LETTRE CLXXI
DU MÊME
« Charenton, 9 avril 1827.
« Mon cher Maître,
« J’ai fait une œuvre dont je suis tout glorieux, et c’est peut-être la seconde bêtise cpie je fais cette année. J’ai refusé l’établissement dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre. Voici quels étaient les arrangements. Je partageais le service avec le directeur de la maison, il me logeait, etc., etc., me donnait deux mille francs la première année, deux mille cinq cents la seconde, et mille écus la troisième. C’était, ainsi que je vous l’avais dit, une maison d’aliénés , qui contenait soixante - dix malades. Peut-être j’aurais accepté sans la douce espérance de ma chère Sologne, et le vil amour de l’argent m’aurait déterminé à changer la direction de mes études ; mais Dieu merci, comme dit ma mère, je ne suis qu’un sot, qui ne saura que manger de l’argent, et jamais en gagner.
« Votre dernière lettre, que Velpeau ne m’a donnée qu’hier, parce qu’hier seulement je le suis allé voir, m’apprend que M. Bacot parle toujours de ma Sologne avec un enthousiasme de nouveau converti; veuillez l’entretenir dans ses chaleureuses dispositions et surtout donnez-lui un petit mot de lettre pour moi. Faites-lui bien sentir qu’il serait tout à fait à propos de me faire partir
TROUSSEAU A BRETONNEAU
avant la fin de juin, afin de voir naître et se développer les fièvres.
« Je me suis toujours reproché de n’être pas né avec mille écus de rentes, je n’aurais pas eu besoin de M. de Bois-Bertrand pour faire mes excursions médicales, et la ferrea nécessitas ne m’eût pas emporté dans des directions qui sont loin de mes goûts , et qui me font regretter tous les jours qu’il faille tant de choses pour l’homme de dedans et de dehors.
« Je vais faire tout ce que vous me demandez. Je vais répéter les expériences dont vous désirez que je m’occupe, et dans un mois je vous aurai envoyé tous mes résultats. Il me sera fort difficile d’examiner vos glandes de Peyer chez les ruminants autrement que dans la boucherie de Gharenton.
« Je ne puis savoir rien de vos dothinentériques, parce que je ne suis pas à Paris ; pourtant je vais mettre en quête quelques limiers, et je vous rendrai compte de ce qu’ils auront vu.
« J’apprends que Mme Bretonneau doit venir bientôt à Paris; je vous saurais bien mauvais gré si vous ne m’informiez de l’époque précise de ce voyage. Je m’estimerais fort heureux de lui offrir souvent mon bras , et de l’aider dans toutes commissions dont les Tourangeaux et les Tourangelles ne manqueront pas de la charger. Mme de Martigné veut absolument s’occuper de tout ce qui concerne les folies de ces dames.
« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre élève reconnaissant.
LETTRE GLXXIP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Tours, 21 mai 1827.
<( Remerciez M. Rigot de la belle expérience qui vous a prouvé que vous étiez un archi-sot; pour moi la chose était claire, et je vous avais moins pardonné votre rougeur inflammatoire que votre dysenterie. Dieu sait que vous avez pourtant tiré bien mauvais parti d’excellents matériaux. Par exemple, vous dites que je n’ai eu à regretter que peu de sujets, et vous ne rendez compte que de la clinique des salles militaires. Or, dans cette clinique, il n’en est mort qu’un seul sur quatre-vingts, et c’est précisément celui qui a été saigné. Croyez-vous que ce soit là précisément l’idée que laisse la lecture du vigoureux article que vous avez inséré dans les A rchives 1 ? Basta ,
1 Trousseau venait de faire paraître dans les Archives de médecine le travail suivant :
Mémoire sur une épidémie de dysenterie qui régna dans le département d'Indre-et-Loire en 1826, par MM. Trousseau, agrégé près la Faculté de médecine de Paris, et Parmentier, ex-élève de l’hôpital de Tours. (Clinique de M. Bretonneau.)
( Arch . gén. de méd. Mars et mai 1827.)
Dans ce travail, Trousseau et Parmentier rendaient compte de l'influence qu’avaient exercée sur les dysentériques soignés pendant l'épidémie à l’hppital de Tours la médication et le régime auxquels les avait soumis Bretonneau.
Ils démontraient, avec de rigoureuses observations à l’appui, que les malades traités par les émissions sanguines avaient offert plus de mortalité, des accidents infiniment plus graves et des guérisons plus labo-
BRETONNEAU A TROUSSEAU
j’espère mettre en œuvre ces mêmes matériaux, et nous verrons si je saurai en tirer meilleur parti.
« Avoir vu mon enfant prendre cette teinte uniforme des colonnes tendineuses du cœur pour une lésion phlegmasique, l’avoir vu douter, j’eusse autant aimé lui voir prendre pour un érysipèle la coloration des mains d’un teinturier ou d’un vendangeur. Mon ami, il n’y a qu’un savant, c’est-à-dire un animal incapable de faire usage de ses sens, qui puisse tomber dans une semblable faute. Puissent mes admonestations paternelles vous préserver à l’avenir de si monstrueuses bévues !
« Mais, si vous n’avez pas de chevaux, vous ne me ferez pas croire que vous ne pouvez avoir quelques chiens; de grâce, au moins, injectez de l’eau fétide filtrée dans les veines d’une pauvre bête , vous aurez satisfaction de vos quand même.
« Donnez-moi donc enfin l’ultimatum de M. Lassaigne.
« Ma femme est partie lundi dernier ; je devais vous écrire à l’avance, je devais vous écrire le jour de son départ, mais la diphthérite ne me laisse plus respirer. J’ai à Vouvray une petite fille que je n’aurais pas daigné trachéotomiser, et que l’insufflation du calomel maintient
rieuses que ceux auxquels on avait administré le sel d’Epson et dont on avait soutenu les forces par quelques aliments légers.
Certes, l’administration des purgatifs dans la dysenterie n’était pas une idée nouvelle, et les vieux maîtres classiques y avaient eu fréquemment recours. Mais, depuis longtemps, cette méthode de traitement, considérée comme irritante, avait été bannie de la médecine et avait fait place aux émissions sanguines. — Comme tant d’autres agents thérapeutiques, le médecin de Tours venait de les remettre en honneur non seulement dans les dysenteries, mais aussi dans les fièvres continues, et on a vu plus haut la spirituelle boutade de Trousseau racontant à son maître qu’à son exemple il salait ses dothinentériques comme des jambons de Mayence. — T.
depuis soixante-douze heures dans l’état le plus merveilleux d’agonie; sans doute elle finira par succomber, mais cela n’en est pas moins prodigieux : voilà, y compris le docteur Guimier, vingt-quatre personnes que l’application topique de l’alun ont préservées d’une mort aussi inévitable que celle dont un second accès de fièvre pernicieuse était le présage avant l’admirable médication enseignée par Torti. Ma femme est descendue chez Mlle Gobert, rue de Hanovre , n° 8 ; elle ne doit pas rester plus de quinze jours à Paris.
« Vale , mi fdi.
« Toujours, toujours, j’ai dû vous parler du pauvre Henri Bassereau. Je crois que je pourrais avec vous traiter ce sujet de vive voix, et j’ai avec cet excellent garçon l’apparence d’un tort qui me pèse; je serais bien heureux que vous pussiez contribuer à alléger ce cas de ma conscience opprimée.
« Injectez de l’eau fétide.
« Vos cousines sont bien, bien, bien; il n’y a pas moyen de vous dire cela en détail. »
LETTRE CLXXIIP
DU MÊME
« Tours, 11 juin 1827.
« Oui, mon cher Loyola, je suis un jésuite, et vous devez vous y connaître. Toute votre objurgation est une pièce digne d ' Escobar. Je voulais que les résultats de la
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clinique militaire fussent présentés à part, mais je voulais qu’en même temps les résultats de la clinique civile fussent mis au grand jour; une importante vérité pratique ressortait pour les moins clairvoyants d’une si simple et d’une si franche exposition. C’est aux deux extrémités de la vie que la dysenterie est plus à redouter. Ce sont les sujets les plus forts et les mieux constitués qui résistent le plus souvent à cette dangereuse plilegmasie. Mais vous m’aviez très bien compris avant de me décorer des insignes de votre ordre.
« Cette tunique interne des artères, qui se laisse sans rougir déchirer par les écailles pierreuses qui la soulèvent, est-elle susceptible d’être pénétrée parles plus fines injections? (La gélatine colorée.) N’a-t-elle pas plus de rapports avec la tunique épidermoïde de l’œsophage qu’avec les membranes muqueuses dont on l’a rapprochée? Oh! que je voudrais avoir le temps d’y regarder, que je me moquerais de vous!
« Oui, je mettrai à fin la dothinentérie ; oui, elle concourra avec les additions qui me restent à faire à la thérapeutique de la diplithérite pour le prix de 1828. Si vous voulez venir à mon aide, et me préserver du danger que je cours d’être absorbé par quelques nouvelles séries d’expériences, tenez votre promesse, je vous en conjure, puis armez-vous de cette ébauche du soufïloir, prenez une leçon de Jacquart, qui, tandis que je cours à Preuilly, va vous expliquer le mécanisme du merveilleux instrument; insufflez dans le pharynx de quelque pauvres chiens, d’un couple de chevaux , du calomel porphyrisé avec de la gomme, un mors échancré mettra à votre disposition le pharynx et le larynx de vos patients. J’ai le plus grand désir de savoir si le deuto- chlorure, en parvenant dans les
cellules pulmonaires, ne peut pas occasionner une irritation inflammatoire, puis un engorgement péripneumonique. Une ouverture à la trachée vous permettra de forcer les doses de la substance pulvérulente insufflée à un point qui ne puisse laisser aucun doute. Jacquart vous transcrira la plus grande partie d’une observation qui a donné naissance à tous ces scrupules. Cette surface muqueuse pulmonaire est si éminemment absorbante, qu’il est encore bon de savoir jusqu’à quel point des effets mercuriels peuvent être à redouter pour la constitution à la suite des insufflations réitérées. Vous comprendrez comment, à moins de trois ou quatre jours, il n’y aurait aucune induction à tirer de l’innocuité de vos expériences. Je suis porté à croire que la prolongation de l’asphyxie et la dilatation forcée des cellules pulmonaires pendant les accès de suffocation ont été la cause de la péripneumonie; mais je saurai bien mieux à quoi m’en tenir lorsque vous aurez sacrifié trois ou quatre chiens à ces expériences.
« Mon cher Omar, je n’ai jamais désespéré de vous; voilà une belle occasion de vous réhabiliter et de vous blanchir de cette teinte physiologique qui menace de passer au brun et même au noir. J’ai le plus grand désir de connaître les résultats qu’obtiendra M. Lassaigne; l’opinion d’un homme aussi expérimenté fixera toutes mes incertitudes.