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Bretonneau et ses correspondants

« On ne gagne rien, mon cher Maître, à vous croire homme d’honneur ; bonhomme que j’étais, n’allais -je pas m’imaginer que très certainement je recevrais la diphthérite avant le nouvel an? Et je vous ai défendu avec tant de bonne foi contre Velpeau, qui vous connaissait mieux que moi, que maintenant je n’ose plus l’aller voir, de peur de m’attirer des railleries. En attendant, le temps s’écoule, et ce que vous employez à elfacer dans la diphthérite est autant de pris sur notre dothinentérie. Je me flattais que dans un an cette dernière pourrait être imprimée ; mais j’ai la plus intime conviction que dans deux elle ne le sera pas*. Aussi je m’applaudis tous les jours du parti que j’ai pris d’écrire dans les Archives.

« J’ai divisé mon travail de la manière suivante1 2 : dans le numéro de janvier, un petit préambule ad rem } puis

1 On sait qu’elle ne le fut jamais. Voir la Biographie. — T.

2 De la maladie à laquelle M. Bretonneau, médecin de l’hôpital de 7’ours, a donné le nom de Dothinentérie ou Dothinentérite, par M. Trousseau, D. M. P., ancien interne du même hôpital. ( Arch . gén. de méd - Janvier 1826.)

l’anatomie pathologique, jour par jour, puis les raisons qui me font presser ce travail.

« Dans le numéro de février, j’examine MM. Prost, Broussais, Petit et Serres, Cruveilhier, Breschet, Roger, Andral, Billard ; je calotte un peu ce dernier, qui n’a pas dit un mot de vous à l’article des glandes de Peyer et de Brunner, et qui dit comme de son cru que la fièvre putride n’est que le symptôme de l’inflammation aiguë de ces glandes. Je rappelle qu’il est passé par Tours en 1823, que vous lui avez montré (comme il en convient lui-même) les pièces que vous conserviez, que vous lui aviez libéralement communiqué toutes vos idées, et que je n’avais pas été peu surpris en ne voyant votre nom arriver que par hasard.

« Cette justice faite, je donne quatre ou cinq observations et je clos en disant que vous seul pouvez donner dans votre ouvrage l’idée du traitement que vous employez ; que vous seul pouvez développer vos raisons d’agir, et les justifier par une heureuse pratique et de nombreux exemples ; que du reste , entre les méthodes par les évacuations sanguines et la méthode purement émolliente, c’est à cette dernière que vous donnez la préférence.

« Je m’attends aux réclamations de mille gens qui vont écrire que, bien avant vous, ils avaient dit et vu ce que vous avez vu et dit. Je soutiendrai l’assaut, et, chemin faisant, Landini et Delange, qui font leur thèse sur la dothinentérie , forceront l’attention et effraieront les voleurs.

«Je vous ai dit, je crois, que le concours pour l’agrégation était fixé au mois de juin prochain, et que cette effrayante proximité ne me faisait pas peur. Pendant les

TROUSSEAU A BRETONNEAU

cinq mois qui me restent , j'espérais bien aiguiser mes griffes et mes dents, et me bien battre, sauf à être battu. Le diable est que je n’aurai pas vingt -quatre ans et demi, et il en faut vingt-cinq. Or, une dispense d’âge me sera nécessaire: pour cela, mon cher Maître, j’ai encore besoin de votre protection. Je compte aller présenter mes respects à M. Bacot de Romand aussitôt qu’il sera arrivé de Tours, et lui témoigner toute ma reconnaissance pour la lettre qu’il a écrite à M. Durand , du ministère de l’intérieur. Pensez -vous que ce fût abuser de sa bonne volonté, que de le prier d’apostiller la pétition que je ferai au ministre des affaires ecclésiastiques pour obtenir cette dispense d’âge? Ayez la bonté de lui en parler comme si cela venait de vous, et mandez -moi ce qu’il vous aura répondu. Toutefois je n’emploierais son crédit dans cette occasion que si je ne pouvais faire autrement, préférant le réserver pour une circonstance plus importante, par exemple pour me recommander à quelques professeurs -juges en temps et lieu.

« Il faut que je vous entretienne du projet de loi relatif aux écoles de médecine. Le ministre de l’intérieur a présenté le ridicule projet de l’année dernière, et le ministre des affaires ecclésiastiques en a fait un autre, de concert avec M. Esquirol, qui est un grand faiseur; ce dernier projet consisterait à laisser les choses in statu quo } et à établir seulement trois facultés de plus : une à Lyon, une autre à Reims, une sixième enfin à Bordeaux ou à Toulouse. Ce projet pourrait bien être présenté cette année , et il passerait sans doute plus facilement que l’autre b

1 Une réforme autrement importante était celle que préconisait Chaptal. Cet illustre savant proposait, dans son rapport à la chambre des pairs, de

Dans ce cas, il y aurait bien des places à donner, et si j’avais le bonheur d’être agrégé, je ne désespérerais pas d’arriver à quelque chose par là, et pour ce, il me faudrait un fier coup d’épaule, car c’est rudement téméraire.

c Et vous , vous ne voudriez pas d’une clinique ? M. Esquirol me disait l’autre jour : <r Lors de la réorga- « nisation de l’Ecole j’ai proposé Bretonneau au grand <r maître pour occuper une des chaires de clinique interne ; <r des intérêts particuliers l’ont malheureusement emporté : ce pensez-vous qu’il acceptât dans une des trois facultés, ce si la loi était présentée? » Je lui ai répondu que j’ignorais tout à fait vos intentions, mais que si la loi était acceptée, vos amis s’entremettraient et viendraient peutêtre à bout de vous.

ce Pour moi, a repris M. Esquirol, je ferai certainement c( tout ce qui dépendra de moi pour donner à l’instruc- « tion publique un homme si capable de remplir ses vues. »

(( Vous voyez, mon cher Maître, que M. Esquirol est porté de bonne volonté pour vous ; maintenant je vais vous souhaiter pour le nouvel an l’acceptation d’un projet de loi qui rendrait vos élèves encore plus fiers, si vous vouliez profiter des amis que vous vous êtes acquis malgré vous.

ne pas créer d’écoles secondaires et de fonder trois nouvelles facultés. — Les officiers de santé étaient supprimés et remplacés par des licenciés. — Ces derniers étaient dispensés des baccalauréats et ne faisaient que trois ans d’étude au lieu de quatre. Il leur était permis d’exercer sur toute l’étendue du territoire. Dans chaque département, un conseil de discipline aurait été chargé de réprimander ou de censurer, — sauf appel aux cours royales, — les médecins et les pharmaciens qui auraient commis des fautes de nature à jeter du discrédit sur la profession.

Cette réforme contenait toutes les améliorations qui ont été réclamées depuis, et on retrouve dans le rapport de Chaptal les vues les plus justes parmi celles qui ont été émises ces temps derniers au moment des discussions sur la réorganisation de la médecine. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

« Adieu, mon cher Maître, envoyez-nous la diphthérite, et si vous répondez à ma lettre , ne vous moquez pas de mes châteaux en Espagne ; car les rêves de l’avenir me donnent du courage, ou plutôt de l’audace pour le présent.

« Votre reconnaissant élève.

« Je vous parlerai d’Alfred dans ma prochaine. »

LETTRE CXXIIP

DU MÊME

« Charenton, 14 janvier 1826.

« J’ai vu enfin hier la tant promise diphthérite, et vos élèves vous en remercient de tout leur cœur, en vous conjurant de leur donner deux lignes de détail dans votre prochaine lettre sur la nouvelle épidémie que vous leur annoncez. Nous allons voir les libraires; ils redoutent les monographies comme leur ruine, du moins ceux auxquels M. Guersant et moi nous avons parlé. Velpeau va faire le diable aujourd’hui, et, Dieu aidant, il leur fera entendre qu’une monographie qui a déjà autant de réputation que la vôtre n’est pas une monographie qui reste sur les rayons. J’irai mardi à Paris et je vous écrirai en détail ce que nous avons fait et dit. Je vous dirai les raisons du libraire, et, quoique partie intéressée, vous jugerez qu’ils ont raison pour eux plus qu’on ne saurait croire. Je vous

dirai deux mots aussi d’un autre parti que nous pourrions prendre.

« J’en arrive à une chose qui me concerne : l’affiche du concours pour l’agrégation est posée et le concours est fixé au 1er de mai 1826, c’est-à-dire à trois mois et demi d’ici. Il faut que tous nos papiers soient remis à la Faculté avant le 17 février, c’est-à-dire qu’il faut que ma dispense d’âge me soit donnée avant cette époque.

<( J’écris à ma mère , elle va faire illico dresser une pétition dont je lui dicte le modèle; elle vous la portera, et vous aurez l’extrême bonté de la porter vous-même au général Donnadieu, qui l’apostillera de manière à ce que M. de Luynes 1 et le ministre des affaires ecclésiastiques y aient égard. Si M. le vicomte Donnadieu était assez obligeant pour écrire en outre deux mots à M. de Luynes, mon affaire serait sûre. Si M. Donnadieu n’était pas assez influent dans ce ministère, vous me recommanderiez alors à M. Bacot; mais, je crois vous l’avoir dit, je préférerais de beaucoup réserver la bonne autorité de M. Bacot pour une circonstance plus importante. Au reste, vous déciderez de cela avec ma mère.

(( Adieu, mon cher Maître; quelque pressantes que soient mes occupations, soyez sur que votre diphthérite n’en sera pas plus négligée , et que les épreuves en seront correctes.

« Votre reconnaissant élève.

« P. -S. Veuillez offrir l’hommage de mon respect à Mme Bretonneau. »

1 II s’agit sans doute ici du duc de Luynes qui fut membre de la chambre haute sous la Restauration, et père du duc Albert de Luynes, qui acquit une si grande réputation par ses travaux d’érudition archéologique et par le noble usage qu’il sut faire de sa fortune. — T.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

LETTRE GXXIV6

I)E BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Tours, le 18 janvier 1826 K

<( Mon ami,

<( Voici votre pétition apostillée. J’ai été obligé de la signer ; vous connaissez ce monsieur et vous savez combien il est minutieux. M. Donnadieu était parti pour Paris, et j’ai senti qu’il fallait réserver notre autre ressource pour meilleure occasion. Mon ami, tâtez-vous, tâtez vos compétiteurs et ne prenez conseil que de vousmême; vous êtes sur le terrain et plus à même que moi de vous décider pour le parti le plus convenable; à votre place j’attendrais, et j’emploierais mes trois années à me préparer à une démarche qui doit faire époque dans votre vie. Les premières impressions qu’on laisse de soi sont durables; mais cet avis, qui est dans mon caractère, n’est point dans le vôtre, et c’est dans son sens qu’on doit agir. Je crains toutefois que vous n’ayez que bien peu de temps pour fortifier quelque côté faible. Ce que l’on sait, disait Mme Dupin, souffre de ce que l’on ne sait pas. Si le ton de cette maxime est un peu précieux, elle n’en renferme pas moins un grand fond de vérité. Toutes les

1 Cette lettre est datée du 18 janvier 1825. Mais c’est là un lapsus de la plume de Bretonneau ; car, comme date du mois et comme sens , elle correspond exactement au 18 janvier 1826, époque où Trousseau se préparait à subir son examen d’agrégation. — T.

connaissances humaines se lient et se prêtent un mutuel appui. Voilà, mon ami, tout ce que j’ai le courage de vous dire sur un sujet qui m’intéresse vivement, puisqu’il vous touche de si près.

« J’avais résolu, pour vous punir de votre manque de foi et de votre défiance injurieuse, de vous associer à mes perplexités; je ne puis que hien brièvement vous faire part de ma consternation : huit diphthéritiques de Chenusson venaient d’être guéris avec une facilité qui avait passé mon attente ; en vous quittant si précipitamment la dernière fois que je vous écrivais, je courais au secours d’un neuvième, qui m’avait déjà semblé si bien, que j’avais interrompu son traitement : à huit heures du matin la toux croupale avait été observée pour la première fois, et à onze heures et demie je le trouvai mort! depuis vingt minutes il avait cessé de vivre : mêmes altérations morbides que celles observées sur le sujet de l'observation n° 113. Je puis vous assurer qu’après des recherches si multipliées, il m’a fallu y apporter beaucoup d’attention pour ne pas confondre les productions pseudo- membraneuses, qui tapissaient le pharynx et les fosses nasales.

« J’espérais que les habitants de Chenusson, qui n’avaient qu’à se féliciter des soins qu’ils avaient reçus à l’hôpital, n’en oublieraient pas le chemin : vœux indiscrets; un enfant convalescent d’une fièvre intermittente d’une anasarque m’a été amené jeudi dernier et livré dans un accès de suffocation croupale. La trachéotomie a été pratiquée, et il vient de mourir à la fin du cinquième jour, après avoir donné les plus brillantes espérances, après m'avoir inspiré le plus vif intérêt par sa gentillesse, sa docilité; ce n’est point à l’angine maligne qu’il suc-

BRETONNEAU A TROUSSEAU

combe, mais à une ulcération gangreneuse mercurielle de l'arrière-bouche, toute semblable à celle que j’ai observée sur Black- eyes et Médor. Une jeune fille de seize ans, conduite à l’hôpital dans le plus déplorable état, semblait depuis quarante-huit heures avoir enfin échappé au danger de la diphthérite pharyngienne; elle était arrivée au treizième jour, lorsque l’enrouement de la voix et une toux excessivement aride ont révélé la propagation de l’inflammation diphthéritique dans les canaux aérifères ; un grand lambeau trachéal a été expectoré; je suis resté depuis onze heures du soir jusqu’à cinq heures du matin, différant de recourir à l’opération tant qu’elle ne m’a pas paru d’une indispensable nécessité. Alors j’ai dû ouvrir la trachée pour éviter le péril d’une suffocation imminente. Concevez-vous qu’après treize jours d’un traitement mercuriel qui n’a été, hélas! que trop actif, les voies aériennes aient été clandestinement envahies? Jamais la trachéotomie ne pouvait être faite sous des auspices en apparence plus favorables. Tous les préparatifs en étaient faits depuis longtemps et ses résultats immédiats ne m’ont pas laissé un instant douter du succès. Comprenez -vous avec quel chagrin j’ai vu au second jour de l’opération se manifester tous les symptômes d’un grave empoisonnement mercuriel? tout ce que j’ai dû souffrir en l’attribuant à l’abaissement de la température et en rencontrant des obstacles insurmontables au désir que j’ai manifesté d’entourer ma pauvre malade de conditions plus favorables? Dans cette circonstance votre ami le directeur ne s’est point démenti.

«Un liquide semblable à de la lavure de chaux s'écoule des narines et de la commissure des lèvres ; il dégoutte par l’orifice de la canule, et bien que la respiration soit facile,

encore lente et insonore , je ne doute point que ces redoutables signes de Faction vénéneuse du mercure ne soient le présage d’une terminaison funeste. J’apprends à l’instant que c’était bien à tort qu’en dépit de tant de motifs de conviction je conservais une lueur d’espérance. Cette jeune fille, d’une belle et forte constitution, vient aussi de succomber1.

« Cinquante pages comprendront à peine le récit de ces catastrophes et le conspectus de l’épidémie de Chenusson. Si des recherches sur les inflammations spéciales du tissu muqueux sont une monographie, j’y consens, car je suis ce soir de bonne composition.

« Mon ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

« Je suis plus triste et plus épuisé de fatigues que je ne puis vous le dire. »

1 Cette lettre de Bretonneau montre au plus haut degré combien étaient grande sa probité scientifique et sévère son observation clinique des faits. Il n’attribue pas ses insuccès à la malignité de l’affection, ni à tout autre cause indépendante de lui, il les rattache à la médication même qu'il a suivie et préconisée : à la médication mercurielle; c’est, du reste, lui et ses élèves qui en ont les premiers signalé les dangers et contribué à établir la défaveur dont ce traitement est toujours actuellement l'objet. — T.

VELPEAU A BRETONNEAU

LETTRE CXXVe

DE VELPEAU

« Paris, 21 janvier 1826.

<( La diphthérite est vendue, et vous pouvez croire, mon cher Maître , qu’elle ne retournera pas à Tours avant d’être imprimée. Je viens d’en arranger mon libraire, il vous donnera soixante exemplaires et pour six cents francs de livres; il est entendu que tous les frais lui retomberont et que M. Fournier sera chargé de l’impression; mais aussi nous sommes convenus, avec votre permission, de modifier lè titre, qui n’est point favorable à la vente du livre, parce que, voyez-vous, à Paris, c’est un peu l’habit qui fait le moine. Ainsi, rien qui fasse croire que ce volume ne soit pas un ouvrage indépendant de tout ce que vous pourrez faire par la suite. Cependant n’allez pas vous effrayer, on ne changera que quelques mots pour la forme , et cela ne sera fait qu’ après en avoir conféré avec Omar et avec M. Duméril, qui est, je crois, bien positivement votre meilleur ami dans notre capitale. Au reste, je vous écrirai sous quelques jours ce que nous aurons arrêté, attendu que nos remarques ne concernent que le titre. La presse, qui commencera demain à gémir pour vous, n’en marchera pas moins son train. Notez que le tout doit être terminé dans six semaines, et que si vous ne nous envoyez pas promptement l’épidémie de Chenusson , nous passerons outre. Cela n’est point une

plaisanterie; votre livre maintenant est à nous, il ne vous sera plus permis de reculer. Il n’est pas possible de vous envoyer les épreuves, mais Trousseau les corrigera une fois ou deux, et moi je donnerai le bon à tirer après les avoir examinées aussi attentivement que possible. Où voulez -vous que nous allions trouver M. de Genoude, et qu’en faire ? pour vous décharger des fautes qui pourraient rester dans le texte? D’ailleurs il est facile d’ajouter une note pour indiquer que l’impression n’a point été faite sous vos yeux. Quant à vos témoignages historiques, il me semble qu’ils doivent être placés d’après l’ordre chronologique, et non pas pêle-mêle comme dans votre cahier; ensuite, ceux qui sont écrits en anglais et en italien ont véritablement besoin d’être traduits; car vous ne pouvez pas , en bonne conscience , obliger tous les médecins à comprendre ces deux langues. Moi, je me chargerai de l’anglais, mais je craindrais de faire des contresens dans l’italien. Cottereau l’entend-il assez?

<( On vous enverra la première épreuve des lithographies pour donner votre explication. Au reste, monsieur notre Maître, j’ai parcouru tout votre manuscrit et je me suis mis en colère contre vous, par la raison que vos élèves n’y sont pas nommés une seule fois; en sorte que moi, qui ai tant de fois dit que j’avais été témoin de vos recherches, on va penser que je suis un menteur.

« Trousseau et Cottereau sont dans les transes; le concours pour l’agrégation est annoncé. »

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CXXVP

DE TROUSSEAU

« Charenton, 23 janvier 1826.

« J’ai reçu, mon cher Maître, ma pétition signée de vous; je vous remercie mille fois de votre bonté et de la peine que vous vous êtes donnée pour moi. Maintenant, j’attends la décision de son Excellence, et, Dieu aidant, elle me sera favorable. Vous me croyez les reins un peu faibles, et j’ai encore mieux que vous la conscience de ma faiblesse; et cependant je me présenterai appuyé de votre nom et de mon audace.

« Ma mère m’écrit qu'elle a de vives inquiétudes , mais que sur douze places c’est bien le moins que j’en puisse obtenir une, pour peu que le bonheur me favorise. Ma mère ne sait pas que, pour la médecine, il n’y a que cinq places, comme au dernier concours, quatre pour la chirurgie, trois pour les sciences accessoires, ce qui, bien additionné, fait ses douze places d’agrégés à donner. Votre pauvre élève a bien peu d’expérience; mais il ne s’en présentera pas moins , s’il obtient sa dispense d’âge , parce qu’en somme, il vaut mieux avoir sur le nez à vingt -quatre qu'à vingt -sept ans. Si je suis exclu, peutêtre tant mieux; si je suis élu, peut-être encore tant mieux. Et voilà comme la carrière de l’ambition m’étant ouverte, je m’y lancerai avec fureur; et malgré tous les obstacles il sera possible que j’arrive. Mais si la porte de

l’École m’est fermée, je m’estimerais Lien heureux d'aller m’enterrer au fond de ma province, et d’y passer plus de bons moments en six mois qu’en dix ans vécus sur un théâtre plus brillant.

<( Certes, si vous fussiez resté à Paris, vous seriez peutêtre maintenant ou professeur de l’Ecole de médecine, ou professeur au Jardin des Plantes; et malgré la gloire dont vous vous seriez entouré, vous auriez regretté souvent Chenonceaux. Et moi, qui ne parviendrai ni à l’Ecole ni au Jardin des Plantes, et qui aurai perdu vingt ans de ma vie à envier et à solliciter, il faudra que j’aille enfin enterrer mon dépit dans quelque ville éloignée de Paris, alors qu’il ne me restera plus peut-être assez de santé pour gagner le pain dont j’aurai besoin. Ecoutez donc quels sont mes projets : si je suis exclu de l’Ecole, ce qui est probable, je quitte Paris dans dix-huit mois; si je suis admis au nombre des agrégés, je me jette dans la médecine comparée et je fais des cours; et si à trente ans je ne vois point d’avenir se dérouler devant moi, je reviens dans ma province. Pardonnez-moi, mon cher Maître, de vous entretenir de pareils enfantillages, car de grands projets comme ceux-là ne méritent peut-être pas un autre nom ; mais je suis aujourd’hui dans un accès d’humeur noire , et ma plume v a , va toujours comme la tête qui la conduit.

« Notre diphthérite est vendue six cents francs; ce n’est pas assez, mais c’est un miracle d’en avoir trouvé ce prix. Je corrigerai les épreuves, et pour ce j’irai tous les deux jours passer trois heures à Paris, chez Velpeau. Nous ne vous les enverrons pas parce que nous l’avons ainsi décidé ; et nous l’avons ainsi décidé parce que nous avons appris à connaître votre exactitude. Les lithographies cependant

TROUSSEAU A BRETONNEAU

vous seront adressées, et vous ferez en sorte de ne pas les égarer sur la route de Chenusson; car il est de la plus haute importance pour vos pauvres élèves cpie la diphthérite ait paru avant le concours.

« Le trio vous avertit aussi qu’il n’attendra pas l’épidémie de Chenusson; que si elle n’est pas arrivée, vous la mettrez, si vous voulez, dans les Archives ’ mais qu'à coup sûr la diphthérite paraîtra sans elle. Soyez sûr d’avance que nous vous tiendrons rigueur; ainsi donc rédigez vite votre nouvelle épidémie, et qu’elle nous arrive au j:>his tard le 20 de février.

« J’ai lu avec douleur le récit de vos désastres mercuriels; ce gueux de directeur fera donc toujours des siennes? J’ai entendu dire qu’on voulait vous en délivrer. S’il ne tient qu’à vous, il est de l’intérêt de l’humanité que vous donniez un coup d’épaule pour chasser ce misérable.

« Adieu, mon cher Maître; croyez à l’attachement respectueux de votre reconnaissant élève. »

LETTRE CXXVIP

DE VELPEAU

« 29 janvier 1826.

« Mon cher Maître,

« Voici le titre arrêté de votre ouvrage : Des inflammations spéciales des tissus muqueux en général , et en particulier de la diphthérite. Second titre : Traité de la diphthérite ou plilegmasie pelliculaire de la bouche, etc. Ensuite à l’introduction, au lieu de mettre : dans le premier volume qui comprend, etc., nous avons réuni ce paragraphe à celui qui précède, et cela fait : ce travail comprend, etc. ; puis au lieu de : le second volume qui suivra immédiatement, etc., j’ai mis : dans un autre volume qui suivra, etc. ; enfin je fais précéder les deux mémoires des mots premier ou second. Tels sont, quant à présent, les changements que j’ai cru convenable de faire, après les avoir soumis au jugement de M. Duméril et du camarade Omar. Vous allez dire que ce sont des futilités et que nous nous moquons de vous, soit; mais c’est du charlatanisme de libraire, et la faute en est à un misérable public qui ne veut point de la vérité toute nue. Du reste, s’il j avait dans ces petites transmutations des mots que vous ne voulussiez pas absolument j laisser, il est encore temps de faire vos réflexions; mais il est temps, tout à fait temps , car la feuille qui comprend l’introduction sera donnée en bon à tirer vendredi sans le moindre retard.

VELPEAU A BRETONNEAU

M. Fournier m’assure que dans cinq semaines tout sera terminé. En conséquence il n’y a plus de biais à prendre; nous marcherons avec vous si vous voulez ou sans vous si vous reculez : répondez de suite , fermez 1 épidémie de Chenusson et faites -nous promptement parvenir ce que vous avez à nous dire ; il y a dix ans que vous dormez , maintenant il faut veiller. Il est entendu que les Tourangeaux formeront cercle à Paris : vous serez le général; Trousseau, le plus enthousiaste et le plus audacieux, sera mis en avant toutes les fois qu’il faudra tomber sur quelqu’un, et Georget est là pour recevoir dans ses bras les travaux ou les éloges de l’école Bretonnienne h Déjà la diphthérite est lancée, nous la défendrons contre quiconque osera l’attaquer, et vous pouvez croire qu’elle sera vivement combattue. La dothinentérie est aussi partie par fragments dans les Archives. Trousseau, de son côté, va la faire soutenir dans une thèse; et moi, du mien , dans une autre , mais avec les nuances que le séjour de Paris m’a inspirées. Longtemps j’ai respecté vos secrets, maintenant je m’en mords les doigts, et cette folie ne sera plus renouvelée : vous écrirez ou nous écrirons.

« Ah! j’oubliais de vous dire que M. Gloquet père me charge de vous faire ses compliments, ainsi qu’à

1 Georget, né à Vernou (Inclre-et-Loire) en 1795, était ancien élève de l’hôpital de Tours, auquel il avait été attaché de 1813 à 1815.

Interne à Saint -Louis et à la Salpêtrière, lauréat du prix Esquirol, docteur en médecine en 1820, Georget s’adonna à la Pathologie mentale, où il conquit dès ses débuts un rang distingué. En moins de deux ans, il fit paraître un Traité de la folie et une Physiologie du système nerveux, ouvrages remarquables par le talent de l’analyse et la puissance de déduction et qui jetèrent des clartés nouvelles sur la psychologie morbide. Georget mourut à Paris le 14 mai 1828. Il avait à peine trente-trois ans. — T.

Mme Bretonneau, dont il m'a plusieurs fois demandé des nouvelles, et au souvenir de laquelle je vous prie de me rappeler aussi. »

LETTRE CXXVIIL

DE TROUSSEAU A BRETONNEAU

« Charenton, 6 février 1826.

« Vous nous désespérez, mon cher Maître, avec vos épreuves. Il est pour nous bien démontré que vous ne nous enverrez pas une épreuve avant huit jours et qu’ ainsi votre livre lassera nous , le libraire et l’imprimeur. Jamais vous ne vous astreindrez à corriger une épreuve aussitôt reçue, et à nous la renvoyer aussitôt corrigée. Nous vous donnons en ce moment la plus grande preuve d’obéissance que nous vous ayons jamais donnée. Nous avons donc décidé que je corrigerai la première épreuve, que je la renverrai à Velpeau, qui la collationnerait; que Velpeau la renverrait à l’imprimeur, qui en tirerait une deuxième ; que cette deuxième vous serait envoyée ; que si elle ne nous était pas revenue au bout de cinq jours, nous passerions outre, aux termes de vos propres conventions écrites dans la lettre désespérante que vous écriviez hier à Velpeau. Je vous proteste que notre obéissance n’ira pas au delà, parce que nous aurions à répondre devant Dieu d’avoir favorisé votre excessive paresse, si

TROUSSEAU A BRETONNEAU

nous n’étions pas aussi sévères pour vous que vous êtes exigeant pour nous. Le libraire est tout rouge fâché, F imprimeur est tout inquiet; et malgré notre attachement pour notre maître, nous ne pouvons prendre sur notre conscience de les consoler ; faites par votre exactitude que, la première fois de votre vie, vous donniez à vos amis meilleure opinion qu 'ils n avaient de vous.

(C Dans l’instant même, je reçois votre première épreuve. Je viens de la corriger ; elle était assez correcte. Je me suis permis quelques changements ; c’est une licence que vous m’avez donnée. Page 2 de l’introduction, vous avez mis: Pendant le cours d’une épidémie ‘ j’ai substitué : de plusieurs épidémies. Page 5 de l’introduction , le mot morbide est répété deux fois à trois lignes d’intervalle. J’ai effacé le second, ce qui ne nuit aucunement au sens. Page 9, la première du mémoire, à phlegmasie diplithérie , j’ai substitué diphthéritique ' j’espère que vous êtes content. Page 12, paragraphe 5, Si l’examen des viscères qui n’avaient offert aucune altération morbide a quelquefois été négligé , c’est avec la plus minutieuse exactitude que l’état du canal digestif et des voies aériennes a été étudié ; j’ai mis : Si l’examen de quelques viscères } etc., c’est du moins avec } etc. Page 7 : Je m’ arrêterai dans cette dernière lecture ’ j’ai substitué partie à lecture. Dans une seconde partie y j’ai mis : Dans un second travail. Voilà tout ce que j’ai changé ; vous rectifierez, mon cher Maître, ou vous mettrez le veto. »

LETTRE CXXIXe

DU MÊME

« Charenton, 16 février 1826.

« Mon cher Maître,

« J’ai reçu et corrigé samedi la première épreuve de la deuxième feuille ; j’attends l’autre demain. J’ai changé une phrase tout entière, ou plutôt j’ai complètement interverti les membres de la phrase. Je ne me rappelle plus le texte. C’est à l’endroit où vous prouviez que la gangrène scorbutique n’était pas scorbutique, attendu que le malade n’offrait aucun symptôme de cette diathèse. La phrase était absolument inintelligible et surtout nullement française ; il y avait eu évidemment erreur de copiste : j’ai rétabli à ma manière et la chose est française et claire maintenant.

« Vous avez dû recevoir les Archives : ils ont mis SoSivv] au lieu de ôoQnqv ; en quarante jours au lieu de au quarantième jour , etc. C’est égal, vous avez trouvé cela bien imparfait de description ; mais encore en est-ce assez pour effaroucher des pirates. Vous verrez le deuxième article, dans lequel je donne quelques observations et passe en revue les auteurs qui font semblant de s’être occupés de l’inflammation des cryptes.

« Vous avez eu dans le temps un chien, mort de fièvres ataxo - adynamiques , à la suite de l’injection de sub-

TROUSSEAU A BRETONNEAU

stances irritantes dans la conjonctive. La même chose vient de m’arriver: depuis quinze jours, je mettais impunément de l’alcool à 36° dans l’œil d’une petite chienne ; voilà qu’elle est prise de symptômes cérébraux, en même temps qu’une large ulcération se déclare tout à coup et sans travail inflammatoire appréciable sur la cornée lucide de l’œil droit ; ma chienne meurt au cinquième jour, après avoir offert des symptômes de paralysie générale fort curieux. Aucune exsudation, aucun ramollissement. Injection des méninges, coloration de la substance grise , rachis sain , thorax sain , membrane muqueuse gastro- intestinale d’un rouge vif, général, uniforme. Il m’a semblé que cette membrane était pblogosée. Cryptes de Peyer et de Brunner tout à fait exempts d’inflammation. Adieu, mon cher Maître, je saurai vendredi si je suis admis au concours. Travaillez à vos traductions et ne vous fiez pas sur celles de Velpeau, car il se pourrait bien qu’il se fiât aussi sur les vôtres. Mettez au net l’épidémie de Chenusson, et que tout cela ne vous empêche pas de nous renvoyer promptement votre deuxième épreuve.

« Votre élève reconnaissant. »

LETTRE CXXXc

DU MÊME

« Charenton, 17 février 1826.

« Je viens de corriger votre troisième feuille , mon cher Maître, et je la renvoie à Velpeau. Page 34, j’ai mis: dans ce dernier cas , au lieu de dans ce cas. Après la cinquième observation j’ai ajouté ces mots : Les malades qui font le sujet de ces deux observations ne furent pas confiés à nos soins ’ mais nous pûmes néanmoins en faire nous -même l’autopsie. En effet, ils ont été brusquement envoyés dans l’autre monde , et il ne faut pas prendre sur la conscience plus qu’on en a.

« Paragraphe 49, j’ai effacé les trois dernières lignes de ce paragraphe, qui sont aussi les dernières du premier mémoire ; parce que 1°, elles n’ajoutent rien au sens, et que 2°, elles sont d’une composition équivoque. Paragraphe 51, à l’avant-dernière ligne, j’ai effacé le mot: En se concrétant , que vous rétablirez si vous voulez ; il m’a semblé qu’il faisait une sorte de contresens avec la putréfaction de la production albumineuse ; il y a au moins faute de temps grammatical.

« J’étais hier chez Velpeau, qui recevait la première feuille revue par vous. En conséquence, les autres vous seront exactement et promptement envoyées, pourvu que vous continuiez à nous les renvoyer exactement et promptement. En vérité, il ne vous faut pas plus de deux heures

TROUSSEAU A BRETONNEAU

pour corriger une feuille dans laquelle il ne reste plus que peu de fautes ; et si vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez, par le même courrier, nous adresser vos corrections. Dans votre désespoir, vous avez écrit à M. Guersant, qui a trouvé que nous faisions bien ; nous pensions déjà que vous écriviez à votre imprimeur, qui était décidé à n’écouter non plus que nous ; de façon que la mauvaise opinion que vous avez donnée faisait que personne n’avait écouté vos réclamations. Comptez bien que nous vous ferons une guerre impitoyable jusqu’au dernier jour, parce qu’il importe que la diphthérite, annoncée déjà dans les journaux, ait paru au plus tard le 1er avril.

<r Mettez au net l’épidémie de Chenusson , traduisez votre anglais et votre italien, et, s’il vous reste une minute, écrivez-moi deux mots. J’ai dit à Velpeau qu’il activât son imprimeur, de manière que tous les quatre jours je reçusse une nouvelle épreuve, et qu’il en fût de même pour vous. Ainsi il s’établirait une navette, et la publication de l’ouvrage n’en éprouverait aucun retard.

cc Je me suis fait inscrire hier pour l’agrégation. Ma pétition pour la dispense d’âge a été renvoyée à la Faculté, et les professeurs m’ont promis de l’accorder. Nous sommes vingt -deux pour la médecine , dont huit très vigoureux. Il y a sept places. Velpeau, qui connaît tous les concurrents, m'assure que je serai reçu; mais moi, qui me connais mieux qu’il ne connaît les concurrents, je sens que je ne puis concevoir de grandes espérances. Le fait est qu’ils ont tous grand'peur de moi. Dans presque tous les hôpitaux j’ai eu des discussions très chaudes, et comme j’ai le timbre sonore et qu’une parole n’en attend pas une autre, ils se sont fait de mes

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