‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 15 sur 78 · DE JACQUART · texte numérisé non relu

DE JACQUART

(( Vous voyez, mon cher Armand, ce qu’on attend de vous , le Maître le ferait comme il le dit : nouveau local , nouveaux dogues , et Dieu sait quand cela finirait ! Un mot aussi, je vous prie, sur l’état des poumons des chevaux

BRETONNEAU A TROUSSEAU

morts après la lente asphyxie suite de la paralysie des dilatateurs de la glotte; si leurs poumons sont dans le même état que ceux de notre petite fille , la question est jugée.

« Voilà l’explication de l’énigme, Bassereau désirait entrer à Charenton; le Maître avait promis son intervention, et c’est tout ce qu’il avait tenu; vous voyez maintenant pourquoi des excuses. J’espère qu’ après le supplément supplémentaire nous retournerons à la dothinentérie, et cette fois nous ne la quitterons qu’achevée. Je suis bien heureux du succès de Cottereau; si je pouvais aussi, moi, vous imiter! Enfin, quand j’irai à Paris, nous en causerons, et si j’entrevois quelque chance, je tâcherai de la décider en ma faveur.

« Tout à vous. »

LETTRE GLXXIV6

DU MÊME

« Tours, 17 juin 1827.

« A genoux devant votre Maître ; on a donné à rien le nom de sorcellerie, de magnétisme, de perkinisme, de rabdomancie, de gastrite, d’artérite, etc., etc., et on en a fait quelque chose, et je n’aurais pas donné un nom à un être matériel qui peut être transporté d’un lieu à un autre, qui frappe celui-ci à la bouche et à la gorge, qui étrangle celui-là et qui saisit cet autre entre les fesses?

« Toujours caché sous la même enveloppe, il est désigné sous un petit nom euphonique ; et vous allez comparer ce nom , nécessaire , indispensable a questa sesqui pedalica nomenclatura qui col suo strepito farehe spiritare i cani. Vingt noms différents avaient été donnés aux mauvais tours de l’être malfaisant que j’ai nommé diphthérite, et j’aurais négligé de recourir au prestige qui maintient encore le croup en honneur ? Persévérez , et vous verrez que le mot diphthérite leur sera imposé par la force des choses et la toute-puissance de la vérité.

« Vous rêvez, mon cher Omar, quand vous prétendez que j’ai été entraîné par le plaisir de dire « mes diphthéritiques », mes « dothinentériques ». Je ne me suis jamais servi, — au moins en écrivant, — d’une pareille locution; mais je tenais à dire que l'inflammation couenneuse diphthéritique différait de l'inflammation couenneuse variolique, scarlatineuse, etc., que l’inflammation dothinentérique était un mode inflammatoire fort distinct de l'inflammation dysentérique. Je l’appelle, cette inflammation, dothinentérie, fréquemment exanthème intestinal, éruption pustuleuse , phlegmasie éruptive ; mais comme la dothinentérie peut très bien n’être qu’une espèce dans le genre, cette espèce se trouvera désignée par un nom propre, par un nom qui survivra. Peut-être ai-je affecté dans le corps de l’ouvrage de désigner sous le nom de fièvre putride les symptômes généraux qui accompagnent le développement de l’éruption dothinentérique , comme sans cesse, dans le traité de la diphthérite, j’ai désigné la diphthérite pharyngienne sous la dénomination d’angine maligne ; mais je n’aurais pu, sans imbroglio, dire l’inflammation pelliculaire de la gorge, des narines, de la peau , au lieu d’inflammation diphthéritique , puisque

BRETONNEAU A TROUSSEAU

sans cette dénomination trop d’exsudations couenneuses seraient restées confondues.

« Vous trouverez la meilleure réponse que je puisse faire à vos reproches dans le traité de la dothinentérie. J’ai emprunté à M. Louis une histoire particulière de perforation intestinale. J’ai employé une page entière à l’occasion des ulcérations tuberculeuses des intestins , à exprimer une estime bien sentie pour son talent d’observateur. Plus qu’à Paris, on a le temps de lire en province , et si tous les provinciaux n’admirent pas sans discernement tout ce qui se fait à Paris, croyez qu’à Tours on peut rendre justice au vrai mérite; aussi regretterais-je toujours... Mais n’en parlons plus.

« Dites-moi comment vous vous casez; avez-vous décidément rompu avec l’aliéné? Je crains, mon ami, que vous n’aspiriez trop tôt à vous dégager des liens d’une utile contrainte. Merci, cent fois merci de votre expérience. Mon ami, dans vos courses à Charenton, encore une petite recommandation à M. Legallois : si vous ne pouvez prendre l’ennui d’insuffler, à huit ou dix reprises , huit, dix, vingt grains de calomel phorphyrisé et très finement porphyrisé avec un peu de gomme, dans la trachée d’un malheureux dogue ; je tiens à une petite proportion de gomme , parce qu’elle donne des ailes au calomel, qui se réduit plus facilement en nuages par l’insufflation.

« Je pense que vous acquerrez de bonne heure la conviction que les maladies spéciales sont plus impatientes qu’aucune autre des médications trop actives. Avant huit jours je vous adresserai, à vous et à Velpeau, le supplément à la diphthérite.

« Tout à vous, votre ami.

« Je serais bien curieux encore de connaître les effets que produit dans la trachée l’insufflation d’une poudre composée de deux parties de gomme et d’une partie de nitrate d’argent. »

LETTRE G L X X V e

DE VELPEAU

« Paris, 9 juillet 1827.

<( Risum teneatis amici...!

« Et vous aussi , mon ami , vous me cassez bras et jambes, vous m’irritez, vous m’assassinez!...

« Eh bon Dieu! mon cher Maître, n’êtes-vous point déjà trépassé? C’est affreux, épouvantable; oui, c’est une infamie de gâter une si belle cause, d’appeler de faux témoins dans un procès si juste. Ah ! que si j’étais à Tours, vous m’auriez tiré de coups de pistolet!... mais j’en suis loin, et cela fait que j’ai moins peur. Bref, ce qui me chagrine dans cette affaire, c’est de vous la voir prendre au sérieux : quel grand malheur, je vous prie, qu’un journal littéraire aille raconter à ses lecteurs, avec quelque amplification de rhétorique, ce qu’il a entendu dire de vous dans une société de savants, pour la plupart étrangers à la médecine? Ecoutez, voici le fait: j’ai parlé d’une manière un peu hyperbolique, peut-être, de votre affaire, parce que je voyais s’ouvrir largement l’oreille de

VELPEAU A BRETONNEAU

l’auditoire ; ensuite , l’un de mes défauts habituels est de parler trop vite pour que les scribes, quelque actifs qu’ils soient, puissent me suivre. En troisième lieu, le rédacteur du Globe , pour la partie médicale , est depuis longtemps enthousiasmé de vous et de votre ouvrage ; il en fallait moins assurément pour donner naissance à l’article que vous avez lu, numéro trente-neuf b S’il me l’avait montré avant de le soumettre à l’impression, j’aurais fait disparaître ce qui est relatif à M. Guersant, que j’eusse mieux aimé, en effet, ne point voir figurer là.

« Après tout, vous voilà bien malade ! Ce n’est pas vous qui parlez, ce n’est pas moi non plus ; vous vous fâchez parce que l’on vous accorde plus que vous ne demandez. Soyez tranquille, d’autres sauront aller vous rogner les vivres. En somme, si cette aventure produit un mauvais effet dans vos alentours, elle a fait naître une impression toute contraire ici, et mon avis, à moi, est qu’elle ne peut que vous être avantageuse ; car il vous

1 Le Globe (2 juillet 1827) avait rendu compte d’une séance de la Société philomatique dans laquelle Velpeau avait pris la parole et décrit la méthode de traitement local de la diphthérite, préconisée par Bretonneau.

Dans son discours, Velpeau, rappelant que Bretonneau avait démontré que la diphthérite consiste dans une inflammation d’une nature spéciale dont le propre est de donner lieu à la formation d’une exsudation pelliculaire , exposa comment son maître avait été conduit à instituer un traitement local contre les accidents locaux de cette redoutable affection.

Après avoir longtemps donné la préférence à l’acide chlorhydrique , Bretonneau l’abandonna, à cause de ses graves inconvénients, et le remplaça par l’alun, vanté autrefois par Arétée et qu’il remit en honneur dans la thérapeutique des affections de la gorge. Il le délayait dans de l’eau pour le porter aussi loin que possible sur la région affectée.

Pour arriver à faire pénétrer l’alun dans les bronches , il imagina un appareil spécial, sorte de souffloir que Velpeau présenta dans cette séance à la Société philomatique. — T.

sera toujours facile, en publiant votre supplément, de faire le modeste et de chercher à rabaisser l’importance de vos travaux. En attendant, poursuivez votre rédaction ; je vais tâcher de conclure un arrangement avec le Globe. Vous en verrez bien de plus vertes si vous ne finissez tôt la diphthérite et la dothinentérie !

« Quant à la réponse du même journal à M. Dels, j’en remercierai l'auteur en votre nom ; le rédacteur apprête encore un article sur l’instrument, et je vous promets de ne point le laisser aller avant de l’avoir examiné.

<( Je ne crois pas que Trousseau ait pu faire l’expérience demandée ; il déménage maintenant et je pense que c’est pour lui quelque chose de plus que l’embarras. J’ai reçu l’admirable correspondance Faneau en temps et lieu, je m’en suis même servi, comme vous pourrez le voir dans les Archives de juin, page trois cent dix b

«Je vais mettre Henri Gouraud à contribution, et vous aurez l’opinion de Lœfler. Calmez-vous, mon cher Maître, verha volant , M. Guersant n’est point nommé; demandezlui pardon de ma part pour la phrase qui le concerne, et clites-lui qu’elle est le fait du copiste, qui a cru la rendre plus piquante, etc., en la tournant de cette manière. Crévot ne se chargera point de votre addition additionnelle , et il aura raison : que voulez -vous qu’il en fasse, main-

1 Faneau de la Cour avait prétendu que des animaux auxquels il avait fait avaler du venin de vipère étaient morts deux heures après, et qu’il avait trouvé leur estomac perforé.

Ayant retrouvé cette assertion dans les notes de Boisseau et de Jourdan, éditeurs du livre de Thompson sur l’Inflammation, Velpeau la releva vivement ( Arcli . gén. de méd., 1827) et demanda si M. Faneau avait voulu se jouer de la crédulité du public, ou bien s’il avait pris un trou fait à l’estomac avec un scalpel pour une perforation inflammatoire. — T.

VELPEAU A BRETONNEAU

tenant? On la mettra dans un journal et vous en ferez tirer à part tant que vous voudrez ; mais finissez, dé-

« Votre élève tout contrit.

« Tristia mœstum vultum verba decent. »

LETTRE CLXXVL

DU MÊME

« Paris, 14 juillet 1827.

« Eh bien ! mon cher Maître, vos jambes, vos bras, sont-ils consolidés? êtes-vous ressuscité? la police a-t-elle enfin osé faire justice de vos assassins?... Sans rire, comment va la colère ? Vous ne sauriez croire combien je souffre de vous croire si malheureux! Pour comble de misère , un nouvel article dans le Globe de samedi , 14 juillet, mais un article soigné, long de trois aunes, qu’on m’a lu avant l’impression, que je n’ai pu ni voulu empêcher1. A votre place, je ne le verrais pas, car, pour

1 Cet article qui avait tant mécontenté Bretonneau, — tout ému de voir la presse s’occuper de lui , — relatait tout au long- la séance de la Société philomatique du 30 juin, dont il est question dans la note précédente, et rendait compte de la discussion que suivit l’exposition faite par Velpeau de la méthode de son maître.

Quelques explications ayant été demandées, — dans cette séance, — spécialement par Larrey, Velpeau y répondit successivement, et sa ré-

le coup , vous êtes mort sans ressources ; d’autant que vous n’avez pas M. S. Leroy pour vous galvaniser. Ilélas ! vous ne savez pas tout. De tous côtés on cons-

ponse nous apprend quelles étaient au juste, à cette époque, les idées de Bretonneau sur le traitement de la Diphthérie :

1° A l'objection qui est faite que l’on a vanté contre le croup des moyens sans efficacité, M. Velpeau répond que cette remarque ne peut avec justesse s’appliquer au mercure, recommandé particulièrement par les médecins anglais et américains. Il est très vrai que l’administration de cette substance, aux doses auxquelles on est forcé de l’employer, peut entraîner les plus graves accidents; et M. Bretonneau, qui en a fort bien signalé le danger, a remarqué que ces accidents deviennent mortels pour peu que le malade soit exposé à l’action du froid. Mais il n’est pas moins vrai que dans quelques cas le mercure peut rendre les plus grands services. C’est ce qui arriva pour un enfant dont parle Bretonneau dans son Traité de la Diphthèrite. C’était au commencement de l’épidémie, antérieurement à ses travaux. Appelé près du malade, il le jugea dans un état désespéré; un médecin anglais crut, au contraire, qu’il était encore possible de le guérir à l’aide du mercure, et, en effet, il le sauva. Depuis cette époque, M. Bretonneau employa le mercure contre le croup. Il eut à s’en louer dans beaucoup de cas; mais les accidents graves auxquels ce remède donne lieu, et la découverte de moyens plus efficaces , l’ont fait renoncer depuis à son emploi.

2° Quant aux prétendues guérisons par les antiphlogistiques et les révulsifs, M. Velpeau pense, avec le médecin de Tours, avoir de très bonnes raisons pour croire qu’il n’en est aucune de réelle. L’illusion d'un grand nombre de praticiens sur ce point provient de ce qu’on se contente, pour caractériser le croup, du son de la voix, de celui de la toux, et de la difficulté de respirer allant jusqu’à la suffocation et revenant par accès. Or, s’il est vrai que tout cela s’observe dans le croup, il est constant aussi qu’une multitude d’affections de la gorge, tout à fait différentes de cette terrible maladie, présentent ces mêmes symptômes, et que ces affections, très bénignes de leur nature, se terminent sous l’influence d’un traitement quelconque et même sans traitement. M. Velpeau, observant l’épidémie de Tours avec M. Bretonneau, a vu près de deux cents malades atteints du véritable croup ; et il peut assurer que , sur ce grand nombre, aucun de ceux qu’on s’est borné à traiter par les révulsifs et les antiphlogistiques n’a échappé à la mort.

3° Quant à la différence que l’on voudrait établir entre le croup épidémique et le croup sporadique, rien jusqu’ici ne prouve qu’il y en ait aucune; et s’il y en a, il est probable qu’elle consiste surtout en ce que le croup sporadique, loin d’être plus grave que le croup épidémique, le serait moins. Par là s’expliquerait le mode du traitement antiphlogistique et révulsif contre quelques croups sporadiques, en supposant qu’on y ajoute foi.

4° Il s’en faut bien qu’il soit facile de s’opposer efficacement, par les

VELPEAU A BRETONNEAU

pire : jusqu’aux physiologistes qui se permettent de vous défendre contre les attaques des organiques ! Et le docteur Porter, de Dublin, n’a-t-il pas eu l’audace de dire,

moyens ordinaires, au croup commençant. Il est pourtant vrai de dire que si une épidémie de croup laisse à ceux qui en sont atteints une chance réelle de guérison, cette chance est due à ce que l’attention étant éveillée sur la maladie, on ne lui laisse pas faire de si grands progrès avant d’appeler le médecin. Mais, sous ce rapport même, M. Bretonneau aura encore rendu le service le plus signalé ; car ayant démontré que l’exsudation pelliculaire qui constitue le croup commence par le pharynx, et non par les bronches , comme on le croyait avant lui , il a par là donné un moyen facile de reconnaître la maladie, presque toujours visible dès le premier instant pour peu qu’on se livre à une inspection exacte. Rien de si aisé alors que de borner ses progrès à l’aide de l’alun. Plus tard, la guérison devient plus difficile, parce que le mal, en s’étendant dans les bronches, devient par cela même moins accessible au remède. Aujourd’hui que le nouvel instrument de M. Bretonneau permet d’introduire l’alun jusque dans les dernières ramifications des bronches , il est permis d’espérer que le croup ne sera plus incurable même aux périodes les plus avancées de la maladie. On ne peut voir sans admiration le soulagement instantané qui résulte du simple contact de l’alun sur lès organes malades. Il paraît que, par suite de ce contact, la membrane qui obstrue le larynx s’use avec une rapidité dont on se fait difficilement une idée; et il est sûr qu’elle disparaît en peu de temps. Chez la plupart des sujets, deux ou trois insufflations suffisent à la guérison radicale; chez d’autres, il en faut quatre ou cinq, rarement un plus grand nombre.

5° La trachéotomie est toujours une opération fort grave, et jusqu’en 1819 on ne pouvait citer aucun exemple de succès obtenu par ce moyen. A cette époque, pourtant, M. Bretonneau a pu, en l’employant, sauver la vie à un enfant parvenu au dernier degré du croup. C’était une petite fille âgée de quatre ans. Le père, qui avait vu deux de ses enfants succomber à la même maladie, se décida pour l’opération, qui fut suivie d’un plein succès. Ce succès est surtout attribué par M. Bretonneau au soin qu’il prit d’introduire dans le trachée-artère une canule d’un diamètre assez large pour permettre à l’air d’entrer en quantité suffisante, et à la précaution qu’il eut de nettoyer continuellement cette canule des débris de membranes qui tendaient à l’obstruer. Pour sentir toute l’importance de cette remarque, il suffit de chercher, même en pleine santé, à respirer par une ouverture moins large que celle que la nature destine à l’introduction de l’air dans les poumons, par exemple par un tuyau qu’on s’introduirait dans les narines : on reconnaîtra bientôt que la respiration, bien que le tuyau reste entièrement libre, s’embarrassera, et la suffocation sera imminente si on ne se hâte de retirer le tuyau ou de respirer par la bouche. »

encore tout récemment, que vous aviez raison en soutenant que le croup commence par le pharynx ? C’est le numéro d’avril 1827 du Medico -chirurgical Review qui ne craint pas de commettre ce sacrilège.

« Puisque vos amis , comme vos ennemis , puisque l’Europe entière paraissent disposés à se liguer ainsi pour chanter vos louanges, je serais d’avis, moi, que vous vous y résignassiez sans trop vous en plaindre; car, voyez -vous, une jolie femme qui se fâche quand on lui dit qu’elle est belle ne tarde pas à passer pour coquette : le monde est si méchant !

« Henri Gouraud vous envoie l’original et traduction. Je n’ai pas revu Trousseau, mais je vais lui écrire pour savoir s’il a fait l’expérience.

« M. le docteur Doulsaut, qui se charge de cette lettre, est un jeune médecin instruit, qui se rend dans ses foyers et qui tient beaucoup à vous voir, surtout à votre hôpital, si vous y allez encore.

(( V ale, et pardonnez à votre élève dévoué. »

LETTRE CLXXYIP

DE TROUSSEAU

« Paris, 12 août 1827.

« Parlons, mon cher Maître, de deux cas intéressants de dothinentérie. Une jeune fille de vingt ans entre le 10 juillet dans les salles de clinique de l’hôpital de la

TROUSSEAU A BRETONNEAU

Charité ; elle était atteinte de dothinentérie depuis dixhuit jours; elle avait une constipation opiniâtre, un peu de ballonnement et une céphalalgie insupportable. Rochoux *, qui faisait alors le service à la place de Chomel, prescrivit un lavement purgatif: le lendemain je trouvais la malade couverte de sueur ; elle avait éprouvé de fréquentes lipothymies, elle était fort pâle. Le lendemain elle avait encore pâli davantage ; les lipothymies survenaient au moindre mouvement.

« La pâleur était anémique. Je soupçonnai une hémorrhagie intestinale ; le pot de chambre m’a prouvé que j’avais raison. La malade me dit alors que depuis hier elle n’avait rendu que des selles noires comme du chocolat. Les évacuations alvines furent encore fortement ensanglantées pendant trois jours; après quoi le pouls se releva, les forces se relevèrent, et depuis dix jours elle est en pleine convalescence. J’ai pensé, mon cher Maître, qu’un cas de dothinentérie accompagné d’hémorrhagie considérable et guéri par les seuls efforts de la nature vous semblerait intéressant, d’autant que cet accident est le plus souvent mortel.

« En voilà un autre qui m’a fait enrager et vous allez voir comment : il entre à la clinique un jeune charcutier, âgé de dix-sept ans ; il avait parfaitement sa tête à lui. Je l’interroge avec le soin le plus minutieux, je le retourne de toutes les façons, et de ses réponses il résulte qu’il est

1 Rochoux ( Jacques-André) était agrégé de la Faculté depuis 182 i médecin de Bicêtre et membre de l’Académie. C’était un écrivain très distingué et un des médecins les plus laborieux de son temps. Il a laissé de nombreux et estimables travaux. Les plus connus sont ses Recherches sur l’apoplexie et ses Mémoires sur la fièvre jaune, le choléra et les tubercules pulmonaires. — T.

tombé tout à coup malade le mercredi, que le mardi il était dans sa famille , à Pontoise , et qu’il se portait fort bien , que tous les jours précédents il s’était fort bien porté. C’était le samedi que je l’observais , quatrième jour de l’invasion: je diagnostique une dothinentérie bien conditionnée. Je fais mon capable. J’annonce la marche de l’éruption, etc., etc.; on le saigne trois fois, on lui met des sangsues aux oreilles : il succombe le onzième jour à partir du fameux mercredi. Je triomphais. Avant de faire l’ouverture, on me met au défi, il faut que j’indique l’état du ventre. J’annonce , avec la certitude d’un inspiré, que les ganglions mésentériques seront énormes, non suppurés, un peu plus rouges que dans leur état ordinaire, que les glandes de Peyer auront un relief énorme, que leur surface sera inégale, mamelonnée, que les glandes de Brunner seront inégales, saillantes, qu’il n’y aura pas d’ulcération, mais seulement des érosions superficielles. Eh bien ! mon cher Maître, on l’ouvre, cet intestin , et nous trouvons un quinzième jour dans toute sa splendeur : ulcérations énormes , bourbillons furonculaires jaunes , les uns détachés , les autres tenant encore par leur base. Les ganglions mésentériques d’un petit volume , et , pour m’achever de peindre , pas un atome de bile ocracée dans les intestins; l’estomac seul était jaune d’ocre. La bile contenue dans la vésicule était verte } entendez-vous? verte.

« Me voyez-vous mystifié? me voyez-vous traité de calculateur de cabinet ? Je sais bien que vous direz que je suis une bête, que si j’avais bien interrogé mon malade, je serais parvenu à bien connaître qu’il était malade au moins depuis le dimanche; eh bien, non, il l’était seulement depuis le mercredi, mais le gredin cachait son jeu.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

Il y a. plus : il m’avait à merveille expliqué comment le mercredi et le jeudi il avait eu de continuels frissons, et que, malgré la chaleur du jour, il était forcé de rechercher le soleil ; comment la nuit il était dévoré d’une soif inextinguible, comment le dévoiement ne l’avait pris que le vendredi, etc., etc.; enfin il est très positif qu’il était malade depuis quinze jours , mais il est encore plus certain qu’il n’a accusé que onze jours de maladie et qu’il les a accusés mordicus !

« Maintenant, que fais-je à Paris? oyez: je travaille comme un forçat pour gagner ma pauvre vie, selon l’expression de Magendie, et ensuite pour me mettre en état de faire un cours au mois de novembre prochain. Vous sentez à merveille que je ne gagne pas ma pauvre vie en voyant des malades: toute charlatanerie à part, je n’en ai exactement pas vu un seul depuis que je suis à Paris, et j’en suis tout consolé; mais je gratte du papier. En ce moment je suis aux gages d’un libraire, je fais une lourde table analytique, qui m’occupera jusqu’au 1er octobre, et qui me sera payée sept cents francs1. Je retouche quelques mémoires des Archives , et je vais bientôt publier mes mélanoses , mes pleurésies , mes plaies de poitrine. J’extrais tout ce que Morgagni a fait sur les maladies de l’encéphale; je lis et j’extrais tous les meilleurs auteurs qui ont écrit sur ce sujet, et c’est ainsi que mon temps se passe, n’ayant d’autres consolations que d’aller le matin aux cliniques; voilà mes boulevards ! Heureux d’oublier en travaillant que je travaille pressé par l’aiguillon du besoin, et que, dans un an peut-être, l’impérieuse néces-

1 Table analytique du Traité des maladies chirurgicales , par M. le baron Boyer. — Trousseau, Paris 1828. In-8°.

sité me fera sentir plus vivement qu’aujourd’hui la sottise dont vous m’accusez dans votre lettre et que je me reproche tous les jours. Entretenez toujours Bacot dans ses bonnes dispositions à mon égard ; dites -lui qu'il faut m’envoyer en Sologne, et prêchez-le pour qu’il parachève ce grand œuvre.

a Aujourd'hui même, mon cher Maître, j’ai rendez-vous avec le docteur Guillon 1 , qui a perfectionné votre souffloir- et y a ajouté aussi, en cas de besoin, le tube laryngien de Ghaussier ; nous allons à l’aide de ce tube injecter de l’alun, du calomel, de la gomme, jusqu’à la racine des bronches des toutous.

« Que je vous dise : un pourceau de chirurgien vient

1 Guillon, né à Chaunay, près Tours, en 1798.

Praticien ingénieux, s’était fait connaître par des inventions d’instruments et d’appareils qui ont contribué aux progrès de la chirurgie.

Il devint chirurgien consultant du roi Louis -Philippe (1832). — T.

2 Voici la description du souffloir de Bretonneau.

L’appareil se composait d’un tambour, ou partie moyenne , du volume d’un œuf de dinde, que l’on aurait pu très bien fabriquer avec une noix de coco. La cavité de ce tambour, qui devait pouvoir se séparer à volonté en deux parties égales, était coupée par un diaphragme épais de plusieurs lignes et placé en travers, de manière qu’il en résultait une cavité antérieure où se mettait la poudre à insuffler, et une cavité postérieure dans laquelle l’air était d’abord poussé. Cette cloison était traversée très obliquement par un tuyau de plume qui faisait communiquer les deux cavités l’une avec l’autre, et devait descendre très près de la paroi inférieure de la cavité où se trouve l’alun. Ce tambour était percé et présentait plusieurs pas de vis à ses deux extrémités, pour recevoir deux tubes, chacun de quatre à cinq pouces de long. L’un, destiné à être porté dans la bouche du malade, se versait dans la cavité antérieure où il devait faire une saillie de quelques lignes; l’autre, un peu plus gros , servait à souffler soit avec la bouche , soit avec une bouteille de gomme élastique, un soufflet, etc., et se versait sur l’autre ouverture du coco. L’ouverture de ces tubes était couverte : celle de la chambre intérieure par un morceau de gaze pour tamiser la poudre, l’autre par un morceau de taffetas, qui pouvait faire soupape, afin que, dans un accès de toux , le médicament ne pût pas être repoussé de la cavité du tambour dans le tuyau souffleur. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

de traiter un enfant de la diphthérite par votre procédé. Son enfant est mort , et il a eu l’ineptie de voir à l’ouverture du corps que la luette, le voile du palais, les amygdales et l’épiderme de la langue étaient entièrement détruits. Cette horrible bête attribue ce ravage à l’action de l’alun. Il faut que l’animal ait injecté du sublimé corrosif au lieu d’alun , ou plutôt il a pris de fausses membranes qui s’enlevaient pour les organes qu’elles revêtaient. Qu’il s’avise de publier sa belle observation, et je le sanglerai d’une belle façon. Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre élève reconnaissant.

« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau.

« Ne m’oubliez pas, je vous prie, auprès de Jacquart. »

LETTRE CLXXVIIP

DU MÊME

« Paris, 6 septembre 1827.

« Que devient, mon cher Maître, l’ouvrage que, ce mois de juillet, vous deviez nous envoyer dans quatre jours? Je crains bien que votre supplément à la diphthérite n’arrive pas avant le mois de janvier prochain. Tous ces retards tournent au détriment de la pauvre dotliinentérie, qui, à coup sûr, ne se finira jamais.

« J’ai répété avec Guillon les injections dans le pharynx

des pauvres quatre pattes. Pour matière à insuffler nous avons choisi le nitrate d’argent pulvérisé et mêlé à je ne sais quel véhicule et de l’iode. L’insufflation a été faite sur deux chiens à l’aide du souffloir à soupape et à caoutchouc ; on a saisi avec grand soin le moment de l’inspiration, et le soufflet a été comprimé au moins quarante fois en un quart d’heure. Les animaux ont été tués après cette belle œuvre, et il nous a été très facile de constater jusqu’où la poudre avait pu aller. La couleur des tissus altérés par les substances insufflées nous indiquait à merveille le point où s’étaient arrêtés nos médicaments : l’iode surtout avait coloré en beau jaune les parties qui avaient été à peine touchées. Le pharynx, la partie postérieure des fosses nasales , les bords de la glotte , un tout petit peu des cordes vocales avaient été atteints par notre insufflation. Rien dans les ventricules du larynx, rien absolument dans la trachée; de l’écume dans l’œsophage, mêlée à une assez grande quantité de matière insufflée...

« Je travaille bien sottement en ce moment; je gratte du papier pour un millier de francs qui me serviront à m’âffranchir pendant six mois de ces odieux libraires. N’allez pas croire pourtant que je fasse un livre. Dieu m’en garde, en vérité ! Je compile comme feu M. Chaumeix, et je livre à mon libraire un certain nombre de feuilles de papier sur lesquelles il y a quelque chose de noir, et cela m’est payé mille francs et ne m’occupe que deux mois. Le libraire fera mettre tout cela en encre d’imprimerie et en in-dix-huit et s’efforcera de vendre ce qui nous coûte si peu , stipulation faite avant tout que je ne déshonorerai pas mon nom en l’accolant au titre de cette misérable production • ne rougissez pourtant pas de moi ,

TROUSSEAU A BRETONNEAU

c’est de la médecine compilée. Cela fini , je me rejette à corps perdu dans l’anatomie pathologique et dans la pathologie comparée.

« Bénissez mon heureux destin , je me trouve l’accoucheur de la femme d’un des plus forts vétérinaires de Paris ; il m’a pris en grande affection , et le confrère me fait l’honneur de me consulter pour certains cas embarrassants, et de m’emmener avec son cabriolet faire des ouvertures de chevaux au clos de Montfaucon. Nous avons déjà autopsié ensemble une fracture comminutive par contre -coup de la base du sphénoïde ; des adhérences de la face interne de l’utérus à l’aide de brides fort longues chez une jument qui, l’an dernier, avait eu une péritonite et une métrite, suites de la parturition ; des adhérences de la pie-mère avec la substance corticale chez des chevaux immobiles / de belles eaux aux jambes qui sont l’altération la plus curieuse du monde, etc. etc... Bref, maintenant, mon cher Maître, je puis manger à deux râteliers, parlant sans métaphore. Aussi, ce mois de novembre, je leur affiche, avec des lettres longues de six pouces, un cours public d’anatomie pathologique considérée chez l’homme et chez les animaux domestiques. Un titre comme celui-là, des intestins de dothinentériques , de fausses membranes diphthériques , des artères, des veines et des estomacs rougis par l’hypostase , des plèvres absolument disparues dès que les fausses membranes commencent à s’organiser et se régénérant par la transformation des fausses membranes, des mélanoses affectant les os, les muscles, les poumons, et cela gros comme un chapeau, des eaux aux jambes ressemblant à de beau muscat jésus, des os de chevaux tous plus singulièrement altérés les uns que les autres , la théorie de la cicatrisation des veines et

des artères toute changée, et par-dessus cela une voix résonnante, de l’assurance! Voilà, mon cher Maître, ou je ne m’y connais pas, de quoi fixer l’auditoire le moins curieux. Heureux si je ne suis pas la laitière du pot au lait, heureux si je n’ai pas à décompter comme messire Jean Chouart !

< x Le pire de cela, c’est qu'il faut que tout marche, plaisir, intérêt, affaires. Il faut s’amuser parce que vitæ summa hrevisj il faut paperasser, parce qu’il faut vivre, et que je ne dois pas compter de longtemps sur une clientèle lucrative ; enfin il faut arriver au professorat et pour cela faire de bons cours. Tout cela se fera, je vous en réponds, et vous n’aurez jamais à rougir de votre élève. Que tout mon tracas ne vous empêche pas de m’envoyer en Sologne, si possible est. L’été est un temps mort pour Alfort et l’anatomie pathologique. Adieu, mon cher Maître, voilà une lettre bien insignifiante et bien griffonnée; mais je sais bien qu’une ligne de vos enfants vous est toujours agréable.

«Je vous embrasse avec affection et reconnaissance.

« Velpeau me dit tenir de M. Duméril que vous venez à Paris incessamment ; comment ne savons -nous pas cela? »

COTTEREAU A BRETONNEAU

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