LETTRE CCLIV
DE BÉRANGER
« 18 avril 1840.
« Je savais bien ce que je faisais en vous confiant le plus tard possible mes plans d’économies. Les vieux amis se devinent, et je voyais d’avance les inquiétudes que ma détermination allait vous causer. Il ne faut rien exagérer, dites-vous, et vous avez raison; aussi ne deviez-vous pas exagérer les inconvénients de la nouvelle position à laquelle je veux me réduire. Si le plus possible je vis de cœur pour les autres, pour moi je vis de tête en satisfaisant à ce que je crois être la raison; je me donne un contentement que tous les millions de la terre ne pourraient me procurer. Ne pensez-vous donc plus aux privations que je vais m’imposer? Comme celles de l’avare, elles sont une satisfaction pour moi; un seul point m’inquiète : la pauvre Judith, qui n’a pourtant pas non plus été bercée sur des roses, ne semble pas prendre courageusement son parti; aussi j’accepte pour elle Palluau comme maison de campagne pour la belle saison. Elle y pourra passer deux ou trois mois, et moi chaque jour y aller dîner avec elle; car de quitter mon chenil pour les nuits et le matin, je ne puis me faire l’idée que cela soit jamais possible plus de quelques jours. G’est encore là une de mes manies, et il faut que vous la subissiez.
« Vous voyez, mon cher Bretonneau, que je pourrai user ainsi de votre amitié et mettre à exécution mon projet de réformes; plus tard il me sera peut-être permis d’agir
encore plus librement avec vous, mais il faut commencer par le plus pénible. Le pain bis ne paraît noir que parce qu’on n’a pas besoin de le manger avant le blanc. Gardons les biscuits pour le dessert. Quand je serai bien convaincu qu’il n’y a plus rien en moi de bon pour le public ; quand j’aurai bien fouillé et retourné le sac, oh ! alors je vivrai de caprices et jetterai mes heures au vent, ne me réservant plus de petit coin noir où je puisse, non comme Alceste , pester contre l’humanité , mais chercher si je n’ai pas quelque service à lui rendre. Les jardins, les fleurs, les arbres, sont d’agréables choses, et il n’y a pas encore bien des années que j’en disais autant des femmes; mais pourtant les femmes, les arbres, les fleurs, vous empêchent trop souvent d’accomplir des tâches utiles à nos frères. Croyez-vous , monsieur le docteur, que si vous aviez le courage de renoncer à Palluau pour vous mettre à écrire un résumé de tous vos travaux scientifiques, vous ne mériteriez pas plus aux yeux de Dieu et des hommes qu’en greffant des cerises de Livourne sur des Sainte -Lucie? Il est très bien à votre compère Rabelais de nous avoir donné la laitue romaine que j’aime tant, mais il a mieux fait encore en commençant l’œuvre de notre régénération philosophique. Ne pourriez-vous tenter notre régénération médicale? N’avez -vous pas à pleurer sur chaque père de famille, sur chaque jeune fille, sur chaque pauvre enfant que vos confrères envoient dans l’autre monde, faute uniquement peut-être d’être éclairés des lumières que vous avez acquises et auxquelles les cloches de votre jardin servent de boisseaux1? Vous êtes
1 Cette charmante lettre peint bien la douce et sage philosophie du poète. Elle peint aussi son amour pour l’humanité. Ces sentiments, qui paraîtraient aujourd’hui surannés, n’étaient pas encore très rares chez les hommes de 1840. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
bien plus sûr que moi d’être utile en écrivant, et toutefois vous laissez la plume pour la serpette. Quand j’y pense, je déteste votre Palluau, et je ne sais comment j’aurai le courage de manger vos cerises, vos fraises et vos melons; il le faudra bien pourtant. En attendant, si vous trouvez dans vos courses quelque gîte à bon marché, avec un peu d’air pour nos chats, emparez-vous-en en mon nom. Judith se déliera beaucoup moins de vos trouvailles que des miennes; elle m’accuse de goûts trop vulgaires, la grandeur l’a gâtée.
« Adieu. Voyez que mon amitié n’est pas moins vieille que la vôtre. A vous. »
LETTRE G CL Ve
DU MÊME
« 10 juillet 1840.
(( Cher et bon ami,
(c Vous apprendrez, j’en suis sûr, avec non moins de surprise que de peine la détermination que nous prenons de quitter la Touraine, vous qui saviez combien je me louais de la liberté qu’on m’a laissée dans votre heureux pays et de toute l’obligeance que j’y ai rencontrée. Quant aux amitiés qui eussent dû m’y fixer, vous savez mieux qu’un autre que ce sont là des liens qu’on ne rompt pas facilement. Aussi m’a- 1- il fallu être loin de Tours pour
prendre ce parti violent. N’allez pas croire que l’intérêt de ma santé m’y ait seul poussé , bien qu’il faille dire qu’elle n’a jamais été aussi languissante que dans mes quatre dernières années, mais le grand guérisseur était là; non, ce n’est pas de ma santé, ce n’est pas non plus l’impossibilité de trouver un gîte peu cher et à ma convenance : c’est, puisqu’il faut le dire, l’ennui que Judith éprouve à vivre loin des amis de Paris, malgré toute l’amitié qu’elle porte à ceux qu’elle s’est faits à Tours b
ce Vous sentez, mon cher docteur, quelle difficulté se rencontre là pour moi , qui ne veux pas vivre à Paris et qui sens pourtant que je ne puis condamner sa vieillesse à un ennui perpétuel. Si encore elle m’eût fait l’aveu de son mal dès le commencement! nous n’aurions pas si fortement attaché nos cœurs à quelques bons Tourangeaux, qui eux-mêmes se seraient moins attachés à nous ; de part et d’autre, les regrets seraient moins vifs. Jugez de son empressement à revoir Paris : elle vient de sous-louer notre bicoque (je souhaite à ceux qui la prennent d’y pouvoir dormir), et je n’ai pu encore trouver à quelques lieues de Paris un coin assez près pour qu’elle voie ses amis aussi souvent que possible , et assez loin pour que mes amis seuls soient tentés de m’y venir trouver; ce sera chose difficile, et pourtant je suis décidé à cacher mon nid le plus longtemps que je pourrai, ce qui me fait souhaiter que les journaux de Tours ne parlent pas de mon changement de domicile, pour que personne n’ait vent de mon itinéraire.
<( Le besoin de solitude est un mal qui va croissant en
i Voir la note annexée t. Ier, p. 161, d’après laquelle Ernest Legouvé attribue à une toute autre cause le brusque départ de Béranger. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
moi; je crains qu’il ne dégénère en monomanie. C’est aussi l’une des raisons qui me forcent à rapprocher Judith de ses vieilles intimités ; il faut qu’elle ait par elle -même les distractions que ma manière de vivre ne peut lui procurer.
« Mais, cher docteur, la solitude n’est pas vide pour moi, sachez-le bien; les souvenirs y entretiennent les douces amitiés, qui, là, sont à l’abri de tout choc. Voyez quelle place vous allez occuper dans ma retraite, en quelque lieu qu’elle soit, malgré mes courses! Que de conversations n’ai-je pas déjà eues avec vous depuis que je vous ai quitté! Je ne vous y prête peut-être pas autant de justesse ni de finesse d’esprit , surtout autant de savoir qu’à vous il est dû; mais c’est qu’il y a en vous une qualité bien autrement précieuse que toutes les broutilles, et c’est avec la physionomie qu’elle vous donne et qui vous fait chérir de tous que je me plais à vous voir. Ces entretiens continueront longtemps, je vous assure; puissiez-vous, de votre côté, n’oublier pas tout l’attachement que je vous conserve et les regrets que j’éprouve à me séparer d’un ami avec qui il me semble avoir toujours été lié de l’affection la plus tendre! Pour vous en renouveler la mémoire, nous nous reverrons, je l’espère; je retournerai visiter le Jardin de la France , que je quitte sans l’avoir bien connu. Vous viendrez bien aussi quelquefois de notre côté : tous vos élèves ne sont pas encore professeurs. Et puis , Palluau et vos malades vous laisseront bien quelques moments pour me donner de vos nouvelles et de celles des personnes qui vous sont chères : vous nous aviez fait des amis de vos amis; combien cette excellente Mme Leclerc n’a-t-elle pas eu de bontés pour nous ! Tout le monde, je le sais, la trouve bonne; mais je crois que nous avions
obtenu bien d'aimables préférences; il en est de même de M. Frédéric, dont j’ai si fort éprouvé l’obligeance. Je ne parle pas de ses visites aux fiévreux , ce serait parler d’une dette. Mais vous rappelez-vous le jour où il quitta le dîner pour courir, rue Chanoineau, chercher un bonnet pour ma pauvre tête chauve?
« Demandez -leur pardon pour moi d’être forcé de leur adresser de si loin mes adieux; faites aussi mes excuses à M. Moreau, qui mérite tant d’estime et d’affection. Je voudrais bien un jour le retrouver dans quelque étoile, mais je crains qu’il ne soit mieux logé alors que vous et moi ; notre sagesse n’est pas d’une trempe aussi pure que la sienne, c’est une ambition qui vise au soleil.
« Je dois vous prier aussi de dire à M. d’Entraigues que si j’avais cru quitter Tours, il y a trois mois , je ne serais pas parti sans l’aller saluer et sans le remercier de l’obligeance qu’il a bien voulu me témoigner.
« J’ai beau prolonger cette lettre, il faut se dire adieu. Adieu donc, mon vieux ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.
<( Puisque je vous ai parlé de l’affaire du Napoléon Leroux, sachez que je m’en tire à meilleur marché que je ne le craignais.
a Je ne dois pas omettre de vous dire aussi que, dans les conversations que j’ai avec vous, je vous engage toujours à faire votre livre et que toujours vous m’assurez que l’ouvrage avance1. »
1 On voit par les lettres de Béranger quelle étroite amitié Punissait à Bretonneau. Nous avons examiné dans la Biographie le caractère de cette liaison. (Voir t. 1er, pp. 161-165.) — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU