‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 45 sur 78 · LETTRE CCLXX · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXX

DE BRETONNEAU A VELPEAU

« 30 mars 1843.

<r Oui, nous avons, oui, vous avez cautérisé avec du nitrate d’argent des pustules vaccinales récentes1. Oui, à cette époque j’avais obtenu l’extinction de l’inflammation furonculaire sur moi-même, j’avais prévenu son développement par ce même procédé. Et ce procédé, appliqué au furoncle, je l’avais emprunté à je ne sais qui.

« Plusieurs motifs m’avaient porté à faire à la vaccine l’application de la cautérisation. Le motif principal, vous ne pouvez l’avoir oublié. J’étais alors dans la fureur de mes recherches sur les inflammations spéciales, je savais toutes les oppositions que le physiologisme allait opposer à la cure de l'angine maligne par les caustiques (nonobstant tous les témoignages de l’antiquité). Je cherchais

1 Velpeau, s’inspirant des idées et de la méthode de Bretonneau, s’était occupé du traitement des pustules de la variole par le nitrate d’argent. (Thèse de concours, 1824. — Société philomat., 1825. Académie de médecine , 1825.) — T.

des faits thérapeutiques analogues; mais je ne voulais pas seulement, en m’adressant à la vaccine, savoir si une phlegmasie spéciale pouvait être arrêtée dans sa marche, je voulais aussi constituer un autre fait, chemin faisant. La vaccine arrêtée à son début ne cesserait-elle pas d’être préservative d’un second développement de la vaccine et de la variole, etc. etc.?

ce Vous savez encore que cette question n’a pas été aussi nettement élucidée que je l’avais souhaité; mais l’extinction de l’inflammation spéciale fut obtenue avec une facilité qui me porta à saisir la première occasion d’étendre à la variole le même procédé; et la constance des résultats obtenus d’une cautérisation opportune et méthodique fut si évidente, si sûre, qu’en 1821, dans la lecture que je fis à l’Académie, je ne mentionnai que l’effet de ce procédé appliqué à la petite vérole. Citation reproduite textuellement dans le traité de la diphthérite (1826), page 92, paragraphe 104 :

« Il semble qu’il suffit, pour arrêter les progrès de la « phlogose spécifique, de lui substituer une autre inflam- (( mation. J’ai obtenu un effet analogue sur les pustules « de la petite vérole, depuis le deuxième jusqu’au cin- <( quième jour de l’éruption, en perçant leur sommet <( avec une aiguille d’or ou d’argent , mouillée d’une solu- (( tion de pierre infernale; l’inflammation variolique s éteint <( presque à l’instant. Il suffit d’un si léger attouchement « pour les pustules du deuxième jour que la trace en « disparaît avant l’époque de la suppuration, etc. »

u Pendant le séjour que je fis à Paris en 1821 , ces tentatives furent répétées un grand nombre de fois à l’hôpital des Enfants dans le service de Guersant.

« J’espère que Mme Velpeau est plus contente de sa

VELPEAU A BRETONNEAU

santé. Si elle était à votre régime, elle ne resterait pas longtemps affligée de sa névrose.

« Dévoué. »

« Tours, jeudi 30 mars.

(( P.-S. Je reste de plus en plus persuadé que la modification de la variole, que nous appelons vaccine, ne nous vient pas des vaches..., que Jenner a été dupe et nous a fait dupes d’une illusion.

(( La généalogie du cowpox (progéniture des eaux aux jambes) est là pour dire qu’il laissait très librement courir la folle de la maison. La vérité toute nue n’eût sans doute pas obtenu le même succès b »

LETTRE GGLXXP

DE YELPEAU

« 6 avril 1843.

« Vous le voyez, mon très cher, ego sum papa.

« Malgré tout leur ramassis de sottises, m’y voilà. <( Puisque je m’étais jeté dans la galère, il fallait absolument arriver au port. D’y être ce n’est rien; mais, à la

1 Voir sur ce sujet la lettre de Trousseau et la note que nous lui avons annexée , page 413. — T.

manière dont la partie était engagée sur la fin, échouer eût été pénible, pénible pour longtemps1 * * * * * *.

« Duméril a été digne et très bien.

<r Bonjour. »

LETTRE CCLXXII8

DE TROUSSEAU

« 12 avril 1843.

(( Mon cher Maître,

« Voici votre fils aîné dans la gloire académique ; il est tout heureux de son auréole, et je partage en vérité son bonheur. Vous devez en être heureux aussi ; mais jamais vous ne verrez votre fils cadet dans ce nuage lumineux. Je suis tiède à l’endroit des académies , ils m’ont fait académiste à la Nouvelle- Orléans , à Bruges,

1 Velpeau avait été élu le 3 avril 1843 au siège laissé vacant par la

mort de Larrey. Les candidats étaient Velpeau, Civiale, Lallemand,

Lisfranc et Ribes. La nomination ne se fit pas sans difficulté. Lallemand

surtout, recommandé par ses lettres sur l’encéphale, par ses mémoires

sur les maladies des organes génito-urinaires , très poussé par l’École de

de Montpellier, encore très puissante à cette époque, était un antago-

niste redoutable. Les travaux de Lisfranc, sa réputation chirurgicale, les mémoires de Ribes , les découvertes de Civiale et les amis que lui créait

sa spécialité, constituaient d’autres éléments qui accroissaient l’incertitude du résultat pour Velpeau. A vrai dire, Lallemand seul balança un moment son immense réputation , et les premiers tours de scrutin n’ayant pas donné de résultat, la lutte se circonscrivit entre Velpeau et le professeur de Montpellier; le premier fut élu au scrutin de ballottage par trente-neuf voix contre vingt-six à Lallemand. — T.

VELPEAU A BRETONNEAU

à Copenhague ; mais comme je ne demanderai jamais à entrer dans le palais de Mazarin ou dans la taverne de la rue de Poitiers, et que le système du compelle intrare n’est pas en usage en deçà comme au-delà des Alpes ; je resterai Gros- Jean comme devant. Ce n’est pas vous qui m’en blâmerez. Je commence à me faire heureux par les choses qui sont autour de moi. Les joies de la famille deviennent tous les jours plus vives. Mon Georges me ravit de bonheur quand il reconnaît un genre, une espèce botanique, et je ne donnerais pas pour dix fauteuils académiques les quatre heures de mes pérégrinations dominicales. Mes enfants et ma femme ont quelque chose qui me les rend plus chers encore, c’est qu’ils vous aiment presque autant que je vous aime. »

LETTRE CCLXXIIL

DE VELPEAU

« 30 mai 1843.

« Mon bon ami,

« Je tenais d’autant plus à vous voir que l’état de Béranger m’a beaucoup occupé, soit à cause de vous, soit à cause de M. Dupont1, qui m’en a chaque jour entre-

1 Dupont de l’Eure, ami de Béranger, qui fut quelques années plus tard président du gouvernement provisoire.

Né en 1767, mort en 1855. — T.

tenu. Je vous aurais dit que, selon toute apparence, votre célèbre ami a mal à la prostate , ou bien une pierre dans la vessie. Gomme une exploration avec la sonde serait indispensable pour éclaircir ce premier chapitre , vous auriez , mieux que personne , trouvé moyen d’en faire sentir la nécessité au malade, qui en a, je crois, une frayeur toute enfantine ! S’il a une pierre, vous le savez, plus tôt on y verra, plus tôt il sera facile de la briser; s'il n’en a pas, tranquilles de ce côté, ses amis et lui, délivrés d’une pareille inquiétude, feront trêve à leurs angoisses. Je crains que Prat, qui ne voulait joas d’abord accuser les voies urinaires, ne soit obligé de vous apprendre quelque chose à ce sujet. N’allez pas toutefois grossir, noircir mon dire : ayant vu vous-même M. Béranger, vous savez peut-être à quoi vous en tenir. C’est tout simplement pour que, s’il continue à souffrir et qu’on vous en parle, vous prépariez les voies en lui laissant entrevoir l’utilité d’une exploration directe.

« Malgré son hypocondrie, ma femme, qui est à la campagne et que je vais remonter un peu le dimanche et le jeudi, se joint à moi pour vous embrasser.

« A toujours. »

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CCLXXIVe

DE TROUSSEAU

« 27 juin 1843.

« Mon cher Maître,

« Donnez-moi des nouvelles de ma bonne mère ; je désirerais vivement savoir à quoi m'en tenir sur celles que je reçois. Mme Gallery me dit que ma mère a toujours beaucoup de fièvre, dites-le-moi. J’ai vu aujourd’hui M. de ***; son tibia va mieux et son masque est moins affreux. Quoique vous en disiez, l’iodure de potassium, quand la peau est malade, ne va pas comme les bains de sublimé. L’iodure de potassium ne détrônera pas le mercure, qui sera longtemps encore le pape des antisyphilitiques .

« Qu’a- 1- on dit de la phototypie ? J’ai, pour mon compte, été trouvé universellement atroce ; serait -ce que nous sommes toujours ainsi quand on nous représente au naturel ?

« Encore une petite fille de quatre ans sauvée par la trachéotomie ; c’est ma cent trentième opération en tout , ma cent vingtième pour le croup ; c’est ma vingt -neuvième guérison : c’est à vous que tout cela appartient.

(( Elle mourait, les amygdales étaient recouvertes de concrétions épaisses ; les narines étaient envahies, je ne voulais pas opérer ; j’avais mis ma boîte dans ma poche

et j’étais dans la rue. Le père a couru après moi et m’a prié de tenter le remède extrême. J’ai solidement cautérisé la trachée et les bronches , j’ai seringué dans le nez une solution de nitrate d’argent au millième ; tout s’est bien passé, à cela près d’une pneumonie du sommet à gauche qui ne m’a guère inquiété, et j’ai pu fermer la plaie le treizième jour. Pour fermer la plaie , le procédé suivant est joli : deux morceaux de taffetas d’Angleterre, de cette largeur et de cette grandeur ; à l’une des extrémités une porte d’agrafes. Mon taffetas est collé jusqu’au bord de la plaie et des deux côtés, puis un fil double réunit mes deux portes et affronte les lèvres très exactement. Gomme la boutonnière est large, je mets deux bandes et deux portes l’une au-dessus de l’autre. Je ne sais pas s’il existe un meilleur bandage unissant. J'ai fait, depuis le 1er juin, trois trachéotomies: garçon de sept ans, mort ; garçon de cinq ans, mort, et, pour me consoler, une petite fdle de quatre ans, Dieu merci, guérie. Je n’ai pas besoin de vous dire que rien de tout cela n’était dans ma clientèle.

« Mille tendresses de la part de tous. »

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CCLXXVe

« 30 décembre 1843.

« Mon cher Maître,

« Je clos Tannée par une trachéotomie guérie.

« Depuis janvier 1842, voici onze égorgements et trois guérisons. Le plus curieux est que ce sont trois filles, et dans mes premiers relevés c’étaient les garçons qui survivaient et les filles qui mouraient. O compteurs , compteurs ! cela fait treize trachéotomies, cent vingt-trois pour le croup , trente enfants guéris ; dix pour des maladies chroniques du larynx , un guéri et vivant , deux morts peu après l’opération ou pendant l'opération , sept ayant vécu de cinq à treize mois et succombant au progrès du mal pour lequel ils avaient été opérés.

« Ils ont avalé le morceau, qui leur a paru dur. Maintenant ils s’en aident avec une ardeur que j’admire et que pourtant je n’essaierai pas d’imiter. Il se coupe maintenant trois ou quatre cous par mois, et je suis peu occupé aujourd’hui. Il n’est médecin, pour peu que la main lui démange, qui ne trachéotomise à la première toux croupale, ou tout au moins qui ne le propose. Il s’est fait, à l’endroit de la trachéotomie, ce qui s’est fait pour le fer il y a quinze ans.

« En revenant d’auprès de vous, je me mêlais de traiter la chlorose , que l’on physiologisait ; c’était une bénédic-

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