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LETTRE GGLXXXY6
DU MÊME
« Paris, 17 juillet 1846.
« Mon cher Maître,
« M. Peltreau me dit aujourd’hui des choses bien tristes de son frère; il me demande si, dans de telles occurrences, on ne doit pas tenter quelques moyens extraordinaires. Je fais en général bien peu de cas des moyens extraordinaires. Toutefois je lui ai dit que je vous parlerais de quelques tentatives hydrothérapeutiques. A coup sûr je ne suis pas fanatique d’hydrothérapie ; pourtant , dans quelques cas bien graves de névroses, et lorsque les moyens les plus rationnels et les plus empiriques avaient échoué, j’ai vu réussir ces immersions ou ces lotions froides , pratiquées après que l’on avait excité une abondante sueur en couvrant le malade, et en l’abreuvant d’eau froide. Pourquoi ne pas essayer? je vous soumets cette idée, voyez ce que vous y trouverez de raisonnable h
« Venons à un point de physiologie végétale. Vous savez l’histoire de l’homme à la chlorose végétale. Il s’avise d’arroser avec du sulfate de fer des plantes jaunies, et elles reverdissent. Il ne fait plus rien aux racines; il touche avec un pinceau toutes les feuilles d’une branche, lesquelles deviennent luxuriantes de verdeur et de déve-
1 Nous ne sommes qu’en 1846 et l’hydrothérapie est une méthode des plus récentes et des plus discutées. L’exposition des « méthodes hydriatiques » de Priessnitz par Heidennain et Ehremberg n’est que de 1842. — T .
BRETONNEAU A TROUSSEAU
loppement. Il va plus loin, il touche la moitié d’une feuille ; la moitié touchée s’élargit outre mesure , l’autre moitié reste noire, d’où une difformité étrange.
« Enfin, il jette des gouttes de solution sur sa feuille. Au-dessous, la verdeur et la vie exubèrent en espèces de galles.
« Pour couronner l’œuvre, il écrit son nom sur une feuille, et son nom bientôt se dessine en ronde bosse. Jusque-là c’est assez joli, comme vous voyez; mais il se contente bientôt de badigeonner les tiges un peu jaunies, et voilà que la sève s’y porte avec une véhémence incroyable et que ces branches se font remarquer entre toutes par la largeur, la vigueur de leurs feuilles. Si tous les échantillons qu’il a montrés à Dumas et à beaucoup de membres de l’Institut ne sont pas des feuilles de carton peint , cela ne peut manquer de devenir curieux entre vos mains.
(r Je me méfie des instituteries.
« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse bien tendrement. ))
LETTRE GGLXXXYP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
(( Béranger n’a pas encore reçu à temps la pommade impatiemment attendue; à moi toute la faute, assurément.
« Je veux lui écrire; je ne sais si le flot croissant de la
consultation gratuite m’en laissera ce matin le moment. Me voici aujourd’hui à un second épileptique accompagné comme le premier de ses parents , pauvres paysans qui déraisonnent et résonnent comme des savants.
« A propos de résonance déraisonnante, je croyais les Anglais moins bêtes que nous.
« Mais quelles étranges instructions sont promulguées par leur « General board of health » !
(( Pour arrêter ou repousser le choléra, il suffît de bien drainer et d’être nettoyé. Ouf !
ce Si ces docteurs perchés sur les hauteurs de la politique nationale ne veulent pas dire la vérité , qu’ils la cachent, sans l’envelopper de tant de sottises. Au bruit des injurieux blasphèmes par lesquels l’art est injurié , il est doux de rencontrer un homme qui, vieilli dans la pratique, oppose à ces déblatérations les irrécusables arrêts de l’observation. C’est à mon vieux ami Grave que je dois cette consolation , et je ne le rencontre qu’au déclin de mes jours.
« De 1750 à 1818 il esquisse à grands traits les évolutions du fléau asiatique, il compulse les récits des ravages exercés sur les armées anglaises ; puis , quand le choléra approche de l’Europe, il ne le quitte plus, il le voit arriver, il le voit ; il oppose au drainage qui épuise la source de toutes les sécrétions l’acétate de plomb à doses assez élevées, avec un succès qui obtient à Dublin l’assentiment de la profession ; il s’embarque avec la peste du Gange et la suit à Québec, à New- York et à Philadelphie; il voit mieux que les Canadiens que c’est d’Angleterre, par un trajet plus long mais aussi bien plus rapide, qu’elle arrive à New- York, et non par la voie lente des lacs et des longs chemins qui séparent New -York de Qué-
BRETONNEAU A TROUSSEAU
bec l. Il reconnaît aussi que, si elle n’arrive pas plus que la fièvre jaune, sa sœur aînée, au cap de Bonne-Espérance, non plus que dans l’Amérique du Sud, c’est que l’haleine manque à ces deux maladies pour un trajet si prolongé. Je ne garantis pas son assertion quant à la fièvre jaune, je n’ai pas encore entendu ses causeries d’hôpital à ce sujet, et, pour vous, assez de notre radotage !
« Dites à Mme Trousseau, femme d’un grand bon sens, si elle souffre toujours de ses œils-de-perdrix, que j’ai bien perfectionné les procédés de son pédicure. Sur un morceau d’amadou bien souple, bien uni et bien épais, très superficiellement humecté sur sa face la plus lisse avec une éponge (surface que j’ai soin de chauffer comme une rôtie), j’applique chaudement une belle feuille de gélatine , qui , sans pénétrer et durcir son moelleux tissu , adhère fortement à sa superficie. Je laisse sécher et je garde pour l’usage. Au besoin et à la minute, je taille et je façonne une pièce qui se plaque à volonté, qui s’enlève de même, laissant toute faculté de se laver les pieds, condition bien importante en temps de choléra.
« Ajoutez que c’est à Palluau qu’il faut venir s’initier à ces mystères. »
1 Grave. — Leçons de clinique médicale. Traduct. et annotât, de Jaccoud. Paris, 1871.
LETTRE CCLXXXVIP
DE TROUSSEAU
« 28 octobre 1846.
a Cher Maître,
« Je suis arrivé à Paris après une assez longue et laborieuse odyssée. J’ai trouvé ma Pénélope dans des transes affreuses, et je me suis applaudi d’avoir résisté à vos séductions. Jane1 s’est consolée de ses inquiétudes en mangeant vos beaux pruneaux; elle m’a chargé de vous remercier et de vous embrasser. Ne voilà-t-il pas que, en arrivant à Paris , une propriété rurale dont on voulait trop forte somme et dont j’avais offert un prix fort réduit me reste sur les bras, au prix fixé par moi. Je suis bel et bien propriétaire.
« Le jardin est sans fraises. J’aurai à Paris des fraises des Alpes tant que je voudrai ; mais vous m’avez parlé de deux belles et bonnes espèces dont vous m’enverriez des bottes. Est -il encore temps de planter? Dois-je suivre les conseils de Lelieur, qui s’étend longuement sur les fraises ?
« Pourrez-vous me donner de l’aulne de Corse? Cet arbre vient-il de boutures ? et pourrez-vous m’envoyer des boutures ? J’ai une pelouse , ou plutôt un pré allant de la maison à la rivière d’Essonne.
« Voilà bien des ennuis que je vous donne au moment
Fille de Trousseau, aujourd’hui Mme Morisseau.