‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 49 sur 78 · DE PROSPER MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

DE PROSPER MÉRIMÉE

<r Monsieur,

« Paris, 3 octobre 1844.

« Mon intime ami, M. Hippolyte Royer -Collard, est atteint depuis plusieurs mois d’une maladie grave 1 2. En

1 Trousseau ne devait pas rester sous cette impression. Il ne tarda pas à constater de graves inconvénients à l’inoculation telle qu’il la pratiquait, et il y renonça. ( Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu, t. Ier, 1868.) — T.

2 Cette relation est intéressante en ce sens que c’est le malade luimême, un des médecins les plus en vue de l’époque, qui l’a dictée, et que d’un autre côté c’est un des écrivains les plus distingués de notre temps qui l’a rédigée. On verra avec quelle netteté de langage, quelle précision dans l’analyse des signes, Royer-Collard décrit par la plume de Prosper Mérimée l’histoire de la redoutable affection qui devait en peu d’années le conduire à la paralysie , à la déchéance organique progressive et à la mort.

Hippolyte Royer-Collard était le frère d’Antoine Royer-Collard, que nous avons vu professeur de Médecine légale et médecin en chef de la maison royale de Charenton, où il fut le prédécesseur immédiat d’Esquirol (voir la Biographie, page 107). Il était par conséquent le neveu du célèbre orateur qui jeta un si grand éclat sur le régime constitutionnel; l’on peut penser que cette illustre parenté ne fut pas éHangère à sa rapide carrière. Il était toutefois brillamment doué, et si ses mœurs légères et ses goûts très mondains nuisirent à sa réputation professibm nelle et le firent considérer par les médecins de son temps comme un

sa qualité de professeur à l’École de médecine , il est entouré de quantité de docteurs qui me semblent, à moi ignorant, différer un peu d’opinion sur la nature de sa maladie. Pour lui, c’est au sentiment de ses anciens qu’il accorde toute confiance, et, en conséquence, il se soumet à un traitement fort pénible, dont, jusqu’à présent, il n’a guère éprouvé de bons effets. Quelques médecins de ses amis pensent que le repos suffirait pour le rétablir, et regardent comme inutiles ou même dangereux les remèdes qu’on a employés jusqu’ici. Dans cette incertitude qui m’afflige beaucoup, j’ai pensé naturellement à vous, Monsieur. J’ai espéré que vous voudriez bien jeter les yeux sur l’historique de la maladie et du traitement que m’a dicté Hippolyte , et m’en dire votre avis. Votre opinion, je le sais, aurait le plus grand poids à ses yeux et terminerait l’anxiété de tous ses amis. Voici ce qu’il m’a dicté :

esprit frivole et d’une valeur contestable, on est bien forcé de reconnaître que, grâce à de merveilleuses aptitudes, il sut mener de front le travail et le plaisir, et qu’il laissa, en mourant prématurément, une somme de labeurs suffisante après tout à honorer sa mémoire.

Ces travaux qui sont des morceaux isolés, des notes, des rapports, des discours, des articles de journaux ou de revues, attestent une intelligence peu commune, un esprit raffiné, ingénieux, parfois éminemment philosophique et une vaste étendue de connaissances. Malheureusement, il avait une trop grande facilité et ce fut, avec ses goûts de plaisir, ce qui le perdit. Il ne donnapas, en effet, ce qu’on aurait pu attendre de lui, le jour où Dupuytren lui prédit qu’il serait le successeur de Bichat. (Thèse inaugurale, Paris, 1828.) Il se livra à l’improvisation, se fia trop à sa remarquable facilité d’assimilation , et ne fut qu’un très ordinaire professeur d’hygiène (1838). Il fit regretter dans cette fonction Hallé et Desgenettes et put mériter qu’on lui appliquât cette appréciation très sévère de Lorry, « qu’il était de ceux qui occupent une place sans la remplir. »

Royer-Collard succomba à quarante-cinq ans, au mois de décembre 1850. Il avait naturellement été doté de tous les honneurs et de tous les titres; il était professeur à la Faculté, membre de l’Académie, membre du comité d’hygiène, du conseil de salubrité, etc. — T.

PROSPER MÉRIMÉE A BRETONNEAU

(( Le 21 mai 1844, M. Royer-Collard, en rentrant chez lui, a senti la région de l’estomac comme comprimée ou violemment tendue. Cette sensation disparaissait sur-lechamp , lorsque aucun vêtement ne touchait les parois abdominales. Pendant cinq à six jours cette sensation a augmenté, et il a semblé qu’elle se prolongeait en descendant le long des fesses , des cuisses et des jambes. Vers le huitième jour, engourdissement des pieds, fourmillement, etc. Le 30 mai, sensation analogue, mais plus faible, dans les bras et les mains. Les parois de la poitrine et les muscles respirateurs restent parfaitement libres.

€ Le 1er juin , une saignée du bras ; le 3 et le 5 , purgatif.

« Du 10 au 19 juin, tous les jours, application de ventouses, les unes sèches, les autres scarifiées, le long de la colonne vertébrale. La maladie continue et augmente d’une manière insensible.

« Depuis le 20 juin jusqu’au 12 juillet, douches froides sur le dos, d'une demi-heure chaque, et, pendant les dix derniers jours, deux douches par jour. Aucune amélioration ; progrès du mal lents mais appréciables. La vessie et le rectum sont paresseux, les efforts d’expulsion sont pénibles ; ces derniers symptômes ont commencé dès le huitième jour de la maladie et sont restés à peu près les mêmes.

« Le 12 juillet, application d’un emplâtre émétisé sur une partie de la colonne dorsale et de la colonne lombaire. Tous les deux jours, ventouses scarifiées à la région cervicale, de manière à ôter chaque fois deux à trois onces de sang.

« Après quinze jours de ce traitement, le mal a fait des

progrès sensibles. L’engourdissement des jambes a augmenté, la marche est plus difficile. Dans les bras on remarque seulement une plus grande sensibilité pour le froid.

« Le 27 juillet, plusieurs médecins réunis, supposant que cette maladie pourrait, à la rigueur, être causée par quelque ancienne affection syphilitique, prescrivent un traitement par le proto-iodure de mercure , puis par l’iodure de potassium, ce dernier à la dose de trois grammes par jour. De temps en temps douches , ventouses scarifiées , bains tièdes, etc.

« Le 24 août, deux cautères, et, le 27, deux autres dans la région dorsale.

« Le 7 septembre, les symptômes se sont aggravés considérablement. La marche est devenue presque impossible. La respiration est gênée par suite de la constriction violente que ressentent les muscles abdominaux. La tête est lourde , embarrassée ; des mouvements nerveux involontaires se produisent dans les membres. Saignée de trois palettes.

« Pendant quatre jours les mêmes symptômes continuent avec plus de force; perte complète d’appétit, de sommeil ; crampes , étouffements , etc. Sangsues aux narines, bains tièdes d’une heure chaque jour.

« Vers le 15, amélioration notable. On a supposé que cette crise purement accidentelle, et en dehors du développement régulier de la maladie, était due à l’action de l’iodure de potassium. On en a cessé l’emploi, et l’on s’est appliqué à combattre l’effet nuisible qu’il avait produit sur les centres nerveux, à l’aide d’un régime calmant et rafraîchissant. De nouveaux cautères ont été appliqués à la partie inférieure du dos. (Il en a sept en ce moment.)

PROSPER MÉRIMÉE A BRETONNEAU

Des bains tièdes d’abord, d’une demi-heure chaque jour, puis des douches de vapeur chaude sur les extrémités inférieures, tous les deux jours. Chaque semaine, application d’un petit nombre de sangsues le long du rachis. Chaque jour des laxatifs ; alimentation modérée, boissons rafraîchissantes; tel est le traitement actuellement suivi.

« Depuis dix jours environ, la maladie semble au moins stationnaire, tandis qu’elle avait toujours fait des progrès jusqu’à cette époque. La marche est peut-être plus facile, mais cette amélioration n’est-elle pas due à l’amélioration de l’état général?

« L’opinion des médecins est que la substance de la moelle est intacte ; qu’il existe très probablement dans les enveloppes de sa partie inférieure une congestion déjà ancienne, due peut-être à des excès vénériens; peut-être aussi un peu de suffusion séreuse.

« Le tempérament est sanguin et très irritable. Disposition aux congestions cérébrales depuis plus de quinze ans. On a pensé que l’abus des cigares pouvait avoir contribué à la production de la maladie. On est d’avis que l’action lente des cautères, de temps en temps renouvelés, et un régime calmant sont les meilleurs moyens d’obtenir une guérison qui elle-même devra être lente et graduelle.

« J’ajouterai à ce précis qu’Hippolyte Royer- Collard a fait à ma connaissance des excès de tout genre depuis vingt ans (il en a quarante -deux). Il était grand mangeur, grand fumeur, encore plus grand coureur de filles. Il ne boit que de l’eau; parfois il a fait des excès de travail, et c’était un sujet d’admiration pour ses amis que la facilité avec laquelle il supportait les fatigues de tout genre.

« Depuis l’invasion de la maladie, il a conservé toute

sa présence d’esprit et son courage. Il connaît la gravité de sa position, mais il a bon espoir. J’ai remarqué que les variations de la température avaient un très grand effet sur lui ; un temps froid et humide l’abat , il reprend des forces par le beau temps. Ses mouvements sont difficiles. Pour avancer la main, il paraît être obligé de la jeter brusquement et avec effort sur l’objet qu’il veut toucher. Il marche péniblement, les genoux fléchis, en s’appuyant sur les talons. Il n’y a pas d’ailleurs à: insensibilité dans ses membres, mais plutôt excès de sensibilité ‘ quelquefois , altération de cette sensibilité. Ainsi une surface lisse lui fera éprouver la même sensation qu’une surface rugueuse. Il sort tous les jours quelques heures en voiture. La voiture va au pas. Il se plaint cependant du léger mouvement qu’il éprouve. Il compare la sensation qu’il reçoit, lorsqu’il est assis, à celle qu'il sentirait s’il reposait sur des boules dures, ou s’il avait des tumeurs dures sur les cuisses.

« J’ai pris la liberté de m’adresser à vous , Monsieur, dans cette triste conjoncture, connaissant votre ancienne bienveillance pour moi et l’estime que vous faites d’Hippolyte. Je serais bienheureux si vous jugiez son état remédiable, et si vous vouliez bien me faire part de votre opinion sur le traitement à suivre.

« Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de tous mes sentiments dévoués. »

BÉRANGER A BRETONNEAU

LETTRE GCLXXIX6

DE BÉRANGER

« 12 janvier 1845.

« Cher ami, Lamennais m’a apporté, hier, des nouvelles de Tours qui l’avaient épouvanté; il disait que Mlle de Fauveau , qui revenait de Tours avec une consultation de vous, racontait que votre état donnait les plus vives inquiétudes; que Tours était dans les alarmes; que les pauvres allaient prier dans les églises pour demander au ciel votre guérison, etc. etc. Ce récit d’une artiste (vous savez que Mlle de Fauveau est un sculpteur très distingué 1 ) avait été rapporté à Lamennais par une autre artiste célèbre, Ary Scheffer2, et mon pauvre philosophe, arrivant pour dîner, était tout bouleversé d’une semblable nouvelle. J’ai cru pouvoir le rassurer, en lui citant la der-

1 Mlle de Fauveau, que Béranger avait recommandée à Bretonneau et dont le nom est oublié aujourd’hui, était une artiste sculpteur de mérite, qui appartenait à la haute société légitimiste de la Restauration. Ti'ès choyée dans ce milieu à cause de son talent et aussi de ses sentiments , elle n’hésita pas, au moment de la tentative de soulèvement de la duchesse de Berry en Vendée, à laisser l’ébauchoir et le ciseau pour prendre le fusil, et se battit dans les rangs des royalistes. Elle put, après la défaite , se réfugier à Florence.

Elle avait un sentiment très fin de l’art et a produit de nombreuses œuvres dont quelques-unes sont réellement remarquables. — T.

2 Scheffer (Ary), peintre français, né à Dordrecht (Plollande) en 1785, mort à Argenteuil le 15 juin 1858. Élève de Pierre Guérin, il a laissé un grand nombre de chefs-d’œuvre. Ses tableaux les plus connus sont : Dévouement des bourgeois de Calais (1819), Françoise de Rimini (1822), Jésus au jardin des Oliviers , les saintes Femmes revenant du tombeau , les Femmes souliotes, etc. Il était beau-père de Marjolin. — T.

nière lettre reçue de vous par M. Bacot; mais comme nous ne savions pas bien , l’un ou l’autre , l’époque du voyage de Mlle de Foveau à Tours, il nous est resté quelque inquiétude, et c’est pour cela que je crois plus sage de vous écrire, au risque de vous rappeler un passé dont vous ne vous occupez peut-être plus.

« En attendant un mot de vous, je vais m’en tenir à l’idée que deux artistes ne peuvent raconter les choses qu’avec inexactitude et exagération, et que si tout cela a été vrai il y a quinze jours, on peut presque s’en réjouir maintenant pour l’honneur de vos concitoyens.

€ Adieu, cher ami. Judith vous dit mille choses affectueuses.

« A vous de cœur. »

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