‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 48 sur 78 · LETTRE CCLXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXXVII

DE TROUSSEAU

« Mardi 9 avril 1844.

« Vous m’aviez tant dit, mon cher Maître, que Jenner n’avait peut-être été qu’un finaud qui avait voulu faire passer l’inoculation sur le compte de la vache, que j’ai voulu en avoir le cœur net. De fait, Jenner sentait son blagueur ; mais c’était bien spirituel pour un pataud d’Anglais.

« Voici donc mon siège tel que je l’avais fait, après avoir suivi les parallèles ouvertes par vous. Jenner a vu que l’inoculation variolique n’entrait que par le gros bout: il a apprivoisé son virus par des inoculations bien faites, et quand la bête a été muselée et pertinemment dressée jusque-là , qu’il n’y eut plus que des manifestations locales, il leur a dit: « Voici du virus d’un animal inno- « cent, d’une vache, de la mère d’un veau, de la bête « biblique de la crèche de Bethléhem. » Voici , voici le vrai polichinelle, Sinite parvulos ad me venir e ; et les gens d’y toper. Savez-vous bien, mon cher Maître, que c’eût été bien travailler et que la mystification eût été spirituelle et profitable pour tous 1 ?

1 On a vu précédemment, dans une note de Bretonneau adressée à Velpeau, que pour lui la vaccine n’était que la variole modifiée. Il ajoutait aussi volontiers que Jenner fut un habile homme qui imagina ce tour de passe-passe de mettre l’inoculation sur le compte de la vache. Le deuxième terme de cette appréciation n’est qu’une boutade de Bretonneau, dont s’empara immédiatement l’esprit original et inventif de Trousseau; mais il n’en est pas de même du premier terme. Bon nombre d’expérimentateurs ont, en effet, pensé, comme Bretonneau, que la vaccine

« Je voulus donc faire du Jenner, et le brave Guillon, de Saint-Pol-de-Léon , en Bretagne, dont je me procurai

n’était pas une maladie autonome et qu'elle n’était, au contraire, qu’une modification de la variole humaine atténuée par son passage à travers l’organisme de la vache ou du cheval. Ce fut l’opinion de Depaul, qui la soutint contre Bousquet, partisan de la dualité de l'affection, dans une discussion académique restée mémorable. ( Discussion sur l’origine de la vaccine , discours de Depaul, Bousquet, Bouley, etc. Bulletin de l’Académie de médecine, 1863-1864.)

Les expériences faites à ce sujet ont été absolument contradictoires et n’ont pas donné jusqu’à présent de résultats assez précis pour permettre de considérer la question comme résolue dans un sens ou un autre. On va lire le récit des tentatives de Trousseau et on verra qu’il ne parvint jamais à reproduire la pustule vaccinale avec l’inoculation variolique.

Maintenant, en face de ces résultats, il faut signaler les faits tout opposés auxquels parvinrent d’autres médecins. Dès 1807, Gasner, à Gemsburg; en 1830, Sunderland, à Barmen , prétendirent avoir inoculé une véritable vaccine à des enfants par du virus prélevé sur des vaches varioleuses. Les observations de Thiele, de Kazan (1836-1838), de Reiter, de Munich (1839), de Ceyley, d’Aylesburv, de Badcock, de Voigt (1882), sont très connues et citées dans tous les livres spéciaux. Ces expérimentateurs, après bien des essais et de nombreux exercices, parvinrent à reproduire de vrais pustules de « cow-pox » après l’inoculation variolique de la vache.

Les expériences bien connues de Chauveau ( Recherches expérimentales de la Société des sciences de Lyon sur les relations qui existent entre la variole et la vaccine. Bulletin de l’Académie de médecine, 1865-1866. Contribution à l’étude de la vaccination originaire. Revue de médecine et de chirurgie, 1877) confirment, au contraire, les observations de Trousseau. Ni la variolation du cheval, ni celle de la vache n’ont pu donner lieu sous ses yeux au « horse-pox » ni au « cow -pox ». Dans une expérience où il inocula au même animal les deux virus à la fois, il vit la variole engendrer la variole et le vaccin engendrer le vaccin. Aussi arrivat-il à conclure de l’autonomie de la vaccine, c’est-à-dire à l’impossibilité de transformer la variole en vaccine.

Il est aujourd’hui difficile de tirer des conclusions positives de faits en apparence aussi contradictoires. Mais il est encore, on l’avouera, non moins difficile de considérer comme non avenues et résultant de fautes opératoires des observations nombreuses émanant de médecins consciencieux et portant le cachet de l’authenticité. Aussi, d’après nous, doiton, dans l’état actuel de la science, considérer au moins comme une probabilité la transformation de la variole en vaccine. En d’autres termes, et pour parler le langage moderne , la vaccine , qui doit être considérée comme une infection microbienne conférant l’immunité variolique, ne serait autre qu’une variole atténuée. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

la paperasse , m'encourageait singulièrement. Il disait avec un aplomb miraculeux quen inoculant la varioloïde, il les avait préservés de la variole au prix d’un bouton unique; et bien qu’il dît tout honteusement qu’un certain nombre avaient vu les pains se multiplier, je n’en étais pas moins édifié, puisque la pustule d’inoculation ne différait en rien de la pustule vaccinale. Ce devait être là l’affaire de Jenner. Il avait pris du virus sur des varioles anormales et très bénignes; il avait inoculé sa variole anormale avec les précautions du clavelisateur russe, et le tour était fait.

« J’étais donc depuis plus d’un an à la quête d’une varioloïde bien légitime, quand le hasard m’a servi à souhait. En 1840, j’avais vacciné dans mon hôpital une belle fille de dix- sept ans, et six beaux boutons s’étaient développés qui, depuis trois ans, s’étaient transmis à tous les enfants de mon service et à tant d’autres en ville. Voici que, en décembre dernier, elle se trouve en rapport avec des varioleux et arrive dans mon service avec des prodromes varioliques formidables, qui tournent en treize pustules disséminées sur tout le corps, et qui promptement se cornent et se sèchent. J’inocule trois enfants non vaccinés (première génération); un n’a qu’une éruption locale, deux ont une vingtaine de pustules. J’inocule deux autres enfants de bras à bras avec un des enfants à éruption générale , l’autre ayant quitté l’hôpital (deuxième génération). Il a un bouton d’inoculation, l’autre cinq ou six pustules sur le corps. Je prends sur le bras de ce dernier, le premier ayant une syphilis constitutionnelle (troisième génération) , et désormais jusqu’à la sixième génération. La variole reste localisée au bras. A la septième génération j’en inocule trois; tous

les trois ont une éruption générale : le premier une pustule au pied, le deuxième trois pustules, le troisième quinze ou seize. A la huitième génération, j’inocule à l’un la pustule du pied et l’inocule à un bouton unique ; à deux autres la pustule génératrice du bras, et l’un de ces deux a trois pustules seulement, l’autre n’en a pas.

« J’en suis hier à la quinzième génération ; à la treizième, j’ai encore eu quatre ou cinq boutons sur un inoculé. Mais je leur ferai deux piqûres d’inoculation ; les trois que j’ai inoculé hier n’auront qu’une piqûre; nous verrons.

<a Résumons : pas une seule fois les piqûres n’ont manqué. Pas une seule fois je n’ai eu d’accidents ; pas une seule variole , même discrète , seulement quelques boutons disséminés. Dans la très grande majorité des cas, pustule génératrice seule. Une fois, pourtant, un érysipèle développé autour de la pustule génératrice. Mes inoculés ont été vaccinés après l’inoculation, — chez pas un seul le vaccin n’a pris. — J’ai inoculé la vraie variole; pas de variole. Par contre, j’ai inoculé ma varioloïde à un grand nombre d’enfants vaccinés depuis trois, six , dix mois , un an , et la pustule génératrice s’est parfaitement développée chez le plus grand nombre; deux même ont eu l’éruption générale. Mais entre la pustule d’inoculation et la vaccine il y a autant de différence qu’entre une renoncule et une anémone ; cela ne se ressemble pas du tout, absolument pas. Pourtant les simples s’y trompent ; mais les simples trouvent que la scarlatine et la rougeole sont tout un.

« Quand j’aurai fait quinze nouveaux semis , avec quelques petites précautioncules , je vous tiendrai au courant ; somme toute , en l’état où cela se trouve ,

PROSPER MÉRIMÉE A BRETONNEAU

j’inoculerais mes enfants avec mon virus, s’ils étaient à vacciner *.

« Voulez-vous un tube ?

<r Mille tendresses. »

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