‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 69 sur 78 · LETTRE CCCXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXXV

DE TROUSSEAU

« Avril 1853.

« Cher Maître ,

« J’ai été bien heureux , au milieu de la douleur que me causait la perte de votre amie, de vous trouver soutenu par la conscience d’un devoir si bien rempli 1 , par la

1 Une amie de Bretonneau, Mme de T., venait de mourir apres une longue et douloureuse maladie. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

volonté de cette admirable femme, qui veut que vous laissiez après vous ces bonnes et utiles choses que je ne sais pas assez pour les vulgariser comme je le voudrais. Vous m’avez promis cet héritage; je suis celui de vos enfants qui le réclame avec le plus de jalousie , et Dieu m’est témoin que je ne négligerai rien pour le transmettre intact aux praticiens qui aimeront notre art.

« C’est maintenant surtout que je regrette que mon Georges n’ait pas pour la médecine ce goût si ardent qui ne fait que s’accroître à mesure que je vieillis. Il serait maintenant avec vous , écoutant , écrivant et se formant l’esprit avec ce décousu précieux dont plus tard il eût compris les liens et la méthode. Il aura peut-être un jour à donner à l’agriculture quelque chose de nouveau *. j’espère que ce sera pour lui aussi un art et non un métier.

« Mille tendresses.

« P. -S. J’aime bien Miquel1. »

1 Miquel, d’Amboise. Médecin à Amboise, puis à Tours, ancien élève de Bretonneau. Très estimé du maître et de Trousseau , Miquel était doué d’un caractère original et prime-sautier qui le rapprochait un peu de celui de Bretonneau, mais avec moins de finesse, de bonhomie et d’esprit d’observation. Il avait les traditions de Bretonneau et savait les appliquer. Comme son maître , il était très charitable et d’un grand désintéressement. Il a laissé à Tours la mémoire d’un homme de bien.

On a de lui des lettres médicales adressées à Trousseau et à Bouillaud, et des « contributions à la chirurgie pratique », où sont émises d’une façon confuse les doctrines de Bretonneau. — T.

LETTRE CGGXXXVP

DIJ MÊME

^ « 27 avril 1853.

« Cher Maître,

<( Donnez-moi donc de vos nouvelles, ne fût-ce qu’un mot: écrivez -le en courant et jetez -le à la poste. Je ne veux pas entendre de vous que votre pauvre cœur a cessé d’être profondément ulcéré; mais je veux vous entendre dire que vous avez encore l’amour de notre art. Moi, qui suis indifférent à tant de choses et qui le suis trop depuis trop longtemps, je conserve, grâce à vous, une passion toujours plus jeune et plus ardente pour la médecine, et cela parce que je veux rester digne de vous, parce que, si le ciel veut que je vous survive, il m’appartient de faire connaître ce que vous aurez laissé dans mes souvenirs, ce que vous laisserez dans vos manuscrits. Vous avez promis à cette excellente et admirable femme de consacrer le reste de votre vie à rendre mieux connues les idées médicales qui restent enfermées dans votre tête, et à continuer jusqu’au dernier jour l’œuvre artistique dans laquelle il reste bien des parties inachevées. Sydenham écrivait à votre âge sa lettre à Robert Brady, dans laquelle il trace à grands traits cette merveilleuse méthode du traitement des fièvres intermittentes, le monument le plus admirable qu’il ait laissé; et ce n’était qu’une lettre d’un vieillard plein de verve et tou-

BÉRANGER A BRETONNEAU

jours amoureux de son art. Ce vous serait si facile de nous en laisser comme cela srfr l'angine de poitrine, sur l’épilepsie, sur l’asthme, sur la coqueluche, sur le régime, sur, sur, sur, etc. etc. !

« Mille tendresses. »

LETTRE CCCXXXVIP

DE BÉRANGER

« 9 juin 1853.

« Cher ami, j’ai laissé longtemps mon brave ami Manin méditer sur ce que vous m’aviez dit. Pour ne pas effaroucher sa délicatesse, qui est extrême, je lui ai dit que le transport ne vous coûtait rien; de plus, je désirais qu’il parlât de vous à son médecin Rognetta, son compatriote et son ami, qui a tous les soins d’un père pour la pauvre jeune malade. Celui-ci, qui sait vous apprécier, l’a pressé d’accepter les propositions que je lui ai faites de votre part. Venez donc visiter la pauvre fille quand cela vous dérangera le moins; surtout, s’il vous est possible, donnez-nous le temps que vous ne passerez pas auprès d’elle.

« Mais pourrez-vous nous prévenir de votre arrivée, le pourrez -vous ? Manin, contraint à donner des leçons pour faire vivre sa famille , n’est pas toujours chez lui ,

à moins que sa fille ne soit en proie à une attaque, auquel cas il ne sort pas , et ne se couche pas même 1 .

1 Manin s’était réfugie à Paris après la chute de la République vénitienne (24 avril 1849), dont il avait été le dictateur. Il avait emmené avec lui sa tille, gravement malade déjà.

Sa femme était morte du choléra, en arrivant avec lui à Marseille (octobre 1849).

Le nom de Manin évoque , en même temps que le souvenir de ses luttes pour la délivrance de sa patrie , la mémoire des universelles sympathies qui de France se tournaient à cette époque vers 1’Italie asservie.

Toute la génération parvenue aujourd’hui à l’âge mûr de la vie a été élevée dans un sentiment de profonde commisération pour les Italiens opprimés par l’Autriche. Qui n’a pleuré à cette époque en lisant les Prisons de Silvio Pellico? Qui n’a maudit ses geôliers? Qui n’a gémi sur les plombs du Spielberg ? Qui ne s’est exalté à la lecture de la lutte soutenue par Manin en faveur de l'indépendance de sa patrie, et n'a applaudi aux scènes, cependant théâtrales, dont lui et les Vénitiens donnèrent alors le spectacle au monde ?

Non seulement le sentiment public français soutenait la Vénétie, mais le gouvernement provisoire de la République française l’appuyait d’une façon occulte, ne pouvant, sans se compromettre aux yeux de l’Europe, soutenir ouvertement l’insurrection. Lamartine, membre du gouvernement, écrivait au poète Thommaseo, l’ami et le collaborateur de Manin, des lettres personnelles de félicitation et d’encouragement, et notre consul de France à Venise ne cessa, pendant toute la durée du siège, de se concerter avec le dictateur, de relever le courage des habitants et de leur donner des preuves de la plus constante des sympathie's. Et finalement, quand Venise dut capituler, après dix-huit mois de résistance, ce fut un bâtiment de guerre français, le Pluton, qui emporta Manin, sa famille et les principaux chefs de l’insurrection.

Ces événements sont un peu oubliés de nos jours, mais il importe de les rappeler. Que l’on compare, en effet, ce généreux et chevaleresque entraînement des Français, — dont Béranger dans ses lettres nous donne une preuve nouvelle, — avec l’attitude actuelle de l’Italie et le sentiment de féroce égoïsme qui lui a dicté sa politique d'alliances, destinée à maintenir l’Alsace sous le joug allemand.

Les Autrichiens étaient des maîtres autrement doux que les Allemands, et la Vénétie n’a jamais enduré la moitié des maux qu’a soufferts l’Alsace- Lorraine. On conspirait, en effet, assez librement à Venise; et un pays où on pouvait étaler les couleurs italiennes, où on pouvait crier : « A bas l’Autriche (Henri Martin) ! » sans susciter d’énergiques représailles, et où on avait la facilité de préparer ouvertement la lutte de l’indépendance, n’était pas bien durement asservi.

On sait comment le gouvernement allemand résoudrait des difficultés de ce genre. — T.

BÉRANGER A BRETONNEAU

« Puis il faut que Rognetta 1 puisse vous rejoindre : si vous veniez passer deux jours avec nous, tout, je crois, s’arrangerait au mieux. Enfin, cher docteur, prenez votre temps, et, en nous prévenant, disposez du nôtre.

« Les jambes me sont revenues malgré d’abondantes pertes de sang, et je ferai toutes les courses qu’il faudra faire.

ce Manin mérite bien qu’on se dévoue pour lui, je vous Tassure. Hélas ! ce pauvre homme est bien malheureux.

« Je vous le répète, prenez votre temps, et prévenezmoi quand vous viendrez.

<r Je dois vous prévenir que la fille de Manin a été traitée pour les vers , sans plus de succès que par les procédés contraires.

« Adieu, cher et excellent ami.

« Tout à vous.

« P.- S. Qu’est- ce qu’on nous apprend du docteur Morand? N’est- il pas victime de quelque calomnie et de machinations pour lui soutirer de l’argent ?

<r Judith vous fait ses amitiés. Manin demeure rue Blanche , n° 70 : la rue Blanche descend jusqu’à la rue Saint-Lazare, presque vis-à-vis la rue Chaussée-d’Antin. »

1 Rognetta, qui traitait la fille de Manin, était un médecin napolitain qui s’était expatrié d’Italie pour des motifs politiques et avait acquis à Paris une certaine situation. Il avait fondé en 1842 les Annales de Thérapeutique et de Toxicologie et dirigea longtemps la Lancette française.

Né en 1805, il mourut à Naples en 1857.

LETTRE GGCXXXYI IIe

DE TROUSSEAU

« 18 août 1853.

« Cher Maître,

« Je voulais aller à Tours le 15 août, et j’en ai été empêché par la nécessité de faire dans la poitrine d’un pauvre enfant de six ans une injection iodée, afin d’empêcher la reproduction du pus que j’avais déjà évacué deux fois par la ponction, et que je devais évacuer pour la troisième fois. Je lui ai mis au côté une petite champlure à demeure avec robinet, et j’évacuerai chaque jour l’excès du liquide sécrété; et à mesure que l’odeur deviendra moins orthodoxe, j’injecterai de nouvelles doses de teinture d’ode. Il est vraiment étrange de pouvoir mettre là dedans cent grammes de teinture d’iode, cinq grammes d’iodure de potassium et deux cent cinquante à trois cent grammes d’eau, sans que le malade témoigne le plus léger sentiment de douleur, de chaleur ou d’anxiété. Gela donne un peu de somnolence pendant une demi-journée , et voilà tout. Je vous dirai ce qui en adviendra; mais j’en ai déjà obtenu de bons résultats, et je me félicite tous les jours d’avoir osé traiter la plèvre comme une tunique vaginale, à laquelle elle n’a rien à envier comme patience.

« Me voici maintenant, pour la première fois de ma vie , aux prises avec une angine gangreneuse. Le fils d'un

TROUSSEAU A BRETONNEAU

de nos confrères, neveu de Royer -Collard, élève de l’Hôtel- Dieu, a été pris d’un mal de gorge insignifiant il y a trois jours; la douleur a grandi, et mardi son père m’a fait mander. J’ai trouvé l'amygdale droite réduite en un putrilage infect, sans gonflement des ganglions, sans une seule concrétion pelliculaire qui s’étendît à une ligne de la gangrène. Mon éponge, imbibée d’esprit de sel, se plongeait tout entière dans ce magma et remontait en arrière, derrière la commissure supérieure des piliers. J’ai cautérisé toute cette surface en l’imbibant d’acide, deux fois mardi, trois fois mercredi, deux fois hier. A ma grande joie, une partie de ce foyer gangreneux s’est détergée hier, et j’ai eu une profonde ulcération là où l’escharre existait. Ce matin, j’ai encore cautérisé dans les points où l’eschare n’est pas détachée. En même temps j’alimente, je donne du café, des potages, de l’eau vineuse. J’espère qu’il guérira. Dieu le veuille! J’avais bien vu déjà chez nos enfants des gangrènes partielles des piliers, du voile du palais, à la suite de la diphthérite. J’avais vu une luette tomber, mais je n’avais pas encore vu une eschare aussi étendue sans que le venin diphthéritique y eût mis de son influence. Cette angine gangreneuse diffère tellement de l’angine maligne qu’il n’y a pas d’erreur possible. L’allure, l’aspect, l’état du malade, l’intégrité des parties voisines , la tendance à la fixité , tout cela constitue une phase symptomatique essentiellement différente de celle de la diphthérie1.

« Voir toujours des individualités et du nouveau encore après que l’on croit connaître tous les types d’une

1 On sait que Bretonneau avait contesté l’existence de l’angine gangreneuse. — T.

maladie, c’est T affaire du médecin et du naturaliste.

« Nous sommes en ce moment bien écrasés de varioles, et de varioles bien meurtrières; meurtrières même chez des vaccinés.

« Du temps que j’étais à l’hôpital de Tours, vous m’aviez fait faire des extraits des varioles de Sydenham ; j’ai retrouvé cette paperasse, j’ai collationné au lit du malade, et j’ai été si profondément étonné des merveilleuses choses que ce grand homme avait dites, que j’ai fait imprimer cinq cents exemplaires de ces aphorismes , ce qui fait une feuille d’impression, et je leur donne cela à la clinique. Chaque exemplaire me coûte comme trois sols, ce qui n’est pas ruineux. Si, ces vacances, j'ai un peu de loisir, je ferai de même pour la rougeole, la scarlatine et la fièvre putride avec Sydenham , Stoll , et vous; cette forme aphoristique est merveilleuse. J’irai vous voir ce mois de septembre; j’irai aussi voir mon Georges pendant huit jours en Angleterre. J’ai reçu de son patron une lettre pleine de bonnes choses sur lui. Lui- même m’écrit chaque semaine des lettres de vingt à trente pages, pleines de faits intéressants et d’observations pratiques.

« Adieu, mon cher Maître; quand Georges sera dans sa ferme, vous lui donnerez des idées, il tâchera de les méditer et de les féconder.

« Mille tendresses.

« P. -S. J’ai vu André Leroy qui va en Angleterre : si vous y veniez avec nous? »

BÉRANGER A BRETONNEAU

LETTRE GGGXXXIX6

DE BÉRANGER

« 24 août 1853.

« Cher ami, je vous écris le cœur navré. J'ai vu la pauvre malade dans un des accès qui se succèdent depuis cinquante jours. Quelle horrible souffrance ! quelle qu’en soit la violence, la malheureuse fille conserve toute sa raison : il faut entendre les pardons qu’elle demande à cet excellent Manin, qui reste là muet, anéanti. Ce que je ne puis comprendre, c’est qu’en ses tortures elle demande, quoi? un accès d’épilepsie pour la soulager de son autre martyre, qu’elle nomme magnétisme; elle fait la description et la distinction des deux maladies qu’elle s’obstine à ne pas confondre, sans toutefois nommer la dernière dont le nom seul lui cause de l’effroi, et qu’elle prétend ne lui être venue que depuis quatre ans. Elle vous a entendu parler du sang et veut qu’on ne lui dise plus que ce mot. « C’est le sang, » dit- elle. Elle la dépeint comme un réseau de cordes qui la serre dans tous les membres et la force, par de douloureuses contractions, à des mouvements involontaires qu’elle ne peut dominer. Elle montrait ses pauvres doigts recroquevillés, qu’il lui était impossible de ramener à la position naturelle. Que devait être tout son corps? Il me semblait voir une déviation de l’épine dorsale pendant qu’elle en parlait.

« Ce qu’elle demande à mains jointes, quand elle peut les joindre, c’est de mourir, pour mettre un terme aux

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