‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 28 sur 94 · LETTRE CXCIV · texte numérisé non relu

LETTRE CXCIV

« Romorantin , 31 juillet 1828.

« L’article inséré dans les journaux politiques et dans le Journal d’Indre-et-Loire ne pouvait être une réponse à une impertinence que je ne connaissais pas. Il a été envoyé à Paris de la préfecture de Blois, d’après une note que nous avions adressée au préfet.

« Les vésicatoires diphthéritiques se gangrènent, l’affaire est visible, touchable, je l’ai vue et touchée. La femme Biaise perd ses deux enfants de l’angine maligne; quelques jours après le père tombe malade, et il ne doit son salut qu’à des applications réitérées de sulfate de cuivre. Trois jours après son mari, la femme Biaise a la diphthérite pharyngienne : même traitement; la trachée se prend; on insiste sur les mêmes moyens, elle se tire d’affaire après avoir expectoré des tubulures indignes, et depuis un mois qu’elle a été atteinte sa voix est tout à fait perdue. Cependant on lui avait appliqué un vésica-

toire au bras : il s’enflamme horriblement, les bords se tuméfient, l’odeur est excessivement fétide, une pellicule grisâtre en quelques points et blanche partout ailleurs en recouvre la surface. Je dis nettement au chirurgien qu’il n’y a pas là de gangrène, et pour le lui prouver je promène sur toute la plaie une pointe d’épingle qui excite une douleur exquise. Je saupoudre la fausse membrane avec du calomel, et le surlendemain le vésicatoire est détergé ; il ne reste plus qu’une tache d’un jaune cuir de bottes de la largeur d’une pièce de deux francs; aujourd’hui , l’escarre ne tient qu'à des filaments cellulaires , elle comprend toute l’épaisseur du derme. J’ai vu aussi une luette détruite. J’oubliais une chose assez intéressante : les ganglions axillaires de notre femme n’étaient pas tuméfiés.

«Une femme de Graçay a pris la diphthérite du teton en allaitant un petit diphthéritique. La femme de Thomas (le garde de Chaumont dont je vous ai parlé) couche avec sa fille venue de Montévrault et attaquée de l’angine maligne. Il lui survient (c’est son mari qui me conte le fait) une grande enflume dans la nature, le dedans se recouvre d’une peau blanche comme la gorge de ses enfants, l’odeur est fétide, et la mort survient le cinquième jour, sans que la membrane du pharynx soit envahie. Voilà donc une belle diphthérite vaginale; notez que la femme Thomas est morte huit jours justement après sa fille venue de Montévrault, et huit jours avant sa seconde fiüe «.

1 Ce sont ces observations de Trousseau qui ont été le point de départ de ses célèbres travaux sur la diphthérie cutanée. Celle-ci avait bien été signalée par Chomel l’ancien (1750), par Starr (1780), par Samuel Barr (1771), et surtout par Bretonneau, qui, dans ses leçons cliniques, avait

TROUSSEAU A BRETONNEAU

« Mme Rode, aubergiste à Jargeau, vient à Chaumont, le 27 mai dernier, treize jours après la mort d’un enfant de Chaumont, et trois semaines avant la mort d’un autre enfant, qui a succombé dernièrement encore dans le bourg. Elle était accompagnée d'une petite fille; elle retourne à Jargeau, où la maladie ne régnait pas encore; l’enfant meurt huit jours après, et déjà les maisons voisines en sont envahies. Il y a cinq semaines qu’un ouvrier d’Anjoing (Indre) est atteint du mal de gorge; il venait de voir succomber quatre enfants , on aurait eu peur à moins. Il se sauve à Mennetou (Loir-et-Cher), sur l’autre rive du Cher; on le traite, on le guérit. Une jeune fille qui a habité la maison où il s’est réfugié, est atteinte ellemême de l’angine maligne la semaine passée; elle est guérie. Or c’est la première diphthérite qui, de mémoire du chirurgien, ait été vue à Mennetou.

<r Vous ne voulez pas absolument vous occuper de l’épidémie d’angine gangreneuse de 1785 ; je vous ai dit que l’abbé Berge et que M. Brault se la rappelaient fort bien. Voilà que j’ai déterré, chez un chirurgien solognot, une consultation de la Société royale de médecine, enregistrée le 2 juin 1786, en réponse à un mémoire du doc-

fréquemment attiré l’attention de ses élèves sur cette complication, comme le fait plus d’une fois remarquer Trousseau ; mais c’est cependant celui-ci qui a eu le privilège de la mettre plus particulièrement en relief. Il fit voir sa remarquable extensivité, montra qu’elle peut s’attacher à tous les points de la peau préalablement dépouillés de leur épiderme : aux vésicatoires, aux plaies, aux écorchures, aux orifices des narines, aux lèvres, au pourtour de l’anus, au mamelon, aux grandes lèvres, au vagin, etc...; il en décrivit les caractères ( Arch . gèn. de méd.. Clin, de l’Hôtel-Dieu), en traça la marche, le pronostic, et sauf l’interprétation, qui ne permettait pas, à cette époque, de faire jouer aux bacilles de Klebs suspendus dans l’atmosphère du malade leur rôle d’inoculation , il a peu laissé à trouver sur ce sujet aux cliniciens qui l’ont suivi. — T.

teur Monnier, médecin des épidémies, qui observe, en 1785, la même maladie à Saint-Benoist-sur-Loire et à Jargeau, où elle règne encore aujourd’hui; à la même époque, vous le savez, elle régnait à Chenonceaux. Je vous porterai cette consultation; elle est signée : Chambon, Hallé , Vicq d’Azjr, membres du comité des épidémies.

« Adieu, mon cher Maître; j’espère être à Tours avant le 15 août.

« Je vous embrasse de tout mon cœur.

<r P.-S. N’avez-vous pas conscience de faire baver un Solognot dans la gueule d’un chien? l’expérience est toute commode. »

LETTRE CXCVe

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU1

« Lundi, 27 octobre 1828.

« Mon ami, ce projet me serre le cœur; je ne craindrais pas de vous accompagner et je crains de vous voir partir. J’espère encore que vous n’irez pas épiloguer cette controverse.

1 Trousseau venait d’obtenir du ministère Martignac de faire partie de la mission scientifique envoyée à Gibraltar pour observer la fièvre jaune. Les autres membres de la mission étaient Louis et Chervin. Celui-ci était également désigné par le ministère; mais Louis, membre adjoint de l’Académie, avait été choisi par la compagnie, sur l’invitation que lui avait adressée le ministre de nommer un de ses membres pour faire partie de la mission. (Voir, sur le caractère de cette mission scientifique -et sur ses travaux à Gibraltar, la biographie de Bretonneau, page 127.) — T.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Vous savez mon aversion pour les spéculations qui ne peuvent être dirigées par l’expérience ou l’observation ; aussi me suis-je abstenu de prendre parti dans cette interminable discussion, en voyant que de part et d’autre des opinions étaient substituées aux faits qui peuvent seuls résoudre la question.

« Si j’y étais, je chercherais à constater si la maladie peut être transportée; ce premier soin éclairci dans le sens positif, la contagion me serait démontrée. Ses lois particulières, que j’étudierais avec soin , m’expliqueraient sans doute quelles erreurs d’observation auraient donné naissance à l’opinion de l’infection.

« Fontana dit avec raison que pour démontrer une erreur il faut autant que possible en indiquer la source.

c Je suppose, car il est permis de supposer tant qu’une hypothèse n’est qu’un plan et un motif de recherches, je suppose que le principe reproducteur de la fièvre jaune a besoin pour produire ses effets de certaines conditions atmosphériques, qu’il lui faut en outre un certain degré de concentration. Les phénomènes de la physiologie corpusculaire ne se devinent pas , et Spallanzani fut bien ébahi quand il eut enfin découvert que le sperme de la salamandre ne jouissait de ses vertus fécondantes qu’ autant qu’il était délayé dans une grande quantité d’eau. Ici c’est l’inverse que je suppose. Le virus de la fièvre jaune peut très bien perdre ses propriétés dès qu’il peut être mélangé dans une grande quantité d’eau.

cc La date de la première apparition de la maladie dans une contrée dont les conditions topographiques n’ont pas varié, est une circonstance dont je n’ai pas besoin de faire ressortir l’intérêt.

« La thérapeutique de cette redoutable maladie est

d’une toute autre importance que sa pathologie; il serait facile d’attendre que toutes ces curiosités nous fussent dévoilées si, sans y rien comprendre, nous savions la guérir; mais que n’a- 1- on essayé? Je crains bien que le sulfate de quinine ne soit pas l’antidote de cet empoisonnement.

« L’opportunité , le degré d’activité de la médication la plus convenable mal saisie, les meilleurs moyens sont annihilés.

« Rien de plus facile que de constater mieux que l’on ne l’a fait les caractères anatomiques, les lésions morbides propres à la fièvre jaune, et ce ne serait pas Omar qui confondrait des altérations cadavériques, et même des lésions consécutives avec des lésions primordiales.

« La première ouverture de cadavre peut apprendre à quel point l’appareil folliculaire des intestins se trouve intercepté. Je voulais vous faire dire par Groussin que je n’avais pas un instant; que je terminais une notice qui devait être lue, qui le sera peut-être encore par M. Dutrochet.

« J’ai été aux Mées, près Buzançais; et, dans un moment où ne régnait aucune maladie épidémique , j’ai eu jusqu’à trente-trois visites à faire dans la ville dans une même journée. Plaignez-vous, je suis allé à Chenonceaux signer un acte de vente et j’ai passé la nuit à vous y tourner un soufïloir à ma guise.

« Canules, soufïloir, pinces, tout est prêt, et ce n’est pas sans peine; le mémoire se transcrit, et après-demain j’adresse par la diligence le tout à Velpeau.

<r Savez -vous comment Louis a traité le sujet de son dernier ouvrage : la Dothinentérie ?

<r Ecrivez. »

BRETONNEAU A TROUSSEAU

LETTRE CXCVP

DU MÊME

« Tours , 29 octobre 1828.

« Mon ami, je reçois votre lettre à l’instant, celle incluse devait vous être remise par Groussin ; l’ineptie de mes domestiques est cause qu’il ne l’a point trouvée au moment de son départ. Votre mère sort d’ici; on l’engage à ne point influencer vos dispositions. Je lui ai dit que maintenant je ne pensais pas que cela fût possible; je suis glorieux du choix que l’on a fait de vous, mais je sens surtout que j’en suis affligé.

« Peut-être ne me suis-je pas exprimé de manière à me faire comprendre; je vous ai écrit si précipitamment, pressé par le temps et par tant d’affaires qui me sont étrangères : je n’entreprends même pas de relire ma lettre. Puisque le sort en est jeté, abordez donc cet épineux sujet, abordez-le comme si l’on ne s’en était pas encore occupé, sauf à discuter plus tard les opinions qui sont nées de la prévention ou de l’observation plus ou moins judicieuse des faits. Ne perdez pas de vue, si des motifs que peut apprécier un homme attentif et dépourvu de préjugés vous portent à admettre la contagion, qu’il aura suffi que la fièvre jaune ne fût pas contagieuse à la manière des exanthèmes cutanés pour qu’elle ait paru se développer sous l’influence d’une infection. Combien ces infections de vaisseaux, de maisons, de rues, de quartier ne vous paraîtront -elles pas imaginaires et précon-

çues, si vous considérez que la dysenterie est à peine rangée parmi les maladies contagieuses, que la tourbe moutonnière des médecins croit que la dothinentérie n’est pas contagieuse et vient en toute humilité humer avidement les balivernes de Scoutteten, qui fabrique par infection de si belles entérites folliculaires, et par irritation des entérites villeuses.

<r Cependant M. Gendron, de Château-du-Loir, m'apprend que dans le petit village de Couémont, épargné par l’épidémie de 1825, quatorze sujets, dans la fleur de l’âge , viennent de succomber ; qu’une fille , sortie de Couémont déjà atteinte de la maladie, s’étant rendue dans un village à une demi-lieue de Château-du-Loir, dans une direction opposée à celle de Couémont, s’est assez promptement rétablie , mais que deux de ses parents ont succombé à la dothinentérie; que douze individus du même village ont bientôt été affectés, etc. etc. Peu importe que les faits et mille autres semblables soient recueillis, publiés : une mare infecte, les vents d’automne, une indigestion, des excès de tous genres, les études anatomiques seront encore longtemps des causes aussi redoutées que peu redoutables de la fièvre putride dothinentérique ’.

<r II est désagréable pour vous de ne pas rencontrer de bons confrères dans vos compagnons de voyage. Peutêtre un certain degré d’opposition prépare-t-il un plus grand succès à votre entreprise.

« J’ai grande impatience de lire l’ouvrage de M. Louis

1 On voit avec quel bon sens Bretonneau fait justice de causes banales si longtemps et si facilement invoquées dans les maladies infectieuses. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

et de savoir ce qu’il aura fait de l’éruption pustuleuse du canal digestif.

(c M. Ramon laissera-t-il les paragraphes à ma disposition? M. Bacot, bien guéri, repart mercredi.

« Je mettrai demain, je l’espère, le soufïloir, la canule et le mémoire à la diligence; si je croyais que le soufïloir pût être de quelque utilité, je le ferais partir, si le reste n’est pas prêt; mais je ne prévois pas que vous trouviez des gosiers à insuffler. Ecrivez avant de partir, écrivez et écrivez toujours.

« Mon ami, point de ridicules expériences; il est difficile qu’une expérience isolée, à moins qu’elle n’ait de bien frappants résultats , puisse équivaloir à une masse d’observations. Les conditions d’une observation ne sont pas déterminées comme celles d’une expérience ; mais eston toujours bien sûr des conditions d’une expérience ?

« Vale, mi fili, et iterum vale. »

LETTRE CXGVIP

« Gibraltar, 1er décembre 1828.

« Mon cher Maître,

« Depuis quinze jours l’épidémie est stationnaire; il meurt, par jour, cinq ou six personnes. Je suis dans les hôpitaux depuis neuf heures du matin jusqu’à trois heures

de l’après-midi. J’ouvre des cadavres tous les jours; je me porte mieux que jamais, et je ne sais pas le moins du monde ce que c’est que la fièvre jaune. Et d’abord, pour la tranquillité de votre âme, tenez pour constant que les pauvres glandes de Peyer et de Brunner n’ont que faire avec la fièvre amarille. Qu’est-ce qu’une maladie où la tête et la poitrine restent impassibles , où le ventre n’a presque pas l’air de prendre part au drame, et qui, ce nonobstant, vous tue en un, deux, trois, quatre et généralement cinq jours; qui, après les symptômes les plus graves, vous laisse convalescent si promptement, qu’au septième jour vous voyez ces gens-là manger comme des loups et marcher aussi dru que si rien n’avait été? A l’ouverture des cadavres, on trouve du sang dissous dans tous les vaisseaux, des altérations phlegmasiques légères des viscères gastriques, des ecchymoses dans le parenchyme pulmonaire; des matières rouges, brunes, noires, dans les intestins ; un foie invariablement jaune et comme gras 4.

« Je m’arrête ici; je comptais vous écrire au long, ainsi qu’à ma mère : quatre ou cinq nouveaux malades

1 Les travaux de Le Dantec, qui a étudié la fièvre jaune sur place à Cayenne, ont fixé d’un peu plus près l’anatomie pathologique de cette affection. D’après ses observations, le « ventre » paraît jouer un rôle plus considérable que ne le dit Trousseau. Dans la plupart des cas , la surface de l’estomac est divisée en deux zones : la zone cardiaque, offrant tantôt un piquet hémorragique, tantôt des ecchymoses sillonnant la muqueuse ; et la zone pylorique, qui serait saine.

Dans l’intestin grêle, les follicules clos sont tuméfiés et apparaissent comme une véritable éruption distincte ou confluente selon la région, dont chaque saillie peut affecter le diamètre d’une lentille.

Les plaques de Peyer revêtent fréquemment l’aspect connu sous la dénomination de « barbe fraîchement rasée ».

Les dégénérescences hépatiques signalées par Trousseau, les altérations rénales n’ont rien de caractéristique, et se rencontrent dans toute affection d’origine septique. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

et deux autopsies m’ont retenu jusqu’à trois heures et demie. Le courrier part à quatre heures; je n’ai que le temps de vous embrasser et de vous prier de donner de mes nouvelles à ma mère, à qui je ne puis écrire aujourd’hui.

« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse comme je vous aime. »

LETTRE CXCVIIP

DU MÊME

« Gibraltar, 8 décembre 1828.

« Vous êtes né coiffé, mon cher Maître. Il faut exprès pour vous qu’un soldat de trente-cinq ans entre à l’hôpital de l’artillerie au troisième jour d’une dothinentérite que l’on appelle fièvre jaune; il faut que le lendemain de son arrivée tout le monde reconnaisse qu’on s’est trompé dans le diagnostic ; il faut que nous jugions par la marche de la maladie que cela est sans doute une fièvre putride. Il faut que nous suivions jour par jour et avec le plus grand scrupule tous les symptômes; il faut que, pour la plus grande mystification de notre ami Broussais, nous trouvions hier le plus beau quatorzième jour dothinentérique, avec les plus beaux bourbillons que de mes jours j’aie vus. Etes -vous content? Je ne cite pas le demi -vers d’Arménaïde, bien sûr pourtant que vous ne répondiez

pas « couci-couci ». Mais, comme il y a compensation à tout, un ictérique reconnu pour tel dès le deuxième jour avec selles grises , pouls à peine fébrile , urines café, etc. etc., est reçu à l’hôpital du Moulin-à-vent, et l’animal de chirurgien ne m’en donne avis qu’hier au soir, au douzième jour , assez tôt, il est vrai, pour reconnaître encore un ictère de manière à ne s’y pas tromper; assez tôt pour être convaincu de la prodigieuse différence qui existe entre cette maladie et la fièvre jaune, mais non pas assez tôt pour recueillir l’observation et la leur jeter au nez.

« Au milieu de tout cela, j’ai eu quelques misères en disséquant mes fiévreux. Je n’ai pas fait attention que j’avais des écorchures aux mains, et il m’est survenu quatre anthrax aux mains et aux poignets qui m’ont donné des fièvres et causé une douleur vraiment atroce ; les bourbillons sont partis depuis hier, et je me trouve aujourd’hui dans un paradis ; nonobstant je me suis fait mettre à cheval tous les jours, et je n’ai interrompu mes travaux que dans la soirée d’avant- hier, ne voulant rien voir par les lunettes de mes voisins. Je pourrais néanmoins m’en rapporter entièrement à Louis, qui vraiment est d’une conscience bien rare aujourd’hui; c’est un bon camarade et un homme sans passions. Quant à Chervin1 II,

I Chervin, né en 1783, mort en 1843, doit sa notoriété à l’étude de la fièvre jaune, à laquelle il consacra de longues années de sa vie. Il visita dans ce but l’Amérique et l’Espagne et passa six ans dans les contrées infestées de la fièvre jaune à réunir des documents qu’il croyait destinés à établir la contagion de l’épidémie. Les « documents Chervin », comme on les appela pendant des années, occupèrent longtemps l’Académie de médecine , qui , à cette époque , avait des tendances anticontagionnistes manifestes. En 1828, il fut envoyé à Gibraltar avec Louis et Trousseau, afin d’étudier, au nom du gouvernement, l’épidémie de fièvre jaune. On voit par la correspondance de Trousseau que le caractère de Chervin ne lui était pas très sympathique. (Voir la Biographie.)

II fut élu membre de l’Académie en 1838. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

il a premièrement un grand défaut, c’est de n’avoir pas d’esprit, et un autre un peu plus grand dans la circonstance présente , c’est une rage d’exalter certains faits et d’en dénaturer d’autres.

« Mais nous sommes là, il n’y aura pas dans notre rapport un seul fait qui n’ait été longuement discuté ; il y en a un, c’est-à-dire l’arrivée du vaisseau infecté qui m’occupe depuis quatorze jours ; j’y apporte la sévérité d’un juge d’instruction , et peut-être nous sera-t-il impossible d’arriver à la vérité, tant il y a de gens intéressés à dissimuler certaines choses ët à affirmer certaines autres. Je ne puis vous dire dans une lettre ce qu’est Gibraltar; mais, pour faire entrevoir ce qu’on en peut dire, sachez que c’est 1° la forteresse la plus importante de l’ Angleterre ; 2° le port le plus commerçant de toute l’Espagne ; 3° un entrepôt général de contrebande. Il y a ici des gens de toutes les nations, que la simple volonté du gouverneur peut faire sortir immédiatement de la place; il faut donc être de l’opinion du gouvernement, de l’opinion du capitaine de port, de l’opinion du chef suprême de police; et si le gouverneur, le capitaine de port et le chef de la police ont des opinions et des intérêts différents, voyez combien il sera facile d’arriver à la vérité. Un mot seulement, et cela a trait à Ghervin; nous obtiendrons quand nous voudrons dix certificats authentiques pour attester un fait , et neuf et demi au moins tout aussi authentiques pour le nier.

« Adieu, mon cher Maître; avec de la volonté, de l’adresse et de l’indépendance , on peut , malgré tout , arriver à un fait certain. Si nous en avons vingt de ce genre, nous serons bien heureux; mais ils seront vrais , je vous en réponds.

« Votre élève plus affectionné.

« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau. Donnez de mes nouvelles à ma mère. »

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