‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 42 sur 94 · LETTRE CCXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CCXXXV

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Tours , 21 décembre 1832.

(( Merci de votre lettre, qui ajoute à mes perplexités et qui me donne le chagrin de vous voir quitter la voie de l’imprudence pour celle du crime. Que l’aspect du tube triomphal vous devrait causer de remords ! !... et voilà un enfant qui était guéri de la diphthérite quand il est mort ! ! et vous me demandez si je crois que ce fût là

une diphthérite ! Et vous , le croyez-vous ? et si vous l’avez cru, qu’avez -vous fait, pendant dix-neuf jours, pour qu’il ne mourût pas ? et ce martyr qui , mort , pouvait rendre témoignage à la vérité n’a pas été interrogé? et les six autres, qu’ont- ils dit?

« Ce n’est pas ainsi que je procédais en 1819. Soixante cadavres ont été exhumés , et pour celui-ci j’aurais plutôt gratté la terre avec mes ongles que de ne pas regarder dans l’intérieur de son larynx et de sa trachée ! L’air y passait : et qu’importe ? Les pseudo- membranes reproduites adhèrent et laissent passer l’air. J’ai vu l’air passer librement à travers tout l’appareil laryngien et bronchique d’un israélite, qui n’est mort que lorsqu’il a été suffoqué par l’extension des tubes pseudo - membraneux , qui avaient longtemps laissé arriver l’air jusqu’aux cellules pulmonaires, qui furent enfin envahies par la pneumonie diphthéritique , pneumonie spéciale , plutôt lobaire que lobulaire et plus dangereuse que vous ne le pensez 1 ;

1 Les altérations pulmonaires dans la diphthérie avaient bien été entrevues par les anciens auteurs, mais eUes furent surtout signalées par Bretonneau , qui insista sur leur exceptionnelle gravité.

A partir de ce moment, elles furent étudiées d’une façon particulière par Trousseau, Millard, Sanné et surtout par Peter (Des lésions bronchiques et pulmonaires dans le croup. In Gazette hebdomadaire, 1864). C’est à cet observateur, en effet, que revient l'honneur d’avoir démontré leur fréquence, et d’avoir prouvé que ce n’étaient pas des complications accidentelles dues à des conditions banales de température ou de saisons, mais qu’elles constituaient des manifestations locales d’une même maladie générale. On voit combien les idées de Peter se rapprochent de celles de Bretonneau, qui qualifiait ces pneumonies de pneumonies spèciales, pneumonies diphthéritiques.

Pour Çeter, qu’il faut toujours citer quand on traite de la diphthérie, la broncho- pneumonie est une des lésions les plus fréquentes da-ns la diphthérie, et, suivant la statistique qu’il établit, elle vient tout de suite après la diphthérie du larynx. Ainsi, sur cent cinq autopsies rapportées par lui, on compte : diphthérie du larynx, quatre-vingt-sept ; pneumonie, quatre-vingt-dix-huit; diphthérie des bronches, cinquante-deux. — T.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

vous le reconnaîtrez quand vous cesserez de regarder avec la lunette de l’opinion, lunette qu’à votre place je me serais fait scrupule d’emprunter à des gens qui ne possèdent rien. Souvenez -vous des rougeurs artérielles; et c’est avec du calomel que vous saupoudrez la diphthérite cutanée, produit si manifeste de l’inoculation traumatique! Au fond , peu importait ; la diphthérite constitutionnelle avait hien d’autres sources.

« Vous laissez dans la seconde et la troisième histoire des lacunes qui me font bondir ; jusqu’au sixième jour, jour de l’opération, les taches blanches n’attirent donc plus l’attention ? après , on ne voit pas davantage ce qu’elles deviennent. Un traitement pharyngien qui puisse prévenir l’opération n’est donc pas même essayé ? Oui , oui, je crois que la diphthérite, comme la syphilis , perd de son intensité et surtout de son activité expansive, et que même elle peut guérir spontanément. On l’a trop dit pour que cela n'ait pas été vrai quelquefois. Mais cela est rare.

« Un enfant affecté de trachéite peut l’être d’angine couenneuse. La maladie des narines, mieux étudiée, mieux suivie dans ses phases , pouvait résoudre la question qui reste fort embrouillée.

« Je crois davantage à la guérison spontanée de la diphthérite chez le troisième que chez le deuxième sujet.

«: La maladie se prolonge, c’est la marche qu’on lui a vu suivre dans les cas cités.

« Quant à votre antipathie de la diphthérite pour les bronches , à d’autres !

« Oui, cent fois oui : les maladies, comme les poisons, les médicaments , ont des tendances électives ; mais la

diphthérite ne montre pour les canaux aérifères qu’une antipathie relative *.

« Je pars et je tombe sur vous avec la fureur du premier mouvement que la réflexion, je pense, n’eût pas beaucoup attiédie. A la façon dont je châtie, vous comprendrez que je vous aime.

« Donnez -moi les contagions de M. Gendrin et remerciez -le bien sincèrement.

« Votre ami dévoué. »

LETTRE CCXXXVP

« Paris, mai 1834.

« Vos lettres, mon cher ami, ne pouvaient pas être mieux; n’allez pas vous imaginer toutefois que je suis assez sot pour m’appliquer en tout point leur contenu; mais , en pareille occasion , c’est une fumée qu'il importe de jeter aux yeux de certaines gens. Je n’ai point encore pu joindre M. de Duras1 2, et j’en suis vraiment fâché.

1 Cette observation de Bretonneau confirme la note ci-dessus.

On voit combien il avait vu et bien vu l’affinité de la diphthérie pour les voies respiratoires. — T.

2 Duc de Durfort Duras, avait été premier gentilhomme de la chambre du roi Louis XVIII, pair de France, maréchal de camp, et était membre de l’Académie française, comme son père.

Habitait le château d’Ussé, en Touraine, appartenant aujourd’hui au duc de Blacas.

Patrona beaucoup Bretonneau, dont il était devenu l’ami, et celui-ci lui avait à son tour recommandé Velpeau. — T.

VELPEAU A BRETONNEAU

M. Orfïla a dû vous écrire; je ne sais ce qu’il vous dit, je doute qu’il le sache lui -même. Malgré ses prétentions à l’impartialité, il est aussi bien coiffé que possible de P. D.1, et rien n’est amusant comme de le voir amplifier tout ce qu’il est permis d’invoquer en faveur de ce candidat, comme de le voir amincir ce qui tend à me mettre en relief. Quoi qu’il en dise , sa note et son influence sont pour P. D., et contre moi par conséquent, soyez-en sûr2.

« M. Duméril est dans une catégorie différente, lui; il m’a dit, il dit à ceux qui lui en parlent que je mérite cette place infiniment mieux qu’aucun de mes rivaux, que P. D. est un paresseux, un être incapable, qu’il n’aime ni n’estime, etc. Eb bien, c’est cependant à P. D. qu’il donnera sa voix ! expliquez-moi cela.

« Si vous saviez les raisons qu’on m’oppose : je n’ai pas un patronage assez puissant ; ma position sociale n’est pas encore assez bien assurée; je suis trop peu connu dans le monde comme praticien; je n’ai point de places dans les établissements publics; ma pratique comme accoucheur dans les hôpitaux n’a pas été suffisamment étendue; je n’ai point comme P. D. un nom, lé nom fameux d’un père, ou l’influence puissante d’un beau-père à mon appui; et autres objections de cette

1 Paul Dubois.

2 II était question du concours qui avait été ouvert dans le courant du mois de mai, et dont l’enjeu était la chaire de clinique d’accouchement. Les candidats étaient Paul Dubois, Velpeau, Colombe et Bazignan; mais la lutte fut circonscrite entre Dubois et Velpeau. On sait que ce fut Dubois qui l’emporta. Le sentiment très net de sa valeur et une mauvaise humeur bien excusable dans un pareil moment portent Velpeau, dans sa lettre, à amoindrir le mérite de son concurrent. Nous nous expliquons à ce sujet dans la Biographie de Bi’etonneau. — T.

force. Quel tripotage ! Qu’ est -ce que cela signifie dans une affaire de pur savoir, dans une chaire théorique? Encore il s’en faut que tout cet ergotage tombe juste. En compensation Pelletan 1 défend ma cause avec toute l’ardeur imaginable, ainsi que M. Fouquier. On croit que l’affaire se décidera cette semaine. L’aurai -je ? la chose est douteuse, pourtant quand j’y songe... Paul Dubois2!... quel professeur, grands dieux ! Enfin , nous verrons. *

<r Mille remerciements néanmoins.

« Votre bien dévoué disciple. »

1 Pelletan (Pierre), professeur de physique à la Faculté, fils de Philippe Pelletan, qui avait succédé à Desault dans ses fonctions de chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu. Né en 1782, docteur en 1813, professeur de clinique médicale en 1822, il perdit sa chaire à la révolution de Juillet et la reconquit en se soumettant bravement au concours , comme l’exigeait la nouvelle loi.

Il s’occupa de chimie , sans bonheur pour sa propre fortune qu’il compromit, mais avec plus de succès pour la chimie industrielle, qu’il dota de nombreux et importants procédés. Il mourut en 1850.

Entre autres nombreuses notes et articles de journaux, on lui doit deux ouvrages importants :

Un Dictionnaire de Chimie générale et médicale, Paris, 1822 et 1823, 2 vol. in-8»; et un Traité élémentaire de Physique générale et médicale, Paris, 1824, 2 vol. in-8». — T.

2 Nous avons relevé dans la Biographie de Bretonneau l’injustice de ce jugement que Velpeau portait sur Paul Dubois. Il se trouva, en effet, que ce fils de grand clinicien , suspect aux yeux de ses concurrents de la faveur que devait lui attirer la célébrité de son père, devint lui-même le plus remarquable accoucheur de son temps et égala Antoine Dubois, — s’il ne le surpassa , — par son érudition , son habileté obstétricale et le côté ingénieux et pratique de son esprit.

Né à Paris en 1795, docteur en 1818, agrégé en 1823, membre de l’Académie de médecine la même année, il fut élu professeur de Clinique d’accouchement à ce célèbre concours de mai 1834 où échoua Velpeau, auquel la destinée , plus prévoyante et plus maternelle qu’il ne le pensait , réservait la chaire de Clinique chirurgicale.

Paul Dubois fut doyen de la Faculté après la mort de Bérard, et le resta pendant dix ans (1852-1863). Son immense réputation et sans doute aussi la tradition l’avaient désigné pour l’accouchement de l’impératrice Eugénie. A cette occasion, un conseil pour le choix de la nourrice fut

VELPEAU A BRETONNEAU

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