‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 24 sur 94 · LETTRE CLXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXV

« 1er janvier 1828.

« Je vous l’ai déjà dit, mon cher Maître, mes annotations porteraient sur l’affaire de Chaumier, que je réduirais à quelques lignes, et sur vos extraits d’auteurs que je remplacerais par de simples assertions, en renvoyant

le lecteur aux sources. J’ôterais encore vos digressions relatives à l’exportation de la vaccine, etc.; enfin je supprimerais tout ce qui ne va pas directement au but, tout ce qui n’est qu’accessoire à la question principale. Le reste , quoique un peu plus long , me paraît bien ; mais songez donc qu’on ferme le concours dans les premiers jours de février, et qu’il est urgent de nous envoyer une copie très lisible de votre travail , si vous ne voulez pas que vos prétentions arrivent trop tard pour pouvoir être accueillies1! M. Alquié, qui se charge de cette lettre, vous remettra Blaud*, etc., etc.

« Que diable attendez-vous des autres médecins? n’avez-vous pas assez de matériaux ? A force d'attendre, vous finirez par dire qu'il est trop tard. Ce que l’homme raisonnable fait la veille est rarement digne de lui, quand il y revient de sang-froid le lendemain. A quoi se réduiraient ce tintamarre, cette fumée qu’on appelle de la science, si chaque auteur s’amusait ainsi à peser ses paroles les unes après les autres? Les siècles, les jours et les heures passent, les hommes passent aussi; le mieux est de céder à la force qui vous entraîne ; en s’obstinant à toujours regarder en arrière, les nuits semblent se multiplier, et le temps arrive où la crainte des dangers l’emporte sur l’ambition et le désir de la gloire ; en sorte que ceux qui pouvaient se lancer au loin dans la carrière finissent par rester à la même place.

« Ne manquez pas de vous expliquer nettement sur ce

‘ Il s’agissait sans doute du mémoire additionnel au Traité de h diphthérite. — T.

2 Blaud. — Nouvelles Recherches sur la laryngo-trachéite connue sous le nom de croup. Paris, 1825. — T.

VELPEAU A BRETONNEAU

que vous voulez qu’on fasse de votre mémoire en même temps que vous l’enverrez à l’Institut. Il ne faut pas compter sur Grevot , car le pauvre diable est fort mal dans ses affaires ; voulez -vous qu’on le fasse imprimer dans un journal ? C’est bien long pour une feuille périodique ; en le faisant imprimer à vos frais, il vous coûtera cher, et vous n’en retirerez pas grand argent ; car ne vous y trompez pas, on n’achète pas de brochures non plus que de monographies , quelque intéressantes qu’elles soient.

« Si la diphthérite était épuisée , il serait admirable de refondre le tout dans une seconde édition ; mais..., mais elle ne l’est pas.

<r Présentez mes compliments à M. Guimier 1 ; j’ai lu avec intérêt son mémoire et sa lettre ; il me paraît tout à fait raisonnable , seulement il semble persister à croire que j’ai voulu le blâmer. Dites-lui bien qu’il se trompe ; qu’en médecine comme en morale , ma tolérance est extrême; que si je me permets de critiquer quelquefois les Broussaisistes, je ne ménage pas davantage les Pinellistes, et que, tout physiologiste et solidiste qu’il est, je ne l’estime pas moins que s’il daignait accorder avec moi quelque petite attention aux altérations des humeurs dans la production des maladies.

« Adieu ; aujourd’hui comme jadis, et comme toujours, votre disciple et votre ami.

« La bonne année de ma part à Mme Bretonneau. »

1 Guimier, de Vouvray. — Mémoire sur une épidémie d’angine maligne ou diplithéritique qui a régné à, Vouvray et dans les communes voisines a la fin de 1826 et dans le courant de 1827 . (In Journal général de médecine, 1828.)

LETTRE CLXXXVL

« 1er janvier 1828.

« Mon cher Maître, je vous ai acheté Blaud et Double1, que vous m’aviez demandé par excès de scrupule. Ils sont chez moi, vous les recevrez par la plus prochaine occasion. Que ferons -nous du dernier manuscrit que vous m’avez envoyé? le ferons-nous imprimer dans les Archives ? J’attends vos ordres. Ce cahier est encore entre les mains de M. Allard, qui le lit.

« Décidément, mon cher Maître, les tubercules sont des. productions parfaitement organisées, qui, comme tous les tissus de l’économie , s’enflamment d’une manière aiguë ou chronique ; l’inflammation aiguë est très commune chez les chevaux , elle constitue ce que j’appelle la morve tuberculeuse aiguë quand elle se trouve dans les fosses nasales, et la pneumonie tuberculeuse aiguë quand on l’examine dans les poumons 2. Il est bien remarquable

1 Double. — Séméiologie générale. Paris, 1811, 1822.

2 On voit que pour Trousseau les altérations pathologiques de la morve équine étaient dues à un processus tuberculiforme. De là cette dénomination qualificative de morve tuberculeuse aiguë qu’il donnait â cette affection. Renaut a démontré que les granulations morveuses, les nodules que Trousseau et les médecins de son temps ont comparés •à des productions tuberculeuses , diffèrent notablement du tubercule et se rapprochent davantage des foyers pyohémiques; il a montré celte différence chez l’homme comme chez le cheval et a rétabli ainsi l’unité

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que, chez les chevaux dont les ganglions intermaxillaires sont déjà tuméfiés depuis longtemps et contiennent déjà de petits tubercules, symptôme presque constant de la phtisie nasale, il se développe très souvent une inflammation aiguë des points de la membrane muqueuse des fosses nasales où il existe des tubercules naissants, et qu’entrois ou quatre jours la suppuration, l’ulcération soient aussi avancées que si la phtisie durait depuis six mois ; rien ne ressemble plus aux ulcérations nasales des chevaux tuberculeux que les ulcérations intestinales de nos phtisiques : c’est la même forme , le même aspect , la même altération de la membrane muqueuse et des ganglions correspondants, et, en jugeant par analogie, il ne serait pas absolument impossible que les tubercules intestinaux, en s’enflammant d’une manière aiguë, déterminassent quelque chose d’analogue à la dothinentérie , de la même manière que , chez le cheval , la fonte aiguë des tubercules pituitaires amène des altérations analogues à ce que les vétérinaires appellent la morve aiguë épizootique, maladie inflammatoire et gangreneuse des fosses nasales, éminemment contagieuse.

« Je connais votre opinion sur les tubercules des intestins ; votre métastase purulente vous tient au cœur, et vous êtes, in petto , enchanté de faire jouer un rôle sécrétoire un peu important à vos chères glandes. Tout cela peut s’arranger ; il est incontestable que , tout physiologisme à part, sous l’influence d’une irritation il se déve-

pathologique de la morve. (Renaut, Lésions anatomiques de la morve équine. Compte rendu, 1875.) Cette manière de voir a été confirmée par les plus récentes recherches, et il est reconnu aujourd’hui que la granulation morveuse tient le milieu entre la suppuration et l’inflammation chronique. — T.

loppe des tubercules. Il est nécessaire pour cela: 1° et toujours , qu’il existe quelque part dans l’économie un foyer tuberculeux ; 2° et le plus souvent, que plusieurs points de ce foyer tuberculeux soient en fonte purulente. Or maintenant, si quelque tissu s’enflamme, et le tissu séreux y est plus exposé, il est incontestable qu’en peu de semaines il s’y fera une infiltration tuberculeuse quelquefois énorme. C’est ainsi que lorsqu’un phtisique contracte une pleurésie ou une péritonite, on voit bientôt se développer sur la plèvre ou sur le péritoine d’innombrables tubercules , qui , à leur tour, se ramollissent si le malade ne succombe pas auparavant. Ce que je dis du péritoine et de la plèvre, je l’applique encore à la tunique vaginale, au testicule, au foie, aux ganglions lymphatiques. Ces mêmes gangb'ons lymphatiques , toutes les fois qu’ils élaborent du pus tuberculeux , ne le font pas impunément, et sont bientôt in funestes de tubercules, comme disent les Italiens.

« Maintenant, si vos glandes de Peyer travaillent le pus auquel elles servent d’émonctoires , elles deviendront tuberculeuses comme les ganglions et les membranes séreuses le devenaient tout à l’heure. Certes , cet animal de Broussais, s’il avait jamais ouvert un cadavre un peu proprement, eût trouvé , en faveur de sa doctrine sur les productions accidentelles, des arguments bien puissants ; car, puisqu’il est vrai que, sous l’influence d’une irritation que nous voyons , et que verrait l’immortel Laënnec luimême s’il soulevait la feuille de sapin qui recouvre ses poumons tuberculeux , il peut se développer des productions accidentelles hétérologues , n’a-t-on pas de bonnes raisons pour croire qu’il est de même pour les tubercules par suite de l’irritation ? Nous savons que l’organe a été

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famé avec du terreau tuberculeux , et la grande question est de savoir si, sans terreau, l’irritation peut faire croître ces champignons-là . J’en reviens à mon inflammation aiguë des tubercules. Souvent, très souvent, en examinant avec un soin minutieux les tubercules miliaires du poumon des chevaux, on en trouve d’un rouge vineux à leur centre, tandis que la périphérie est intacte en partie ou en totalité. Souvent aussi ce centre est réduit en un détritus rougeâtre , analogue à celui que l’on rencontre quelquefois dans les ganglions dothinentériques. Le parenchyme pulmonaire qui entoure ces tubercules est assez ordinairement, mais non toujours, enflammé. Lorsqu’il existe une grande quantité de tubercules qui s’enflamment ainsi, ils déterminent une pneumonie aiguë qui passe rarement à l’hépatisation ou à la suppuration, mais qui reste au premier degré, c’est-à-dire à la période de fluxion séro- sanguine.

« L’autre jour, nous avons fait à Montfaucon, Leblanc’ et moi, une autopsie de ce genre fort intéressante : c’était tout bêtement un cheval de fiacre tué parce que depuis quelques jours il offrait les symptômes d’une affection aiguë de la poitrine, et qu’il menaçait de devenir morveux. Les poumons offraient cette infiltration séro -sanguine, et d’innombrables tubercules isolés étaient le siège de l’altération dont je viens de vous entretenir. Comme il existait une grande quantité de tubercules sous la plèvre pulmonaire , qui étaient en même temps aux trois

1 Répétiteur à l’école d’Alfort, fut plus tard membre de l’Académie (1852). A publié quelques ouvrages estimés. On lui doit entre autres un Traité d’anatomie chirurgicale des principaux animaux domestiques , publié en collaboration avec Trousseau (1829) et un Traité de pathologie comparée, avec Follin (1855). — T.

quarts plongés dans le poumon, ils donnaient à la plèvre l’aspect de la peau dans la variole discrète. L’inflammation centrale s’était propagée jusqu’à la périphérie, de manière toutefois que la rougeur n’existait le plus souvent qu’au milieu du segment de tubercule qui était en contact avec la plèvre. Ce point rouge était déprimé, et le reste du tubercule encore sain formait tout autour un anneau blanchâtre, qui avait beaucoup de relief. Cette altération, entre parenthèse, est probablement ce qui a donné heu à l’erreur de quelques vétérinaires, qui ont cru avoir rencontré sous la plèvre des moutons des boutons claveleux.

« Il arrive très souvent de rencontrer chez le cheval des pneumonies gangreneuses ou non gangreneuses , déterminées par la présence des tubercules , ou plutôt aggravées par ces productions accidentelles. Dans ce cas, le poumon s’enflamme très violemment autour des tubercules et surtout des masses tuberculeuses infiltrées, et les sépare entièrement de lui ou plutôt se sépare entièrement d’eux. Si la pneumonie est très violente, le tissu pulmonaire se gangrène autour de ces masses tuberculeuses, et alors il se forme de vastes foyers gangreneux au milieu desquels nagent des détritus de matière tuberculeuse non ramollie. Dans les cas les plus heureux, il y a inflammation simple, élimination des tubercules, et l’animal survit; ou bien encore il succombe, comme j’en ai vu de nombreux exemples, à l’inflammation du parenchyme pulmonaire. Dans ce genre de pneumonie, les chevaux rendent quelquefois par les naseaux des flots de sanie gangreneuse, et M. Rousset, ancien chef de clinique d’Alfort, en a vu deux guérir après avoir offert ce symptôme. Je n’ai vu que deux fois cette altération chez l’homme, et je suis porté à croire que la gangrène par-

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tielle de Laënnec n’est souvent pas autre chose. Je ne puis entrer ici dans des détails suffisants ; je publierai incessamment ces faits dans les Archives b

« Adieu, mon cher Maître. Dieu vous envoie cette année de belles épidémies. Votre élève attaché et reconnaissant. »

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