LETTRE CCXLV
DE BRETONNEAU A VELPEAU
« Tours, 22 décembre 1838.
«Je voulais vous remercier, mon ami, de votre affectueux intérêt, et si le genre de vie auquel je suis condamné l’eût permis , il y a longtemps que je vous eusse dit que mes comptes avec la fièvre double tierce avaient été bientôt réglés. Je voyais autour de moi tant de récidives, que j’ai pris une fois par semaine trente-six grains de sulfate de quinine, en deux mois une demi-once. Ce n’est pas de fièvre qu’il s’agit, mais d’école secondaire. Déjà j’ai un jeune professeur laborieux et plein de zèle , mon Américain; il prospérait au Texas, et je doute qu’il me fût revenu, si un excellent ami, médecin à New Orléans, qui devait transmettre en Europe les lettres du Texas et faire parvenir celles de France dans la jeune colonie, n’avait entièrement oublié les correspondances : cet ami, que vous avez, je crois, connu, Raymond Chauveau, pouvait bien partager sa clientèle et son avoir, mais il remettait aussi beaucoup au lendemain.
« En revenant à la Nouvelle-Orléans chercher ses lettres, mon Texien y a pris la fièvre jaune, et voilà qu’en face de la mort , qu’il a vue de près , les regrets de la famille deviennent si vifs que d’un bond il nous arrive, en douze jours, de New- York à Bristol; l’expression est à peine figurée.
« Ci -joint le résumé d’un projet agréé par les autorités
locales ; en tout et pour tout on en réfère au futur directeur de l'organisation de la future école.
« Dites-moi s'il est vrai, comme l’assure un de mes professeurs en herbe, que le conseil royal ait ectrolisé quelques écoles secondaires prêtes à voirie jour, ou même suffoqué quelques-unes de celles qui avaient déjà donné signe de vie, enfin s’il menace d’avortement toutes celles en incubation.
« J’ai pris à cœur l’institution de Tours. Je professe provisoirement clinique, pathologie et voire même la thérapeutique; mais, si des élèves sur lesquels je fonde quelque espoir pour aider à l’accomplissement de mon œuvre ne doivent pas me rester, je laisse là enseignement et hôpital pour me remettre à un travail plus avancé que vous ne le pensez *.
« Au mois de mars j’irai vous voir, parler avec vous de cela et de Trousseau. Vous ne le croyez pas; cependant ce voyage s’effectuera plus sûrement que votre pèlerinage à Brèche1 2, mon ami. Que j’aurais été heureux de vous avoir ici avec votre femme , de vous y servir des poires de Milan! Peut-être ne leur trouveriez -vous plus aussi bon goût qu’autrefois. Est-il donc vrai que nous ayons tant vieilli ?
« Votre bien sincère ami. »
1 Le projet que caressait Bretonneau , de la création d’une école de médecine secondaire à Tours, n’aboutit qu’en 1841. On verra dans la Biographie et dans les lettres qui suivent la part considérable qu’il prit à l’organisation de cet établissement. — T.
2 La Brèche, petit village du département d’Indre-et-Loire où était né Velpeau. — T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE CGXLVP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« 19 mai 1839.
« Point de dates aux lettres, et les timbres effacés ! je me croyais plus de temps pour y penser, mais par supputation je viens de reconnaître à l'instant que nous touchons au terme et que cette note va sans doute vous arriver tard; mais peu importe, je n’ai rien à vous dire que vous ne sachiez h L’influence de l’habitude sur la thérapeutique se présente sous deux faces opposées : le suétudisme et la tolérance.
« L’habitude , le suétudisme , émousse la soudaineté d’action qui fait toute la puissance de quelques médications ; elle atténue , elle éteint les effets de l’opium , du vin, du quinquina et de tous ces alcaloïdes qui sont des médicaments et des poisons si énergiques. Mieux que jamais cette année, je me suis assuré que, dans la majorité des cas, c’est l’effet soudainin, accoutumé du quinquina, suivi de vertiges, qu’il faut obtenir, et qu’une seule dose assez forte et répétée à termes suffisamment distincts est le plus efficace fébrifuge et le plus sûr préservatif. L’agent thérapeutique ne doit pas pénétrer clandestinement dans
1 Note adressée à Trousseau en vue de son concours pour la chaire de Matière médicale et de Thérapeutique.
Le concours avait été ouvert le 8 avril 1839. Les concurrents étaient Trousseau, Bouchardat, Cottereau, Sandras, Raguin, Gazenove, Martin- Solon, Beaudrimont et Guérard. Trousseau fut nommé. — T.
l’économie: un trouble, une perturbation, une modification sont les effets qu’on en attend.
<( La tolérance :
« L’habitude émousse jusqu'à l’action chimique et destructive de quelques agents thérapeutiques. Vous avez lu qu’on s’habituait à supporter d’énormes doses de deutochlorure de mercure ; sans doute on a été au delà du vrai, et vous ferez bien , à cet égard , de ne vous confier qu'à d’honnêtes et sages autorités; mais enfin nous le voyons, l’habitude est le plus sûr moyen d’établir la tolérance des médications mercurielles , iodiques , antimoniales , qui sont devenues de si puissants leviers thérapeutiques , et là le suétudisme lutte contre une action topique difficile à éviter et contre laquelle on ne se tient pas assez souvent en garde ; la bouche et les parois du pharynx, moins protégées que l’appareil digestif par leur exudation muqueuse, souffrent souvent de cette phlogose antimoniale grave et spéciale que vous avez dû remarquer, et qu’on évite ou par ablution ou en donnant le médicament en pilules.
(( Sans doute aussi vous avez vu qu’une erreur d’observation imputait à une action éloignée ces phlogoses produites à la marge de l’anus , au pli des aines , par des onctions stibiées faites à la surface du thorax ; dans ce cas, l’action est directe, très directe :1e tartre stibié, dégagé de la matière onctueuse à laquelle il est uni , redevenu pulvérulent, s’est appliqué, a été retenu par la transpiration pour agir immédiatement et non pas à distance Dans le cas où la tolérance est l’intention, l’esprit, l’âme de la médication , le médicament doit pénétrer dans l’économie d’une manière subreptice pour y produire les effets prolongés altérants. A bon entendeur salut.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
« Votre mère est bien , très bien , aussi bien que possible. Nous n’avons plus que quelques instants pour jeter cette lettre à la poste. Je vous arrive danns les premiers jours de juin.
(( Votre vieil ami. »
LETTRE CCXLVIP
DE TROUSSEAU
« Je réponds à votre lettre de l’autre jour. Ghomel est un misérable, un envieux et un eunuque, qui grogne de voir besogner les gens, lui qui manque des engins embesoignants ; j’ai eu tort, mille fois tort dans la forme, je le sais, je ne le ferai plus. Pelletan me promet depuis huit jours la réponse pour Mme Marchand- Baignoux ; je l’ai vu aujourd’hui, il m’a dit: « Demain j’écrirai à Bre- « tonneau , je vous l’affirme. » J’ai grand’peur que les machines à vapeur ne le retiennent , comme vous , à Palluau h
« Voilà donc que vous retroussez la chemise et que vous crachez dans vos mains.
Quid dignurn tanto feret hic promissor hiatu?
Parturiunt montes , etc., etc.
« Si c’était seulement une pauvre petite souris, nous la mijoterions si bien, que, Dieu aidant, elle se ferait rat ou mieux encore; mais je vous vois d’ici, à propos d’une idée qui vous traverse l'esprit, vous enfiler dans des laté-
1 On sait que Pelletan se livrait à la chimie industrielle, comme Bretonneau à l’horticulture. — T.
ralités sans fin et lire la moitié de la bibliothèque de la rue Richelieu. Dire que vous voulez lire Ghomel ! son rhumatisme aigu, tartine décolorée et insipide, où il n’v a d’idée nouvelle que celle-ci, à savoir : que la goutte et le rhumatisme sont identiques! Entendez-vous, Pisons ? et risum teneatis amici! Cette tartine a été graissée par Raquin 1 ; une autre tartine concernant la fièvre typhoïde l’a été par Genest : plat sur plat ! c’est inlisable. Il y a bien un gros volume qu’il a cuisiné lui-même, cela s'appelle Pathologie générale 2. Je ne puis vous en rien dire. Je m’y suis pris dans les temps; j’étais embourbé au quatrième chapitre. J’ai attendu un moment où j’aurais le cœur virginal au travail et le vouloir bien dru , j’ai tendu l’épaule et arc-bouté de la jambe ; j'en ai arraché quelques pages encore., mais le jarret a molli et l’épaule a ployé. Juvénal disait de Messaline : ... Bis denos sorbuit ictus, et lassata viris necdum satiata recessit.
« Je vous souhaite le tempérament moral de l’épouse de Claude ; mais moi, moins heureux qu’elle, j’étais et je fus bientôt lassatus et satiatus, et pourtant je n’avais pas humé vingt chapitres ( non bis denos sorbueram ictus). Hum ! jour de Dieu ! heureuse Messaline ! heureux vous ! mon pharynx se serrait de dégoût. Lisez, lisez; je parie pour vingt bonnets de coton par chapitre, si vous lisez auprès de la chandelle 3. N’en parlons plus, vous recevrez
1 Requin. — Leçons cliniques de M. Chomel sur le rhumatisme, Paris, 1837. Traduct. espagnole, Madrid, 1841. — T.
2 Chomel. — Éléments de Pathologie générale, édit. 1877. — Voir la note suivante et la Biographie, page 143. — T.
3 Nous avons déjà, dans l’introduction de cet ouvrage, relevé l’injustice de l’appréciation de Trousseau sur Chomel. Évidemment, le disciple de Bretonneau a une vieille rancune contre le professeur de Clinique médicale à la Faculté , et la dureté de ses critiques laisse trop percer la personnalité de ses griefs. Rappelons -nous , toutefois, qu’il s'agit d’une
TROUSSEAU A BRETONNEAU
tout cela par une très prochaine occasion, avec mon Journal des progrès , avec les Médications de Dezeimeris, qui ne rentre à Paris qu’après- demain.
« Adieu , mon cher Maître ; je vous embrasse bien affectueusement.
(( Et voilà que pour ce plat animal de Ghomel et pour les satellites qui gravitent autour de lui (gravitent est bien dit), j’oubliais l’essentiel, notre croup, votre trachéotomie, votre enfant, votre gloire.
« Une épidémie règne en ce moment à Paris. Depuis un mois j’ai fait cinq opérations, vu trois autres enfants atteints du croup. Voilà Gerdj 1 qui leur ouvre la gorge,
lettre privée, écrite au courant de la plume, et dans laquelle la libre appréciation dépasse certainement la portée de la pensée.
Chomel était né en 1778, d’une vieille lignée de médecins dont il fut le dernier et le plus célèbre. Médecin à la Charité, professeur de Clinique médicale, membre de l’Académie de médecine, médecin du roi, en possession d’une clientèle considérable, il occupa une grande place dans le monde scientifique de l’époque. Il la mérita comme praticien et professeur, et forma par son enseignement toute une génération de médecins instruits et distingués.
Ses travaux les plus connus, le Traité de Pathologie générale, que tous les médecins de notre génération ont eu entre les mains, et sa Clinique, sont cependant des œuvres assez médiocres et qui, à un certain point de vue, méritent une partie des critiques de Trousseau. Ils furent sans doute utiles aux étudiants par leur clarté et leur esprit de méthode, mais on ne peut contester qu’ils ne soient dépourvus d’idées personnelles et de vues générales et nouvelles.
Comme homme privé , Chomel était le meilleur et le plus honnête des hommes, et Trousseau dut sa succession prématurée à un des plus beaux traits de son caractère.
A l’avènement de l’empire, en 1852, le serment ayant été imposé aux membres de l’Université, Chomel préféra quitter la Faculté qu’il aimait, l’enseignement qui faisait sa célébrité, que de manquer à la fidélité qu’il devait au prince dont il était le médecin et l’ami.
Il mourut le 9 avril 1855. — T.
1 Gerdy était à cette époque chirurgien de la Charité et professeur de Pathologie externe à la Faculté depuis 1833. Doué d’une extraordinaire activité, il avait auparavant professé l’Anatomie, la Physiologie, les opérations, les bandages et l’Hygiène. Il mena de front ces diverses
leur met une canule au cou qu’il change deux ou trois fois par jour, qui fait un ou deux balayages à l’eau claire et qui en guérit trois sur six. Voici Bazin qui fait de même et qui en guérit un1. Voici un interne de l’hôpital des Enfants qui réussit une fois de la même manière. Il devenait immoral de ne pas essayer d’être moins brutal que je ne l’étais.
« J’en opère un le 15 septembre: je ne fais rien, il meurt; deux le 18 octobre : un guéri, un mort le troisième jour ; un le 21 octobre : mort après douze heures; un le 25 : guéri ; un le 1er novembre : guéri du croup , mourant le vingt et unième jour d’un érysipèle diphthéritique.
« Voici donc six opérations: deux guéris et vivants, un guéri et mort plus tard d’une complication, trois morts. Qu’ai-je fait? large canule, changée deux, trois et quatre fois par jour, fréquentes injections d’eau quand la respiration et la toux étaient sèches. Ecouvillonnements quand je changeais la canule et quelquefois aussi quand la canule et la trachée s’embarrassaient. Ablation de la canule dès le quatrième jour, pendant deux ou trois heures, deux ou trois fois par jour; toujours autour du col de l’enfant une grande cravate de laine pour qu’il
branches de l’enseignement avec d’importantes publications; les plus connues sont ses Recherches sur l’inflammation du cœur (1818), sur la circulation (1819), sur la langue (1821), son Anatomie des formes (1829) et sa Physiologie philosophique des sensations et de l’intelligence . ouvrage qui , malgré des vues supérieures sur les divers ordres de sensibilité , n’eut pas tout le succès qu'il méritait.
Né en 1787, il mourut en 1856. — T.
1 Bazin était docteur en 1834. Il fut successivement médecin à Lourcine, à Saint- Antoine et à Saint-Louis. Il se livra surtout à l’étude des affections cutanées et a laissé d’importants travaux sur la dermatologie. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
pût respirer, mais humide et chaude. Pas de nitrate d’argent, ni d’alun, ni de calomel. Rien, rien, rien. La diphthérite va son train, envahit quelques bronches, fait des pneumonies lobulaires, et tout cela se civilise.
« Répondez-moi là-dessus. J’en suis à ma quatre-vingtdix-huitième trachéotomie, vingt -troisième guérison.
<( Les académistes qui avaient crié ont été penauds. Lorsque les confrères m’appelaient pour égorger les enfants, j’appelais en consultation un académiste récalcitrant et incrédule, et je n’opérais que quand l’académiste m’avait bien poussé, bien poussé; je refusais, je disais comme quoi l’enfant n’était pas assez bas , qu’il y avait encore de l’espoir ; l’académiste aurait pris volontiers un bâton pour m’y forcer. Gela me paraît drôle ; mais je leur ai clos le bec, et je suis bien décidé à leur servir le même brouet jusqu’à ce qu’ils disent merci. Maintenant que je n’ai que faire d’eux, ils me font de doux yeux. « Eh bien ! vous ne voulez donc pas être « des nôtres ? — Pas si bête! » que je leur réponds. Ils voudraient bien que je me fisse candidat pour me répondre par un grossier, envieux et injurieux refus. Quand Baour- Lormian n’était pas encore de l’Académie française, Ginguené lui avait mis dans la bouche ce quatrain, qui n’était poli ni pour Baour ni pour l’Académie :
Eh quoi ! ces portes indociles Se ferment toujours sur mes pas !
Ils sont là quarante imbéciles ,
Et moi, Baour, je n’en suis pas 1 !
1 Baour-Lormian, poète et auteur dramatique français , un peu oublié aujourd’hui.
Né à Toulouse, le 24 mars 1770. Mort à Paris, le 18 décembre 1864.
Publia des épigrammes, des satires, des tragédies, des opéras, et eut
« Si je briguais les honneurs de la rue de Poitiers, ils auraient grand raison de mettre cent vingt au lieu de quarante et Trousseau au lieu de Baour, le vers y serait tout de même ; mais pas si bête ! »