II
n'exclue point des soins bien entendus, n’ait été profitable à cette ville populeuse. Avant que vous vous trouvassiez en présente d’un tel ennemi , trois parties du monde avaient proclamé l’impuissance de la médecine, qui, à part les fièvres intermittentes, n’a pas beaucoup avancé son influence sur l’issue des empoisonnements miasmatiques. Ce n’est point ainsi que se développent les maladies dues aux émanations des lieux. Chaque médecin d’une grande ville soumise à une telle influence voit pour sa part, et en même temps que ses confrères, des malades affectés de fièvres intermittentes.
« La contagion du choléra suit des lois particulières ; voilà ce qui les fourvoie! Ce n’est sans doute pas au moment du maximum de son développement que le choléra est plus contagieux; ainsi de la vaccine. D’ailleurs ,- au milieu de cette population brûlée par les émeutes , pressée chez les hôteliers , entassée dans les églises, les spectacles, les tribunaux, etc., comment suivre la piste des contagions? Assez et trop: je ne voulais vous écrire que pour vous demander de me donner souvent de vos nouvelles. Bien , pas mal , un seul mot ; les lettres sont datées par le timbre. Je sais Trousseau malade, je crains pour vous ; je suis inquiet de mes enfants, de mes amis, plus que je ne le puis dire. Je vous en conjure, au reçu de ma lettx*e, enjoignez à Frédéric de quitter Paris, à pied, en voiture, comme il pourra: que d’abord il s’éloigne, s’il n’est déjà parti; ce matin, le malaise que j’éprouvais de ne pas recevoir de ses nouvelles devenait si insupportable, que j’étais prêt à prendre la poste pour aller le chercher. On a aujourd’hui de ses nouvelles du 9. Je vous en supplie, s’il n’est pas déjà parti, qu’il parte, qu’il m’arrive; s'il pense qu’il est
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trop difficile de trouver des moyens de transport, si la longueur de la route l’ effraye , j’irai en poste à sa rencontre à moitié, aux deux tiers du chemin. Vous savez qu’il demeure rue de Sorbonne, hôtel de la Paix, numéro quatorze.
« Je vous embrasse avec un serrement de cœur et avec une affection que je n’ai jamais plus vivement sentie.
« Votre ami. »
LETTRE CCXXXP
® ■ « Paris, 25 avril 1832.
« De toute votre famille , cher Maître , personne n’est encore mort. Trousseau va mieux, Cottereau n’a rien, et moi je me porte bien. Il en est de même du reste des Tourangeaux. Frédéric sortait de chez moi lorsque je reçus votre lettre, et avait retenu sa place pour le lendemain matin. Le pauvre garçon était déjà happé par l’un des symptômes du choléra. Actuellement qu’il est sous vos ailes je n’ai plus à vous en parler. Cette maladie, mon ami, a réellement perdu de son intensité parmi nous, quoiqu’elle sévisse encore avec une violence extrême sur certains individus. Dites -moi, je vous en prie, s’il est vrai qu’elle compte déjà plusieurs victimes dans votre cité. Mes soupçons sur sa nature contagieuse n’ont trouvé
que trop d’appui dans ce qui se passe journellement sous nos yeux, pour que je ne partage pas in petto l’opinion émise dans votre lettre. Sachez au surplus que les follicules isolées de Peyer sont généralement très développées, surtout dans le gros intestin de ces pauvres empoisonnés1 2.
« Il est également vrai que leur membrane muqueuse digestive est le plus souvent rouge lilas , d’un rouge plus vif encore, livide, ou même d’un noir véritablement charbonneux. Sans chercher là dedans le principe du choléra, comme le font les niais ou les adeptes du physiologisme, c’est un fait du moins qu'il nous convient de ne pas oublier *. De ceux qui n’ont ni la teinte bleuâtre , ni le froid glacial, ni l’absence du pouls, j’en ai guéri un grand nombre à l’aide de sinapismes aux membres, de larges vésicatoires à l’épigastre et le long du rachis, de quarts de lavements laudanisés et camphrés, de boissons adoucissantes et d’une potion légèrement aromatique et calmante. La saignée, les sangsues sont aussi d’un avantage réel toutes les fois que la chaleur et la force du pouls
1 Velpeau ne se trompait pas, et les études anatomo-pathologiques des dernières grandes épidémies confirment son observation. On constate, en effet, que les plaques de Peyer sont chez les cholériques plus saillantes qu’à l’état normal ; elles sont elles-mêmes peu congestionnées, mais entourées d’un cercle très net d’hypérémie, et Kock considère cet aspect comme étant presque un caractèx*e macroscopique du choléra.— T.
2 La coloration spéciale de l’intestin est une altération constante et par cela même très intéressante. Cette coloration est plus ou moins foncée, tantôt rosée, tantôt rougeâtre, et Broussais la comparait à la teinte de l’hortensia. Il la rapportait à l’inflammation. Magendie démontra, à l’aide de l’expérience suivante, qu’il n’y avait pas un processus inflammatoire. D’une part, il injecta avec du sang de cholérique une anse intestinale saine et reproduisit la coloration de la muqueuse intestinale dans le choléra. D’autre part, il poussa de l’eau dans les vaisseaux de l’intestin d’un cholérique, et montra que la muqueuse se décolorait complètement. — T.
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permettent d’y songer. Chez les autres, j’ai joint à ces moyens le sulfate de quinine par l’anus et par la méthode endermique au moyen des vésicatoires. Deux malades se sont aussi bien trouvés d’avoir pris dix grains de calomel en une fois, et trois grains de la même substance toutes les deux heures. J’y ai ajouté des frictions mercurielles à fortes doses. Le thé, la camomille, la menthe, le punch, le café, m'ont paru nuire, et l’ipécacuanha ne m’a point réussi non plus.
« Adieu , mon cher Maître ; ceci est pour vous montrer que je vis encore et pour vous mettre tant soit peu à même de juger nos œuvres ou d’apprécier l’incendie qui vous menace. La main qui vous écrit porte en elle, vous le devinerez sans peine , l’explication de son étrangeté1. Permettez-lui d’y joindre un reproche, c’est celui d’avoir oublié qu’elle compte aujourd’hui parmi vos enfants.
« Votre ami pour toujours. »
1 La lettre est écrite par Mme Velpeau. La dernière ligne et la signature sont seules de Velpeau. — T.