II
riences à faire et je les répéterai, car j’ai à cœur que vous ayez raison encore plus que moi. Il y a encore bien d’autres belles choses sur l'ouverture des vaisseaux, sur l’agitation du sang, etc. etc. Je vous dirai cela.
« Adieu, mon cher Maître.
« Bon an. »
LETTRE GGXIX*
DU MÊME
« 17 février 1830.
« Ceci est sérieux , mon cher Maître , il y va trop de mon avenir. Sitôt ma lettre reçue, écrivez à M. Chaptal pour me recommander vivement à lui, et en même temps écrivez-moi, et dans cette lettre mettez-en une seconde pour le même M. Chaptal. Je lui porterai cette lettre moi-même, et du moins je ne serai pas un intrus et je ne me verrai pas dans l’obligation de décliner mon nom. Il s’agit d’une place de médecin au bureau central des hôpitaux de Paris. Louis a été nommé médecin des hôpitaux en revenant de Gibraltar. Je ne demande que la place de médecin du bureau central, vacante par la mort de M. Prat; ce n’est pas trop désirer. En attendant, je vais manœuvrer vivement auprès des autres membres du conseil d’administration des hôpitaux.
(( Je ferme vite ma lettre, de peur qu’elle ne parte point aujourd’hui, et j’attends de vous ce grand service.
«Je vous embrasse de tout cœur. »
TROUSSEAU A BRETONNEAU
LETTRE CCXXe
DU MÊME
« 8 mars 1830.
« Je viens de recevoir votre Toulmouclie1 que je porte immédiatement à Adelon2, qui est un homme d'ordre essentiellement, et qui était tout en colère contre vous. Je me charge pourtant de votre paix, et ce ne sera pas bien difficile. Je suis allé chez M. Duméril, et lui ai laissé un petit mot dans lequel je lui disais qu'inquiet de sa santé, vous me chargiez d'aller lui faire part du chagrin que vous en aviez éprouvé , et des vœux que vous faisiez pour son prompt rétablissement. La domestique, que seule j'ai pu voir, m'a répondu que son maître était tout à fait bien. Ainsi soyez tranquille, autant qu'on peut l'être dans une hémoptysie qui n'a pas de cause antérieure. Le très exact Louis a calculé un pronostic désespérant. Pas une seule fois il n'a vu d’hémoptysie que chez gens tubercu-
1 Toulmouclie, de Rennes. — Observations et réflexions sur les Dothinentèries qui ont régné épidémiquement à Rennes pendant les mois de septembre, octobre, novembre et décembre de l’année 1825. (Arch. gén. de méd., t. XXIII, 1830.)
2 Adelon, né à Dijon en 1782, mort à Paris en 1802. Élève et ami de son compatriote Chaussier. Docteur de 1809, était depuis 1826 professeur de Médecine légale à la Faculté. Il rassembla sur cette branche de l’art de nombreux matériaux qui n’ont malheureusement pas été publiés. Il s’était auparavant beaucoup occupé de physiologie. On lui doit une Analyse du cours du docteur Gall ou Anatomie phy iologique du cerveau d’après son système, Paris, 1818; une édition du traité De Sedibus et causis morborum, de Morgagni, Paris, 1820-1822, et une Physiologie de l’homme, Paris, 1823-1824, 4 vol. in-8n; 2e édit., 1829, 4 vol. in-8°. — T.
leux. Exceptons -en les crachements de sang par contusion ou par suppression subite des règles. Espérons pourtant que le terrain est trop mûr pour permettre le développement des tubercules1. Je partage bien toutes vos tribulations, et je vous plains bien amèrement, si vous devez revoir à Tours une épidémie de diphthérite; votre réputation vous sera un lourd fardeau. Quant à moi, je dépense mon temps de la façon la plus dégoûtante : préparer mon cours, aller à la Faculté, voir des malades en petit nombre, il est vrai, mais qui demeurent Fun aux Invalides, l’autre à la Bastille; mettre en ordre quelques travaux arriérés, ne pas négliger pourtant le monde , qui seul me donnera accès dans le monde ; en voilà plus qu’il n’en faut pour me désespérer et me faire maudire l’impossibilité où je suis de compléter ce que je commence.
« Adieu, mon cher Maître; je vous embrasse de tout mon cœur. »
LETTRE GGXXP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Tours, 5 avril 1830.
« Je ne pense pas que vous ayez eu beaucoup de temps à consacrer à l’étude de la chimie, et quand vous
1 Duméril démentit le pronostic de Louis. 11 mourut vingt et un ans après, à l’âge de quatre-vingt- sept ans. — T.
auriez recueilli quelques bribes de la chimie scolastique, qui se débite dans un cours, peut-être ne vous trouverais-je pas mieux disposé à m’entendre. Il faut donc reprendre d’un peu plus haut riiistoire chimique du sang-.
« Au moment où la chimie, dégagée du maillot des systèmes, commençait à suivre les voies de l’investigation, il lui fut facile de reconnaître que les substances organiques pouvaient offrir quelque chose de plus à son examen que leur principe principiant. L’étude des principes immédiats végétaux et animaux fut suivie avec ardeur : le sang, la pituite, la bile et l’atrabile ne convenaient pas plus à cette époque, qu’à la nôtre le bon plaisir de l’infaillibilité.
« La gélatine, qui se liquéfiait sous l’influence du calorique; l’albumine, qui se concrétait sous la même influence; et la fibrine, qui se coagulait spontanément, furent regardées comme les trois principes immédiats les plus importants, les plus abondamment employés dans la composition des animaux. Ce fut en examinant le sang, en observant que la partie la plus fluide de ce liquide, exposée à l’action du calorique , se coagulait en partie comme du blanc d’œuf, que cette analogie d’effet porta à croire que cette dernière substance, éminemment coagulable, pouvait être prise pour le type d’un principe immédiat. De la dénomination latine albumen naquit le nom d’albumine, et voilà l’albumine en pied. Puis venez me dire que les mots , les noms , n’exercent point une magique influence ! Cependant leur blanc d’œuf, leur principe simple, au moins par comparaison, qu’est-ce autre chose qu’une sécrétion de l’oviducteur de l’oiseau, mélange, combinaison de soufre, de sous-carbonate de soude et de matière animale proprement dite , combinaison qui
se trouve d’ailleurs si remarquablement modifiée par l’absorption de l’air? De sorte que cette coagulation de l’albumen, soumise à l’action du calorique (caractère chimique de 1 albumine), est un phénomène tout autrement complexe qu’on ne l’a imaginé.
« Le sous-carbonate de soude , agissant sur le soufre , produit un sulfure alcalin, sulfure qui, décomposant l’eau, produit d’une part de l’acide hydrosulfurique, qui s’unit à une portion de sous-carbonate, etc. etc. Pendant ce temps la fibrine , qui était tenue en solution par le liquide alcalin, reprend sa propriété et se coagule d’autant plus rapidement que l’absorption de l’air est venue jeter quelques éléments de plus dans cet imbroglio d’analyse et de synthèse.
« Même effet à peu près lorsqu’on agit sur le sérum du sang. Leur albumine n’est qu’une portion du principe coagulable de ce fluide , dissous dans un liquide alcalescent, et leur fibrine, la portion de ce même principe coagulable, qui échappe à la dissolution. Nul doute que l’action de l’oxygène atmosphérique ne favorise la coagulation. Vos curieuses expériences viennent révéler d’autres conditions qui n’avaient point encore été assez soigneusement observées. Pour distinguer la fibrine, on a bien dit, il est vrai, qu’elle ne se dissolvait pas dans les mêmes réactifs que le blanc d’œuf coagulé par l’action du calorique; mais la fibrine, soumise à l’action de l’eau bouillante, n’est pas plus soluble que ce blanc d’œuf. Je ne vous répéterai pas ici ce que j’ai dit dans le Traité de la Diphthérite , de l’identité d’action de l’acide acétique, de l’ammoniaque, de la soude, des acides hydrochlorique , sulfurique, etc. etc., sur les productions morbides réputées albumineuses ou fibrineuses. Je veux seulement vous
BRETONNEAU A TROUSSEAU
citer une expérience que j’ai répétée plusieurs fois. Lorsqu’on vient à tirer du sang* à un pleurétique, ou mieux encore à un sujet affecté de phlegmasie des synoviales articulaires, on ne voit point rougir la surface de ce liquide exposé au contact de l’air ; il suffit d’apporter une légère attention à ce phénomène pour en reconnaître la cause. La matière colorante du sang n’est réellement point en contact avec l’air, une couche plus ou moins épaisse l’en sépare. Ce fluide, qui n’est point encore coagulé, peut être décanté pris avec une cuillère; ainsi séparé , il ne tarde pas à se coaguler et à présenter tous les caractères de la couenne pleurétique. Si on élève brusquement sa température à 75° ou 80°, sa coagulation est à l’instant déterminée, et elle offre exactement l’aspect que présente en pareil cas celle d'une portion de blanc d’œuf mêlée d’eau. Ce coagulum est consistant, mais peu cohérent; c’est du blanc d’œuf durci et non de la fibrine. Il me semble que vous pouvez maintenant comprendre à quel point j’adopte ou rejette les opinions généralement reçues sur la composition chimique du sang. Un seul mot sur ce sujet : étudiez les caractères chimiques qu’ils ont assignés à leur fibrine et à leur albumine, et jugez de la valeur.
« Votre ami. »
LETTRE CGXXIP
DE TROUSSEAU
« Paris, 16 avril 1830.
« Léonard m’a apporté votre lettre, mon cher Maître, et j’ai été bien content de faire sa connaissance. Vous l’avez rudement déphysiologisé , et le pauvre garçon ne savait vraiment plus à qui s’en prendre. Il m’a bien promis de me revenir voir, il aime autant que moi causer de vous.
cr Avant de vous répondre relativement au sang, ditesmoi comment je traiterais bien un ptérvgion commençant. Scarpa veut absolument opérer, Samuel Gooper est du même avis ; tous ces tailleurs m’effraient. Ne vous ai- je pas ouï dire qu’en étranglant les vaisseaux entre la cornée et l’angle de l’œil avec du nitrate d’argent, vous faisiez merveille? Le quid n’est rien, c’est le quomodo et le quando qu’il me faut, et vous m’avez appris à ne croire qu’aux médications. Que faites -vous * donc? et comment le faites- vous donc? Pour l’amour de Dieu, toutes choses cessantes, un petit lopin pratique, ne fût-ce que demi -page. Il s’agit d’un œil auquel je tiens prodigieusement et qui m’est exclusivement confié. J’ai fait depuis dix jours usage d’un collyre de quatre onces d’eau de roses dans lequel je fais entrer demi-gros d’alun et autant de teinture thébaïque : tout cela a fait très bien; mais vient-on à cesser un jour, le mal revient avec vio-
TROUSSEAU A BRETONNEAU
lence nouvelle. Roux m’a bien parlé d’une pommade dans laquelle il incorpore un douzième de nitrate d’argent; mais je n’ose avant votre réponse.
« Puisque nous en sommes sur ce qui guérit, je vous dirai que les gastralgies les plus violentes cèdent vraiment plus vite que la chlorose à des doses énormes de fer. Pilules de sous-carbonate et d’extrait de chicorée, ou bien encore sous -carbonate en poudre avec sirop de chicorée non composé. Six grains matin et soir le premier jour, et aller crescendo jusqu’à un gros, matin et soir, puis redescendre quand on s’est tenu pendant quelque temps au sommet de l'échelle. En vérité, c’est miraculeux! essayez, si déjà ce n’est dans votre sac depuis dix ans.
« Deux mots pour le sang. Ce n’est pas la fibrine que vous recueillez liquide sur le sang grisâtre d’un rhumatisé, c’est de l’albumine, du sérum et fort peu de fibrine, de manière qu’en agissant sur une petite quantité, vous n’aurez qu’un atome de fibrine dans votre fausse membrane. Séchez parfaitement une couenne pesant quatre onces, et vous serez étonné de ne trouver que quelques grains de fibrine semblable à celle qu’on tire du caillot.
LETTRE CCXXIIP
DE BRETONNEAU A DUMÉRIL
« Tours, 14 mai 1830.
<( Mon ami ,
« Vous connaissez mon attachement pour Velpeau. C’est parce que je Taime et que je prends à lui un intérêt paternel que je ne voudrais pas lui voir obtenir une place supérieure à ses talents.
« Vous savez d’où Velpeau est parti, et quel chemin il a parcouru. Si un homme d’un aussi grand mérite que M. Desormeaux pouvait jamais être remplacé, je pense que de belles chances sont ouvertes pour celui qui a si souvent atteint le but que nous croyions hors de sa portée 1 .
« Vous vous rappelez comme moi, mon ami, par corn-
i Desormeaux , professeur d'accouchement à la Faculté et médecin de la Maternité, était mort le 29 avril 1830. Velpeau, qui ambitionnait déjà à cette époque une chaire d’obstétrique, et qui appuyait sa candidature sur d’importants travaux spéciaux, avait fait des démarches pour obtenir sa succession. Ses concurrents étaient Gapuron, Moreau, Paul Dubois, Beaudelocque , Hatin et Dugès , professeur à la Faculté de Montpellier.
La Faculté, qui établissait alors comme aujourd’hui, du reste, une liste de candidats au choix du ministère, en présenta seulement trois d’entre eux dans l’ordre suivant : Moreau, Paul Dubois et Velpeau.
La révolution de 1830, qui survint sur ces entrefaites, institua le concours, et ce ne fut que quelques années plus tard, au mois de juin 1834, que Velpeau, qui avait déjà plusieurs fois soutenu la lutte pour d’autres chaires, concourut de nouveau pour cet enseignement des accouchements qui avait été son premier objectif. On a vu dans la biographie de Bretonneau comment il échoua devant Paul Dubois. — T.
BRETONNEAU A DUMÉRIL
bien d’obstacles l’agrégation au professorat était interdite à mon ancien élève et le peu de temps qui lui fut accordé pour les surmonter.
« Son travail sur l’embryogénie n’annonce pas seulement une infatigable persévérance à suivre des recherches pénibles, on y trouve ce goût et ce talent d’investigation qui appartient aux hommes doués de la faculté de voir par eux-mêmes, et destinés à agrandir le champ de l’observation ; ce travail est fort estimé des étrangers. Qu’une heureuse position laisse à Velpeau la faculté de développer ses talents et son caractère, ce sera, je n’en doute point, un homme à tous égards fort honoré.
« Je ne vous demande point, mon ami, de vous départir de la rigidité de vos principes : rigidité, ce mot ne rend ni mon sentiment ni ma pensée , c’est de votre droiture que j’entends parler; eh bien, c’est à cette droiture que je confie l’appui et aussi la défense du premier de mes élèves, de celui de mes plus chers enfants adoptifs; mais de vous-même vous viendrez à son aide, je n’en puis douter, s’il est exposé à quelque déni de justice.
« Mille tendresses respectueuses à Mme Duméril.
« Votre bien sincère ami. »
LETTRE CGXXIV6
I)E TROUSSEAU
« 23 juin 1830.
(( Qu’il y a donc long-temps que je ne vous ai écrit, mon cher Maître! et pourtant je voulais tous les jours causer avec vous ; mais une petite et exigeante clientèle , l’école, les paperasses et puis quelque autre chose encore, tout cela dépensait mon temps, et je remettais au lendemain de causer.
« Et d’abord les choses essentielles. Je fais avec Marjolin un bien gros livre, c’est dire assez qu’il sera bien mauvais. Il s’agit d’un traité de pathologie médico-chirurgicale L
« Je rédige tout, six ou huit monstrueux volumes. M. Marjolin1 2 me donne tous les matériaux de son cours pour la partie chirurgicale, et je me charge entièrement de la partie médicale. C’est vous dire que, pendant quatre
1 Ce travail ne doit pas être terminé, car il ne figure pas dans la biographie des œuvres de Trousseau. — T.
2 Marjolin (Jean -Nicolas ) , né le 6 décembre 1780, mort à Paris le 4 mars 1850. Docteur en 1808, rival de Dupuvtren au concours de la chaire laissée vacante par Sabatier (1812), chirurgien de l’hôpital Beaujon, professeur de Pathologie externe à la Faculté depuis 1819, membre de l’Académie de médecine (1821), Marjolin fut un savant aimable, bon et sympathique, un chirurgien habile et expérimenté et un professeur très écouté et très aimé.
On lui doit, entre autres travaux, une excellente Thèse de concours sur l'opération de la hernie inguinale étranglée (1812), un Mémoire d’ Anatomie (1810) et un Cours de Pathologie chirurgicale (1837). — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
ans, je vais être dans la poussière des livres et des bibliothèques. Deux motifs me déterminent à entreprendre cet ouvrage : 1° la nécessité de me créer des titres au professorat, et celui-là en sera un immense ; 2° la nécessité de me faire une existence indépendante, sans être obligé de sacrifier ma jeunesse à une clientèle qui m’ennuierait. Ces deux considérations sont, vous le voyez, fort puissantes; et pourtant elles ne sont pas une nécessité pour moi , et si je n’y étais porté de goût , je n’entreprendrais pas une tâche qui lasserait la patience d’un archange. J’ai beaucoup compté sur votre aide, lorsque j’en serai à noircir du papier, et ce sera affaire à vous d’empêcher que vous ne soyez déshonoré par un enfant indigne de vous.
« Médecine maintenant! Le mois passé j’ai enterré une dothinentérique qui ressemblait tellement par l’âge, le coloris, la finesse de la peau à Mlle Sehmitt, que j’ai porté le plus funeste pronostic au début de sa maladie. Pas de délire pour la peine, un décubitus latéral jusqu’à la mort. Une hémorrhagie nasale diabolique le dixième jour, ce qui fît craindre et pronostiquer une hémorrhagie intestinale dans les mauvais jours; et en effet, le dixhuitième jour, des selles de chocolat à Veau vinrent me donner tristement raison, et elle est morte le vingt et unième jour. Miliaire pellucide le huitième jour; une miliaire reparaît le dix -neuvième jour, mais les vésicules sont larges, remplies de pus, entourées pour la plupart d’une auréole inflammatoire : c’est juste la scarlatineuse de la rue de la Grosse-Tour que je vous aidais à dépecer en 1824, et que vous preniez pour une murhilleuse. Autre chose : elle était indignement constipée, et je lui donnai de la manne qui fut vomie, du sel qui fut vomi. En désespoir de cause, je prescris des pilules
de calomel, et j’ai des selles mercurielles, c’est-à-dire des olives pilées. Notez que c’était du quatorzième au seizième jour, à l’époque des selles dorées; et, singulière modification imprimée au système biliaire ! les selles conservent cette couleur jusqu’à la fin, bien que je cesse l’usage du calomel. Les Anglais auraient-ils tant raison quand ils travaillent avec le mercure le foie engorgé de leurs obstrués ? Elle est donc morte , n’en parlons plus; mais quand je l’ai vue adynamique et ataxique en même temps, je lui ai donné de l’arnica, du camphre, et j’aurais dû résister à la médecine des indications pour me souvenir de la médecine de l’empirisme.
« Mon fer uni à la rhubarbe ou sans rhubarbe fait toujours des prodiges dans les gastralgies.
<r Une affaire curieuse de Y aimant! Vous direz si vous voulez que je suis une bête, libre à vous. Un jeune homme de trente ans a eu, depuis douze ans jusqu’à vingt-trois, des angines multipliées; à vingt-trois ans, il a des accès de dyspnée qui reviennent la nuit surtout, et qui reparaissent tous les deux à trois mois. Excision des amygdales. Ces accès de dyspnée se rapprochent, quelquefois ils durent quinze nuits de suite; la suffocation est telle que le malade est obligé de rester debout, dans une horrible anxiété, pendant deux ou trois heures; pendant le jour rien; l’exercice, même violent, ne donne jamais d’essoufflement, rien de stéthoscopable au cœur ni au poumon. Pas d’altération dans le timbre de la voix. Les accès arrivent certainement toutes les fois
1 Trousseau avait commencé à préconiser les préparations ferrugineuses qu’il avait appris de Bretonneau à manier, et qui avaient été bannies de la thérapeutique française pendant la domination de l’Ecole du Val- de -Grâce. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
que le malade fait un excès de table , ou qu’il prend ses ébats avec sa femme. J’imagine d’abord que le pharynx, et par contiguïté le larynx , sont le siège d’une inflammation chronique exaspérée par la moindre cause, et je fais mettre un mois de suite des vésicatoires volants sur le larynx. Il y a un soulagement évident. Cependant les accès reviennent aussi violents, quoique moins fréquents; je propose un séton à la partie antérieure du col, on le refuse ; je continue quinze jours de plus mes vésicatoires, et enfin je n’en obtiens plus rien. Je laisse le malade à la bonne nature : les accès se montrent avec une violence et une fréquence inaccoutumées; en désespoir de cause, je lui fais faire un cerceau aimanté en deux pièces unies par un ruban ; il met son cerceau le soir en se couchant , et depuis quinze jours, quoiqu’il ait fait débauche de table et d’épouse, il n’a pas soufflé un petit seulement. Il y a plus, il éprouve souvent le soir les prodromes habituels de son oppression ; il met son collier et aussitôt il est guéri. Notez que depuis ce moment il dort plus profondément que jamais, et le matin, après sept ou huit heures de sommeil, il éprouve encore un extrême appesantissement. Je n’en fais qu’ indirectement honneur au collier. Enfin , voilà le fait , vous en rirez si vous voulez ; mais , je vous jure, vous ne vous en gausserez pas plus que moi, car , pour que l’imagination ne fût pour rien là dedans , j’ai dit à mon homme que c’était une chose absurde, un remède de commère, de charlatan, qui n’avait aucun avantage certainement ; il a mis son collier en riant de lui et de moi ; il le met maintenant en riant du médecin qui croyait devoir rire de ce qu’il ne comprenait pas, et je l’ai remercié de la leçon; j’en ferai mon profit.
« On me dit que vos coquins de malades vous font endurer mille maux; je vous plains si vous vous trouvez à plaindre, et je vous aime toujours bien tendrement. »
LETTRE GGXXV6
DE BRETONNEAU A DUMÉRIL
« Tours, 14 août 1830.
<( Mon ami, je profite de l’occasion d’un de mes clients qui se rend à Paris, en sortant de chez moi, pour vous entretenir de mes perplexités.
« Orfila en passant ici m’a laissé de grandes inquiétudes ; il reconnaissait les titres de mon enfant, leur valeur , et sur la question de droit j’étais heureux de l’entendre h
« Malgré tout , me disait-il , vous ne devez pas trop vous « flatter. Dupuytren apprécie votre élève, et je ne doute « point qu'il ne lui fût favorable s’il ne le réservait pour « l’opposer à Paul Dubois. » Donc un autre concours; ce que j’apprends de celui-ci, où tant de talents brillent d’un si grand éclat, ajoute encore à mes inquiétudes. Rassurez -moi, mon ami, si vous le pouvez, si vous pré-
1 C’est pour la chaire de physiologie, dont le concours devait avoir lieu en mai 1831 , que Bretonneau sollicitait cette fois Dumcril.
Dans l’annotation de la lettre suivante, nous donnons quelques détails sur ce concours. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
voyez qu’ après tant de luttes et d’efforts de si grands travaux seront enfin couronnés.
« Cette partie perdue , je ne vois plus de but à mes espérances.
« J’ai vu commencer Velpeau , j’ai marqué son point de départ, j’ai pu mesurer son chemin; c’est sous mes yeux qu’il s’est si prodigieusement grandi, et je puis dire avec Stoll : Quern virum et quantum ! Avec cette volonté de fer concentrée sur un seul objet, quelle aptitude à le suivre, à le traiter à sa gloire, j’ose le dire, et à celle de la Faculté !
« Mon ami, un mot, un seul mot qui mette fin à une incertitude qui devient plus pénible d’instant en instant.
« Votre bien sincère ami. »