LETTRE CCXLIX
DU MÊME
« 18 décembre 1839.
« Mon cher Maître,
« Le roulage plus ou moins accéléré vous emporte une caisse contenant la collection des Archives , celle du Journal des connaissances médico- chirurgicales, mon Journal des progrès, le Rhumatisme de Ghomel, sa Fièvre typhoïde, puis sa Pathologie générale, qui est à moi et que je vous prête; Desruelles* ; le premier volume de Y Hippocrate, de Littré, dont l’introduction est un chef-d’œuvre, et que vous ne pouvez ne pas avoir; Burton sur le croup ; ce livre est à la bibliothèque, lisez -le en quatre minutes et
1 Desruelles (H. M. J.). — Traité théorique et pratique du croup d’après les principes de la doctrine physiologique. Paris, 1821. 2e édit.,
renvoyez -le -moi ; la traduction très intéressante de la lettre de l’ Allemand Michaelis h Les autres paperasses que vous me demandez ne sont pas à la bibliothèque ; pourtant je ne réponds pas de tout, attendu que j’ai perdu votre lettre et que j’ai oublié bon nombre de choses que vous me demandiez.
« Dezeimeris1 2 m’avait promis Walbohm, il n’a pu le trouver. Les ordures du Journal de médecine ne valent pas la peine qu’on en enveloppe une côtelette. La thèse de Perron a été faite par moi; elle n’est que de la rinçure bretonnienne. Ecrivez -moi pour que je me remette en campagne avant le départ de Frédéric.
« Quand vous êtes venu à Paris, je venais de faire ma quatre-vingt-dixième trachéotomie, et j’avais vingt et une guérisons. Samedi dernier j’ai fait ma centième, et j’ai vingt- quatre guérisons. Sur ces cent, il y en a six pour des phtisies laryngées ; depuis que je ne vous ai vu , j’ai fait dix trachéotomies : j’y comprends M. de B..., soit neuf croups.
1 Michaelis (C. F.) — Dissertatio de angina polyposa sive memhranacea. (Gœttingue, 1778.)
2 II est plusieurs fois question de Dezeimeris dans les lettres de Trousseau. A la date où son nom revient dans la correspondance, il était bibliothécaire à la Faculté, où il avait remplacé l’honnête et consciencieux Mac-Mahon, et il poursuivait cette longue série de travaux historiques et bibliographiques qui ont rendu tant de services à ceux qu'intéresse l’histoire de la médecine.
Ses œuvres les plus connues sont le Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne (1828), qu’ont consulté tous les médecins qui se sont occupés de travaux bibliographiques, ses Recherches pour servir à l’histoire de la médecine moderne (1830), la partie historique et bibliographique du Dictionnaire en 30 volumes (1836), ses Lettres sur l’histoire de la médecine et la nécessité de l’enseignement de cette histoire, long et remarquable plaidoyer en faveur de l’établissement d’une chaire d’histoire à la Faculté (1838).
Né à Yillefranche (Dordogne) en 1799, il mourut à Paris en 1851. — T.
« Ces neuf enfants ont été mis à l'eau claire : deux sont guéris et vivants ; un est guéri et mort, je vais m'expliquer ; six sont bien morts. Celui que j’ai opéré samedi n’avait probablement qu’une angine striduleuse, il mourait ; tout à l’heure j’y reviendrai. Parlons de mes trois enfants guéris. Vous doutez qu’ils aient eu l’angine maligne. Voici le dessin grossier de la fausse membrane que Frédéric a vue, que ma canule avait embrochée, que j’ai retirée le lendemain en retirant ma canule, et qui repose triomphalement dans un beau flacon de cristal. Les deux amygdales , la luette , étaient recouvertes de pellicules fétides et grisâtres. Voulez-vous mieux? le derrière des deux oreilles était tapissé de fausses membranes épaisses. Le sixième jour de l’opération, l’expectoration était devenue catarrhale ; la canule était enlevée, l’enfant respirait un peu par le larynx. Cependant la surface de la plaie se recouvre de fausses membranes ; le calomel dont je la saupoudre n’arrête rien, non plus que l’alun ; un érysipèle envahit le col et le devant de la poitrine; une vésicule, une phlyctène se crèvent, et au-dessous est une fausse membrane. En huit jours, tout le devant du thorax est recouvert d’une cuirasse de fausses membranes. En même temps des traces de pneumonie lobulaire ; le dix-neuvième jour l’enfant meurt dans une cachexie profonde, avec une invincible anorexie et de la diarrhée. Croyez -vous que ce soit là un diphthérite ? et d’une. Le deuxième avait quatre ans; Frédéric l’a vu vivant et grouillant : mal de gorge , un peu de fièvre , d’abord rougeur ; le deuxième jour, taches blanches sur les amygdales ; le troisième jour, toux croupale ; le sixième jour, suffocation, mort imminente. Trachéotomie; issue de quelques fragments pelliculaires. J’ôte la canule
TROUSSEAU A BRETONNEAU
le neuvième jour : une pneumonie lobulaire retarde la guérison , et de deux. Le troisième , enfant de six ans : mal de gorge, un peu de fièvre, pellicules sur les amygdales constatées par le médecin et par moi au moment de l’opération. Toux croupale le troisième jour ; opération le septième jour, fragments de fausses membranes au moment de l’opération. Canule ôtée le septième jour ; voix éteinte pendant un mois, respiration difficile pendant quinze jours, rétablissement complet, et de trois. J’avais oublié de vous dire que mon second petit malade avait eu une concrétion diphthéritique dans la narine droite, avec épistaxis et suintement séreux.
« Pourquoi la diphthérite s’arrête-t-elle dans la trachée et ne file-t-elle pas avec tous ses caractères jusqu’au fond des bronches? Dieu le sait et je l’ignore. Elle se plaît au larynx et à la trachée ; elle ne se trouve pas si bien dans les bronches.
(c Pourquoi n’envahit-elle que rarement la paroi postérieure du larynx et la partie du pharynx qui se confond avec l’œsophage ? Vous ne pouvez invoquer ici la même raison que pour l’œsophage lui -même, qui se recouvre d’un épithélium ! Pourquoi ne fait -elle pas justice de cet épithélium que le muguet respecte si peu, tandis que le muguet semble craindre de s’engager dans le chemin de T air ? Reconnaissons que du pharynx au larynx la transition de la diphthérite est cruellement facile, que du larynx à la trachée elle l’est moins, que de la trachée aux bronches elle Test encore bien moins'. Je reprends l’his-
1 Voir, à ce sujet, la lettre de Bretonneau et la note dont nous l’avons fait suivre page 325. Bretonneau ne partageait pas le sentiment de Trousseau. Il avait reconnu et établi que la bronchite et la pneumonie diphthéritiques étaient des phénomènes très fréquents et très graves de cette affection. — T.
toire de mon enfant au j)seudo- croup : j’étais mandé samedi soir en consultation pour un enfant de quatre ans, qu’un M. Nicot avait agoni de sangsues, vingt-cinq, s’il vous plaît. L’enfant ressemblait assez bien à ces petits Jésus de cire qui ont été fanés par le soleil. Il était malade depuis vingt -quatre heures, et le début avait été subit et violent. La toux était éclatante et sonore, et assez fréquente ; la gorge rouge sans pellicules , la suffocation très forte. Je refusai de trachéotomiser et je conseillai le calomel à haute dose. Toutefois je laissai un médecin auprès de l’enfant avec injonction de m’envoyer chercher pendant la nuit si la mort paraissait imminente. A minuit on accourait chez moi, et quand j'arrivai il n’était plus permis de différer. J’opérai : pas la plus légère concrétion. Au bout du quatorzième jour tout allait bien , quand le système nerveux se ressouvint des saignées ; mon petit misérable fut pris d’attaques d’éclampsie qui le mirent aux limbes en six heures. C’était d’ailleurs la deuxième fois que le pseudo- croup m’apparaissait avec cette horrible forme. Il y a trois ans que je vis s’arrêter à ma porte une chaise de poste. On venait en hâte réclamer mes secours pour un enfant de douze ans, qui était au collège de Juilly. J’étais chez moi; mes bottes mises et mon paletot endossé, je partais et trois heures après j’arrivais à destination. L’enfant était mort depuis quatre heures. Il avait été malade pendant seize heures. Sous prétexte de l’examiner, je lui fis doucettement une petite fenêtre au gosier, et je lui volai son larynx et sa trachée : membrane rouge, tuméfiée, avec deux ou trois petites concrétions comme des toiles d'araignée. Et puis un autre, atteint de rougeole au début, et qui mourut étranglé par l’angine striduleuse et que je refusai d’opérer.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
« Mes veux me cuisent ; je fais de la chimie, je fais de l’hôpital, je fais de la clientèle, je paperasse : c’est à tuer un portefaix. Plaignez - moi , pauvre facchino, car vous facchinez encore plus que moi.
« Je voulais vous parler albuminurie, ce sera pour un autre jour.
« N’avez-vous pas entendu parler, cette année, d’une épidémie formidable qui frappa les régiments de Versailles ? on appelle cela une méningite. Un des chirurgiens militaires de l’un de ces régiments vient de publier quelques observations; je vous envoie sa thèse, vous verrez quelle allure leste avait cette épidémie.
« Gendrin me remettra dans quelques jours des faits parisiens de contagion dothinentérique, qui sont au moins aussi probants que ceux de Sorigny ; je vous enverrai cela.
« Le manuscrit de Frédéric sera imprimé par la Revue de Paris ; c’est un recueil littéraire très estimé. Il aura à retoucher quelques détails un peu trop lâchés, et que le bienveillant critique de la rue Ghanoineau n’aurait pas dû laisser passer 1 .
« Adieu, mon cher Maître. Je vous embrasse avec affection. »
1 Béranger.
LETTRE CCLe
« Paris, 5 janvier 1840.
« Je ne sais plus, mon bon Maître, si je vous ai écrit en l’an 1840; en cas de négation je vous en demande piteusement pardon. La tin du monde ayant brouillé toutes nos idées, vous auriez à me gracier d’un pareil oubli.
«On dit que vous travaillez (qui le croira?) et que vous travaillez sérieusement à la dothinentérie.
« Sans me compter, je connais une foule de saints Thomas auxquels vous feriez bien de jouer ce tour-là!
« A votre tour, vous ne croirez pas peut-être que j’ai trouvé le remède topique de l’érysipèle , de Y érysipèle proprement dit.
« Tenez dessus des linges constamment imbibés d’une solution de 30 grammes de proto- sulfate de fer par litre d’eau, et en deux ou trois jours ce sera fini, Quarante essais ne me permettent pas d’en douter. Essayez plutôt1.
« Amitiés constantes.
« Le bon Dupré vous aime tant que je l’en aime aussi davantage. »
1 Velpeau. — Leçons sur l’érysipèle (Gazette des hôpitaux, 1841). Gazette de médecine pratique , t. II. Annales de la chiruryie, t. IV, 1841.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE GGLP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« 6 janvier 1840.
(( Oui, mon ami : à quatre-vingt-douze ans sa raison qui me semblait trojo ornée, à moi jeune homme qui n’avais pas vécu dans son monde élégant, oui, sa raison était éclairée par une active et longue expérience de la vie. Elle était bien affectueuse, cette bonne petite vieille, qui avait eu de si intimes rapports avec Voltaire et toutes les sommités de la lin de ce xvuT siècle1.
<r Je l’entends encore me dire en me donnant des leçons de prononciation italienne : « Oui, mon petit garçon, c’est bien, apprenez, apprenez; ce qu’on sait souffre de ce qu'on ne sait pas. » Malheureusement le conseil venant tard, je n’aurais pas appris à temps l’emploi des doubles lettres. Je ne l’ai jamais su et j’ai toujours regreté (un t de moins qu’il ne faut).
(( Cette manipulation que vous méprisez ne doit pourtant pas être trop dédaignée par ceux qui mettent les pauvres souffreteux à tel ordinaire sans y avoir goûté.
«Je voudrais que tous ceux qui ordonnent de l’eau distillée de tilleul fussent condamnés à en boire, et de celle surtout qui vient d’être faite. Je voudrais aussi qu’ils
1 Coup d’œil rétrospectif de Bretonneau sur Mme Dupin. On ne sait pas trop à quel propos. Probablement à la suite d’une lettre de Trousseau qui manque au dossier. Mme Dupin était morte en 1799. (Voir la Biographie.) — T.
fussent condamnés à payer l’écot de tant de pauvres diables qui n’ont pas le moindre besoin de ces nauséuses superfluités.
(( Si mon alchimie peut vous être bonne à quelque chose, je vous arrive au commencement de mars uniquement occupé de thérapeutique enseignante et secondairement l’école secondaire.
« Déjà je viens de créer un professeur de chimie. Mon jeune Américain est nommé médecin en chef de l’hôpital général1.
« Je reste avec la direction de la future école, c’est plus qu’il n’en faut.
«Le séjour du Texas , et là l’exercice honorable et lucratif de la médecine ont remarquablement mûri mon Frédéric. Il écrivait correctement et fort sensément; il commence à parler comme il écrivait (cela en trois langues), et son style s’est encore perfectionné ; il a beaucoup appris en deçà des livres , et il a beaucoup lu ; en notions accessoires nous avons le superflu, mais je me laisse trop aller à la pente de mon affection. J’ai à vous demander quelques renseignements sur deux jeunes professeurs que vous avez pu connaître et qui pourront, je pense, se charger d’une part d’enseignement; peut-être Velpeau a-t-il eu plus que vous l’occasion d’apprécier le talent et l’aptitude de MM. Alain-Dupré et Charcellay2. Je désirerais surtout une évaluation éclairée et consciencieuse de la vocation chirurgicale de l’un et de l’autre.
1 Frédéric Leclerc, dont il est fréquemment question dans la correspondance. — T.
2 Le docteur Charcellay, aujourd’hui professeur honoraire à l’École de médecine. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
« Votre frère vous dira si Béranger a recouvré sa bonne santé; mais ce qu’il ne pourra vous dire, bien qu’il ait fort à se lasser de ses bons offices, c’est l’afTectueuse bonté d’un si excellent homme.
« Mille tendresses à votre femme.
« Votre vieil ami. »
LETTRE CCLIP
DE TROUSSEAU
« 17 mars 1840.
(( Il y a trois semaines, mon cher Maître, j’étais censeur à la Faculté de médecine, et, en cette qualité, je devais aller m’assurer que tous mes collègues étaient à leur poste, sauf à remplacer les absents. Au moment où je partais , on venait me chercher pour faire une trachéotomie à Belleville , pays fécond en croups , attendu que le croup aime les lieux bas et humides , comme disent ces imbéciles, et que Belleville est plus haut et plus sèchement perché que la butte Montmartre h Bref, en arrivant
5 Parmi les facteurs banals de la diphthérie, on a, on le sait, invoqué, comme pour tant d’autres affections, les lieux bas et humides. On voit avec quelle vivacité moqueuse Trousseau conteste cette condition étiologique, à laquelle certains auteurs avaient attaché une très grande importance. L’observation répétée a démontré que les conditions météorologiques exercent à la vérité peu d’influence sur le développement de la maladie. Elle peut naître, en effet, dans les conditions locales les plus diverses, sur les plateaux élevés comme dans les vallées humides
à l’école, je me suis trouvé pris pour deux heures et demie. Le temps pressait. J’ai prié un aide d’anatomie, M. Desprez, de prendre mes instruments et d’aller faire l’opération. Il a trouvé une jeune fille de six ans à la dernière période du croup; il a opéré, retiré un demituyau trachéal et placé sa canule.
« Aujourd’hui la malade est guillerette, aussi bien portante que père et mère, et le traitement s’est borné à changer la canule et à faire quelques écouvillonnements avec de l’eau claire et une éponge. Le médecin qui avait préalablement soigné la petite malade n’avait eu cure du pharynx, comme bien vous pensez. Encore un coup de poing sur la tête qui me met au fond de l’eau , c’est à en perdre l’esprit. Qui donc osera débrouiller cet écheveau? ce — Avez-vous lu mon mandement?
« — Non, Monseigneur, et vous1? »
« De vous à moi c’est un peu la réponse qu’on pourrait faire à notre Texien.
« Décidément le rigide chansonnier, qui ne flatte pas les rois , se relâche un peu de son farouche stoïcisme à l’endroit des médecins qu’il aime2. Lisez-lui ce petit bout
et, en somme, sous tous les climats. — Les relevés de Hirsch sont péremptoires à ce sujet. — En Touraine, où la diphthérie est constante à l’état endémique et fréquente à l’état épidémique, on l’observe aussi bien dans les régions élevées du département que sur les bords de la Loire et du Cher, dans les parties hautes de la ville de Tours que dans les zones basses et humides voisines des fleuves et de leur canal de jonction.
Toutefois, on ne peut contester que, d’une façon générale, les saisons chaudes et sèches donnent moins de prise à leur développement, tandis que les saisons humides doivent probablement favoriser la pullulation des éléments infectieux. — T.
1 Allusion à un prélat de l’ancien régime qui faisait rédiger ses mandements par un de ses vicaires généraux. — T.
2 Béranger avait fait l’éloge d’un article de Leclerc sur le Texas qu'il avait presque imposé à la Revue de Paris. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
de ma lettre avant de la déchirer, et il sourira probablement. L’œuvre de Leclerc était inimprimable , d’un décousu qui passait toute idée, et dans un français qui était un peu exotique. Buloz en a confié la révision, augmentation , correction , mutation , transsubstantiation , à un des collaborateurs les plus habiles de la revue, qui a fait un travail remarquable, dont la première partie a paru le 1er mars avec la signature de Leclerc, et qui fera grand honneur à ce dernier. Je suis sûr que votre ami le poète sera plus content de l’imprimé que du manuscrit. Brûlez ma lettre et n’en dites mot à Leclerc : les enfants crient quand on les débarbouille.
(( Mille tendres amitiés. »
LETTRE CCLIIP
DU MÊME
« 30 mars 1840.
« Voici deux lettres, mon cher Maître; l’une pour vous parler affaires , l’autre pour causer avec vous comme toujours. A la causerie vous répondrez quand vous voudrez, à l’affaire j’ai besoin que vous répondiez tout de suite; parce que M. de Rémusat, ministre de l’intérieur, attend votre réponse pour jeudi.
1° L’affaire.
« Un hospice de fous est créé à Tours , c’est chose qu’à coup sûr je ne vous apprends pas. Plusieurs candidats se
présentent , mais l’un d’eux est désigné par le ministre : c’est un homme fort instruit, du commerce le plus agréable, et avec lequel on ne peut vivre qu’en bonne intelligence. Je le connais depuis plusieurs années, et je suis certain que vous l’aimerez quand vous l’aurez connu. Ferrus et moi avons dû voir le ministre; et jeudi dernier j’ai eu avec M. de Rémusat 1 une longue conversation à votre sujet. Il savait votre détermination de ne pas reprendre de service actif; mais il veut néanmoins placer sous le patronage de votre nom et de la haute considération qui vous environne l’hospice qu’il va créer à Tours. Il m’a prié de lui-même, et sans que je le lui dise, de vous écrire à ce sujet et de vous prier d’accepter le titre de médecin en chef honoraire de l’hospice des aliénés, avec droit de conseil et de surveillance médicale; le médecin qu’il nommerait recevrait le titre de médecin ordinaire , et il serait tenu de résider à l’hospice , d’y faire deux visites par jour, et il recevrait des appointements. Ce n’est que sur votre refus formel que M. de Rémusat nommerait le médecin qu’il compte désigner, et qu’il lui donnerait le titre de médecin en chef. Le médecin qui serait ainsi placé sous votre patronage a été consulté; il a été heureux de se trouver en rapport avec vous , et hier encore il s’en est expliqué avec moi. Il voit pour lui honneur et profit à être votre collègue , même dans une position subalterne, et il me charge de vous le dire. Maintenant vous conviendrait-il d’être seul , de devenir médecin de fous? Pour vous on ferait fléchir les règlements, on ne vous astreindrait pas à résidence. Que voulez-vous? Je
1 M. de Rémusat était entré le 1er mars 1840 dans le cabinet formé par M. Thiers et avait reçu le portefeuille de l’intérieur. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
sais déjà votre réponse : les guérisseurs n’aiment guère à traiter des fous, et je crains bien que dans cette thérapeutique-là vous ne soyez pas plus heureux que les autres, qui ne le sont guère. Assez parlé de tout cela, vous comprenez que j’ai besoin d’une réponse immédiate1.
<r Causons :
« Depuis les deux trachéotomies non nitratées de Desprez et de Robert, j’en ai fait cinq : deux dans la clientèle de Guersant, trois cum notis variorum. Les deux de Guersant sont guéris, des trois autres, deux sont morts; l’autre, que j’ai opéré hier, mourra indubitablement. Guersant n’a pas voulu que je fisse des tracasseries à leurs trachées, et ils ont guéri. Je les ai respectés; je leur ai introduit de très larges canules, je les ai changées souvent, j’ai instillé un peu d’eau, j’ai écouvillonné quelquefois, et ils sont guéris, non sans pneumonies lobulaires, mais enfin ils sont guéris. Vos pneumonies lobulaires arrivent quand on les nitrate , comme quand on les laisse en paix.
(( Chez la première petite fille de Guersant, âgée de vingtneuf mois , les deux amygdales et la luette étaient encore recouvertes de fausses membranes le neuvième jour après l’opération. Elle avait été cautérisée trois fois avant l’opération, avait pris du calomel, et elle avait fait des frictions mercurielles assez pour avoir une petite salivation.
(( Le deuxième malade , garçon de trois ans et demi ,
1 C’est le docteur Alain-Dupré , qui fut le premier médecin en chef de la maison des aliénés d’Indre-et-Loire. Il fut remplacé le 29 janvier 1859 par M. Danner, aujourd’hui directeur de l’École secondaire de médecine, auquel succéda à son tour, le 7 avril 1881, M. Henry Sainton. Ce simple quartier d’aliénés départemental, d’origine relativement récente, est aujourd’hui devenu un établissement important. — T.
avait les deux amygdales recouvertes de concrétions ; il n’a pas été cautérisé, il a pris du calomel pendant vingt-quatre heures; il salivait un peu au moment de l’opération.
(( La petite fille a rendu , le deuxième jour, une fausse membrane de la bifurcation de la trachée et une fausse membrane branchue de la troisième et quatrième division bronchique. Le petit garçon a rendu au moment de l’opération un gros tube trachéal de plus d’un pouce de longueur.
ce Ainsi , sur ces cinq opérés , en voilà deux de guéris sans nitrate, mais non pas sans mercure. Le mercure est certes pour quelque chose dans le retardement de la phlegmasie diphthéritique 1 . Les trois autres, qui sont ou morts ou en voie de mort, ne vont pas autrement que ceux que je cautérisais vivement. J’aurais cautérisé ces deux petits malades que Guersant m’avait fait opérer s’il ne s’y était pas opposé. Ces deux faits m’ont cassé les bras et rejeté dans une nouvelle perplexité. Somme toute, depuis le mois de juin dernier 1839, j’ai opéré dix-sept enfants sans nitrate, sans topiques. Après l’opération douze sont morts , cinq sont guéris ; et , en vérité , s’ils avaient été tous traités aussi sagement que les malades de Guersant , j’en aurais guéri davantage. J’irai vous voir ce mois de septembre.
«Je vous embrasse de tout cœur. »
1 Si les effets curatifs du mercure comme altérants sont absolument contestables , il agissait du moins jusqu’à un certain point comme antiseptique, et Bretonneau et Trousseau faisaient avec cet agent thérapeutique de l’antisepsie sans le savoir. Pour éviter les inconvénients de la stomatite, un des élèves de Bretonneau, resté en Touraine, Miquel d’Amboise, avait eu l’idée d’associer le calomel à l'alun. Il faisait prendre toutes les deux heures un centigramme de calomel et quinze centigrammes d’alun en poudre. Il comptait que les propriétés astringentes de l’alun feraient disparaître les dangers de la salivation mercurielle. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU