‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 68 sur 94 · LETTRE CCLXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXXIX

DE BÉRANGER

« 12 janvier 1845.

« Cher ami, Lamennais m’a apporté, hier, des nouvelles de Tours qui l’avaient épouvanté; il disait que Mlle de Fauveau , qui revenait de Tours avec une consultation de vous, racontait que votre état donnait les plus vives inquiétudes; que Tours était dans les alarmes; que les pauvres allaient prier dans les églises pour demander au ciel votre guérison, etc. etc. Ce récit d’une artiste (vous savez que Mlle de Fauveau est un sculpteur très distingué 1 ) avait été rapporté à Lamennais par une autre artiste célèbre, Ary Scheffer2, et mon pauvre philosophe, arrivant pour dîner, était tout bouleversé d’une semblable nouvelle. J’ai cru pouvoir le rassurer, en lui citant la der-

t Mue de Fauveau, que Béranger avait recommandée à Bretonneau et dont le nom est oublié aujourd’hui, était une artiste sculpteur de mérite, qui appartenait à la haute société légitimiste de la Restauration. Très choyée dans ce milieu à cause de son talent et aussi de ses sentiments , elle n’hésita pas, au moment de la tentative de soulèvement de la duchesse de Berry en Vendée, à laisser l’ébauchoir et le ciseau pour prendre le fusil, et se battit dans les rangs des royalistes. Elle put, après la défaite , se réfugier à Florence.

Elle avait un sentiment très fin de l’art et a produit de nombreuses œuvres dont quelques-unes sont réellement remarquables. — T.

2 Scheffer (Ary), peintre français , né à Dordrecht (Hollande) en 1785, mort à Argenteuil le 15 juin 1858. Élève de Pierre Guérin, il a laissé un grand nombre de chefs-d’œuvre. Ses tableaux les plus connus sont: Dévouement des bourgeois de Calais (1819), Françoise de Rimini (1822), Jésus au jardin des Oliviers, les saintes Femmes revenant du tombeau, les Femmes souliotes, etc. Il était beau-père de Marjolin. — T.

nière lettre reçue de vous par M. Bacot; mais comme nous ne savions pas bien , l’un ou l’autre , l’époque du voyage de Mlle de Foveau à Tours, il nous est resté quelque inquiétude, et c’est pour cela que je crois plus sage de vous écrire, au risque de vous rappeler un passé dont vous ne vous occupez peut-être plus.

« En attendant un mot de vous, je vais m’en tenir à l’idée que deux artistes ne peuvent raconter les choses qu’avec inexactitude et exagération, et que si tout cela a été vrai il y a quinze jours, on peut presque s’en réjouir maintenant pour l’honneur de vos concitoyens.

<r Adieu , cher ami. Judith vous dit mille choses affectueuses.

« A vous de cœur. »

LETTRE GGLXXX*

« 9 février 1845.

<r Mon cher Maître,

« Vous supposez que la belladone n’est peut-être pas si loin de la fève de Saint-Ignace qu’elle n’en a l’air. Vous pourriez bien avoir raison. Les strychnos dilatent bien fort la pupille, et leur action thérapeutique était si bien alignée avec l’action physiologique, qu’il fallait un peu s’en méfier. Pourtant n’exagérons rien; j’ai trouvé que la noix vomique était à propos pour faire faire aux gens ce

TROUSSEAU A BRETONNEAU

que j’appelle delà gymnastique involontaire; comme c’est joli, j’y tiens. L’avenir prononcera si ce n’est pas trop joli pour être vrai.

« Ce nonobstant, ce pauvre Royer-Collard va infiniment mieux avec la belladone1, et Mme de Ségur est vraiment en fort bon état. Vous belladonisez tout le genre humain, et, entre mes mains, je suis bien sûr que la belladone ne fera pas autant de merveilles. Ce n’est pas que vous vous abusiez ou que la passion vous abuse ; c’est que je n’aurai pas l’habitude de manier le médicament.

<r Je suis de ceux qui croient qu’un homme qui se livrerait à l’art d’aiguiser des lattes de couvreur finirait par en faire d’assez bons rasoirs, et je suis convaincu que les musiciens russes qui pendant vingt- cinq ans ne font jamais qu’un sol dièze, trouvent à la fin quelque chose dont ne se doutent pas les virtuoses italiens et français qui ne le font que quand il se présente.

« Cela nous explique bien des confiances, bien des incrédulités thérapeutiques. Elles se fondent sur des différences dans le faire. Je me suis aidé du sulfate de quinine dans le traitement du rhumatisme; en vérité, c’est quelque chose de merveilleux. Legroux, qui vient de publier un mémoire dans le Journal de médecine, n’a pas été hors de la vérité ; parcourez ce factum. Le témoignage de Legroux est d’autant plus précieux, que le pauvre garçon était Bouillaudolâtre , ce qui était grave 2.

1 Nous n’avons pas la consultation de Bretonneau à Royer- Collard; mais il est évident, d’après les termes de la lettre de Trousseau, qu’il lui conseilla les préparations de belladone. — T.

2 Legroux, né à Marégines (Nord), fit ses études médicales à Paris, où il fut reçu interne des hôpitaux. Docteur en 1827 avec une thèse sur les Concrétions sanguines développées pendant la vie.- Médecin des hôpi-

a Je viens de guérir mon trentième croup : il s’agit d’un garçon de dix ans , qui , un mois auparavant , avait eu la rougeole ; à la fin de la rougeole une pneumonie ; dans le décours de la pneumonie une laryngite striduleuse des plus graves. La laryngite dura onze jours, et l’oppression prenant un caractère plus alarmant, je suis mandé par le médecin pour faire la trachéotomie ; l’opération faite, je trouve un fragment trachéal de fausse membrane très épaisse. Aujourd’hui tout va bien, très bien ; le garçon respire et parle , il n’a plus de canule , il n’a plus qu’une petite fistule.

« J’ai tant de mépris pour l’Académie de médecine que je ne veux rien leur dire là-dessus; pourtant c’est un devoir de leur faire luire la vérité , et peut-être leur jetterai-je cet os pour qu’ils se le disputent publiquement et que vous soyez glorifié comme vous devez l’être.

« Je viens encore de faire deux ponctions du thorax , l’une chez une jeune fille de quatorze ans, au quinzième jour d’une pleurésie; l’autre chez une femme de cinquantecinq ans, après deux mois de maladie.

« J’ai retiré chez la première 1,600 grammes d’eau; chez la seconde 1,700. La jeune fille va si bien, que probablement elle sera guérie dans huit jours. La vieille femme reste au point où la ponction l’a laissée.

« L’épanchement ne diminue pas; mais la vie peut se continuer. La ponction du thorax, avec le bout d’andouille de Reybard pour servir de soupape, est d’une simplicité, d’une innocuité qu’on ne saurait trop haut proclamer. Il

taux et agrégé, il concourut pour la chaire de pathologie interne en 1840. Il mourut au mois de septembi’e 1861. On lui doit entre autres travaux une Étude sur la spécificité dans les maladies (1840), qui fut précisément sa thèse de concours pour le professorat. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU 427

ne s’ensuit pas plus d’accidents que de la coupure d’un ongle. La bonté de la soupape est tout ici , comme la largeur de la canule fut jadis le nœud de la trachéotomie. En vérité vous seriez bien coupable de laisser mourir quelqu’un d’une pleurésie aiguë, avec épanchement excessif. J’ai, sans compter ces deux malades, deux pleurésies aiguës et une chronique guéries après paracentèse : deux morts , un empyème de pus avec tubercules, lequel avait rompu en deux endroits les espaces intercostaux , et une pleurésie puerpérale avec empyème de pus et pneumothorax. Je suis convaincu que l’on arrivera à la ponction thoracique , comme aujourd’hui à la trachéotomie. J’y aurai aidé , mais l’andouille de Reybard sera immortelle i.

« Adieu, mon cher Maître, vous savez combien je vous aime ; vous savez aussi que votre voyage de Paris est promis. »

i Trousseau préludait alors à ses magnifiques travaux sur la thoracentèse qui ont été le point de départ des progrès accomplis de nos jours dans le traitement local des pleurésies. Ses premiers résultats furent publiés en 1843. {De la paracentèse dans la période extrême de la pleurésie aiguë. — Bulletin de l’Acad. de méd., 1843-1844, t. Ier, p. 138; et Arch. gén. de méd., 1849, 4e série, t. III.) Il raconte dans sa Clinique de l’Hôtel- Dieu comment il fut amené à poser en précepte la nécessité d’intervenir par la paracentèse dans les pleurésies avec épanchement considérable. De cette année 1845, où Trousseau expose brièvement à Bretonneau, au jour le jour, l’histoire de ses opérés jusqu’en 1870, où Dieulafoy appliqua pour la première fois l’aspiration au traitement des pleurésies et réduisit l’opération aux proportions inoffensives d’une simple piqûre, ce fut la paracentèse réglée et popularisée par Trousseau qui seule fut en usage. Le trocart de Reybard dont il se servait était un trocart simple à la canule duquel Reybard avait eu l’idée d’ajuster une baudruche qu’on enroulait autour de l’instrument et qu’on ramollissait ensuite dans l’eau. La baudruche ainsi disposée faisait fonction de soupape et permettait bien la sortie des liquides, mais fermait complètement l’orifice au moment de l’inspiration. « La découverte de Reybard, dit Trousseau à Bretonneau, sera immortelle; » on sait combien il s’est trompé dans cette prédiction , et comment l’invention des aspirateurs Dieulafoy et Potain ont relégué l’instrument de Reybard dans le domaine des choses du passé. — T.

LETTRE GCLXXXP

DU MÊME

« Paris, 27 février 1845.

<r Mon cher Maître ,

<r Depuis que je ne vous ai écrit, un de mes petits trachéotomisés est guéri : trente et unième guérison et cent quarante -troisième opération, cent trente-deux pour le croup. Ma cent quarante -deuxième trachéotomie est au quinzième jour. La respiration laryngée est rétablie, mais le nez est diphthérique ; il y a de l’adynamie. Il y a une pneumonie du sommet à droite. Je donne du quinquina. Guérira-t-elle? ce serait trois succès de suite, je n’ose y croire. Nous sommes au quinzième jour. Le cent quarantetroisième a guéri en sept jours. Dimanche passé j’ai fait ma cent quarante -quatrième trachéotomie , cent trentetroisième pour le croup : enfant de dix-huit mois, un peu hydrocéphale. Tout allait comme cela va après six heures, quand une convulsion me l’a tué comme un coup de pistolet.

« Mille tendresses. »

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CCLXXXIP

DU MÊME

« Paris, 19 novembre 1845.

« Cher Maître,

« Je vous écris au pied du lit de Mme deThorigny, qui reçoit de Tours les lettres les plus alarmantes. Pour Tamour de Dieu! faites que Frédéric mette tous les jours deux lignes à la poste. Votre lettre de l’autre jour m’avait tant réjoui ! celle de M. Marchand nous consterne 1 ; on parle de la nécessité du voyage de Velpeau, qu’est-ce que cela veut dire? Jules2, que je voyais hier, veut partir pour vous soigner, et il m’eût accompagné à Tours s’il avait su que je partais. Sa sciencé chirurgicale vous est-elle nécessaire ? Il partira par un ordre du télégraphe , donné par le préfet.

« Hier, à la Faculté, Velpeau, Jules et Bérard aîné, qui vous aiment tous, me demandaient de vos nouvelles. Le père de Bérard a eu juste ce que vous avez. Huit jours après l’ouverture de l’abcès, tout était terminé.

«Je vous en prie, faites -moi écrire une ligne par Frédéric.

« Bien des tendresses. »

1 Bretonneau venait d’éprouver un assez grave accident. — T.

2 Jules Cloquet. — T.

Post-scriptum de Mme Trousseau.

« Mon bon docteur,

« Je suis si occupée de vous de cœur, que je voudrais vous envoyer toute la Faculté de Paris pour vous guérir promptement. M. Gloquet est tout disposé à faire ce petit voyage, un ordre télégraphique le fera partir de suite. Vous avez eu tort de vous opérer vous-même, vous deviez attendre M. Velpeau ou Cloquet ; j’espère avoir demain de meilleures nouvelles de vous. M. Leclerc devrait bien écrire tous les matins un petit bulletin à M. Trousseau; son silence nous prouve qu’il n’est nullement inquiet de vous.

«: Adieu, mon cher docteur, je pense sans cesse à vous, et vous aime de tout mon cœur.

« Ce jeudi 19.

« Je ne vous parle pas de ma santé dont je ne serais pas mécontente si vous étiez guéri. »

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