‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 90 sur 94 · DE LASÈGUE · texte numérisé non relu

DE LASÈGUE

« Paris, 9 avril 1855.

« Mon bien cher Maître,

« Je vous ai manqué de parole à deux heures, vous avez fui devant moi toute la soirée que je vous ai vainement poursuivi. Voulez-vous que nous soyons quittes ?

« Ce que je ne vous pardonne pas, c’est d’avoir emporté mon manuscrit; car il était devenu mien par nos conventions. J’ai vainement demandé à l’hôtel, vainement fouillé les recoins de votre chambre, le manuscrit fuyait avec vous que je n’ai pu rejoindre. Par grâce, renvoyezmoi-le tout de suite. L’imprimeur m’attend les bras croisés, et me rend responsable de son inaction; on ne peut rien commencer sans vous, et passé quatre ou cinq jours, au grand plus, j’aurais la main absolument forcée et je devrais, à mon grand regret, renvoyer encore à un mois ce dernier article1. Ayez donc pitié et ne vous vengez pas trop cruellement de ce que j’ai manqué à mon rendez-vous. J’avais de bien bonnes excuses que je ne vous dirai pas, parce que plus les excuses sont valables, moins on y croit;

1 On voit que, dans sa vieillesse, Bretonneau n’avait pas modifié les habitudes de sa jeunesse, et qu’il était toujours difficile d’obtenir de lui la communication de ses travaux. — T.

et, de fait, quand on se met en frais pour en inventer, on les choisit toujours parmi les plus convaincantes; surtout n’attendez pas votre prochain voyage à Paris. La poste, grâce au papier pelure d’oignon, s’en chargera sans luxe de dépenses.

« J'ai encore des malades : ma femme est au lit avec une angine phlegmoneuse simple, mais qui la torture de fièvre et de malaise. Décidément vous lui portez malheur, car c'est toujours au moment de votre départ qu’elle est prise de quelque maladie. La bonne conclusion serait que vous feriez mieux de ne pas partir. Je suis peu inquiet et n’y prévois nulle complication. N’oubliez pas de m’envoyer illico le manuscrit.

« Vous feriez merveille de songer tout de suite à la deuxième édition ; car j’en suis à me reprocher de vous avoir entraîné aux Archives, et de vous avoir détourné par là du plus important. Je me suis figuré que vous pourriez apporter à votre prochain voyage un chapitre refait et prêt à publier, n’importe lequel. Voyez si je suis un honnête homme de prendre si mal les intérêts de mon journal.

« Trousseau m’a pourtant fait venir l’eau à la bouche en me racontant que vous aviez sur le melœna des magnificences que vous m’avez dissimulées avec votre malveillance habituelle. Quelle engageante monographie ! Et pourtant je sacrifierais le melœna à un bon, et gros, et corsé chapitre de la deuxième , revu , refondu et considérablement augmenté. Ne sentez -vous pas quel honneur ce serait pour Palluau (avec ou sans a?) de voir son nom au bas d’une petite préface, avec la date de 1855, sur un gros livre bien imprimé par les soins d’un Aide quelconque, surveillé par votre serviteur, qui ferait la chose

TROUSSEAU A BRETONNEAU

vite et en conscience, j’allais dire eegri somnia ? Mais, pardonnez-moi le mot, je ne me trouve pas assez aigri pour la citation, surtout quand je pense à vous, que je cause avec vous et vous serre les mains. »

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