‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 67 sur 94 · PROSPER MÉRIMÉE A BRETONNEAU · texte numérisé non relu

PROSPER MÉRIMÉE A BRETONNEAU

€ Le 21 mai 1844, M. Royer-Collard, en rentrant chez lui, a senti la région de l’estomac comme comprimée ou violemment tendue. Cette sensation disparaissait sur-lechamp , lorsque aucun vêtement ne touchait les parois abdominales. Pendant cinq à six jours cette sensation a augmenté, et il a semblé qu’elle se prolongeait en descendant le long des fesses , des cuisses et des jambes. Vers le huitième jour, engourdissement des pieds, fourmillement, etc. Le 30 mai, sensation analogue, mais plus faible, dans les bras et les mains. Les parois de la poitrine et les muscles respirateurs restent parfaitement libres.

<r Le 1er juin , une saignée du bras ; le 3 et le S , purgatif.

« Du 40 au 19 juin, tous les jours, application de ventouses, les unes sèches, les autres scarifiées, le long de la colonne vertébrale. La maladie continue et augmente d’une manière insensible.

« Depuis le 20 juin jusqu’au 12 juillet, douches froides sur le dos, d'une demi-heure chaque, et, pendant les dix derniers jours, deux douches par jour. Aucune amélioration ; progrès du mal lents mais appréciables. La vessie et le rectum sont paresseux, les efforts d’expulsion sont pénibles ; ces derniers symptômes ont commencé dès le huitième jour de la maladie et sont restés à peu près les mêmes.

« Le 12 juillet, application d’un emplâtre émétisé sur une partie de la colonne dorsale et de la colonne lombaire. Tous les deux jours, ventouses scarifiées à la région cervicale, de manière à ôter chaque fois deux à trois onces de sang.

« Après quinze jours de ce traitement, le mal a fait des

progrès sensibles. L’engourdissement des jambes a augmenté, la marche est plus difficile. Dans les bras on remarque seulement une plus grande sensibilité pour le froid.

« Le 27 juillet, plusieurs médecins réunis, supposant que cette maladie pourrait, à la rigueur, être causée par quelque ancienne affectionusyphilitique , prescrivent un traitement par le proto-iodure de mercure , puis par’ l’iodure de potâssium, ce dernier à la dose de trois grammes par jour. De tgmps en temps douches , ventouses scarifiées , bains tièdes, etc/' - * - • •

« Le . 24"août, deux cautères, .et, le. 27, deux autres dansr , la région dorsale. m .

« Le 7 septembre, les symptômes se sont aggravée considérablement. La marche est' devenue presque impossible. La respiration est gênée par suite de la construction vio-lente que ressentent les muscles abdominaux. La tête est lourde , embarrassée ; des mouvements nerveux involontaires se produisent dans les membres. Saignée, de trois 'pélétfes: ^ ' • -

« ^Pendant quatre jours les mêmes symptômes continuent avec plus, de force; perte complète d’appétit, de sommeil ; crampes , étouffements , etc. Sangsues aux narines, bains tièdes d’une heure chaque jour.

« Vers le 15, amélioration -notable. On a supposé que cette crise purement accidentelle, et en dehors du développement régulier de la maladie, était due à l’action de l’iodure de potassium. On en a cessé l’emploi, et l’on s’est appliqué à combattre l’effet nuisible qu’il avait produit sur les centres nerveux, à l’aide d’un régime calmant et rafraîchissant. De nouveaux cautères ont été appliqués à la partie inférieure du dos. (Il en a sept en ce moment.)

PROSPER MÉRIMÉE A RRETONNEAU 421

Des bains tièdes d’abord, d’une demi-heure chaque jour, puis des douches de vapeur chaude sur les extrémités inférieures, tous les deux jours. Chaque semaine, application d’un petit nombre de sangsues le long du rachis. Chaque jour des laxatifs ; alimentation modérée, boissons rafraîchissantes; tel est le traitement actuellement suivi.

« Depuis dix jours environ, la maladie semble au moins stationnaire, tandis qu’elle avait toujours fait des progrès jusqu’à cette époque. La marche est peut-être plus facile, mais cette amélioration n’est-elle pas due à l’amélioration de l’état général?

« L’opinion des médecins est que la substance de la moelle est intacte ; qu’il existe très probablement dans les enveloppes de sa partie inférieure une congestion déjà ancienne, due peut-être à des excès vénériens; peut-être aussi un peu de suffusion séreuse.

« Le tempérament est sanguin et très irritable. Disposition aux congestions cérébrales depuis plus de quinze ans. On a pensé que l’abus des cigares pouvait avoir contribué à la production de la maladie. On est d’avis que l’action lente des cautères, de temps en temps renouvelés, et un régime calmant Sont les meilleurs moyens d’obtenir une guérison qui elle-même devra être lente et graduelle.

« J’ajouterai à ce précis qu’Hippolyte Royer-Collard a fait à ma connaissance des excès de tout genre depuis vingt ans (il en a quarante -deux). Il était grand mangeur, grand fumeur, encore plus grand coureur de filles. Il ne boit que de l’eau; parfois il a fait des excès de travail, et c’était un sujet d’admiration pour ses amis que la facilité avec laquelle il supportait les fatigues de tout genre.

« Depuis l’invasion de la maladie, il a conservé toute

sa présence d’esprit et son courage. Il connaît la gravité de sa position, mais il a bon espoir. J’ai remarqué que les variations de la température avaient un très grand effet sur lui ; un temps froid et humide l’abat , il reprend des forces par le beau temps. Ses mouvements sont difficiles. Pour avancer la main, il paraît être obligé de la jeter brusquement et avec effort sur l’objet qu’il veut toucher. Il marche péniblement, les genoux fléchis, en s’appuyant sur les talons. Il n’y a pas d’ailleurs d 'insensibilité dans ses membres, mais plutôt excès de sensibilité ‘ quelquefois , altération de cette sensibilité. Ainsi une surface lisse lui fera éprouver la même sensation qu’une surface rugueuse. Il sort tous les jours quelques bernes en voiture. La voiture va au pas. Il se plaint cependant du léger mouvement qu’il éprouve. Il compare la sensation qu’il reçoit, lorsqu’il est assis, à celle qu’il sentirait s’il reposait sur des boules dures, ou s’il avait des tumeurs dures sur les cuisses.

« J’ai pris la liberté de m’adresser à vous , Monsieur, dans cette triste conjoncture, connaissant votre ancienne bienveillance pour moi et l’estime que vous faites d’Hippolyte. Je serais bienheureux si vous jugiez son état remédiable, et si vous vouliez bien me faire part de votre opinion sur le traitement à suivre.

« Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de tous mes sentiments dévoués. »

BÉRANGER A BRETONNEAU

Page 1