LETTRE CCXXXII
« Mai ou juin 1832.
« Je suis bien, très bien, mon cher Maître, beaucoup mieux qu’avant de tomber malade. J’ai eu un bon numéro à la loterie, et mon choléra n'eût guère mérité ce nom sans les lipothymies qui me rendaient fort misérable.
« Savez-vous bien que c’est une effroyable maladie? Nous avons eu de douze à quatorze cents morts, les 10, 41 et 12 avril, et le total s’élève aujourd’hui à près de quatorze mille ; les journaux ne pouvaient pas dire la vérité, c’en était affreux. Mais dans nos hôpitaux c’était désespérant : j’ai eu à l’Hôtel- Dieu un lit dans lequel quatre malades sont successivement morts dans l’espace de sept heures.
« Depuis trois jours, il n’y a presque plus de malades; il n’en est entré que treize aujourd’hui à l’Hôtel-Dieu, et partout c’est en proportion. La bourrasque est finie, mais Dieu vous en garde à Tours ; je ne connais rien qui ressemble au choléra. La fièvre jaune n’est que de la Saint- Jean. Mon cher Maître, sachez et retenez, pour vous et pour vos amis , et pour vos malades , que sur cent cholériques il n’y en a peut-être pas un qui soit atteint à l’improviste. Le mal frappe à la porte au moins vingt-quatre heures à l’avance, et ordinairement deux ou trois jours. Il s’annonce par de la diarrhée, lletenez-le et dites-le à
TROUSSEAU A BRETONNEAU
tout le monde ; car si ces brutaux, qui ont fait cinq cents lieues pour observer le choléra, nous eussent seulement rapporté ce canon: le choléra s’annonce par de la diarrhée, nous n’aurions pas eu à déplorer tant de malheurs1. Cela bien su, on s’attaque illico à la diarrhée et on ne laisse pas bleuir un seul malade. Le sulfate de soude m’a rendu d’admirables services , non pas seulement dans la période de prodromes, mais encore dans la période de congélation; congélation, c’est le mot , car leur nez se gangrène quelquefois , ainsi que certaines anses déclives du tube digestif, ce que les ânes physiologiques appellent de l’inflammation.
<r Les briques chaudes , les frictions , sont de la niaiserie; vous les réchauffez plus rapidement avec deux ou trois onces de sulfate de soude prises en une heure , qui les mettent dans un four. Les lavements de sulfate de soude répétés quatre ou cinq fois par jour ont fait merveille. Quant à la saignée, je la pratique sitôt que la réaction s’opère ; mais je fais une saignée de huit onces au plus.
« Notez que par l’opium on les soûle aussi bien que par l’éther, le punch, etc., etc., et puis surviennent des symptômes ataxo-adynamiques plus souvent mortels que la congélation ; avec le sulfate de soude , les accidents typhoïdes sont beaucoup plus rares.
« Cette maladie vous stupéfiera, elle est atroce ; mais souvenez -vous, pour l’amour de Dieu , souvenez -vous qu’on ne meurt du choléra que lorsqu’on le veut ; mais il
1 Trousseau fait ici allusion aux membres des commissions académiques envoyées en Pologne et en Russie pour observer le choléra et qui n’avaient pas, en effet, signalé la diarrhée prémonitoire. — T.
faut garder la chambre dès l’instant que se montre la diarrhée. Les gens du peuple périssent parce qu’ils bataillent en travaillant. Les gens du monde guérissent parce qu’ils se mettent au lit à la moindre colique. »
LETTRE CCXXXIIP
« Paris , le 19 septembre 1832.
« Que de semaines, je dirais presque que de mois se sont écoulés entre ma dernière lettre et celle-ci ! et pourtant vous savez combien je vous aime et combien j’ai de regrets quand je laisse échapper une occasion de causer avec vous. J’ai encore été malade deux fois, et quoiqu’il n’y eût rien de bien grave dans ces récidives, cependant l’opiniâtreté de ces retours m’avait engagé à faire le voyage de Touraine, et j’étais décidé à aller teter pendant un mois le lait maternel. Malheureusement, mon estomac et mes intestins se sont rétablis, Dieu aidant, et un peu aussi le sous-nitrate de bismuth. J’avais pourtant beaucoup à causer avec vous, non pour vous convertir à la non -contagion, car je tiens peu aux affaires de prosélytisme, mais pour apprendre un peu de médecine guérissante et pour me décrasser un peu de cette fange triviale et imitatrice dans laquelle nous avons fait ici notre bauge.
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« Que nous sommes bêtes, sans nous vanter, et que notre poil, notre plume, n’ont guère d’originalité ! Encore si nous mettions sur notre dos un peu de friperie d’ Arlequin ! mais non : tout d’une couleur comme des chartreux. Il ne nous manque plus que de faire comme eux le salut et la riposte sacramentels : « Frère, il faut mourir! mou-* « rir il faut , mon frère ! » Ce sont nos malades qui devraient s’aborder ainsi.
« Il est impossible que, dans l’enthousiasme de vos fleurs et de vos greffes , vous descendiez à ce point de renonciation de vous-même que vous lisiez ce que font ces pourceaux. Ah! faites de la vie à la manière d’Horace; vous avez une tête , un cœur et des souvenirs , et vous seriez mille fois fou de descendre encore au Champ -de- Mars.
« S'il vous plaît, ils m’écrivent de Tours que vous vous noyez dans la paresse ; voyez un peu le bon reproche ! Ils s’adressent à moi , flâneur de cœur, qui me reproche chaque soir d’avoir creusé un sillon inutile à mon bonheur, et qui pourtant recommence le matin sans rire et sans pleurer. Ma clientèle augmente, mon hôpital me charme et m’amuse ; le jour est déjà soir que je cherche vainement une bonne heure de liberté pour vous écrire , et il m’a fallu me murer pour commencer ce brouillon.
« Savez -vous bien que j’ai pour le choléra le plus profond et le plus misérable mépris? Cette infernale maladie m’abasourdit. Enfin j’ai pris une grande résolution, je les ai voués à la médecine expectante, et ils ont guéri cent fois plus vite et plus sûrement que par tout autre moyen. Il est bien temps , vraiment ! Il en serait donc comme de la scarlatine, de la rougeole, de la variole, de la dothinentérie épidémique?
« A propos, vous avez vu qu’ils sont unanimes sur ce point : que c'eSt une gastro-entérite ; pas un petit mot de spécificité ; et vous penseriez à autre chose qu’à Palluau !
« Je m’escrime rudement avec le sous -nitrate de bismuth : dix-huit grains par jour en trois doses me rendent de grands services pour guérir les inappétences et les diarrhées qui suivent les cholérines et le choléra.
« Voilà deux autres larynx aphones que je touche avec une éponge imbibée de nitrate d’argent (solution saturée); tous deux produisent des sons. Total: quatre de traités, quatre de guéris. A côté de cela mettez que j’ai trachéotomisé un enfant de trois ans. Je devais le sauver cent fois. Voilà que je lui instille du nitrate d’argent dans les bronches; son mucus se concrète immédiatement, des bouchons d’albumine cuite obstruent les bronches et elles crèvent en quatre minutes. Je l’ai sur la conscience, mais au premier je me garderai des instillations ; mon gamin de sept ans avait de gros tuyaux bronchiques , et puis il me crachait an nez avec une vigueur qu’il a bien fait d’avoir.
« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout
mon cœur.
BRETONNEAU A TROUSSEAU