II
d’éponge qui couvre la face droite de la spatule doit être seule légèrement humectée de la solution nitrique d’argent et non imbibée. Pour que l’action du caustique ne puisse s’étendre au delà du point qui doit être légèrement cautérisé, il est bon qu’une légère pression maintienne le contact du porte-caustique sans glissement sur la tache blanche formée par la fausse membrane.
« De ce premier degré je passe au dernier, au cas le plus grave de l’angine pharyngienne devenue croupale. Entre ces deux conditions extrêmes, il sera facile d’établir les proportions de la médication qu’il conviendra d’opposer aux divers degrés intermédiaires. Je renvoie au formulaire pour les doses et pour les précautions générales.
« 1° On trouvera suffisamment expliquée la cautérisation de la forure du chancre primitif avec le porte -caustique latéral n° 2, une fois en vingt -quatre heures.
« 2° Le mode de cautérisation des parois pharyngiennes avec le porte -caustique n° 3 à éponge ovoïde; cautérisations réitérées trois ou quatre fois en vingt-quatre heures.
ce 3° Je vais soigneusement exposer comment, avec le porte -caustique n° 1, en vingt -quatre heures, on peut, huit fois chaque jour, opérer dans la trachée une cautérisation puissante, efficace, exempte de tous les dangers qu’il faut éviter.
€ Ce procédé a pour but de faire parvenir par le larynx, dans la trachée , une solution nitrique aux quatre cinquièmes d’eau.
(, Pour le larynx, ce taux d’activité doit vous paraître fort exagéré. Rassurez -vous; des précautions vont être prises pour que cette activité d’une importance capitale reste inoffensive.
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« Au moment où elle a été chargée de cette solution, F éponge a été, sur le bord d’une soucoupe, pressée, essuyée de manière à vous donner la certitude qu’elle ne laissera pas couler une goutte du liquide caustique dans les canaux bronchiques, irrigation qui peut causer des péripneumonies tubulaires mortelles. J’ai appris, par de nombreuses expériences sur des animaux, que la substance la plus inerte, de la craie délayée, injectée dans la trachée et déposée en petite quantité dans les rameaux bronchiques, causait une pneumonie mortelle, même quand cette pneumonie n’avait pas une grande extension.
« Bien mieux vaut -il donc que la solution soit active que difïïuente.
« L’explication de ce qui me reste à dire de la manœuvre ultérieure va nous montrer la nécessité de ces précautions.
«t Avec le porte -caustique introduit obliquement à gauche, entre l’amygdale gauche et la luette, glissez sous l’épiglotte la spatule avec laquelle cette soupape doit être relevée et tenue appuyée sur la base de la langue, car c’est ainsi que l’épiglotte doit rester contenue impitoyablement,— la pitié serait une lâcheté, — jusqu’à ce que l’instinct qui suspend tout mouvement respiratoire cédant à un autre besoin encore plus impérieux , vous voyiez s’effectuer une inspiration convulsive profonde et prolongée, et qu’une seconde inspiration succède à la première. A ce moment les mucosités pharyngiennes, probablement blanchies par les cautérisations accessoires , puis encore blanchies et reblanchies à l’entrée de la glotte , sont engouffrées pêle-mêle, brassées par les mouvements alternatifs de respiration convulsive, sans que la viscosité, la consistance qu’elles viennent d’acquérir permettent à ce
cataplasme d’être entraîné dans les ramuscules bronchiques. L’épais vernis reste où il est le plus utile; il séjourne dans les ventricules du larynx, passant et repassant sur les fausses membranes qu’il doit imprégner.
« Je veux me hâter d’en finir avec une cruauté encore plus odieuse. Après quelques minutes de répit, il faut que cette même manœuvre soit une seconde fois et de tout point exécutée ; il faut que le porte - caustique soit retiré, que son éponge soit lavée, essuyée, séchée par la pression d’un linge bien sec, que de nouveau elle soit humectée au point convenable, et que le porte -caustique soit réintroduit comme la première fois.
« Vous êtes effrayé de cette barbarie; mais, il faut aussi le dire, elle trouve un encouragement dans l’amélioration de l’état de demi -asphyxie du malade; il a été ranimé par ses profondes inspirations. Ajoutez que l’imbibition topique des fausses membranes éteint la douleur au lieu de l’exaspérer. Ainsi modifiées, elles protègent les tissus qu’elles recouvrent. La manœuvre seule est cruelle, il est odieux de l’infliger; mais aussi les préparatifs d’une trachéotomie qui serait pratiquée sous les plus funestes auspices restent ajournés jusqu’au moment où un élève en médecine, préposé à la garde du malade, viendrait avertir que l’opération ne peut plus être différée.
« Pendant la première journée, des lambeaux de fausses membranes expectorées , et qui , bien lavés , flottent suspendus dans de l’eau, exposés à la lumière, ne prennent pas encore une teinte violette; mais, du second au troisième jour, cette coloration est obtenue, et la toux, moins écourtée, incline au timbre catarrhal dès le quatrième. On voit que la trachéotomie ne sera pas pratiquée; et du cinquième au sixième jour guérison,
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sans autre médication qu’une alimentation impérieuse ou cajolante, offerte ou imposée sous toutes les formes imaginées.
« J’ai sous les yeux quatre sujets ramenés à la vie par cette rude voie, sans qu’un seul soit resté en chemin. M. le docteur Frédéric Leclerc en compte deux admirablement amenés à bien.
« Le détail d’une histoire qui résume les phases du plus horrible de ces drames serait ici déplacé. Renvoi à la prochaine édition de la Diphthérie / mais je vous dois le rapide sommaire de ce fait capital.
« Appelé en consultation, en 1837, chez l’aubergiste Viel par M. Haime, aujourd’hui professeur à l’Ecole préparatoire de Tours, nous voyons succomber un enfant de sept ans dans un accès de suffocation croupale. Nous avertissons les parents qu’un enfant de trois ans qui leur reste peut être atteint de la même maladie. Recommandations réitérées d’avertir M. Haime à la moindre indisposition de cet enfant. Quelques jours plus tard nouvel appel. Nous essayons d’explorer l’arrière-bouche, et, au moment où nous constations la complète invasion du pharynx, nous voyons ce malheureux enfant expectorer, pendant sa résistance, un tube de cinq ou six centimètres de longueur. Son extrémité évasée, qui porte l’empreinte du larynx, est épaisse; et, ce qui était plus effrayant, son extrémité bronchique rompue , et dont nous ne voyions pas la terminaison, avait aussi la plus alarmante épaisseur. Indubitablement les principales divisions des bronches étaient déjà envahies, et la trachéotomie, dans de telles circonstances, ne pouvait intervenir sans précipiter l’extinction de la vie. Une feinte médication topique dénuée de toute efficacité ne pouvait nous convenir. Le
procédé barbare dont j’avais déjà plusieurs fois constaté l’efficacité fut proposé, accepté, exécuté. Les quatre applications indiquées, chacune réitérée (huit par jour), la première à quatre heures du matin, la dernière entre dix et onze heures du soir. Ce fut mon lot.
« Dès le quatrième jour toute inquiétude avait cessé.
Le cinquième, au soir, en voyant, à travers une porte vitrée , l’enfant qui soupait avec père et mère , nous n’eûmes pas le courage de lui imposer l’horreur que nous lui inspirions. Dans la journée du sixième , l’inspection du gosier ne laissait rien à désirer, absolument rien qui s> éloignât de l’état le plus normal. En nous retirant, nous nous disions, M. Haime et moi : Si avec une éponge enduite de glaire d’œuf ou de mucilage de graine de lin ce gosier eût été malmené comme il l’a été avec notre once de nitrate d’argent, ne sommes-nous pas l’un et l’autre convaincus que ce pharynx en conserverait plus de rancune ?
« Une énorme proportion de la solution était entraînée . dans le tube digestif par d’inévitables mouvements de déglutition, et cela arrivait huit fois par jour, sans autre effet qu’une douce purgation. Les grandes taches noires que portaient les linges lavés et séchés au soleil attestaient l’étrange quantité de sel ingéré. Nulle teinte ardoisée de la peau ne s’est manifestée, l’effet laxatif s’étant sans doute opposé à l’absorption.
« Provisoirement voilà de quoi rassurer les plus méticuleux.
« J’entends raconter des histoires lamentables d’ingestion de nitrate d’argent par bêtes et gens, et je les écoute aussi patiemment que faire se peut.
(' J’affirme qu’il n’y a pas erreur de chiffre, qu’une so-
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lution de trente -deux grammes de cristaux de nitrate d’argent a été complètement employée à l’horrible traitement. Si le lavage de l’éponge, l’expuition qui suivait chaque cautérisation en a dépensé les deux tiers au plus, le reste a donc été en grande partie mêlé aux mucosités inspirées au moment des cautérisations h
« Vos lettres, mon cher Blache, deviennent de plus en plus alarmantes , et je conçois que vous et Trousseau soyez terrifiés en présence de soudaines extinctions de la vie après quarante -huit heures de maladie. Les mères, me dites -vous, se trouvent atteintes du mal qui vient d’enlever leurs enfants; dans d’autres maisons, les domestiques n’échappent pas au fléau. Vous me demandez des avis, vous invoquez ma longue expérience. J’accélère la marche trop lente de la continuation du mémoire inséré aux Archives générales de médecine. J’ai hâte de vous transmettre les faits les plus applicables à la condition actuelle de l’épidémie de Paris; ils ont été recueillis
1 On voit combien était hardie et énergique l’intervention de Bretonneau. Elle égalait l’intensité de ses convictions. Il est, en effet, évident qu’en face d’un mal local initial, prompt à se généraliser, il fallait un remède local énergique. Le médecin de Tours croyait l’avoir trouvé dans le nitrate d’argent, et il l’appliqua, comme il le dit lui-même, « avec une sauvage et une barbare énergie. » Dans ces dernières années , la cautérisation était tombée en désuétude et, la thérapeutique de la diphthérïe tendait à s’éloigner sensiblement de la pratique de Bretonneau. Mais les découvertes du bacille de Kelbs, de sa localisation dans les fausses membranes de la gorge et dans le jetage des fosses nasales, en confirmant les doctrines proclamées par le médecin de Tours, ont eu en même temps comme double résultat de confirmer les indications prophylactiques qu’il avait établies et qui avaient été plus ou moins discutées, et de remettre en honneur la médication locale qu’il avait préconisée. — T.
depuis 1827, pendant la continuelle succession d’une multitude d’épidémies.
« Croyez que cette soudaineté de l’extinction de la vie, qui nous épouvante à juste titre, n’est pas réelle; quand le mal apparaît et fait explosion, il existait déjà, et s’était sourdement et amplement développé dans les narines. Ne m’objectez pas que je l’ai dit, expliqué, répété sur tous les tons. Après avoir crié à la perfidie de la diphthérie nasale dans les localités grandes ou petites, où la soudaineté de l’extinction de la vie frappait aussi de terreur médecins et populations, après avoir dit à mes confrères : <r Vous ne <r pouvez assez vous défier de l’invasion clandestine des c narines, » j’étais encore loin de savoir ma leçon : c’est tout récemment que j’ai complètement acquis la conviction que le mal égyptiac se développe dans les narines et s’y étend, sans que rien en avertisse; aucun symptôme apparent ne frappe les regards. Il faut le dire , puisque cela est.
« Dans une telle occurrence, une surveillance minutieuse, attentive, nous est imposée. Quand le mal égyptiac règne, se propage avec les allures intermittentes qui caractérisent ses irrégulières épidémies, et quand d’une année à l’autre il a pris l’extension que depuis six ans on lui voit acquérir à Paris, il faut, sans attendre que les regards soient frappés, qu’au moindre enchifrènement, à l’apparition du plus léger coryza, ce ne soit plus les regards, mais les doigts qui se portent au delà de l’angle de la mâchoire inférieure, au-dessous du lobe de l’oreille, et de là descendent sur les parties latérales du cou. Si, dans cette région, le toucher perçoit des glandes (vous savez que c’est sous ce nom qu’on désigne les ganglions lymphatiques tuméfiés), on doit redoubler d’attention;
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car , si Ton palpe une tuméfaction ganglionnaire , il est plus probable qu’elle est la conséquence d’une absorption du virus égyptiac.
« Ne vous en tenez pas là : il importe que le diagnostic ne laisse pas de doute ; examinez la lèvre supérieure au-dessous des narines ; dans le plus simple coryza, la peau est rougie sous chaque narine (également), tandis que, dans le cas d’affection égyptiaque, c’est du côté de la tuméfaction ganglionnaire (seulement). Si la tuméfaction existe des deux côtés, elle est inégale du côté où elle est moindre; moindre est la rougeur du même côté.
« Dès lors la certitude qu’il existe une affection spéciale, une affection égyptiaque, est acquise.
« On voit de quelle valeur peuvent être les déclarations obtenues par cette enquête ; on va savoir le jour où le germe reproducteur a commencé à se développer dans la narine la première atteinte, le jour de la transmission à la narine secondairement envahie , aussi exactement que l’on suit, du premier au quatrième jour, l’âge d’une pustule variolique.
« Or ces notions préciseront la médication qu’il conviendra d’opposer à l’âge, au degré de la maladie.
ce Alors laissez dire , agissez au lieu de parler, et faites dans les deux narines alternativement , avec une seringue de verre dont l’extrémité matelassée doit être souple, inoffensive , une injection de solution de nitrate d’argent au huitième, puis au sixième et même au cinquième; et bien que l’injection ait reflué par la narine qui n’a pas été injectée , il sera bon que celle-là reçoive aussi une injection convenablement dosée ? si de son côté il y a le moindre gonflement des ganglions cervicaux.
« En suivant la pente de la trémie pharyngienne, la médication accompagnera la sécrétion épispastique jusqu’aux échancrures aryténoïdiennes ; elle pourra, par ces échancrures, pénétrer dans le larynx, suivra les voies aériennes, la sécrétion vésicante, dont elle pourra prévenir ou arrêter l’action.
c( A ce début de l’invasion du larynx, deux effets mortels peuvent être prévenus par deux procédés différents , un pour les enfants, l’autre pour les adultes.
« 1° Pour les enfants, il faut empêcher la formation d’une soupape , dont le perfide mécanisme devient promptement funeste, et, pour les adultes, il faut s’opposer à la production d’un long tuyau trachéal prenant la forme d’un arbre bronchique, qui jette ses ramuscules jusque dans les dernières divisions des canaux aérifères , amenant lentement, mais inévitablement, l’extinction de la vie. Souvenez-vous du pauvre Israélite promenant pendant une semaine, sans beaucoup de malaise, sa lente et mortelle asphyxie.
« Laissons ce cas rare, comme tous les cas rares, d’un moindre intérêt médical que le procédé strangulatoire égyptiac, qui aujourd’hui fait tant de victimes; il abonde, ce procédé, en indications thérapeutiques, pronostiques. Étudions-le.
« A peine la production fibrineuse qui simule une membrane a-t-elle fixé, accroché ses crampons dans les ventricules du larynx, qu’elle se moule, en avançant vers la trachée, sur les parois évasées de cet organe, et en même temps quelle s’amincit.
(( Attaché par sa base, ayant sa pointe trachéale libre et flottante , ce cône devient une soupape dont l’horrible mécanisme est parfaitement accompli. Dans le temps de
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l’inspiration , la soupape s’allonge , s’étend , se déplisse et laisse passer l’air , profondément et fortement inspiré , tandis qu’au moment de l’expiration l’extrémité libre de la soupape refoulée oppose à la sortie de l’air un insurmontable obstacle. Ainsi retenu, l'air est emprisonné, sans tenir lieu d’air renouvelé. Ainsi s’opère une brusque asphyxie, dont le sinistre présage est si bien signalé et si admirablement peint par Arétée, quand il dit : Pallida his... livida faciès. Inspiratio magna est, expiratio vero parva... Hæc signa in pejus ruunt cum subito in terram collapsis anima déficit.
« Payons à ce grand maître le tribut d’une reconnaissante admiration ! Privé des renseignements que nous avons obtenus des recherches nécroscopiques, quel tableau il nous laisse de la dernière scène du drame égyptiac!
« Mon cher Trousseau , mon bon fils , bien des fois ensemble nous avons fait la remarque que c’est un des bienfaits de l’art médical d’inspirer une estime affectueuse pour l’artiste habile du temps passé et pour l’artiste du temps à venir ; c’est de plus une consolation des mauvais traits des mauvais frères. Mon cœur se gonfle d’attendrissement , quand j’entends Morton dire du vieux Sydenham : « S’il m’était permis de louer un tel homme!... » Cent ans plus tard , Stoll , parlant de Sydenham blâmé , et s’écriant : Quem virum et quantum! Voyez aussi notre Laënnec, si tolérant pour lui -même, si prompt à repousser l’offense, quand le physiologisme (antiphysiologique) ose toucher à Bayle , à son émule , à son ami tant regretté.
(c Grâce à Dieu, la kyrielle en est longue et s’allongera. Vous m’aimerez encore que je ne serai plus.
« Aux signes pronostiques que je viens d’indiquer,
Arétée connaissait, et toujours on connaîtra que la mort est proche; mais le temps est venu ajouter aux secours thérapeutiques qui lui sont dus des procédés qui portent la médication au delà des limites auxquelles ce sage disciple de l’empirisme l’avait laissée. Aujourd’hui la cause de la pâleur livide qui présage l’asphyxie qui va s’accomplir est connue. Un obstacle s’oppose à l’entrée, et cet obstacle est amovible, il faut l’enlever. Il peut être reproduit , il faut sur l’heure et sur place recourir aux procédés qui mettent fin à cette reproduction. Ces irrécusables conclusions commandaient la trachéotomie ; l’horreur native de la moindre opération devait céder au désespoir de parents éplorés. Cinq fois je l’avais pratiquée et n’en avais obtenu que de cruels demi -succès; mais j’avais appris pourquoi je n’avais pas atteint un succès heureux et complet.
« Vous n’avez pas oublié que les rapides progrès de la lividité signalés par Arétée indiquent les menaçants progrès de l’asphyxie. A ce terrible signe, je pouvais prévoir qu’Elisabeth de Puységur, la fille de mon meilleur ami, allait succomber aux rapides effets de l’angine croupale. Antérieurement trois autres enfants de cette même famille avaient été enlevés par la même maladie. Mon ami sait ma persévérante obstination , il sait mes infortunes et me dit : (( Comme si c’était votre enfant ! »
« Douze jours plus tard, la guérison d’Elisabeth ne nous laissait rien à désirer.
« Vous le voyez, les signes pronostiques d’ Arétée disent quand il est temps de pratiquer la trachéotomie, et ils disent aussi que, dans ce cas, elle sera pratiquée dans les conditions les plus favorables, que l’air entrera au-dessous de la soupape , qui permet de longues inspirations et sus-
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pend les expirations , et cela quand la maladie n’a eu que peu de durée , qu’elle est encore locale , que l’intoxication , plus redoutable , plus irrémédiable que la strangulation, sera prévenue.
« Il est inutile d’ajouter qu’avec la précaution de tenir tout préparé pour l’opération , on peut tenter la cautérisation trachéale à travers le larynx. Dans de telles conditions, il convient d’attendre, de voir venir; peut-être la soupape, raffermie par imbibition du caustique, ne serait plus susceptible d’être refoulée, et, s’il faut opérer, ce sera avec gain de temps que la médication aura devancé l’opération de la trachéotomie.
« Ce n’est pas à vous, mon fils, que ces minutieux détails s’adressent; mais il faut faire part d’un apprentissage qui ne peut être improvisé. Avec votre ami Velpeau je l’ai commencé; avec vous je l’ai continué, et, s’il n’est enseigné , il ne peut être appris qu’aux dépens des malades.
« A l’hôpital de Tours , depuis l’importation du mal égyptiac par la légion de la Vendée , on a dû reconnaître qu’il fallait opposer les artifices de la médication aux astucieuses variations d’une maladie protéiforme.
« Le drame de la strangulation croupale a trop attiré l’attention, et surtout Ta trop détournée d’autres atteintes plus dangereuses du mal égyptiac. Il était difficile qu’il en fût autrement.
(( A son début perfide, le croup égyptiac est le moins effrayant des croups ; il Test surtout par l’angine striduleuse , dont les attaques nocturnes convulsives causent des terreurs qui font si souvent éveiller le médecin. En effet, ce n’est qu’après un paisible début que le croup égyptiac laryngien commence à s’aggraver. Un enfant dont le
malaise depuis quelques jours avait à peine inquiété, meurt , ressuscite à de courts intervalles ; ces cruelles alternatives, ces passages rapides de l’espoir à l’effroi, si souvent mentionnés , amènent enfin une mortelle asphyxie , laissent aux parents des enfants malades et aux médecins une profonde impression de terreur.
« On trouve partout ce portrait du croup égyptiac laryngien, et c’est avec intention que je reviens au mot laryngien, parce que c’est le croup laryngien que l’on rencontre le plus communément , et parce que c’est du croup qui n’a pas dépassé le larynx et la trachée , et non de celui qui descend presque dans les rameaux bronchiques, qu’il me reste à parler.
« Oui , ce portrait ressemble , mais il est trompeur, par cela même qu’il rend exactement l’agonie ; l’extinction apparente de la vie, qui paraît éteinte, ne l’est pas, et la durée prolongée de l’asphyxie n’est pas le signe certain de sa complète extinction.
« Dans la première partie de ce mémoire, déjà plusieurs cas d’intoxications nasales ont été mentionnés.
(( Alors sous ce déguisement, dans Paris, le mal égyptiac venait d’atteindre beaucoup d’enfants, même de vieillards, et d’amener tant de soudaines extinctions de vie, que c’était spécialement sur cette calamité que l’attention du médecin devait être appelée. A cette occasion, j’ai dû, depuis 1817 jusqu’à ce jour, évoquer mes souvenirs et recueillir les faits qui peuvent éclairer la pathogénésie de ce mode d’invasion ; ils ressemblent à ceux qui viennent d’être mentionnés.
<r Généralement une déplorable sécurité intervient, et,
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dans un grand nombre de cas, elle persiste jusqu’au dernier moment ; et cette sécurité n’est pas seulement une illusion d’un malade qui peut rendre compte de ce qu’il éprouve, elle gagne ses proches et malheureusement jusqu’aux médecins.
« Plus j’ai repassé cette grave question , plus je suis resté convaincu qu’il sera longtemps difficile de distinguer d’un rhume de cerveau , d’un simple coryza , l’envahissement subreptice des narines par le mal égyptiac, quand c’est sur un point de la membrane pituitaire , leur doublure muqueuse que s’est effectué le développement de cette affection , sans que la complication d’une atteinte collatérale plus manifeste ait pu susciter un salutaire soupçon.
« Puisqu’il en est ainsi, je veux dire encore une fois les déceptions dont il faut se défier, et faire remarquer l’insignifiance perfide de symptômes illusoires qui, au lieu d’appeler, détournent l’attention.
« Je crains de n’avoir pas assez insisté et sur le danger du mal et sur la difficulté de l’éviter.
« Oui , plusieurs des symptômes d’un simple et léger coryza sont communs et à l'indisposition et à la maladie mortelle ; il est donc de la plus haute importance de signaler ceux qui éveillés peuvent éveiller une salutaire inquiétude, et mettre sur la piste du mal blotti dans les infractuosités nasales.
(( Déjà plusieurs de ces signaux ont été mentionnés. Voici le sommaire de l’effrayant et fidèle récit qui résume ce qu’il importe de savoir sur le danger et le traitement de cette insidieuse maladie. C’est l’extrait d’une notice écrite dans ma retraite , pour notre ami Trousseau , dans l’attente d’une de ses affectueuses visites, au moment où
j’avais sous les yeux une atteinte d’intoxication nasale, la plus foudroyante que j’eusse rencontrée.
« Mon ami, à six lieues de Tours, dans la petite ville d’Amboise, habite la famille Saint- B..., que vous connaissez.
« Georges Saint-B..., jeune homme de douze à treize ans, grand, robuste, est arrivé de Paris avec sa mère, l’un et l’autre effrayés du danger de l’angine maligne.
« Depuis son retour, Georges a fait à cheval de longues et continuelles excursions.
« Le samedi 20 mai 1854, et le dimanche 21 , douleur d’oreilles , à droite surtout , si légère qu’elle attire à peine l’attention.
« Les symptômes s’aggravent, et le 28 mai les excursions du jeune écuyer sont interrompues, à l’occasion du mal de gorge dont Georges s’est plaint la veille.
<( Le pharynx est attentivement exploré , on constate qu’il n’y existe pas la moindre tache blanche.
« Le lundi 29, à cinq heures du soir, je suis enlevé par l’oncle du jeune garçon, que peut-être nous ne trouverons pas vivant, me disait l’envoyé.
« Une demi -heure plus tard, nous étions auprès du malade. Déjà tout ce qu’il y avait à faire avait été fait par notre ami Miquel. Je vois, j’écoute, j’apprends de trois confrères réunis, et de la famille, ce qui se passe et ce qui s’est passé depuis sept jours.
« Le pouls est irrégulier, filiforme, les mains sont glacées , l’extinction des forces continue à faire de rapides progrès.
ce Ce que l’oncle de Georges m’avait appris m’est répété. J’entends de nouveau qu’ après l’exploration mentionnée du pharynx , au moment de recevoir un lavement , le
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malade n’avait pu se tenir sur ses jambes, il s’était affaissé, évanoui, et que jeté sur son lit il y était resté glacé depuis le départ de son oncle.
« Dès le matin, des concrétions blanches enveloppaient les amygdales, et l’enchifrènement de la narine droite, dont le malade se plaignait les jours précédents, avait à peine augmenté. Immédiatement des cautérisations avec la solution nitrique d’argent avaient été pratiquées.
« Le pharynx et les amygdales sont maintenant tapissés de fausses membranes, rendues opaques par deux cautérisations successives. Les ganglions sous-mastoïdiens et cervicaux sont énormément tuméfiés; ils ont le volume, les bosselures et presque la dureté de moyennes pommes de terre ; le gonflement latéral du cou , surtout à droite , dépasse de beaucoup le bord de la mâchoire inférieure. Je n’ai pas souvenance d’avoir rien vu de pareil. L’extrême dégoût du malade ajoute à ma consternation, ainsi que sa continuelle somnolence.
« Traitement. — Injection nasale (azotate d’argent, une partie; eau distillée, 7); d’abord au huitième, l’injection est portée au septième et ensuite au sixième , de six en six heures une injection, et trois fois par jour, cautérisation du pharynx ; d’heure en heure une dragée de calomel (5 centigrammes) sera donnée le matin. Le docteur Lagarde , à deux heures d’intervalle , avait fait donner alternativement dix centigrammes d’alun, puis dix centigrammes de calomel.
« Insistance incessante pour obtenir une ingestion quelconque, si difficile soit -elle : bouillie claire, préparée avec du lait et de la farine de froment , blanc d’œuf , œuf à la coque, vin de Lunel trempé d’eau, etc. etc.
« Terreur, désolation d’une famille éplorée. « Combien
« vont donc durer ces cruelles souffrances et les transes « de la pauvre mère qui doit assister à cette agonie ? « me demande le beau-frère de la pauvre veuve. — Il (( faut souhaiter, Monsieur, que cela dure quatre jours au « moins, et nous espérerons la possibilité d’une lente et « pénible convalescence. »
« Pendant trois jours le Volume, la rénitence des ganglions sous-mastoïdiens persistent; mais l’ingestion, obtenue non sans peine, a pu être progressivement accrue; sans une vive réaction, le refroidissement a fait place à de la moiteur. Le malade a même pu, sans assistance, changer de position dans son lit.
€ Au quatrième jour, une amélioration positive est enfin constatée, reconnue, avouée par la famille, par les trois confrères, et cependant il faut que je consente à revoir le malade, le lundi, dans la soirée de ce même jour.
<r Vive appétence, alimentation variée, réclamée, accordée, digérée, puis rapide rétrocession des médications qui déjà ont été atténuées. Surveillance de l’excavation chancreuse de l’amygdale droite. Au besoin cautérisation avec un porte-caustique latéral.
« Sub séquence. Avant-hier (31), un bulletin m’annonçait la tendance du malade au retour des habitudes de la vie commune, et avec une gaieté railleuse il disait à ses docteurs qu’il se portait mieux qu’eux, et que depuis longtemps il n’éprouvait d’autres maux que ceux qu’ils lui faisaient subir.
« Trois mois plus tard, le jeune Saint- B... suivait sa mère à Paris. Au moment de son départ, il m’avait été amené , marchant seul , mais regardant à ses pieds pour savoir s’ils touchaient, après trois mois, le sol. Ses pieds
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restaient encore si dépourvus de toute faculté tactile, qu’il lui semblait marcher dans Pair.
« Des bains chauds d’eau salée, aussi salée que l’eau de mer, avaient paru secourables.
<r II est évident que les conséquences de cette intoxication nasale ont été bien plus graves que celles éprouvées par M. Herpin, et je crois fermement que sans les soins domestiques de toute une famille et la surveillance assidue de trois docteurs zélés, le malade eût sans doute succombé. Nouvelle preuve que nous devons apporter tous nos soins à conjurer les progrès perfides d’un tel mal, et faire tous nos efforts pour gagner de vitesse un extrême danger. Voici les renseignements commémoratifs qui nous offrent des enseignements d’une haute valeur.
<r La mère de Georges apprenant qu’une dame de ses amies , qu’elle recevait chaque jour à Paris , était traitée par le docteur Blache , médecin ordinaire de ces deux dames, d’une affection égyptiaque des gencives, maladie contagieuse, s’était hâtée de se réfugier à Amboise dans sa famille. Là, les progrès du mal de son fils, et surtout la tuméfaction hideuse des ganglions lymphatiques sousmastoïdiens, ainsi que le gonflement et la rougeur du nez, au moment où le jeune écuyer revenait de ses excursions, avaient frappé une dame qui faisait de fréquentes visites à la famille Saint-B... Bien des fois elle s’était écriée : « Vous ne faites pas assez attention à l’état de Georges ; « ce jeune homme, habituellement joli garçon, change à « vue d’œil; il est méconnaissable, affreux, avec son cou <c plus gros que sa tête; certainement il est malade. » Et c’était trois et même quatre jours avant la catastrophe que ces sages avertissements étaient donnés. Quelle différence s’ils eussent été suivis !
« Au moment où le docteur Lagarde vit le malade, il comprit la longue durée que la maladie avait eue avant qu’on y fît attention.
<r La préoccupation , l’attente d’une angine croupale , qui ne se manifestait pas , dissipa toute inquiétude. Le mal s’aggravait, mais les symptômes, à mesure qu’ils se prononçaient , s’éloignaient de ceux du croup , seul danger qui fût redouté.
« L’attention était même détournée à ce point, que l’énorme tuméfaction des ganglions lymphatiques fut imputée à une affection épidémique contagieuse qui se montrait dans la banlieue : les oreillons.
(( Même méprise , vous le savez , a été commise tout récemment , dans un pensionnat du faubourg Saint -Germain. Le médecin de l’établissement, bien étonné, imputait la perte de deux élèves aux oreillons , compliqués d’angine et de rhume de cerveau, cette affection épidémique ayant une malignité qu’il ne lui avait jamais vue.
<r Au printemps de 1855, Georges a eu une légère atteinte d’oreillons. »
LASÈGUE A BRETONNEAU
LETTRE CGCXLVP
DE LA.SÈGUE
« Paris, 9 avril 1855.
« Mon bien cher Maître,
« Je vous ai manqué de parole à deux heures, vous avez fui devant moi toute la soirée que je vous ai vainement poursuivi. Voulez-vous que nous soyons quittes?
« Ce que je ne vous pardonne pas, c’est d’avoir emporté mon manuscrit; car il était devenu mien par nos conventions. J’ai vainement demandé à l’hôtel, vainement fouillé les recoins de votre chambre, le manuscrit fuyait avec vous que je n’ai pu rejoindre. Par grâce, renvoyezmoi-le tout de suite. L’imprimeur m’attend les bras croisés, et me rend responsable de son inaction; on ne peut rien commencer sans vous, et passé quatre ou cinq jours, au grand plus, j’aurais la main absolument forcée et je devrais, à mon grand regret, renvoyer encore à un mois ce dernier article1. Ayez donc pitié et ne vous vengez pas trop cruellement de ce que j’ai manqué à mon rendez-vous. J’avais de bien bonnes excuses que je ne vous dirai pas, parce que plus les excuses sont valables, moins on y croit;
1 On voit que, dans sa vieillesse, Bretonneau n’avait pas modifié les habitudes de sa jeunesse, et qu’il était toujours difficile d’obtenir de lui la communication de ses travaux. — T.
et, de fait, quand on se met en frais pour en inventer, on les choisit toujours parmi les plus convaincantes; surtout n’attendez pas votre prochain voyage à Paris. La poste, grâce au papier pelure d’oignon , s’en chargera sans luxe de dépenses.
« J’ai encore des malades : ma femme est au lit avec une angine phlegmoneuse simple, mais qui la torture de fièvre et de malaise. Décidément vous lui portez malheur, car c’est toujours au moment de votre départ qu’elle est prise de quelque maladie. La bonne conclusion serait que vous feriez mieux de ne pas partir. Je suis peu inquiet et n’y prévois nulle complication. N’oubliez pas de m’envoyer illico le manuscrit.
« Vous feriez merveille de songer tout de suite à la deuxième édition ; car j’en suis à me reprocher de vous avoir entraîné aux Archives, et de vous avoir détourné par là du plus important. Je me suis figuré que vous pourriez apporter à votre prochain voyage un chapitre refait et prêt à publier, n’importe lequel. Voyez si je suis un honnête homme de prendre si mal les intérêts de mon journal.
« Trousseau m’a pourtant fait venir l’eau à la bouche en me racontant que vous aviez sur le melœna des magnificences que vous m’avez dissimulées avec votre malveillance habituelle. Quelle engageante monographie ! Et pourtant je sacrifierais le melœna à un bon, et gros, et corsé chapitre de la deuxième , revu , refondu et considérablement augmenté. Ne sentez -vous pas quel honneur ce serait pour Palluau (avec ou sans x ) de voir son nom au bas d’une petite préface, avec la date de 1855, sur un gros livre bien imprimé par les soins d’un Aide quelconque, surveillé par votre serviteur, qui ferait la chose
TROUSSEAU A BRETONNEAU
yite et en conscience, j’allais dire ægri somnia? Mais, pardonnez-moi le mot, je ne me trouve pas assez aigri pour la citation, surtout quand je pense à vous, que je cause avec vous et vous serre les mains. »
LETTRE CCCXLVIL
DE TROUSSEAU
« 28 décembre 1855.
« Cher Maître,
« Encore deux croups guéris par la trachéotomie, l’un par moi, l’autre par mon chef de clinique Beylard; ce dernier, malgré une diphthérie nasale fort sévère qui a été vigoureusement traitée par les injections de sulfate de cuivre. Ainsi, en 1854, j’ai fait neuf trachéotomies avec sept guérisons; en 1855, quatre trachéotomies avec trois guérisons. Total en deux ans : treize opérations, dix guérisons. Vous voyez que la trachéotomie s’établira.
« Encore deux ponctions de la poitrine, cette semaine, dans deux pleurésies aiguës. Une jeune fille a été guérie en trois jours, un jeune garçon en huit jours. Cela me rend singulièrement heureux.
« Vous avez la simplicité de lire encore le Forget; il y a quatre ans que la suffisance et l’insuffisance de cet animal me l’ont fait prendre en un tel dégoût que je ferme le journal dès que je vois son nom. Il a un grand mépris pour Sydenham, Torti, Stoll et Graves; mais, en
revanche, il a pour lui une admiration sans bornes *.
« Il y a des gens qui attendent votre venue et qui viennent chez moi pour que je leur promette de vous mener chez eux. Je ne vous promets pas trop.
« Adieu, cher Maître; nous avons le printemps à Noël, nous patinerons à Pâques.
« Mille tendresses. »
LETTRE CCCXLVIIP