‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 43 sur 78 · LETTRE CCLXV · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXV

DU MÊME

« 27 janvier 1842.

« Nous avons enfin des détails précis des tracasseries que vous avez éprouvées pour l’établissement de votre école. Elles ont été grandes, et la pauvre école y a perdu son plus beau fleuron ; à Tours , une école de médecine sans vous semblait chose impossible. On a triomphé de la difficulté, à ce qu’il paraît; mais de loin cela ressemble assez à l’enseigne des cabaretiers : la Bonne Femme sans tête. Puissiez-vous n’avoir pas quelques remords de pareille anomalie. Ce que j’ai appris avec plaisir, c’est que M. Frédéric avait la chaire qu’il souhaitait, dans laquelle ses études de prédilection doivent lui donner d’agréables succès. J’espère qu’il ne pense plus au Texas h

1 C’est cependant au Texas ou dans une région voisine qu’il retourna dans sa vieillesse. — T.

BÉRANGER A BRETONNEAU

« Quant à moi, mon cher ami, je suis assez souvent souffreteux, et, chose qui m’affecte un peu, je m’aperçois d’un grand changement que l’âge vient d’opérer dans ma constitution : l’hiver a été longtemps une époque de santé pour moi ; à présent, le froid, sans que j’y sois beaucoup plus sensible extérieurement, agit avec rigueur sur les entrailles, l’estomac et la tête, au point que voilà près d’un mois que je garde la chambre, ce que j’aurais dû faire plus tôt et ce dont je me trouve bien. Le malheur, c’est que je suis reclus, sans pouvoir aligner deux vers. Ce qui est encore l’opposé des effets que le froid produisait sur moi, qu’il me mettait en bonne disposition de rimailler. Au reste, j’ai beaucoup travaillé depuis un an, et j’aurai un assez fort volume à laisser à mon libraire, si rien ne vient me forcer à une publication de mon vivant; à cet égard, je résiste à toutes les sollicitations, tant j’ai peu de goût aujourd’hui pour ce public dont jadis j’ai tant désiré les suffrages.

« Et vous, cher ami, travaillez-vous comme vous vous l’étiez promis? je l’espère, car on me dit que vous négligez un peu Palluau. Vous ne venez plus à Paris? la mort d’Hainguerlot nous fera-t-elle ce tort, que rien ne pourra vous amener auprès de nous ? Mais j’entends notre ménagère ;• il faut finir, chargez-vous de toutes nos amitiés pour Mme Leclerc et M. Frédéric et M. et Mme Florentin, et, si vous en avez le temps , donnez -moi des nouvelles de toutes les personnes qui nous sont chères et que nous n’oublions pas.

« A vous pour la vie.

« Judith vous embrasse de cœur. »

LETTRE CCLXVP

DE VELPEAU

« Mon bon ami ,

« 14 mai 1842.

« Vous ne pourrez pas refuser. Le ministre voulait vous écrire. M. Gouin va se mettre à vos trousses. Pour l’anatomie , on oppose Charcelay à Dupré ; ce n'est pas bien. Ayez Dupré, il est bon, vous en serez content. Ils appellent Crozat 1 le Moreau de la Touraine! Un mot, je vous prie, et que je sache à quoi m’en tenir sur vos décisions.

« Mille tendresses fdiales. »

LETTRE CGLXVIP

DE BRETONNEAU A VELPEAU

« 17 mai 1842.

<( Mon ami ,

« Non. J’ai reçu votre première lettre le samedi et vous me demandiez réponse pour ce jour-là. Je partais pour une longue excursion, et cette fois j’ai été tenté de vous adresser ma courte dénégation, puisque vous m’écri-

1 Crozat fut nommé professeur d’accouchement. C’était un praticien instruit et de la plus grande honorabilité. — T.

BRETONNEAU A VELPEAU

viez comme si je ne vous eusse pas transmis une suffisante déduction des motifs de mon refus.

« A ceux que j’aime , je ne sais pas dire si durement ma pensée.

« A ce que vous savez déjà, ajoutez ce que je sais; moi, j’ai vieilli.

Qvod si me noies usquam discedere, reddes Forte latus...

« J’ai fait pendant vingt-cinq ans le service de l’hôpital, et je me souviens de ce que chaque jour j’y ai mis de mon temps. Quand j’ai déposé ce fardeau, j’étais épuisé.

« Le rayon de mes excursions s’est étendu: rarement je suis couché à minuit, plus rarement je me lève après quatre heures ; je dors en voiture. Prenez -moi quatre de mes meilleures heures matinales et vous me tuerez; il n’y aura pas grand mal , mais vous feriez pis : au lieu de tomber d’une pièce au bout du sillon, je tomberais peut-être demi -mort; je n’aime pas cette façon de finir.

« Mon confrère , mon ami Maviou , vénérable médecin de Nantes, est venu me trouver ces jours derniers: aujourd’hui, il a le pied et la main droites à demi paralysés; une autre fois, ce sera le pied et la main gauches; tout cela s’aggrave si un de ses malades lui donne de vives inquiétudes. Loin de s’émousser, sa sensibilité acquiert une exaltation maladive ; j’en sais d’autres dont c’est aussi l’histoire.

Enfin , il faut vous le dire , mes partisans me causent encore plus de dégoût que les autres. Je ne supporte plus la bêtise trop bêtifiante. Depuis cinq ou six jours, H., sa femme et son fils me poursuivent avec une lettre de vous, disent-ils. Protégé par mon genre de vie , je

leur ai fort simplement échappé , mais non pas à d’autres; et si cela continuait, ils me pousseraient à quelque brutalité. Ne vous souvenez -vous pas qu’avec beaucoup de bonne volonté je n’ai jamais pu faire partie de la société médicale de Tours?

« N’allez pas répéter que je fais trop large part à mon horticulture ; loin d’y mettre encore la main , ce qui serait assez sage, je vois mes jardiniers faire des bévues, et je le vois sans me mettre en colère et sans en faire pire chère ; tout aussi peu sensible aux louanges des promeneurs qui s'extasient devant la position du cottage, et je suis souvent une semaine sans y mettre le pied, bien que je puisse y arriver en quinze minutes.

« Délivrez -moi d’une obsession que je ne puis plus supporter ; tout cela s’arrangera sans moi, qui ne sais qu’enseigner notre ignorance. Quelle ferveur je leur vois à tous pour enseigner ce dont il faudrait se hâter de désapprendre la plus grande part! Dites -moi, je vous prie, à . quelles écoles ont étudié Sydenham et Torti?

« J'ai dit en riant à notre maire, qui m’adressait de vives exhortations : « Eh bien ! faites -moi nommer

ex-directeur. » Par plaisanterie , je ne me voudrais pas là même en peinture.

« Ne m’en parlez plus; j’ai le plus franc, le plus positif désir de ne pas me laisser prier, bien résolu que je suis à ne rien accepter.

« Gendron m’a résisté ; peut-être obtiendrait -on sa coopération , si le doyen joignait ses instances aux miennes.

« Cette lettre était écrite avant que j’eusse reçu votre seconde lettre-sommation. Je voulais y joindre une bribe

BRETONNEAU A VELPEAU

de clinique relative à la fissure. Le temps m’a manqué , et cette bribe, je doute qu’elle vous parvienne, puisqu’elle manque cette occasion.

« Je ne suis pas étonné que notre confrère Adl... n’ait pas été guéri de sa fissure par la décoction de la ratanhia ; il faut à cette médication plus de métier que je ne l’avais d’abord supposé.

« Deux malades traités, l’un à Saumur, l’autre à Vendôme , par les mèches avec pommade de belladone , par les cautérisations et la décoction de ratanhia, souffraient à devenir fous; le traitement était prolongé depuis deux mois et le mal augmentait. Ils ont été promptement guéris par la décoction de ratanhia ; non pas par la décoction, vous savez bien que ce n’est pas un médicament qui guérit, mais une médication, un certain emploi du médicament. Ils ont donc guéri par une médication dont la décoction de ratanhia, convenablement appliquée, a été l’agent thérapeutique. Pour nous entendre sur ce point, il faudrait aborder l’étrange et folle étiologie de notre vénérable maître et la pathologie de la fissure. Mais des malades de Nantes et de Poitiers, qui ont hâte de quitter Tours , m’ont déjà réclamé, et ce genre de vie ne me tient pas à l’abri de noirs accès d’hypocondrie 1 ! »

1 II ne faudrait pas juger sans réflexion le caractère de Bretonneau sur les incidents que souleva la création de l’École de Tours.

On doit, avant de se prononcer sur son attitude dans ces délicates questions professionnelles qui le passionnèrent si vivement, envisager les rapports mutuels des médecins de province à cette époque, la jalousie que suscitait la prépondérance scientifique de Bretonneau, l’universelle réputation dont il jouissait et les rancunes que devait amener sur sa tête l’indépendance de son caractère et la rude franchise de ses opinions. — T.

LETTRE CCLXVIIP

« 6 janvier 1843.

<( Mon Excellentissime ,

« Voici mon premier vœu pour 1843: que Dieu ou la prudence vous protègent contre les flâneurs. Il m’est revenu, ces jours derniers, qu’ils avaient fait tout récemment un trou à votre bourse.

« J’ai vu M. Dutrochet, dont j’ai été très content ; lui auriez-vous écrit? Si non , dans l’état où il est, un petit mot de vous me l’octroiera ; et M. Duméril ?... Ah çà ! ne riez pas de l’Institut comme vous riez de votre fortune ! D’aucuns me disent que je dois en être, et puisque j’ai eu la simplicité de demander, de faire des visites d 'intrigues , il faut bien que vous m’aidiez. Du reste, ce métier-là est bien ce qu’il y a au monde de plus niais, de plus abrutissant , de plus bête 1 !

« Ma pauvre femme se porte mal depuis quelque temps ; elle me tourmente et m’inquiète pour l’avenir !

« A toujours. »

1 II s’agissait du siège laissé vacant à l’Institut par la mort de Larrey. Velpeau sollicitait le concours de Bretonneau. — T.

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