEAU A BRETONNEAU

Charité ; elle était atteinte de dothinentérie depuis dixhuit jours; elle avait une constipation opiniâtre, un peu de ballonnement et une céphalalgie insupportable. Rochoux qui faisait alors le service à la place de Chomel, prescrivit un lavement purgatif : le lendemain je trouvais la malade couverte de sueur ; elle avait éprouvé de fréquentes lipothymies, elle était fort pâle. Le lendemain elle avait encore pâli davantage ; les lipothymies survenaient au moindre mouvement.

« La pâleur était anémique. Je soupçonnai une hémorrhagie intestinale; le pot de chambre m’a prouvé que j’avais raison. La malade me dit alors que depuis hier elle n’avait rendu que des selles noires comme du chocolat. Les évacuations alvines furent encore fortement ensanglantées pendant trois jours; après quoi le pouls se releva, les forces se relevèrent, et depuis dix jours elle est en pleine convalescence. J’ai pensé, mon cher Maître, qu’un cas de dothinentérie accompagné d’hémorrhagie considérable et guéri par les seuls efforts de la nature vous semblerait intéressant, d’autant que cet accident est le plus souvent mortel.

« En voilà un autre qui m’a fait enrager et vous allez voir comment : il entre à la clinique un jeune charcutier, âgé de dix-sept ans ; il avait parfaitement sa tête à lui. Je l’interroge avec le soin le plus minutieux, je le retourne de toutes les façons, et de ses réponses il résulte qu’il est

1 Rochoux ( Jacques-André) était agrégé de la Faculté depuis 1824, médecin de Bicêtre et membre de l’Académie. C’était un écrivain très distingué et un des médecins les plus laborieux de son temps. Il a laissé de nombreux et estimables travaux. Les plus connus sont ses Recherches sur l’apoplexie et ses Mémoires sur la fièvre jaune , le choléra et les tubercules pulmonaires T.

tombé tout à coup malade le mercredi, que le mardi il était dans sa famille , à Pontoise , et qu’il se portait fort bien, que tous les jours précédents il s’était fort bien porté. C’était le samedi que je l’observais, quatrième jour de l’invasion: je diagnostique une dotbinentérie bien conditionnée. Je fais mon capable. J’annonce la marche de l’éruption, etc., etc.; on le saigne trois fois, on lui met des sangsues aux oreilles : il succombe le onzième jour à partir du fameux mercredi. Je triomphais. Avant de faire l’ouverture , on me met au défi , il faut que j’indique l’état du ventre. J’annonce , avec la certitude d’un inspiré, que les ganglions mésentériques seront énormes, non suppurés, un peu plus rouges que dans leur état ordinaire, que les glandes de Peyer auront un relief énorme, que leur surface sera inégale, mamelonnée, que les glandes de Brunner seront inégales, saillantes, qu’il n’y aura pas d’ulcération, mais seulement des érosions superficielles. Eh bien ! mon cher Maître, on l’ouvre, cet intestin , et nous trouvons un quinzième jour dans toute sa splendeur : ulcérations énormes , bourbillons furonculaires jaunes, les uns détachés, les autres tenant encore par leur base. Les ganglions mésentériques d’un petit volume , et , pour m’achever de peindre , pas un atome de bile ocracée dans les intestins; l’estomac seul était jaune d’ocre. La bile contenue dans la vésicule était verte, entendez-vous? verte.

« Me voyez-vous mystifié? me voyez- vous traité de calculateur de cabinet ? Je sais bien que vous direz que je suis une bête, que si j’avais bien interrogé mon malade, je serais parvenu à bien connaître qu’il était malade au moins depuis le dimanche; eh bien, non, il l’était seulement depuis le mercredi, mais le gredin cachait son jeu.

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Il y a plus : il m’avait à merveille expliqué comment le mercredi et le jeudi il avait eu de continuels frissons, et que, malgré la chaleur du jour, il était forcé de rechercher le soleil ; comment la nuit il était dévoré d’une soif inextinguible, comment le dévoiement ne l’avait pris que le vendredi, etc., etc.; enfin il est très positif qu’il était malade depuis quinze jours , mais il est encore plus certain qu’il n’a accusé que onze jours de maladie et qu’il les a accusés mordicus !

« Maintenant, que fais-je à Paris? oyez: je travaille comme un forçat pour gagner ma pauvre vie, selon l’expression de Magendie, et ensuite pour me mettre en état de faire un cours au mois de novembre prochain. Vous sentez à merveille que je ne gagne pas ma pauvre vie en voyant des malades : toute charlatan erie à part, je n’en ai exactement pas vu un seul depuis que je suis à Paris, et j’en suis tout consolé; mais je gratte du papier. En ce moment je suis aux gages d’un libraire, je fais une lourde tahle analytique, qui m’occupera jusqu’au 1er octobre, et qui me sera payée sept cents francs1. Je retouche quelques mémoires des Archives, et je vais bientôt publier mes mélanoses, mes pleurésies, mes plaies de poitrine. J’extrais tout ce que Morgagni a fait sur les maladies de l’encéphale; je lis et j’extrais tous les meilleurs auteurs qui ont écrit sur ce sujet, et c’est ainsi que mon temps se passe, n’ayant d’autres consolations que d’aller le matin aux cliniques; voilà mes boulevards ! Heureux d’oublier en travaillant que je travaille pressé par l’aiguillon du besoin, et que, dans un an peut-être, l’impérieuse néces-

1 Table analytique du Traité des maladies chirurgicales , par M. le baron Boyer. — Trousseau, Paris 1828. In-8°.

site me fera sentir plus vivement qu’aujourd’hui la sottise dont vous m’accusez dans votre lettre et que je me reproche tous les jours. Entretenez toujours Bacot dans ses bonnes dispositions à mon égard ; dites-lui qu’il faut m’envoyer en Sologne, et prêchez-le pour qu’il parachève ce grand œuvre.

<r Aujourd’hui même, mon cher Maître, j’ai rendez-vous avec le docteur Guillon 1 , qui a perfectionné votre souffloir2 et y a ajouté aussi, en cas de besoin, le tube laryngien de Chaussier ; nous allons à l’aide de ce tube injecter de l’alun, du calomel, de la gomme, jusqu’à la racine des bronches des toutous.

« Que je vous dise : un pourceau de chirurgien vient

1 Guillon, né à Chaunay, près Tours, en 1798.

Praticien ingénieux, s’était fait connaître par des inventions d’instruments et d’appareils qui ont contribué aux progrès de la chirurgie.

Il devint chirurgien consultant du roi Louis- Philippe (1832). — T.

2 Voici la description du souffloir de Bretonneau.

"L’appareil se composait d’un tambour, ou partie moyenne, du volume d’un œuf de dinde, que l’on aurait pu très bien fabriquer avec une noix de coco. La cavité de ce tambour, qui devait pouvoir se séparer à volonté en deux parties égales, était coupée par un diaphragme épais de plusieurs lignes et placé en travers, de manière qu’il en résultait une cavité antérieure où se mettait la poudre à insuffler, et une cavité postérieure dans laquelle l’air était d’abord poussé. Cette cloison était traversée très obliquement par un tuyau de plume qui faisait communiquer les deux cavités l’une avec l’autre, et devait descendre très près de la paroi inférieure de la cavité où se trouve l’alun. Ce tambour était percé et présentait plusieurs pas de vis à ses deux extrémités , pour recevoir deux tubes, chacun de quatre à cinq pouces de long. L’un, destiné à être porté dans la bouche du malade, se versait dans la cavité antérieure où il devait faire une saillie de quelques lignes; l'autre, un peu plus gros , servait à souffler soit avec la bouche , soit avec une bouteille de gomme élastique, un soufflet, etc., et se versait sur l’autre ouverture du coco. L’ouverture de ces tubes était couverte : celle de la chambre intérieure par un morceau de gaze pour tamiser la poudre , l’autre par un morceau de taffetas , qui pouvait faire soupape , afin que , dans un accès de toux , le médicament ne pût pas être repoussé de la cavité du tambour dans le tuyau souffleur. — T.

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de traiter un enfant de la diphthérite par votre procédé. Son enfant est mort , et il a eu l’ineptie de voir à l’ouverture du corps que la luette, le voile du palais, les amygdales et l’épiderme de la langue étaient entièrement détruits. Cette horrible bête attribue ce ravage à l’action de l’alun. Il faut que l’animal ait injecté du sublimé corrosif au lieu d’alun , ou plutôt il a pris de fausses membranes qui s’enlevaient pour les organes qu’elles revêtaient. Qu’il s’avise de publier sa belle observation, et je le sanglerai d’une belle façon. Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre élève reconnaissant.

« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau.

« Ne m’oubliez pas, je vous prie, auprès de Jacquart. »

LETTRE CLXXVIIP

DU MÊME

« Paris, 6 septembre 1827.

« Que devient, mon cher Maître, l’ouvrage que, ce mois de juillet, vous deviez nous envoyer dans quatre jours? Je crains bien que votre supplément à la diphthérite n’arrive pas avant le mois de janvier prochain. Tous ces retards tournent au détriment de la pauvre dothinentérie, qui, à coup sûr, ne se finira jamais.

« J’ai répété avec Guillon les injections dans le pharynx

des pauvres quatre pattes. Pour matière à insuffler nous avons choisi le nitrate d’argent pulvérisé et mêlé à je ne sais quel véhicule et de l’iode. L’insufflation a été faite sur deux chiens à l’aide du soufïloir à soupape et à caoutchouc ; on a saisi avec grand soin le moment de l’inspiration, et le soufflet a été comprimé au moins quarante fois en un quart d’heure. Les animaux ont été tués après cette belle œuvre, et il nous a été très facile de constater jusqu’où la poudre avait pu aller. La couleur des tissus altérés par les substances insufflées nous indiquait à merveille le point où s’étaient arrêtés nos médicaments : l’iode surtout avait coloré en beau jaune les parties qui avaient été à peine touchées. Le pharynx, la partie postérieure des fosses nasales , les bords de la glotte , un tout petit peu des cordes vocales avaient été atteints par notre insufflation. Rien dans les ventricules du larynx, rien absolument dans la trachée; de l’écume dans l’œsophage , mêlée à une assez grande quantité de matière insufflée...

« Je travaille bien sottement en ce moment; je gratte du papier pour un millier de francs qui me serviront à m’affranchir pendant six mois de ces odieux libraires. N’allez pas croire pourtant que je fasse un livre. Dieu m'en garde, en vérité ! Je compile comme feu M. Chaumeix, et je livre à mon libraire un certain nombre de feuilles de papier sur lesquelles il y a quelque chose de noir, et cela m’est payé mille francs et ne m’occupe que deux mois. Le libraire fera mettre tout cela en encre d’imprimerie et en in-dix-huit et s’efforcera de vendre ce qui nous coûte si peu , stipulation faite avant tout que je ne déshonorerai pas mon nom en l’accolant au titre de cette misérable production ; ne rougissez pourtant pas de moi ,

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c’est de la médecine compilée. Gela fini , je me rejette à corps perdu dans l’anatomie pathologique et dans la pathologie comparée.

« Bénissez mon heureux destin, je me trouve l’accoucheur de la femme d’un des plus forts vétérinaires de Paris ; il m’a pris en grande affection , et le confrère me fait l’honneur de me consulter pour certains cas embarrassants, et de m’emmener avec son cabriolet faire des ouvertures de chevaux au clos de Montfaucon. Nous avons déjà autopsié ensemble une fracture comminutive par contre -coup de la base du sphénoïde ; des adhérences de la face interne de l’utérus à l’aide de brides fort longues chez une jument qui, l’an dernier, avait eu une péritonite et une métrite, suites de la parturition ; des adhérences de la pie-mère avec la substance corticale chez des chevaux immobiles ; de belles eaux aux jambes qui sont l’altération la plus curieuse du monde, etc. etc... Bref, maintenant, mon cher Maître, je puis manger à deux râteliers, parlant sans métaphore. Aussi, ce mois de novembre, je leur affiche, avec des lettres longues de six pouces, un cours public d'anatomie pathologique considérée chez l’homme et chez les animaux domestiques. Un titre comme celui-là, des intestins de dothinentériques , de fausses membranes diphthériques , des artères, des veines et des estomacs rougis par l’hypostase , des plèvres absolument disparues dès que les fausses membranes commencent à s’organiser et se régénérant par la transformation des fausses membranes, des mélanoses affectant les os, les muscles, les poumons, et cela gros comme un chapeau, des eaux aux jambes ressemblant à de beau muscat jésus, des os de chevaux tous plus singulièrement altérés les uns que les autres , la théorie de la cicatrisation des veines et

des artères toute changée, et par-dessus cela une voix résonnante, de l’assurance! Voilà, mon cher Maître, ou je ne m’y connais pas, de quoi fixer l’auditoire le moins curieux. Heureux si je ne suis pas la laitière du pot au lait, heureux si je n’ai pas à décompter comme messire Jean Chouart!

« Le pire de cela, c’est qu’il faut que tout marche, plaisir, intérêt, affaires. Il faut s’amuser parce que vitæ summa, brevis; il faut paperasser, parce qu'il faut vivre, et que je ne dois pas compter de longtemps sur une clientèle lucrative ; enfin il faut arriver au professorat et pour cela faire de bons cours. Tout cela se fera, je vous en réponds, et vous n’aurez jamais à rougir de votre élève. Que tout mon tracas ne vous empêche pas de m’envoyer en Sologne, si possible est. L’été est un temps mort pour Alfort et l’anatomie pathologique. Adieu, mon cher Maître, voilà une lettre bien insignifiante et bien griffonnée; mais je sais bien qu’une ligne de vos enfants vous est toujours agréable.

« Je vous embrasse avec affection et reconnaissance.

« Velpeau me dit tenir de M. Duméril que vous venez à Paris incessamment ; comment ne savons -nous pas cela? »

COTTEREAU A BRETONNEAU

LETTRE CLXXIXe

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