‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 42 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

LETTRE CCLXL

DE TROUSSEAU

« 10 mai 1841.

« Mon cher Maître,

« Je ne vous parle pas de notre pauvre école secondaire; que voulez-vous qu’elle soit sans vous? Votre refus entraînerait celui de Gendron; vous serez, Dieu merci! pas trop mal embêtés. Restons donc à Palluau. J'aurais fait probablement comme vous.

(( Laissez tous ces groins dans leur bauge, et surtout, faites que vos bons amis ne viennent pas s’apitoyer sur le mal que vous vous faites. Toute votre vie vous avez vécu pour les autres : vivez pour vous et pour ceux qui vous aiment, ce qui revient au même.

«Je vous parle de ma nièce : allez la voir, je vous en supplie; j’ai peur quelle ne médite des tubercules; je vous en prie, voyez-la, et tâchez d’obtenir d’elle un peu de raison et de volonté. Adieu , mon cher Maître, je vous embrasse et je vous aime bien tendrement. »

nitivement de faire partie de cette école qui avait été créée pour lui, sur ses propres indications et dont la direction lui était destinée. Nous avons dû supprimer quelques lettres trop personnelles pour pouvoir être publiées. — T.

BRETONNEAU A VELPEAU

LETTRE CCLXIP

DE BÉRANGER

« 3 5 juillet 1841.

« Vilain paresseux ! je ne vous demande qu’un seul mot pour le neveu de Lamennais. Peut-on, sans inconvénients, user de la saignée abondante pour prévenir le retour des accès d’épilepsie? Oui ou non , deux mots sont bientôt écrits sur une feuille de papier.

« Je me porte mieux, Judith va bien, et nous vous embrassons.

« Voulez-vous qu’on vous envoie le jeune malade? Les parents sont en état de supporter cette dépense. »

LETTRE CCLXIIP

DE BRETONNEAU A VELPEAU

« 26 octobre 1841.

(( Non, mon ami; et déjà, en vous écrivant non, j’avais très sérieusement pensé au parti que je devais prendre.

« Aucun ressentiment d’offense, aucun motif étranger à Tinstitution de l’école m’a dicté ma réponse.

« Je fais les vœux les plus sincères pour la prospérité du nouvel établissement ; je le crois utile, et, comme le

doyen , je lui vois des conditions très favorables de prospérité.

« Je pense qu’il y a dix ans j’aurais donné une bonne direction aux études cliniques ; aujourd’hui, cela ne se peut plus.

« Vous savez la distance de l’hôpital à la ville: une heure doit être dépensée pour aller et pour revenir. Jamais je n’ai pu consentir à éveiller toute une maisonnée par le bruit matinal d’une voiture ; j’irais à pied à l’hôpital comme j’y suis allé pendant vingt -cinq ans.

« Visites de malades, recherches anatomiques, leçons; à tout cela je n’ai jamais su aller assez vite, et je dépenserais trois heures. Eh bien, mon ami, maintenant que j’ai gagné ces trois heures, je vois souvent, en me couchant à minuit, que de sérieuses obligations ne sont pas acquittées, et je suis tenté, je vous assure, de m’enfuir et d’aller me blottir à côté de Béranger.

« Accepter la place de directeur de l’école et ne pas accomplir le devoir de cet emploi, ce serait une ignominie.

« J’ai toujours fait très médiocre cas de tout ce qui éblouit: à voir souffrir et mourir, j’ai appris ce que vaut l’or ; et maintenant : with spectacles on nose, et quand on approche: the last scene of ail, that end , this strange eventful history. Je comprends ce que vaut the bubble réputation.

« Vous me parlez de l’influence que me donnerait sur la disposition du personnel de l’école la direction. Si j’ai dit un mot sur ce sujet, c’est moins dans l’intérêt de mes affections que dans celui de l’établissement.

« La médecine pratique est de ma compétence, et j’ai l’intime conviction que la chaire de clinique ne sera bien

BRETONNEAU A VELPEAU

rempli que par Frédéric. On ne fera pas mieux, j’y défie vos plus gros bonnets.

« L’ardeur de son âge, l’esprit d’analyse développé dans ses études d’histoire naturelle , et , ce qui est pour moi plus concluant > le résultat actuel de ses recherches pathologiques, me donnent la certitude que je ne puis à cet égard me tromper.

an L’affection épidémique de Versailles, Laval, etc., sévit ici à l’hôpital et gagne la ville.

« Confondue avec la fièvre typhoïde, avec la méningite idiopathique, etc., etc., on fait de tout cela la petite guerre. Frédéric ne débrouille pas seulement cette fusion; il vient de constater que dans trois cas un épiphénomène funeste , une angine suffocante due à un œdème soudain de la glotte, pouvait instantanément terminer la maladie, et au dernier degré de l’asphyxie il a bravement pratiqué la trachéotomie. Et j’ai là ce matin le jeune militaire qu’il a opéré au moment où il paraissait avoir cessé de vivre, et qui vient le remercier de ses soins.

« L’administration a tout fait pour l’institution d’une école préparatoire ; elle ne verrait pas sans peine le service médical scindé pour une clinique. Un homme de trente ans se trouve heureusement placé dans le service, plus heureusement doué pour bien remplir une des chaires les plus importantes dans une école préparatoire : nommez-le, ne le nommez pas, c’est votre affaire.

« Je n’ai pas reconnu sans regret que je ne pouvais plus rien pour une institution que j’ai tant souhaitée; la bienveillance que me fait témoigner M. Villemain, et c’est bien plus pour moi que celle du ministre, ajoute beaucoup à ce regret.

« Votre vieil et bien sincère ami. »

LETTRE CCLXIVc

DE BÉRANGER

(( J’apprends, mon cher ami, que vous êtes déjà bien tourmenté par votre école, qui n’est pourtant encore qu’à l’état d’embryon. Que sera-ce, bon Dieu, quand les dents lui viendront? M. Moreau a eu la bonté de nous venir cher cher hier, et malheureusement ni Judith, ni moi, n’étions au logis. J’aurais eu bien du plaisir à voir cet excellent homme, et sans doute il m’eût éclairé sur la cause des ennuis que vous éprouvez. On nous a dit ici, et je l’ai lu dans un extrait du Journal d' Indre-et-Loire , que M. Tonnelé n’avait pas été présenté pour faire partie de votre professorat b Cette non-présentation n’a pu être de votre fait, il me semble. Je vous ai entendu souvent le citer au nombre des professeurs futurs de l’école. Y a-t-il eu malentendu entre vous ? Je ne suis pas juge de son mérite, mais la réputation dont il jouit à Tours n’aurait pas laissé, même à un ennemi, le droit de l’évincer de l’enseignement. Donc, vous qui n’êtes l’ennemi de personne , pas même de ceux qui vous ont donné le droit de plainte, vous n’avez pu penser à en priver l’école. Je vous avouerai que, dans l’intérêt de votre repos, j’au-

1 Tonnelé, chirurgien en chef de l’hôpital de Tours, fut nommé directeur de l’école de médecine à la place de Bretonneau et professeur de Clinique externe. C’était un oculiste habile et un chirurgien remarquable. — T.

BÉRANGER A BRETONNEAU

rais désiré qu’il en fût le doyen, pour que vous n’eussiez à vous occuper que du cours ou des cours dont vous auriez cru devoir vous charger. Les travaux d’organisation et d’administration ne vous vont point, et vous êtes de ces hommes qui tiennent partout la présidence , quelque soit le titre qu’ils portent.

« De pareils lieutenants n’ont de chef qu’en idée ,

« Leur nom retient pour eux l’autorité cédée , »

comme dit le vieux Corneille.

« Ce que je voudrais apprendre, c’est que les tracasseries sont à leur fin et que tout va pour le mieux dans la nouvelle institution, qui peut devenir un grand bienfait pour votre pays.

« Nous nous portons bien; mais, à mon arrivée à Passy, soit l’effet du printemps qui m’avait déjà travaillé à Fontenay, soit la vivacité de l’air de notre montagne, j’ai d’abord été pris d’une grande faiblesse de jambe, puis d’une demi -insomnie, puis d’un énorme appétit ; enfin je vais bien désormais et Judith aussi. Je suis au terme des visites que je voulais faire et dont j’ai borné le cercle ; j’en ai déjà reçu beaucoup aussi , mais j’espère recouvrer bientôt un peu de repos dont j’ai toujours grand besoin. Ce que j’ai vu depuis un mois ne m’a pas donné le goût du monde. Faites toutes mes amitiés à M. Frédéric ; j’espère que le jeune professeur va attirer la foule à sa chaire. Faites aussi nos compliments à M. et Mme Florentin .

« Adieu , cher ami ; c’est Bretignères qui vous fera tenir cette lettre. Nous espérons bien revoir M. Moreau, qui ne nous a pas laissé son adresse. Il n’aura à vous

reporter que de nouveaux témoignages de notre inaltérable amitié.

« A vous.

« Voici les Vatry riches, j’en suis satisfait; j’espère qu’ils feront bon usage de leurs écus. J’oublie de vous charger des amitiés de Judith pour Mme Leclerc et pour M. Frédéric ; ce serait une matière de querelle si elle le savait. »

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