‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 67 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

pital. Demain il commence l’anatomie. J’ai voulu tout de suite l’hôpital, parce que je veux tout de suite montrer le but au lutteur qui entre dans la carrière. Jeter un pauvre étudiant , de prime saut , au milieu de la physique , de l’anatomie , de la chimie , sans lui faire tâter de suite de la chair malade, c’est jeter un pauvre matelot à la mer sans épave et sans rivage ; la clinique est l’attrayant du métier. Je n’ai rien dans ma vie , si ce n’est peut-être quelques rêves de mes jeunes et platoniques amours, que je me rappelle avec une émotion aussi douce que nos paternelles causeries au foyer de la salle n° 10. Je n’étudiais pas depuis quatre jours que je comprenais le but de l’art que j’aimais déjà et que j’aime encore parce que vous me l’avez rendu aimable. On a fait aux jésuites un crime de la dévotion aisée et fleurie ; non seulement je ne leur fais pas un crime d’avoir mis de jolis habits à de jolies saintes Vierges et de les avoir ôtés à leurs jolis petits. Jésus, mais je leur sais gré d’enguirlander le diable et de lui donner cornes et griffes.

« Aussi j’ai voulu que mon cher enfant entre tout de suite dans le sanctuaire des initiés , quitte à subir plus tard les épreuves des mystères d’Eleusis.

« Je me rappelle que vous m’avez mis tout de suite entre les mains les Recherches de Bichat sur la vie et la mort, que j’ai lues avec la même passion que jadis j’avais lu Paul et Virginie. J’ai fait mieux pour Georges, je lui ai donné Spallanzani, et chaque jour il en lit et analyse un chapitre. Oh! l’aimable abbé! comme il nous mène gracieusement à la physiologie! je me le figure poudré avec un catogan, des bas gris violet, un petit manteau de satin, une calotte bien vernie, des talons rouges, nous enseignant la vraie physiologie, comme la pléiade philo-

BRETONNEAU A TROUSSEAU

sophique du xvme siècle enseignait tant de choses, tout en assistant au petit lever de la dynastie des trois cotillons.

« Mon cher Maître, je vous aime de tout le bonheur que mes enfants me donnent.

« Quand Georges aura perdu ce que les pâtres espagnols appellent le poil de la prairie , ce que les maquignons normands , dans un langage beaucoup moins horatien , appellent se décochonner ; quand donc Georges sera dégrossi ou, si vous l’aimez mieux, décochonné , je vous l’enverrai.

« En attendant, je vous embrasse mille fois.

« P. -S. Des greffes de poiriers, des boutures de groseilliers, de framboisiers, des sarments précieux, beaucoup de bois de Saint-Pierre de l’Ailier ; que sais-je encore? Voilà que tout pousse , et j’ai peur de ne recevoir mes richesses que lorsque les feuilles seront déjà dehors. »

LETTRE CCCXXXIIP

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Voici ces guides, ces auxiliaires des sens envoyés à l’enquête 1 :

« Etudes nécroscopiques faites avec les notions abécé-

1 Fragment de note rédigée en vue du fils de Trousseau, que son père, à cette époque, destinait aux études médicales. — T.

daires de l’anatomie pathologique. Puis usage des instruments qui étendent ou régularisent la portée de nos sens.

« Microscope , stéthoscope , percussion , plessimètre , thermomètre et même chronomètre . mais chronomètre sans recherches exagérées de précision; car pour apprécier convenablement et dans une mesure utile le rythme de la circulation et de la respiration, je crois qu’il serait heureux pour les malades que nous n’eussions pas de montres à secondes, quand nous faisons si souvent un déplorable abus de leur inflexible régularité.

« Pour Dieu! que votre fils tâte, compte le pouls de sa famille, le sien, le vôtre, celui de sa mère, de Jeanne, de l’idole de son beau-frère, de quelques camarades, à la suite d’un dîner copieux, ordinaire, exigu, à deux ou trois reprises pendant la durée si variable de la fièvre de digestion.

c( Cette exploration , ce début de l’enquête est un point sur lequel passent trop d’ânes court bridés, avec bâts rembourrés d’opiniâtres opinions, de crédules croyances scientifiques; car, fier -gourmés avec abat-jour superflus, sans hésitation ils trottent , comptent leurs pas , et se mettent à braire : 26 pour 15 — 62 pour 30 — 104 pulsations. Diète absolue!

« Ce qui ne signifie pas, comme pourrait le croire notre jeune helléniste, que l’alimentation du malade sera réglée: non, le sens de ce mot, à son passage dans notre langue, a subi une étrange déviation ; il ne signifie plus la règle , mais la suppression de l’alimentation, suppression qui, à la vérité, est devenue la règle unanimement adoptée par des sectes médicales fort dissidentes , nonobstant les réclamations d’Hippocrate et d’un petit nombre de ses disciples

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« Que Stoll, mort à quarante -deux ans, était déjà un médecin éclairé ! Comme il appréciait la valeur des modifications de la circulation et de la respiration, et comme il a bien senti l’importance des désordres de cette fonction! A une époque où Fouquet et Bordeu faisaient si grand état de leurs découvertes sur les variations du pouls, modifications qui leur indiquaient à elles seules le siège et la nature d’une maladie, et d’une telle valeur, que pour l’intelligence plus complète du texte ils y avaient adjoint des figures; en cela mal avisés, ce me semble, la physionomie du pouls dans le livre de Bordeu 1 n’ayant aucune ressemblance avec celle du livre de Fouquet2. De leur vivant on a beaucoup parlé de ces merveilles et encore plus tard; et pourtant quelle impertinente proposition et quelle niaise adaptation ! Risutn teneatis } amici! Pour passer aux rieurs, j’ai trop déploré l’imperfection d’un tact obtus, malheureuse infirmité qui dans une si belle science

1 Bordeu. — Recherches sur le pouls par rapport aux crises. Paris, 1756; in-12. Ibidem , 1767, 2 vol. in-12, et 1772, 4 vol. in-12.

L’appréciation de Bretonneau , qui a été celle de plus d’un de ses contemporains, entre autres de Bayle, paraîtra injuste à tous ceux qui ont lu l’ouvrage de Bordeu. Le Traité du pouls est, en effet, celui de tous ses livres où ce grand esprit a montré le plus de qualités scientifiques et pratiques. Malgré des distinctions peut-être trop subtiles, il excelle, en effet, à ramener les plus fines théories à la pratique, et à appliquer à la pathologie ses pénétrantes observations sur la circulation artérielle. L’idée fondamentale est que les pulsations du pouls dépendent de la sensibilité des nerfs, du cœur et des artères. Dans ce système, c’est la sensibilité qui détermine les mouvements que ne saurait expliquer la mécanique pure. — T.

2 Fouquet. — Essai sur le pouls considéré par rapport aux affections des principaux organes. Montpellier, 1708, in-8°.

Ce livre, dans lequel Fouquet, reprenant les faits exposés par Bordeu, et avant lui par Solano et par Nihell, les développait à son tour en leur imprimant un caractère personnel, eut également un immense retentissement. Mais il fut très discuté, et Fouquet reconnaissait lui-même (lettre à Bayle, 1806) que l’édifice était mal construit et devait être refait. — T.

ne me laissait faire aucun progrès. Heureusement la dissidence des deux illustres me laissa du doute sur la réalité de leurs prodiges et me délivra de ma seule perplexité. Ces ridicules efforts vers le progrès, comme tant d’autres inepties, n’eurent qu’un éclat de courte durée.

« Pour satisfaire à ce besoin qui se reproduit d’âge en âge, à cet immense besoin de croire, pour croire autrement il fallait une immense absurdité dûment et de tout point destructive du passé. Le physiologisme l’a conçue et l’a produite.

« Oh ! le triste et curieux phénomène psychologique î une révolution médicale s’est opérée de fond en comble sur tous les points du globe, et soudainement accomplie. Parti de France, son débordement s’est propagé sans obstacle. Ardente, émeutière, la révolution médicale se saisit des leviers avec lesquels les subversions morales s’accomplissent. Elle s’adresse au dédain du passé , à la paresse de l’intelligence , à l’activité de l’esprit qui est avide , cupide , superbe et vaniteux ; vices sublimes du jeune âge qui deviennent les passions turbulentes d’une adolescence sans limite, que l’oisiveté prolonge et perpétue sans qu’elle puisse atteindre la virilité. Délices de Capoue , que vous êtes cher vendues !

BRETONNEAU A TROUSSEAU

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