‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 29 sur 94 · LETTRE CXCIX · texte numérisé non relu

LETTRE CXCIX

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Tours, 22 décembre 1828.

« Mon ami, ce voyage de Paris a eu la plus funeste issue, ma pauvre Hortense a succombé à cette désastreuse opération1 2.

« J’avais plus que de l’attachement pour ma nièce, elle réunissait tant de bonnes et d’estimables qualités qu’elle m’inspirait de la vénération. Cet événement m’a frappé de stupeur, et depuis quelques jours seulement j’ai essayé de me remettre au travail.

« J’avais besoin de recevoir de vos nouvelles, mon cher Armand, oui, c’est de vos nouvelles dont j’ai besoin; celles de l’épidémie viennent bien en arrière-ligne.

« Déjà les recherches nécroscopiques de Bally * et d’Audouard ne me laissaient plus aucun doute ; il était impossible que l’appareil folliculaire se trouvât affecté dans le

1 Cette jeune femme, nièce de Bretonneau, venait d’être opérée à Paris par Roux et Velpeau et avait succombé aux suites de l’opération. — T.

2 Bally, François, Pariset. — Histoire médicale de la fièvre jaune observée en Espagne en 1821. Paris, 1823. — T.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

typhus ictérode comme il l’est dans la dothinentérie sans que des lésions aussi graves eussent attiré l’attention des nécrotomistes les moins exércés; une seule de vos observations m’en apprend plus sur ce sujet que toutes celles que j’ai compulsées. Votre surnom de vultur papa se présentait à ma plume; mais lorsque je vous sais la main dans cette urne qui renferme tant de billets noirs, ces mauvaises plaisanteries ajouteraient à ma tristesse.

« Lorsque vous recevrez cette lettre, il n’y aura sans doute plus aucune tentative thérapeutique à essayer; je regrette de ne pas vous avoir plus promptement indiqué ma pensée relativement au sulfate de quinine. S’il y avait la moindre analogie entre cet empoisonnement et celui que produisent les miasmes des marais , si le quinquina pouvait en être l’antidote, ce ne serait qu’en gagnant de vitesse un mal si rapide, et il faudrait que trente à trente -six grains de sulfate de quinine fussent donnés à doses rapprochées dès le début de la maladie.

« Mais qu’il y a peu de ressemblance dans la marche, dans la terminaison favorable et dans la convalescence de la fièvre jaune et de la fièvre la plus pernicieuse!

« Que les caractères anatomiques de ces phlogoses des viscères gastriques auront besoin d’être précisés pour que je ne sois pas tenté de les confondre avec les ecchymoses pulmonaires et cutanées !

« Assurément vous ne devez chercher que la vérité, mais l’examen des probabilités d’une hypothèse ne peut vous détourner du chemin de son puits.

« Voici donc (c’est peut-être pour la seconde fois, mais peu importe) l’hypothèse que m’ont suggérée :

« 1° Les faits mentionnés par des médecins de Charlestown, qui écrivaient, il y a une centaine d’années, que

cette maladie contagieuse à la ville cesse de l’être à la campagne.

« 2° Les faits que cite un docteur Almadovar, des îles Baléares, qui affirme avoir eu les ganglions lymphatiques tuméfiés après avoir tâté le pouls d'un grand nombre de sujets affectés l.

« Ce docteur, Almadovar en dit bien d’autres, mais son dire a été traduit et extrait par Pariset.

<( 3° Enfin les faits allégués par les contagionnistes et par leurs adversaires. Voici mon hypothèse :

« Le principe reproducteur de la fièvre jaune a besoin d’un certain degré de concentration pour produire ses effets même sur les sujets les plus susceptibles de les éprouver. Son développement exige en outre quelques conditions particulières de température 2.

1 Almadovar. — Dictamen que sobre la nalaralesa y caracler de la febre amarilla dirige al Gobierno. — Palma, 1822. — T.

2 On voit et on verra ce fait s’accentuer encore, à mesure que l’on avancera dans la lecture de cette correspondance, combien Bretonneau distinguait clairement la vérité dans cette obscure question de la fièvre jaune , qu’un esprit souple et délié comme celui de Trousseau , précis et pondéré comme celui de Louis, appliqué et laborieux comme celui de Chervin , furent dans l’impossibilité de débrouiller, et combien sa fine et intuitive observation devança, dans cette question, nos doctrines contemporaines.

Pour lui la nature, la marche et la terminaison de la fièvre amarille diffèrent totalement de l’intoxication paludéenne, et ne ressemblent en rien aux plus graves accidents pernicieux. Elle est importée, elle est contagieuse , elle est due à un germe infectieux , « à un principe reproducteur, transmissible, lequel a besoin d’un certain degré de concentration pour produire des effets, et dont le développement exige des conditions spéciales de température. » Que pourrait -on dire de plus aujourd’hui ?

Si le principe générateur de la fièvre jaune affirmé par le médecin de Tours n’a pu encore être isolé d’une façon certaine , et si les bactériologistes hésitent entre certains micro-organismes, tous les épidémiologistes sont d’accord pour reconnaître que l’organisme pathogène, spécifique,

BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Chez nous il en est presque ainsi de la dysenterie ; si les émanations de votre égout ont été cette année ce qu’elles ont coutume d’être , elles ressemblent furieusement aux émanations des feuilles de peuplier de la Chapelle -Verronge .

« Une maladie dont le principe contagieux ne peut être transporté sans s’éventer et perdre de sa force; dont le principe contagieux à petites doses agit un petit peu et de manière à ne pas trop vous avertir de l’impression qu’il exerce sur vous (ceci est du docteur Almadovar) ; dont le principe contagieux pour produire des effets notables doit être exhalé par des masses ; une telle maladie, si elle existe, doit certainement avoir plusieurs traits de ressemblance , sous le point de vue de sa propagation, avec les affections

existe réellement ; qu’originaire d’une circonscription limitée des régions équatoriales, sur les bords de la mer, à l’embouchure de grands fleuves, il est transmissible par l’intermédiaire de l’atmosphère, et ordinairement transporté par la voie des navires. Ainsi le bon sens populaire, qui était si fermement contagionniste, et qui si longtemps avait incriminé les navires et les avait accusés d’être les agents de la transmission du fléau , ne s’était pas trompé , et ce sont bien eux, — les médecins , qui si longtemps ont contesté le fait et incriminé la crédulité et la faiblesse des foules doivent aujourd’hui le reconnaître, — qui reçoivent et recèlent le principe morbifique dans leurs flancs viciés par l’atmosphère contaminé, le transportent d’un point de la terre à un autre, et agrandissent sur la surface du globe, où elle s’étend de plus en plus , la tache envahissante du virus amarille.

Mais il n’avait pas échappé à la clairvoyante sagacité de Bretonneau que ce développement est heureusement limité par certaines conditions météorologiques. Il est, en effet, certain que la fièvre jaune ne peut subsister dans les zones géographiques à températures basses. Circonscrite d’abord dans le golfe du Mexique et des Grandes Antilles, propagée ensuite en des foyers secondaires sur la côte occidentale d’Afrique, dans la Guyane et les Petites AntiUes, puis sur le littoral de l’océan Pacifique, elle n’a jamais pu s’acclimater en Europe, dont le climat lui est défavorable, quoiqu’elle ait ravagé ses côtes à diverses reprises. (Cadix, 1800, 1804, 1819. — Barcelone, 1825. — Gibraltar, 1828. — Brest, 1802, 1839, 1856. — Saint-Nazaire, 1843, 1851 , 1861. — Southampton, 1851. — Falmouth, 1864. — Swansea 1865.) — T.

morbides que développent les émanations miasmatiques adhérentes aux localités.

« Le jour même de la réception de votre lettre, je l’ai communiquée à madame votre mère, qui m’a transmis la vôtre avec la même exactitude. Je lui envoie celle-ci toute ouverte pour qu’elle y inscrive un mot. Si brièvement que vous le voudrez, donnez-nous de vos nouvelles.

« Votre bien dévoué ami.

« Vous verrez qu’un jour on reconnaîtra que le typhus pétéchial est quelque chose de distinct de la dothinentérie1. J’entends parler de typhus à marche rapide, car je ne mets pas en doute que souvent la dothinentérite a été décrite sous le nom du typhus, le tout pour la plus grande gloire du diagnostic. Ah ! votre Académie ! ! ! celle de Tours ne lui en cède guère; les honorables membres sont tous aussi bêtes , tous aussi hargneux que le comporte la circonscription de la localité. a

1 On sait que cette prévision ne tarda pas à se réaliser, et que de nombreux travaux ultérieurs démontrèrent bientôt les différences somatiques et cliniques qui séparent les deux affections. A ces travaux se rattachent les noms de Lombard (de Genève, 1836), de Bernardt (de Philadelphie, 1837), de Stewart (1840), de Jenner (1849), de Wodward (1876), et plus récemment ceux de Colin, de Laveran , de Kelsch, de Kiener, de Brouardel, d’Arnould, etc. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE G Ce

« Gibraltar, 12 janvier 1829.

« J’ai reçu lundi dernier la lettre dans laquelle vous m’annonciez la perte douloureuse que vous avez éprouvée; vous connaissez trop mon attachement pour vous, pour croire que j’ai été indifférent à votre peine. Quelques jours auparavant, Mme Martigné m’avait appris ce funeste accident, et je vous aurais écrit plus tôt si mes forces me l’eussent permis. Je ne suis tout à fait rétabli que depuis trois ou quatre jours , bien que la fièvre ait duré trois jours seulement. Cependant, j’ai eu une convalescence assez laborieuse, et j’ai été longtemps à retrouver mon appétit et mes forces1. Cette maladie a cela de particulier qu’elle laissé après elle une faiblesse extraordinaire, quoique les symptômes aient été fort peu graves. Nous avons vu des gens passer la maladie op0o<jràS7iv, et rester plus d’un mois à se rétablir. La question de la contagion et de la non contagion s'embrouille de plus en plus, et des faits extraordinaires en apparence se pressent en foule dans nos procès-verbaux.

« Il y a au nord de Gibraltar, entre la baie et la

1 Trousseau avait été atteint de la fièvre jaune. — T.

Méditerranée , une plage de sable que l’on appelle le Champ neutre , où ont été construites des baraques en bois et des tentes. Ceux qui, sous ces baraques, se sont parfaitement isolés ont été exempts de la maladie ; et parmi ceux qui ont eu avec les personnes de Gibraltar des communications libres et faciles , il y en a quelquesuns qui sont tombés malades. Ce fait seul semblerait concluant; mais, d’un autre côté, deux soldats qui avaient monté la garde en ville et qui tombaient malades sous les tentes , ont continué à coucher avec leurs femmes pendant une ou deux nuits, et n’ont communiqué la fièvre jaune ni à leurs femmes ni à leurs enfants ; des faits de ce genre sont nombreux dans la ville.

« Il y a aussi un assez grand nombre de maisons qui ont eu des malades au début de l'épidémie, sans avoir communiqué les uns avec les autres ; ce qui porte à croire que la maladie a eu primitivement une origine locale, comme il arrive si souvent, en France, pour la rougeole, la scarlatine, la dothinentérie , la dysenterie; mais je ne doute pas le moins du monde qu’un premier malade ne puisse transmettre la fièvre à tout le reste de la famille , comme cela se passe dans la plupart des maladies épidémiques. Je ne crois pas pour cela que la fièvre puisse aisément se transporter de la Havane en Espagne; mais je crois que, si des circonstances atmosphériques particulières ont donné naissance dans Cadix à la fièvre jaune, la maladie pourra devenir promptement contagieuse pour l'île de Léon, pour Chiclara , pour Xérès, pour San- Lucar, etc. etc., qui se trouvent sous les mêmes influences atmosphériques; tandis que l’on pourra impunément laisser des malades mourir à Madrid ou à Vittoria. Et il en est de même de la rougeole , de la scarlatine , de la dothi-

TROUSSEAU A BRETONNEAU

nentérie. Certainement, on ne peut nier que la dothinentérie ne se développe spontanément , et ce cas isolé sur le rocher de Gibraltar le prouve assez ; il est incontestable quelle n’est que rarement contagieuse quand elle se développe ainsi , et il est avéré qu’elle le devient dans des circonstances particulières *. La dysenterie est, dit-on, endémique aux Antilles , elle n’y est pas contagieuse. Chez nous, la dysenterie est quelquefois spontanée et alors elle ne se communique pas; si elle est épidémique, elle devient contagieuse. Il manque un travail que je ferai ; ce sera de suivre à la piste une épidémie de maladie contagieuse dans un village, et de faire une investigation complète dans toutes les maisons où il y aura eu des malades, sans en excepter une. On trouvera, j’en suis sûr, des choses auxquelles on ne s’attend guère, et je ne doute pas que les infectionnistes n’y trouvent des arguments contre la contagion de la petite vérole ellemême. Je crains bien qu’une épidémie de rougeole ou de scalartine ne se comporte souvent comme une épidémie de fièvre jaune. En vérité , on ne sait rien encore sur l’allure des maladies contagieuses, et on est assez bête pour vouloir l’étudier dans de grandes villes. Combien eussent été intéressantes les épidémies de scarlatine qui ont fait le tour de notre département , et combien peu leur marche a été étudiée! Et moi -même, qui, cette année, ai laissé échapper en Sologne de si belles occasions! Je les retrouverai, je vous l’assure, pourvu qu’à mon retour mes affaires s’arrangent comme je le désire. Adieu, mon cher

1 Voir plus loin la réponse que fait Bretonneau à cette assertion. — T.

Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre élève affectionné.

« Veuillez assurer de mes respects Mme Bretonneau. Je répondrai à maman dans quelques jours. »

LETTRE CCP

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