LETTRE CLXXXVI
DU MÊME
« 18 mars 1828.
« Y a-t-il bien trois mois que je vous ai écrit ? Comme ordinairement je ne m’y mets pas pour peu, je n’en trouve jamais le temps. Savez -vous bien à quoi je me suis engagé? j’en suis épouvanté vraiment ; ce n’est plus de mariage qu’il est question, Dieu merci, mais d’un gros in-octavo que je compose en ce moment. Connaissez mon cas, et surtout soyez discret avec Cottereau et Velpeau ; cette affaire doit être faite dans le plus profond secret et pour cause. Blandin1 2, l’agrégé de chirurgie, et moi, nous
1 Leblanc et Trousseau. — De l’Inflammation chronique ou subinflammation.
Recherches anatomiques et pathologiques faites au clos d’équarrissage de Montfaucon , 1827-1828.
2 Né à Aubigny (Cher) le 3 décembre 1798, mort à Paris le 10 avril 1849. Professeur de médecine opératoire à la Faculté, chirurgien de l’Hôtel- Dieu (1836) et membre de l’Académie de médecine (1834).
Auteur d’un Traité d’anatomie des régions (1826), d’une excellente
nous sommes mis en tête de faire un gros traité de pathologie médico- chirurgicale de quatre gros volumes in-8°. Je me charge de la pathologie générale et de la pathologie interne ; et lui de la pathologie externe. Voilà deux grands mois que nous nous escrimons à qui mieux mieux, et dans huit jours j’en serai à la pathologie spéciale. Vous croyez peut-être n’avoir à gémir que sur l’audace de votre élève et le malheur de ceux qui achèteront de confiance son œuvre prématurée; détrompez-vous, mon cher Maître, et gémissez sur vous-même. Calmeil m’a promis d’annoter et de purger les maladies cérébrales ; et vous, je vous charge d’annoter et de modifier le tout en tant que pathologie interne. Gémissez tant qu'il vous plaira, le sort en est jeté ; je passe le Rubicon et je ne vous demande qu’un petit coup de rame.
« Voici le fait : il existe une nosologie de Pinel, que les élèves ne lisent plus. Roche et Sanson , sous l’inspiration du Maestro pliysiologico , ont enfanté la plus broussique pathologie qui pût et pourra sortir de cervelle d’homme1. Grand succès, faute d’autre, quoique les élèves embernés par Rostan et Chomel soient entièrement dégoûtés du physiologisme. Sur ces débris du monde, élevons l’Arabie. Une nosographie expérimentale, anatomico -pathologique, empirique, absurde, humorale, doit
thèse de concours sur l’autoplastic (1836), d’un Traité en deux volumes sur l’Anatomie descriptive , de nombreuses notes sur divers sujets, Blandin a laissé le souvenir d’un savant honnête et laborieux et d’un excellent observateur. — T.
1 Roche et Sanson. — Nouveaux Éléments de pathologie médico-chirurgicale. Paris, 1825-1825. 3 vol. 4e édit, (avec Lenoir). Paris, 1844. 5 vol. Editions italiennes : Firenze, 1830-1834, et Palermo, 1837-1838. Ce traité avait eu un succès considérable. Il a été pendant vingt ans le manuel obligé de tous les étudiants, et a instruit plusieurs générations de médecins. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
faire fortune aujourd’hui, et je m’en empare. Or sachez que le livre est déjà vendu. O vous , misérable auteur de monographies, qui vous tuez le corps et l’esprit à faire un traité sur la diphthérite que vous ne vendez que six cents francs , tombez à genoux devant un utile médecin , qui sans voir de malades compile, compile ^compile, et fait sortir tout armé de son cerveau un immortel écrit qu’on lui paye six mille francs ; le traité est fait , parfait et signé. Jour de Dieu, mon cher Maître, qu’un faiseur de livres est peu de chose à côté d’un praticien ! Attendezvous, ce nonobstant, à recevoir avant peu un gros cahier sur la pathologie générale 1 .
« Je n’en continue pas moins mon cours, et mon auditoire reste toujours nombreux. Je n’en vais pas moins trois fois par semaine à Montfaucon , où je fais de l’anatomie pathologique comme il est impossible d’en faire dans les hôpitaux. J’ai sur les mélanoses , les tubercules et les productions accidentelles, des faits extrêmement curieux, et qui me fourniront la matière d’un mémoire que j’imprimerai dans les Archives en mai ou juin. Je vais bien vous étonner en vous disant que je regarde ces tissus comme la conséquence d’une phlegmasie chronique spéciale, si tant est que l’on doive donner le nom de phlegmasie à une modification organique qui s’accompagne d’une sécrétion morbide. Que les tubercules dits crus soient une pneumonie chronique, ou, si vous l’aimez mieux, une modification du parenchyme analogue à l’inflammation chronique et qui amène une sécrétion morbide interstitielle, c’est ce dont je ne saurais plus douter ; et
1 Cet ouvrage ne figure ni dans la liste des œuvres de Trousseau ni dans celle des travaux de Blandin. — T.
vous comprenez que j’ai bien longtemps lutté contre mes idées préconçues, contre mon éducation médicale, contre le témoignage de mes sens et contre l’analogie, avant d’en arriver à une conclusion dé cette nature. Il est absolument incontestable qu’il j a des tubercules crus d’emblée qui ne passent pas, comme l’a dit Laënnec, par la période de tubercules naissants miliaires, et que ces tubercules crus sont de tous les plus nombreux; il est encore incontestable que, dans la péripneumonie lobulaire suraiguë des chevaux, il est absolument impossible de distinguer les lobules enflammés d’une masse de tubercules, ce qui, dans l’origine, m’avait induit en erreur. Voici comment j’entends l’étiologie et le mode de formation des productions accidentelles :
« En vertu d’une modification organique que vous appelez irritation, subinflammation, inflammation chronique, etc., et à laquelle je donne le nom de suhinflammation spéciale , il s’épanche dans la trame celluleuse primitive d’un tissu des produits morbides fibrineux et albumineux. Tant que la fibrine l’emporte sur l’albumine, la fibrine s’organise et constitue un tissu accidentel analogue aux fausses membranes pleurales ou péritonéales, tissu tout à fait étranger au tissu primitif, comme le fœtus l’est à la mère. Cependant le propre de cette phlegmasie spéciale est de marcher incessamment et de résister, le plus ordinairement j’insiste sur ce mot, à toute médication. Bientôt l’albumine, c’est-à-dire, selon vous, cette fibrine modifiée non organisable , s’épanche en quantité telle que les parties les plus ténues seules sont résorbées, et il reste dans la trame celluleuse de nouvelle formation de l’albumine, qui bientôt se convertira entièrement en pus. Tant que la fibrine qui s’épanche peut s’organiser et par-
TROUSSEAU A BRETONNEAU
ticiper à la vie commune , elle est un tissu ; mais sitôt que les parties non organisables prédominent, elle devient sécrétion excrémentitielle et comme telle ne peut plus être assimilée et irrite par cela même les parties environnantes. Les éruptions tuberculeuses primitives sont presque toujours des tubercules naissants semi- cartilagineux ; les éruptions secondaires sont à peu près certainement des tubercules crus ; et vous voyez pourquoi il est bien remarquable, en effet, que dans le poumon tuberculeux d’un phtisique qui a succombé à la maladie on ne puisse, sur plus de mille tubercules , en trouver un seul à l’état dit naissant. C’est une observation qui m’a déjà singulièrement frappé et qui a le plus ébranlé ma foi pour Laënnec. Il y a donc selon moi deux modes de développement du tubercule : tubercule aigu, tubercule chronique, ou, si vous l’aimez mieux, subinflammation tuberculeuse aiguë, subinflammation tuberculeuse chronique ; et ce mot subinflammation ne contrarie point du tout l’expression aiguë , parce que de ce qu’un mode d’irritation est au-dessous du type de ce que l’on appelle inflammation, il ne s’ensuit pas qu’il ne puisse se développer très vite en quinze jours , un mois, par exemple, ce qui est de Vacuité relative.
« Vous rappelez-vous ce chasseur, couché au numéro dix -huit de la salle trois, qui, en quinze ou vingt jours, a succombé à une phtisie affreuse, quand il ne présentait aucun signe de ramollissement des tubercules lors de son entrée à l’hôpital? Et de même , comme je crois vous l’avoir dit , on voit des chevaux avoir une morve tuberculeuse confirmée après huit jours de maladie. Voyez le cancer primitif du sein, il mettra deux ans à se former. Le cancer consécutif des ganglions axillaires se développe quelquefois en quinze jours.
« Je vous broche là une lettre qui va m’attirer un débordement d’indignation, et je regrette de n’avoir ni le temps ni le papier nécessaires pour vous soumettre les pièces du procès
« Je veux vous envoyer tout cela avant cinq jours ; vous lirez et vous déciderez alors ; tout sera copié à mi-marge, et je compte bien sur vos objections, vos annotations et vos conseils.
« Adieu, mon cher Maître ; mon affaire de Sologne marche assez bien; demain je serai chez M. Bacot, qui doit me présenter lui-même au ministre de l’intérieur.
« Je vous embrasse de tout mon cœur.
« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau. »
1 Dans cette question de la tuberculose, Trousseau s’éloignait sensiblement de la doctrine de Laënnec, qui était aussi celle de Bretonneau. On sait comment les théories qu’il émettait dans cette lettre triomphèrent un moment, et comment la dualité de la tuberculose parut évidente à la suite des premières études microscopiques des lésions tuberculeuses faites par Reinhard, Virchow, Nimayer, en Allemagne, Empis et Robin en France.
Mais l’œuvre uniciste de Laënnec ne tarda pas à être reconstituée par la pathologie expérimentale, qui prouva l’inoculabilité de la tuberculose (Villemin, 1866), et par les recherches histologiques contemporaines , qui ont démontré qu’un nodule de pneumonie caséeuse offre la même structure que la granulation tuberculeuse (Grancher), établirent la spécificité et l’origine parasitaire des lésions, et décelèrent l’agent même de la tuberculose. — T.
VELPEAU A BRETONNEAU
LETTRE CLXXXVIIP
« 20 avril 1828.
€ Voilà votre pistolet1, mon cher Maître, et je ne comprends pas ce que vous en voulez faire , puisque vous ne vous en servez plus. Qui, de Miquel ou de Guinier, a, le premier, mis le nitrate d’argent en usage? Dites de ma part au confrère de Vouvray que sa conduite à mon égard n’est ni franche, ni polie, ni honorable...
<r J’avais résolu de ne pas vous le dire, mais je m’aperçois que vous l’apprendriez par d’autres, et je prends le devant. Vous saurez donc que je suis encore empêtré dans un infernal concours. C’est pour le bureau central des hôpitaux. Cette place déciderait de mon sort ; je donnerais bien dix mille francs pour être sûr de l’avoir, quoiqu’elle ne rapporte que six cents francs, et je sais d’avance que je ne l’aurai pas.
« Nous sommes douze concurrents; je suis, sans vanité, et sous ce rapport personne ne me le conteste, celui qui a le plus de droits et de titres; je suis sûr ou à peu près de ne pas rester beaucoup au-dessous des autres, et les deux épreuves déjà passées sont tout à mon avantage. Mais j’ai pour rival un compétiteur célèbre dans les concours , qui n’a encore jamais été vaincu , qui
1 Le souffloir de Bretonneau affectait la forme d’un pistolet. — T.
est porté avec enthousiasme par M. Richerand, qui est l’enfant chéri, adoré de M. Orfila, et de tous les amis de Béclard ou de sa famille ; or, nous avons pour juges : 1° Richerand, qui m’en veut d’avoir été attaché à Bougon et surtout à Roux ; 2° Bafîos *; 3° Ferrus®, tous deux gendres de M. Dubois ; 4° Lisfranc , que Richerand amènera ; 5° Husson, qui me croit jésuite, et qui m’a empêché d’entrer à l’Académie. Voyez le guignon : nous avons encore quatre épreuves ; je perds trois mois de mon temps ; c’est une place qu’on ne m’a pas accordée il y a trois ans, parce qu’on n’a pas pu lire ma copie, ou plutôt parce que j’avais de mauvais principes. Le jury cependant avait eu honte, car il ne put s’empêcher de consigner au procès-verbal que j’étais recommandé à l’administration pour les premières places vacantes.
« Depuis cette époque, j’ai publié plusieurs thèses qui jouissent de quelque estime. J’ai vieilli, je n’ai plus d’emploi dans les hôpitaux, et c’est un jeune homme, qui n’a rien écrit encore que sa thèse , dans laquelle il n’y a rien de neuf, d’ailleurs , qui va me marcher sur le ventre ou sur le dos, si vous l’aimez mieux.
« Telle est, mon cher Maître, la perspective agréable qui absorbe actuellement mes pensées les plus sérieuses ;
1 Baffos, né en 1777, mort à Paris en 1866. Chirurgien dé l’hôpital des Enfants, puis de l’hôpital Larochefoucault, membre de l’Académie dès sa fondation. — T.
2 Ferrus, né en 1784, mort en 1861. Aliéniste remarquable. Après avoir été l’adjoint de Pinel, à la Salpêtrière (1818), il devint médecin en chef des hôpitaux de Bicêtre ( 1826 ) où il introduisit l’enseignement clinique. Inspecteur général des établissements d’aliénés (1836).
Membre de l’Académie de médecine. Entre autres travaux il a laissé un Rapport sur l’état sanitaire et moral des aliénés (1834) et un Mémoire sur le goitre et le crétinisme (1852). — T.
COTTERE AU A BRETONNEAU
aussi ne puis-je rien vous dire de raisonnable jusqu’à ce que la chose soit complètement décidée, c’est-à-dire dans . cinq semaines.
« Adieu.
« Votre fidèle disciple. »