‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 2 sur 78 · IL · texte numérisé non relu

IL

forces médicales une idée assez peu juste, d’après mes forces physiques. Vaille que vaille, je me battrai, encore que je doive être battu. Il me reste deux mois, et c’est bien peu quand on sait si peu ; mais gare aux Broussistes ; la diphthérite , la dothinentérite , trois ans de clinique de Tours et les cliiens : en voilà plus qu’il n’en faut pour ne rien redouter de leurs arguments et pour argumenter énergiquement contre eux. Le hic, c’est la leçon orale et la question par écrit; je tremble d’avance; d’ici là , mon cher Maître , priez pour moi , in ancipite casu.

« Adieu, mon cher Maître ; nous sommes tous réconciliés avec vous jusqu’à nouvel accès de jnusarderie.

cc Votre reconnaissant élève.

ce Veuillez offrir mes respects à Mme Bretonneau. »

LETTRE CXXXL

DE VELPEAU

« 21 mars 1826.

« La diphthérite marche , comme vous voyez ; fasse le ciel que la dothinentérie ne nous oblige pas à crier de nouveau ; vous avez vu que 1 on s était trompé 1 autre jour, en vous envoyant une première épreuve, au lieu d’une seconde. Vous n’aviez demandé les lithographies que pour trois ou quatre jours, et cependant elles ne sont

VELPEAU A BRETONNEAU

pas encore revenues. Nous les attendons pourtant, car il importe de tirer promptement, pour que la planche ne s’altère pas. Vous aurez l’autre incessamment, elle est à moitié faite, et vous la renverrez, s’il vous plaît, aussitôt. Je ne vois pas trop à quoi serviront vos coupes verticales et transversales du conduit aérifère ; celle que vous avez en indique assez, il me semble, aidée d’une description, pour que tout le monde s’y reconnaisse et puisse l’entendre. D’ailleurs, avec la canule et le petit balai, qui est vraiment joli, elles surchargeraient la planche qui nous reste, ou bien elles obligeraient à en tirer une autre, ce dont le libraire ne se soucie point; répondez -nous si vous y tenez beaucoup.

« Le sujet que vous avez était âgé de sept ans ; j’aime à croire que vous avez fait votre description et que la lettre est placée sur cette ligure. D’après ce que m’a dit M. Jacquart, vous pensez donc que les organes péyériens ne sont pas des glandes 1 ? Qu’entendez -vous par votre appareil folliculaire ? Est-ce que vous ne voyez pas de différence entre les follicules qui se rencontrent à la surface de toutes les membranes muqueuses et les petits corps qui deviennent le siège de la dothinentérie ? Prenez-y garde, au moins ; il n’y aurait rien de si contraire à votre spécificité. Moi, il m’a semblé, d’après ce que j’ai

1 On était mal fixé, à cette époque, sur la physiologie des organes de Peyer. On sait aujourd’hui qu’ils représentent, avec les follicules clos isolés , un système d’organes lymphatiques mis , par des sinus largement ouverts, en communication avec les lymphatiques de la surface d’une part, et, de l’autre, avec ceux qui débouchent sur la surface péritonéale; que c’est là la porte d’entrée la plus ordinaire des bacilles d’Eberth et la région où se montrent le plus habituellement les lésions causées par leur pénétration. On voit combien le médecin de Tours avait raison d’attribuer un caractèi*e spécifique à l’altération pathologique de ces appareils. — T.

pu voir, que c’étaient de petits sacs plus composés que les follicules, doublés d’une couche glanduleuse et sécrétant une matière particulière qui était versée à l’intérieur des intestins dans un but quelconque, et je vais faire soutenir cette idée par M. Delange b M. Jacquart m’avait promis des renseignements à ce sujet, et je les attends encore.

« Le premier article de Trousseau était mieux que le second à mon avis, qu’en pensez -vous ? Songez que le mois de mai approche et que vos deux compères auront bien besoin de votre présence. Pourquoi la dothinentérie ne serait- elle pas terminée? parce que vous retournez cent fois les phrases avant de les trouver bonnes ; c’est assurément perdre son temps que d’être aussi minutieux. Si Horace et Boileau avaient raison de leur temps, ils auraient tort maintenant. L’homme a beau faire, jamais les œuvres ne sont parfaites, et souvent, après avoir limé six mois une page, elle vaut moins que le premier jour ; en sorte que, par le temps qui court, ce sont, comme dans l’Evangile, les premiers qui arrivent les derniers. »

1 Élève de Velpeau, à qui il faisait préparer une thèse sur la dothiénentérie.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CXXXIP

<i 21 mars 1826.

« J'étudie maintenant les maladies cérébrales, mon cher Maître, et c’est pour moi un inextricable labyrinthe. Lallemand1 et Rostan2 ont avancé la science, ont éclairé beaucoup l’inflammation du cerveau et l’apoplexie ; mais il s'en faut de beaucoup qu’ils aient dissipé tous les doutes qui restent dans mon esprit. Je n’entends rien, absolument rien, à la méningite, à Y arachnitis, à l’hydrocéphale. J’ai vu avec vous quelques-unes de ces maladies , et je ne retrouve, dans les auteurs qui semblent les plus exacts, aucun de ces symptômes si constants , si uniformes , que vous m’avez appris à voir dans la méningo-céphalite. Le symptôme le plus constant, disent-ils, dans la phrénésie est le délire phrénétique, et voilà que je ne l’ai pas observé une seule fois , et que vous ne l’avez vu que chez ce pauvre Boisrogé, dont vous n’avez pas fait l’autopsie. Cette méningo-céphalite, que nous avons si souvent rencontrée à l’hôpital, et qui a été si constamment mortelle, serait-elle un mode particulier de phlegmasie qui ait été maladroitement confondu

1 Lallemand. — Recherches anatomo-pathologiques sur Vencêphale et ses dépendances (1820). Réédité à Paris (1834-1836), 3 vol. in-8°.

2 Rostan. — Recherches sur le ramollissement du cerveau. Paris, 1819? n-8° ; 1823, in-4°.

avec les autres par les auteurs qui ont écrit sur les maladies cérébrales? J’ai besoin de votre aide, dans cette circonstance ; veuillez me répondre à ce sujet et dites -moi comment je dois me diriger.

« Le concours approche, et Gouraud devra bien m’apporter la solution du problème. Vous verrez que la diphthérite a marché rondement la semaine dernière ; j’ai corrigé six feuilles, et nous en sommes aujourd’hui à la page 240 ; espérons que pendant cette sainte semaine ils mettront autant d’activité. Vous avez en vérité bien fait de demander pardon , dans votre avant - propos , de l’excessive irrégularité du plan de votre ouvrage. Il me semble absolument nécessaire pour sauver les contradictions , les redites , de mettre en tête de l’épidémie de la Ferrière et de Chenusson ce titre : deuxième ou troisième mémoire sur la diphthérite , etc. Le mot ajouté fera voir clairement que la dernière partie a été faite postérieurement à la première , et l’on aura moins de droit d’exiger l’ensemble si nécessaire dans un ouvrage aussi court. Consultez votre sagesse, et épargnez un peu de peine à vos pauvres élèves chargés de la tâche difficile de démontrer, dans les journaux de médecine, que vous n’êtes pas du tout en contradiction avec vous-même et que vous êtes un chef-d’œuvre de méthode. Non seulement je voudrais que vous missiez un numéro à l’épidémie de la Ferrière et de Chenusson, mais je voudrais, ou plutôt désirerais que la date j en fût accolée; qu ainsi on vît :

« Troisième Mémoire sur, etc., 1825.

« Quatrième Mémoire sur , etc., 1826.

<(Je sais bien que tout cela va exciter votre hilarité ; mais je n’en persiste pas moins dans ma proposition.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

« En lisant un de ces derniers paragraphes qui ont été imprimés, je voyais que vous proposiez d’introduire, par l’ouverture que vous pratiquez à la trachée , une tige de haleine flexible, pour repousser en haut et au-dessus de la glotte les concrétions peu adhérentes qui l’assiégeaient ; pourquoi donc n’avez -vous pas tenté d’introduire dans la trachée et en bas, jusqu’à la bifurcation des bronches , une éponge légèrement imbibée d’acide hydrochlorique , surtout dans le cas où la fausse membrane n’était pas encore parvenue au delà de l’ouverture de la canule? et si dans le pharynx vous bornez si admirablement la phlegmasie à l’aide du traitement topique, pourquoi ne pas le tenter dans la trachée? Il me semble qu’un pareil moyen offrirait plus de chance de salut et, dans certaines circonstances , moins de danger que le calomélas. Il me semble que l’action topique de l’acide ne pourrait entraîner aucun inconvénient grave, surtout si l’on portait l’éponge après une inspiration. Je grille qu’il me tombe entre les pattes un lot de diphthéritiques ; je vous réponds qu’ils seraient cautérisés , quand ils devraient l’être jusqu’au diaphragme ; mais les bonnes aubaines (je suis un grand coquin) ne vous tombent qu’à Tours. Adieu, mon cher Maître, priez Jacquart de ne pas oublier ce qu’il m’a promis, et vous, de votre côté , n’oubliez pas Moreau.

« Je travaille toujours avec courage pour notre concours, et je compte toujours que vous serez à Paris du 15 au 20 de mai, pour soutenir votre pauvre et reconnaissant élève.

« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau.

« Mes amitiés bien sincères à Jacquart. »

Post-scriptum de Velpeau. — « Ma lettre était partie

quand j'ai reçu la vôtre, et j'en suis fâché, car vous répondez à plusieurs de mes questions. Si vous persistez à me laisser maître des indications anatomiques des lithographies, vous pouvez garder celle que vous avez ; mais j’attends votre réponse. Ce que vous me dites de M. Moreau me fait vraiment plaisir, d’autant mieux qu’à mon sens, le deuxième volume est mieux que le premier1. Les Anglais, les Allemands, les Brésiliens, les Belges, voire aussi les Portugais et les Suisses, ont paru fort contents de ce travail, et je viens de voir un article bien flatteur à ce sujet dans la gazette de Lyon ; mais ici j’ai des rivaux !... et je ne suis pas assez imbécile pour croire que je n’ai pas laissé de prise à la critique. Quant à vous, mon cher Maître, j’ambitionne vos louanges ; mais j’aime mieux vos conseils. Trousseau a raison, il me semble, relativement aux épidémies de la Ferrière et de Chenusson. Gomment se fait-il que M. Ed. Gendron vient dire, dans l’un des journaux sous-broussistes , qu’il a guéri ses malades affectés du croup, à Chenusson, en leurs carifiant les amygdales ? Est -ce que vous ne seriez pas amis ? »

1 Velpeau venait de publier le deuxième volume de son Anatomie chirurgicale : Traité d’ Anatomie chirurgicale ou Anatomie des régions considérée dans ses rapports avec la Chirurgie. Deuxième et dernier volume. A Paris, chez Crevot. — T.

BRETONNEAU A VELPEAU

LETTRE CXXXIIP

DE BRETONNEAU A YELPEAU

« Tours, 25 mars 1826.

<( J’arrive de Loches et repars pour Azay, et cependant je ne veux pas remettre à répondre à vous et à Trousseau; vous aurez incessamment l’extrait que vous a promis Jacquart, ainsi que les deux ou trois observations, etc. etc. J’approuve très fort le troisième et le quatrième mémoire, ce qui n’enlèvera pas les défauts dont j’avais été frappé. J’ai dit une partie de mes motifs pour les laisser subsister. Les contradictions sont plus dans le fait que dans le dire, et ce n’est pas ma faute; mais j’aurais cru en commettre une bien grave si j’avais dissimulé que le traitement mercuriel, efficace l’été, devient mortel l’hiver. Pendant trois jours et trois nuits j’ai été préoccupé de l’idée de porter une éponge dans la trachée de Babet de Puységur. Mais cela est plus aisé à projeter qu’à exécuter; il est surtout difficile, à la profondeur où se trouve l’ouverture de la trachée, d’aller fourgonner avec une baleine munie d’une éponge. Je sais que l’absorption se fait dans les voies aériennes d’une manière fort active ; je sais aussi que les effets du calomel sont fort à redouter. Vous noterez, s’il vous plaît, que je ne le sais positivement que depuis que ces malheureux de Chenusson ont été si déplorablement empoisonnés, au moment où ils allaient devoir leur résurrection à la trachéotomie. Mais

je sais aussi que sous une température plus favorable un grand nombre de malades avaient subi un traitement

plus prolongé, sans qu'un seul m’eût laissé soupçonner la possibilité d'aussi redoutables effets que ceux observés sur mes chiens. Le temps est venu m’apporter les matériaux du troisième et du quatrième mémoire, et il a bien fallu faire amende honorable et ne pas déguiser la vérité ! Passe pour les contradictions ; quant aux redites , si vous en signalez quelques-unes qui ne soient que des répétitions des menus faits et des mêmes idées, vous êtes dûment autorisé à en faire justice.

« Ce M. E. Gendron est le frère de celui avec lequel je suis lié. Cador, d’heureuse mémoire, est aussi un grand scarificateur, et qui guérit toujours le croup à coups de lancette; mais c’est le croup adynamique du bon Albert de Bremen, croup qui se réduit à une sérosité spumeuse et difïluente dans la trachée; entendonsnous, ce n’est pas même celui-là qu’ils guérissent, mais des angines scarlatineuses , très douloureuses et très bénignes; car une centaine de scarlatineux de moins bonne composition se sont moqués des scarifications et sont allés de Vouvray^ de la Ferrière, de Chenusson, de Châteaurenault, des Hermites , etc. etc., dans l’autre monde bien et dûment sanguisugés, scarifiés et phlébotomisés. Je sais, du reste, de ceux qui les ont tués, qu’il n’en est pas mort un seul; et je sais d’autant mieux à quoi m’en tenir que c’est dans les cimetières que je l’ai appris.

« Maintenant c’est en particulier à Trousseau que je m’adresse pour lui dire, en thèse générale, que l’affection méningo-céphalite est aux arachnoïdites, aux méningites, méninginites , cérébrites , etc. etc., ce qu’une fluxion de poitrine, une pleuro- péripneumonie est à la péricardite,

BRETONNEAU A VELPEAU

la pleurésie diaphragmatique , pariétale , la pneumonie , etc. etc.

«Je crains bien que le dogmatique Lallemand n’ait fait un tri dans Morgagni et dans les observations qu’il a pu recueillir, et que, sans altérer les faits, il n’ait choisi ceux qui convenaient à la symétrie de ses plans. Il sait très positivement comment et pourquoi chaque malade est mort, et sait surtout comment quelques sangsues eussent imprimé une autre direction à la maladie, et je suis en admiration devant son savoir. Après cela, sur un sujet que je n’ai point assez approfondi je me récuse. Quant à votre idée de spécificité, je ne doute point qu’elle n’ait un grand fond de vérité; et je suis convaincu que toutes les méningo-encéphalites, qui sont la suite et la conséquence d’une résolution purulente, ont un caractère commun, un caractère très grave. Ah ! que je regrette que des recherches nécropsiques n’aient pas complété la curieuse observation de M. Lenoble ! A une pleuro- péripneumonie tardivement enrayée par une application de sangsues succède une méningo-encéphalite , dont les funestes progrès sont excessivement rapides , et en même temps apparaissent au bout des doigts des tournioles remplies en dix ou douze henres d’une sérosité lactescente, dont l’horrible puanteur l’emportait sur celle des plus fétides macérations anatomiques. Les ramollissements partiels du cerveau, la méningo-encéphalite, dont vous avez recueilli à l’hôpital* plusieurs observations , l’hydrencéphale, qui accompagne la fièvre léthargique de Torti, les inflammations traumatiques, me paraissent des affections énormément distinctes; peut-être ensuite n’y a-t-il pas plus de différence entre telles distinctions, dont on fait grand état , qu’entre le sixième et le quinzième jour

de la dothinentérie. Mon ami, les âges des maladies sont un point trop négligées de leur histoire; mais, je le répète, ces messieurs peuvent avoir raison, et si je puis être guéri de la dothinentérie, j’espère bien écouter plus attentivement leur dire, et même encore une fois celui de M. Lallemand, quoiqu’en vérité j’aie déjà lu ses lettres bien consciencieusement et à mesure qu’elles ont paru h

« Ce n’est j)as l’acide hydrochlorique que je regrette de n’avoir pas porté dans la trachée , mais l’alun vanté par Arétée , par Carnevale1 2 , par tous les auteurs du xvie siècle; mais l’alun, dont M. Pommier, de Sens, a narré de si merveilleux effets dans son histoire particulière d’une guérison de croup, mais l’alun, que je viens d’appliquer avec le plus prompt succès sur une amygdale recouverte d’une concrétion couenneuse très suspecte. Cependant, il faut le dire, ce n’était, ainsi que l’a prouvé l’éruption scarlatineuse qui a paru , rien de plus que le croup de MM. Cador et Gendron, cette paire de baudets auxquels vous jDouvez, si bon vous semble, distribuer quelques coups de fouet ou donner une botte de chardons. J’étais avec Jacquart lorsque j’ai entendu braire le Cador, qui avait fendu les tonsillaires de ce pauvre enfant de la Ferrière qui devait être trachéotomisé. Et Cador convenait que l’ouverture des tonsillaires lui avait mieux réussi lorsqu’une éruption s’était montrée à la peau. En voilà trop sur ces misérables !

« Sans plaisanterie, votre expédieftt des dates me plaît beaucoup; il explique le décousu du travail et il en justifie l’incohérence. Reconnaissez donc que le titre de

1 L’ouvrage de Lallemand avait paru sous forme de lettres. — T.

* Carnevale (J.-B.). — De epidemico strangulatorio nffectu. Ncapoli, 1620.

Page 1