II
n'exclue point des soins bien entendus, n’ait été profitable à cette ville populeuse. Avant que vous vous trouvassiez en présence d’un tel ennemi , trois parties du monde avaient proclamé l’impuissance de la médecine , qui , à part les fièvres intermittentes, n’a pas beaucoup avancé son influence sur l’issue des empoisonnements miasmatiques. Ce n’est point ainsi que se développent les maladies dues aux émanations des lieux. Chaque médecin d’une grande ville soumise à une telle influence voit pour sa part, et en même temps que ses confrères, des malades affectés de fièvres intermittentes.
« La contagion du choléra suit des lois particulières ; voilà ce qui les fourvoie! Ce n’est sans doute pas au moment du maximum de son développement que le choléra est plus contagieux; ainsi de la vaccine. D’ailleurs , au milieu de cette population brûlée par les émeutes , pressée chez les hôteliers , entassée dans les églises, les spectacles, les tribunaux, etc., comment suivre la piste des contagions? Assez et trop: je ne voulais vous écrire que pour vous demander de me donner souvent de vos nouvelles. Bien, pas mal, un seul mot; les lettres sont datées par le timbre. Je sais Trousseau malade, je crains pour vous ; je suis inquiet de mes enfants, de mes amis, plus que je ne le puis dire. Je vous en conjure, au reçu de ma lettre, enjoignez à Frédéric de quitter Paris, à pied, en voiture, comme il pourra: que d’abord il s’éloigne, s’il n’est déjà parti; ce matin, le malaise que j’éprouvais de ne pas recevoir de ses nouvelles devenait si insupportable, que j’étais prêt à prendre la poste pour aller le chercher. On a aujourd’hui de ses nouvelles du 9. Je vous en supplie, s’il n’est pas déjà parti, qu’il parte, qu’il m’arrive; s’il pense qu’il est
VELPEAU A BRETONNEAU
trop difficile de trouver des moyens de transport, si la longueur de la route l'effraye, j’irai en poste à sa rencontre à moitié, aux deux tiers du chemin. Vous savez quil demeure rue de Sorbonne, hôtel de la Paix, numéro quatorze.
«Je vous embrasse avec un serrement de cœur et avec une affection que je n’ai jamais plus vivement sentie.
« Votre ami. »
LETTRE CCXXXP
DE VELPEAU
« Paris, 25 avril 1832.
(( De toute votre famille , cher Maître , personne n’est encore mort. Trousseau va mieux , Gottereau n’a rien , et moi je me porte bien. Il en est de même du reste des Tourangeaux. Frédéric sortait de chez moi lorsque je reçus votre lettre, et avait retenu sa place pour le lendemain matin. Le pauvre garçon était déjà happé par T un des symptômes du choléra. Actuellement qu’il est sous vos ailes je n’ai plus à vous en parler. Cette maladie, mon ami, a réellement perdu de son intensité parmi nous, quoiqu’elle sévisse encore avec une violence extrême sur certains individus. Dites -moi, je vous en prie , s’il est vrai qu’elle compte déjà plusieurs victimes dans votre cité. Mes soupçons sur sa nature contagieuse n’ont trouvé
que trop d’appui dans ce qui se passe journellement sous nos yeux, pour que je ne partage pas in petto l’opinion émise dans votre lettre. Sachez au surplus que les follicules isolées de Peyer sont généralement très développées, surtout dans le gros intestin de ces pauvres empoisonnés1.
« Il est également vrai que leur membrane muqueuse digestive est le plus souvent rouge lilas, d’un rouge plus vif encore, livide, ou même d’un noir véritablement charbonneux. Sans chercher là dedans le principe du choléra, comme le font les niais ou les adeptes du physiologisme, c’est un fait du moins qu’il nous convient de ne pas oublier 2. De ceux qui n’ont ni la teinte bleuâtre , ni le froid glacial, ni l’absence du pouls, j’en ai guéri un grand nombre à l’aide de sinapismes aux membres, de larges vésicatoires à l’épigastre et le long du rachis, de quarts de lavements laudanisés et camphrés, de boissons adoucissantes et d’une potion légèrement aromatique et calmante. La saignée, les sangsues sont aussi d’un avantage réel toutes les fois que la chaleur et la force du pouls
1 Velpeau ne se trompait pas, et les études anatomo-pathologiques des dernières grandes épidémies confirment son observation. On constate, en elïet, que les plaques de Peyer sont chez les cholériques plus saillantes qu’à l’état normal ; elles sont elles-mêmes peu congestionnées, mais entourées d’un cercle très net d’hypérémie , et Kock considère cet aspect comme étant presque un caractère macroscopique du choléra.— T.
2 La coloration spéciale de l’intestin est une altération constante et par cela même très intéressante. Cette coloration est plus ou moins foncée, tantôt rosée, tantôt rougeâtre, et Broussais la comparait à la teinte de l’hortensia. Il la rapportait à l’inflammation. Magendie démontra, à l’aide de l’expérience suivante, qu’il n’y avait pas un processus inflammatoire. D’une part, il injecta avec du sang de cholérique une anse intestinale saine et reproduisit la coloration de la muqueuse intestinale dans le choléra. D’autre part, il poussa de l’eau dans les vaisseaux de l’intestin d’un cholérique, et montra que la muqueuse se décolorait complètement. — T.
VELPEAU A BRETONNEAU
permettent d’y songer. Chez les autres, j’ai joint à ces moyens le sulfate de quinine par l’anus et par la méthode endermique àu moyen des vésicatoires. Deux malades se sont aussi bien trouvés d’avoir pris dix grains de calomel en une fois , et trois grains de la même substance toutes les deux heures. J’y ai ajouté des frictions mercurielles à fortes doses. Le thé, la camomille, la menthe, le punch, le café, m'ont paru nuire, et l’ipécacuanha ne m’a point réussi non plus.
« Adieu , mon cher Maître ; ceci est pour vous montrer que je vis encore et pour vous mettre tant soit peu à même de juger nos œuvres ou d’apprécier l’incendie qui vous menace. La main qui vous écrit porte en elle, vous le devinerez sans peine , l’explication de son étrangeté1. Permettez-lui d’y joindre un reproche, c’est celui d’avoir oublié qu’elle compte aujourd’hui parmi vos enfants.
« Votre ami pour toujours. »
1 La lettre est écrite par Mme Velpeau. La dernière ligne et la signature sont seules de Velpeau. — T.
LETTRE CCXXXIP
DE TROUSSEAU
« Mai ou juin 1832.
«Je suis bien, très bien, mon cher Maître, beaucoup mieux qu’avant de tomber malade. J’ai eu un bon numéro à la loterie, et mon choléra n’eût guère mérité ce nom sans les lipothymies qui me rendaient fort misérable.
<( Savez -vous bien que c’est une effroyable maladie ? Nous avons eu de douze à quatorze cents morts, les 10, 11 et 12 avril, et le total s’élève aujourd’hui à près de quatorze mille ; les journaux ne pouvaient pas dire la vérité, c’en était affreux. Mais dans nos hôpitaux c’était désespérant : j’ai eu à l’Hôtel- Dieu un lit dans lequel quatre malades sont successivement morts dans l’espace de sept heures.
« Depuis trois jours, il n’y a presque plus de malades; il n’en est entré que treize aujourd’hui à l’Hôtel-Dieu, et partout c’est en proportion. La bourrasque est finie, mais Dieu vous en garde à Tours ; je ne connais rien qui ressemble au choléra. La fièvre jaune n’est que de la Saint- Jean. Mon cher Maître, sachez et retenez, pour vous et pour vos amis , et pour vos malades , que sur cent cholériques il n’y en a peut-être pas un qui soit atteint à l’improviste. Le mal frappe à la porte au moins vingt-quatre heures à l’avance, et ordinairement deux ou trois jours. Il s’annonce par de la diarrhée. Retenez-le et dites-le à
TROUSSEAU A BRETONNEAU
tout le monde ; car si ces brutaux, qui ont fait cinq cents lieues pour observer le choléra, nous eussent seulement rapporté ce canon : le choléra s’annonce par cle la diarrhée, nous n’aurions pas eu à déplorer tant de malheurs1. Cela bien su, on s’attaque illico à la diarrhée et on ne laisse pas bleuir un seul malade. Le sulfate de soude m’a rendu d’admirables services , non pas seulement dans la période de prodromes, mais encore dans la période de congélation j congélation, c’est le mot, car leur nez se gangrène quelquefois , ainsi que certaines anses déclives du tube digestif, ce que les ânes physiologiques appellent de l’inflammation.
cc Les briques chaudes, les frictions, sont de la niaiserie ; vous les réchauffez plus rapidement avec deux ou trois onces de sulfate de soude prises en une heure , qui les mettent dans un four. Les lavements de sulfate de soude répétés quatre ou cinq fois par jour ont fait merveille. Quant à la saignée, je la pratique sitôt que la réaction s’opère ; mais je fais une saignée de huit onces au plus.
« Notez que par l’opium on les soûle aussi bien que par l’éther, le punch, etc., etc., et puis surviennent des symptômes ataxo-adynamiques plus souvent mortels que la congélation ; avec le sulfate de soude , les accidents typhoïdes sont beaucoup plus rares.
« Cette maladie vous stupéfiera, elle est atroce ; mais souvenez -vous, pour F amour de Dieu , souvenez -vous qu’on ne meurt du choléra que lorsqu’on le veut ; mais il
1 Trousseau fait ici allusion aux membres des commissions académiques envoyées en Pologne et en Russie pour . observer le choléra et qui n’avaient pas, en effet, signalé la diarrhée prémonitoire. — T.
faut garder la chambre dès l’instant que se montre la diarrhée. Les gens du peuple périssent parce qu’ils bataillent en travaillant. Les gens du inonde guérissent parce qu’ils se mettent au lit à la moindre colique. »
LETTRE CCXXXIIP
DU MÊME
« Paris, le 19 septembre 1832.
<( Que de semaines, je dirais presque que de mois se sont écoulés entre ma dernière lettre et celle-ci ! et pourtant vous savez combien je vous aime et combien j’ai de regrets quand je laisse échapper une occasion de causer avec vous. J’ai encore été malade deux fois, et quoiqu’il n’y eût rien de bien grave dans ces récidives, cependant l’opiniâtreté de ces retours m’avait engagé à faire le voyage de Touraine, et j’étais décidé à aller teter pendant un mois le lait maternel. Malheureusement, mon estomac et mes intestins se sont rétablis, Dieu aidant, et un peu aussi le sous-nitrate de bismuth. J’avais pourtant beaucoup à causer avec vous, non pour vous convertir à la non - contagion , car je tiens peu aux affaires de prosélytisme, mais pour apprendre un peu de médecine guérissante et pour me décrasser un peu de cette fange triviale et imitatrice dans laquelle nous avons fait ici notre bauge.
« Que nous sommes bêtes, sans nous vanter, et que notre poil, notre plume, n’ont guère d’originalité ! Encore si nous mettions sur notre dos un peu de friperie d’ Arlequin ! mais non : tout d’une couleur comme des chartreux. Il ne nous manque plus que de faire comme eux le salut et la riposte sacramentels : « Frère, il faut mourir! mou- « rir il faut , mon frère ! » Ce sont nos malades qui devraient s’aborder ainsi.
« Il est impossible que , dans l’enthousiasme de vos fleurs et de vos greffes , vous descendiez à ce point de renonciation de vous-même que vous lisiez ce que font ces pourceaux. Ah! faites de la vie à la manière d’Horace; vous avez une tête , un cœur et des souvenirs , et vous seriez mille fois fou de descendre encore au Champ -de- Mars.
« S’il vous plaît, ils m’écrivent de Tours que vous vous noyez dans la paresse ; voyez un peu le bon reproche ! Ils s’adressent à moi , flâneur de cœur, qui me reproche chaque soir d’avoir creusé un sillon inutile à mon bonheur, et qui pourtant recommence le matin sans rire et sans pleurer. Ma clientèle augmente, mon hôpital me charme et m’amuse ; le jour est déjà soir que je cherche vainement une bonne heure de liberté pour vous écrire , et il m’a fallu me murer pour commencer ce brouillon.
« Savez -vous bien que j’ai pour le choléra le plus profond et le plus misérable mépris? Cette infernale maladie m’abasourdit. Enfin j’ai pris une grande résolution, je les ai voués à la médecine expectante, et ils ont guéri cent fois plus vite et plus sûrement que par tout autre moyen. Il est bien temps , vraiment ! Il en serait donc comme de la scarlatine, de la rougeole, de la variole, de la (lothinentérie épidémique?
« A propos, vous avez vu qu’ils sont unanimes sur ce point : que c'est une gastro-entérite ; pas un petit mot de spécificité ; et vous penseriez à autre chose qu’à Palluau !
«Je m’escrime rudement avec le sous -nitrate de bismuth : dix-huit grains par jour en trois doses me rendent de grands services pour guérir les inappétences et les diarrhées qui suivent les cholérines et le choléra.
« Voilà deux autres larynx aphones que je touche avec une éponge imbibée de nitrate d’argent (solution saturée); tous deux produisent des sons. Total: quatre de traités, quatre de guéris. A côté de cela mettez que j’ai trachéotomisé un enfant de trois ans. Je devais le sauver cent fois. Voilà que je lui instille du nitrate d’argent dans les bronches; son mucus se concrète immédiatement, des bouchons d’albumine cuite obstruent les bronches et elles crèvent en quatre minutes. Je l’ai sur la conscience, mais au premier je me garderai des instillations ; mon gamin de sept ans avait de gros tuyaux bronchiques , et puis il me crachait au nez avec une vigueur qu’il a bien fait d’avoir.
(( Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout
mon cœur. »
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE GG XXXIVe
DU MÊME
« 19 octobre 1832.
« Le compatriote Piégu, mon cher Maître, m’annonce que vous serez à Paris avant huit jours. Est -ce vrai? Venez donc vite, nous vous attendons avec mille anxiétés; si vous venez, dites-le moi pour l’amour de Dieu; je passerai quelques nuits à mettre au courant mes paperasses pour le Dictionnaire de médecine, et je serai tout entier au bonheur de vous voir et de vous faire de bonnes causeries , dont j’ai si grand’faim.
€ Réponse demain ; aujourd’hui je vous embrasse. »
LETTRE CCXXXVe
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Tours, 21 décembre 1832.
« Merci de votre lettre, qui ajoute à mes perplexités et qui me donne le chagrin de vous voir quitter la voie de l’imprudence pour celle du crime. Que l’aspect du tube triomphal vous devrait causer de remords ! !... et voilà un enfant qui était guéri de la diphthérite quand il est mort ! ! et vous me demandez si je crois que ce fût là
une diphthérite ! Et vous, le croyez-vous? et si vous l'avez cru, qu’avez -vous fait, pendant dix-neuf jours, pour qu’il ne mourût pas ? et ce martyr qui , mort , pouvait rendre témoignage à la vérité n’a pas été interrogé? et les six autres, qu’ont -ils dit?
« Ce n’est pas ainsi que je procédais en 1819. Soixante cadavres ont été exhumés, et pour celui-ci j’aurais plutôt gratté la terre avec mes ongles que de ne pas regarder dans l’intérieur de son larynx et de sa trachée ! L’air y passait : et qu’importe ? Les pseudo- membranes reproduites adhèrent et laissent passer l'air. J'ai vu l’air passer librement à travers tout l’appareil laryngien et bronchique d'un israélite, qui n’est mort que lorsqu'il a été suffoqué par l’extension des tubes pseudo - membraneux , qui avaient longtemps laissé arriver l’air jusqu’aux cellules pulmonaires, qui furent enfin envahies par la pneumonie diphthéritique , pneumonie spéciale , plutôt lobaire que lobulaire et plus dangereuse que vous ne le pensez 1 ;
1 Les altérations pulmonaires clans la diphthérie avaient bien été entrevues par les anciens auteurs , mais elles furent surtout signalées par Bretonneau , qui insista sur leur exceptionnelle gravité.
A partir de ce moment , elles furent étudiées d’une façon particulière par Trousseau, Millard, Sanné et surtout par Peter (Des lésions bronchiques et pulmonaires dans le croup. In Gazette hebdomadaire, 1864). C’est à cet observateur, en effet, que revient l’honneur d’avoir démontré leur fréquence, et d’avoir prouvé que ce n’étaient pas des complications accidentelles dues à des conditions banales de température ou de saisons, mais qu’elles constituaient des manifestations locales cl’une même maladie générale. On voit combien les idées de Peter se rapprochent de celles de Bretonneau, qui qualifiait ces pneumonies de pneumonies spéciales, pneumonies diphthéritiques.
Pour Peter, qu’il faut toujours citer quand on traite de la diphthérie, la broncho- pneumonie est une des lésions les plus fréquentes da-ns la diphthérie, et, suivant la statistique qu’il établit, elle vient tout de suite après la diphthérie du larynx. Ainsi, sur cent cinq autopsies rapportées par lui, on compte: diphthérie du larynx, quatre-vingt-sept; pneumonie, quatre -vingt -dix -huit; diphthérie des bronches, cinquante -deux. — T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
vous le reconnaîtrez quand vous cesserez de regarder avec la lunette de l’opinion, lunette qu’à votre place je me serais fait scrupule d’emprunter à des gens qui ne possèdent rien. Souvenez -vous des rougeurs artérielles; et c’est avec du calomel que vous saupoudrez la diphthérite cutanée, produit si manifeste de l’inoculation traumatique! Au fond , peu importait ; la diphthérite constitutionnelle avait bien d’autres sources.
« Vous laissez dans la seconde et la troisième histoire des lacunes qui me font bondir ; jusqu’au sixième jour, jour de l’opération, les taches blanches n’attirent donc plus l’attention ? après , on 11e voit pas davantage ce qu’elles deviennent. Un traitement pharyngien qui puisse prévenir l’opération n’est donc pas même essayé? Oui, oui, je crois que la diphthérite, comme la syphilis , perd de son intensité et surtout de son activité expansive, et que même elle peut guérir spontanément. On l’a trop dit pour que cela n’ait pas été vrai quelquefois. Mais cela est rare.
« Un enfant affecté de trachéite peut l’être d’angine couenneuse. La maladie des narines, mieux étudiée, mieux suivie dans ses phases , pouvait résoudre la question qui reste fort embrouillée.
« Je crois davantage à la guérison spontanée de la diphthérite chez le troisième que chez le deuxième sujet.
« La maladie se prolonge, c’est la marche qu’on lui a vu suivre dans les cas cités.
<( Quant à votre antipathie de la diphthérite pour les bronches , à d’autres !
« Oui, cent fois oui : les maladies, comme les poisons, les médicaments, ont des tendances électives ; mais la
diphthérite ne montre pour les canaux aérifères qu’une antipathie relative h
« Je pars et je tombe sur vous avec la fureur du premier mouvement que la réflexion, je pense, n’eût pas beaucoup attiédie. A la façon dont je châtie, vous comprendrez que je vous aime.
« Donnez -moi les contagions de M. Gendrin et remerciez-le bien sincèrement.
<( Votre ami dévoué. »
LETTRE CCXXXVP
DE VELPEAU
« Paris, mai 1834.
« Vos lettres, mon cher ami, ne pouvaient pas être mieux; n'allez pas vous imaginer toutefois que je suis assez sot pour m’appliquer en tout point leur contenu; mais , en pareille occasion , c’est une fumée qu’il importe de jeter aux yeux de certaines gens. Je n'ai point encore pu joindre M. de Duras1 2, et j'en suis vraiment fâché.
1 Cette observation de Bretonneau confirme la note ci-dessus.
On voit combien il avait vu et bien vu l'affinité de la diphthérie pour les voies respiratoires. — T.
2 Duc de Durfort Duras, avait été premier gentilhomme de la chambre du roi Louis XVIII, pair de France, maréchal de camp, et était membre de l’Académie française, comme son père.
Habitait le château d’Ussé, en Touraine, appartenant aujourd’hui au duc de Blacas.
Patrona beaucoup Bretonneau, dont il était devenu l’ami, et celui-ci lui avait à son tour recommandé Velpeau. — T.
VELPEAU A BRETONNEAU
M. Orfila a dû vous écrire; je ne sais ce qu’il vous dit, je doute qu’il le sache lui- même. Malgré ses prétentions à l’impartialité, il est aussi bien coiffé que possible de P. D.1 2, et rien n’est amusant comme de le voir amplifier tout ce qu’il est permis d’invoquer en faveur de ce candidat, comme de le voir amincir ce qui tend à me mettre en relief. Quoi qu’il en dise , sa note et son influence sont pour P. D., et contre moi par conséquent, soyez-en
sur L.
« M. Duméril est dans une catégorie différente, lui; il m’a dit, il dit à ceux qui lui en parlent que je mérite cette place infiniment mieux qu’aucun de mes rivaux, que P. D. est un paresseux, un être incapable, qu’il n’aime ni n’estime, etc. Eh bien, c’est cependant à P. D. qu’il donnera sa voix ! expliquez-moi cela.
« Si vous saviez les raisons qu’on m’oppose : je n’ai pas un patronage assez puissant ; ma position sociale n’est pas encore assez bien assurée; je suis trop peu connu dans le monde comme praticien; je n’ai point de places dans les établissements publics ; ma pratique comme accoucheur dans les hôpitaux n’a pas été suffisamment étendue; je n’ai point comme P. D. un nom, le nom fameux d’un père , ou l’influence puissante d’un beau-père à mon appui; et autres objections de cette
1 Paul Dubois.
2 II était question du concours qui avait été ouvert dans le courant du mois de mai, et dont l’enjeu était la chaire de clinique d’accouchement. Les candidats étaient Paul Dubois, Velpeau, Colombe et Bazignan; mais la lutte fut circonscrite entre Dubois et Velpeau. On sait que ce fut Dubois qui l’emporta. Le sentiment très net de sa valeur et une mauvaise humeur bien excusable dans un pareil moment portent Velpeau, dans sa lettre, à amoindrir le mérite de son concurrent. Nous nous expliquons à ce sujet dans la Biographie de Bretonneau. — T.
force. Quel tripotage ! Qu’est -ce que cela signifie dans une affaire de pur savoir, dans une chaire théorique? Encore il s’en faut que tout cet ergotage tombe juste. En compensation Pelletan 1 défend ma cause avec toute l’ardeur imaginable, ainsi que M. Fouquier. On croit que l’affaire se décidera cette semaine. L'aurai -je ? la chose est douteuse, pourtant quand j’y songe... Paul Dubois2!... quel professeur, grands dieux! Enfin, nous verrons.
(( Mille remerciements néanmoins.
« Votre bien dévoué disciple. )>
1 Pelletan (Pierre), professeur de physique à la Faculté, fils de Philippe Pelletan, qui avait succédé à Desault dans ses fonctions de chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu. Né en 1782, docteur en 1813, professeur de clinique médicale en 1822, il perdit sa chaire à la révolution de Juillet et la reconquit en se soumettant bravement au concours , comme l’exigeait la nouvelle loi.
Il s’occupa de chimie , sans bonheur pour sa propre fortune qu’il compromit , mais avec plus de succès pour la chimie industrielle, qu’il dota de nombreux et importants procédés. Il mourut en 1850.
Entre autres nombreuses notes et articles de journaux, on lui doit deux ouvrages importants :
Un Dictionnaire de Chimie générale et médicale, Paris, 1822 et 1823, 2 vol. in-8°; et un Traité élémentaire de Physique générale et médicale . Paris, 1824, 2 vol. in-8°. — T.
2 Nous avons relevé dans la Biographie de Bretonneau l’injustice de ce jugement que Velpeau portait sur Paul Dubois. Il se trouva, en effet, que ce fils de grand clinicien , suspect aux yeux de ses concurrents de la faveur que devait lui attirer la célébrité de son père, devint lui-même le plus remarquable accoucheur de son temps et égala Antoine Dubois, — s’il ne le surpassa , — par son érudition , son habileté obstétricale et le côté ingénieux et pratique de son esprit.
Né à Paris en 1795, docteur en 1818, agrégé en 1823, membre de l’Académie de médecine la même année, il fut élu professeur de Clinique d’accouchement à ce célèbre concours de mai 1834 où échoua Velpeau, auquel la destinée, plus prévoyante et plus maternelle qu’il ne le pensait, réservait la chaire de Clinique chirurgicale.
Paul Dubois fut doyen de la Faculté après la mort de Bérard, et le resta pendant dix ans (1852-1863). Son immense réputation et sans doute aussi la tradition l’avaient désigné pour l’accouchement de l’impératrice Eugénie. A cette occasion , un conseil pour le choix de la nourrice fut
VELPEAU A BRETONNEAU
LETTRE CCXXXVIL
DU MÊME
« Août 1834.
«Je suis nommé, mon cher Maître! ma joie ne peut se peindre, mon cœur n’a jamais rien éprouvé de semblable, toutes mes idées se confondent, tout est bouleversé dans mon âme, je ne puis vous dire que ce mot. Demain le calme me permettra de vous écrire en détail 1 . ce Adieu, je vous embrasse mille fois. »
demandé à Bretonneau. On trouvera à la fin du volume la réponse du médecin de Tours.
Paul Dubois a exercé une grande influence sur la science des accouchements, qu’il s’attacha à dégager des théories dont elle était encombrée pour la ramener à l’étude d’un phénomène naturel, d'une fonction normale et physiologique. Son enseignement, très suivi par les étudiants et les médecins, était remarquable par sa clarté et sa précision. Il fut un admirable professeur, et c’est lui qui a engendré cette féconde et savante lignée d’accoucheurs qui se sont succédé en France depuis trente ans et ont porté si haut le renom de l’art obstétrical français. — T.
1 Le concours pour la chaire de Clinique chirurgicale , laissée vacante par la mort de Boyer, s’était ouvert au mois de juin. Les concurrents étaient Bérard jeune, Blandin, Guerbon, Lepelletier, Lisfranc, Sanson et Velpeau.
Le concoui’S fut extrêmement brillant et s’éleva à la hauteur du mérite et de la réputation des candidats. Mais Velpeau, désigné d’avance par la notoriété que lui avaient acquise ses nombreux travaux, par le talent dont il avait fait preuve dans les précédents concours , par les services qu’il avait déjà rendus à l’enseignement et à la science, ajouta à ces titres une telle supériorité dans ses épreuves quelle lui valut la majorité des suffrages. — T.
LETTRE CCXXXVIIP
DE BRETONNEAU A V E L DE AU
« Tours, 7 septembre 1834.
(( Mon ami, j’ai été si heureux d’être délivré de mon cauchemar, de voir ce que j’avais prévu, oui, prévu, quoi que vous en disiez, non pas le jour de votre départ pour Paris, mais bien peu de temps après votre arrivée dans la capitale! Bien des fois j’ai dit : Il succédera à Boyer et il ira au delà de son prédécesseur. Mon ami, j’ai été enivré de vos glorieux succès, j’en ai été aussi heureux que si j’en avais été surpris, et j’ai été touché de votre empressement à m’apprendre l’heureuse nouvelle. Que je vous remercie de n’avoir pas attendu qu’elle me fût apportée par mon ami !
<r Voici le fils aîné de M. H erp in , depuis trois ans premier élève interne à l’hôpital. Son nom le recommande, et il est bien autrement recommandé par son goût et son aptitude pour l’étude , par son instruction , la régularité de sa conduite, et surtout par son caractère; je ne vous demande point de l’accueillir favorablement, je laisse tout le mérite d’une gracieuse et bonne réception à la bonté de votre naturel1.
1 Le jeune étudiant que recommandait en ces termes Bretonneau a accompli une des plus belles et des plus honorables carrières de la médecine en province, et est aujourd’hui le vénéré et sympathique doyen du corps médical de Touraine.
Félix Herpin, né en 1812, commença à Tours ses études médicales
DUMER1L A BRETONNEAU
« Ma femme , qui n’a pas oublié plus que moi la visite nocturne que vous lui avez faite au moment où elle était affectée cl’une si grave pneumonie, n’a pas été moins heureuse que moi en voyant qu’enfin on vous avait rendu justice.
<( Mille tendresses et bien sincères félicitations en ménage .
ce Votre sincère ami. »