IL
jour à contresens me prouve du reste que j’ai eu tort.
« La ressemblance de la diphthérie avec la syphilis a causé de graves méprises; à l’époque des épidémies de la Sologne, Trousseau et Ramon ont recueilli des exemples de diphthérie vulvaire, de diphthérie cutanée, devenues promptement mortelles par intoxication.
« Je dois ajouter qu’une valeur importante restait attachée à l’épithète égyptiaque , sans doute déjà fort ancienne : elle désignait pour les Grecs la région d’où le mal leur était importé; ces noms de pays, comme celui de choléra asiatique , d’ ophtalmie d’Egypte, de peste d’Orient , de mal français ou napolitain , indiquent que la maladie , inconnue dans la région où elle apparaît , est une provenance exotique. Je ne puis assez le répéter, elle est importée par un sujet qui en est atteint ou par des objets imprégnés du principe contagieux. Oui, mille fois oui , c’est là que gît la vérité, c’est de là qu’elle est arrivée jusqu’à nous, cramponnée à là contagion, à la contagion qui seule a transmis et seule transmet le mal égyptiac; car il est surabondamment démontré que température, saison, climat, nature du sol, n’exercent qu’une influence secondaire et non une puissance procréatrice sur les effets mystérieux produits par les agents des contagions.
« La contagion, en vain on s’obstine à le nier, si elle n’est pas la source des endémies, est celle de la plupart des épidémies; c’est là le procédé d’extermination des fléaux qui frappent l’espèce humaine à divers degrés, dans ses diverses races, peaux blanche, rouge ou noire, et non seulement l’espèce humaine , mais encore une multitude d’espèces animales et végétales agglomérées.
cc Or, c’est dès le temps où le mot loimos signifiait
BRETONNEAU A BLACHE ET A GUERSANT
peste, contagion, objet contagieux, que la diphthérie, importée dans la Grèce par une nombreuse succession de colonies égyptiennes, y recevait le nom de mal égyptiac 7 à une époque plus contemporaine d’IIomère que d’Hippocrate , et notez qu’à cette même époque remonte la dénomination d 'onguent égyptiac, solution de vert-degris dans du miel (mel cupratum ) ; ce miel cuivreux est une préparation éminemment antidiphthérique qui porte encore aujourd’hui ce même nom dans notre Codex pharmaceutique , et figure depuis des siècles dans tous les codex sous le nom d ’ unguentum egyptiacum.
« Vous voyez, chers amis, à quel point l’art médical reste emmailloté. Le voilà, de temps immémorial, pourvu d’un précieux moyen de guérir une maladie mortelle. A quoi bon? quand et comment l’onguent égyptiac a-t-il été opposé aux progrès du mal égyptiac? Le nom du médicament est resté, son usage a disparu1.
« Dix siècles plus tard , un don plus riche nous est encore légué par un médecin grec, le grand Arétée. A cette distance d’Hippocrate, le plus accompli de ses disciples, contemporain de Galien, il est plus que lui le continuateur du divin vieillard. Son œuvre, mutilée par le temps, est un exposé encore fidèle de nos maux. Une
1 La puissante propriété anticliphthéritique des sels de cuivre a été par hasard, et à l’occasion d’une méprise, retrouvée à Moscou, il y a une trentaine d’années. La diphthérie gingivale sévissait à l’hôpital des Enfants, beaucoup étaient atteints et plusieurs avaient succombé à l’intoxication. La marche de la maladie était à peine ralentie par une médication timorée, quand la solution concentrée d’un sel de cuivre fut confiée à une femme de service, qui devait veiller à ce qu’elle fût étendue d’une ample proportion d’eau avant d’être distribuée aux infirmières de chaque quartier. Par oubli, la solution est employée pure, et le mal cède si rapidement à la médication énergique , qu’il s’éteint dans rétablissement. (Note de Bretonneau.) .
de ses magnifiques pages est un portrait admirablement achevé du mal égyptiac, en même temps qu’une autre page nous offre un choix de médicaments curatifs et de sages préceptes sur l’art d’en faire usage.
« Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, le précieux manuscrit avait pu rester aux mains des hellénistes; mais, longtemps avant les épidémies du xvne siècle , plusieurs traductions d’Arétée avaient été publiées. Ici, je répète à quoi bon? Quand a-t-on eu recours à ces admirables moyens de salut ?
« J’arrive à des temps très rapprochés (1809-1815). Vers cette époque, la reine Hortense reste pendant plusieurs mois affectée de diphthérie gingivale, sans qu’un procédé curatif soit opposé aux j)rogrès du mal ; puis son premier-né succombe à la diphthérie laryngienne. Au moment de la seconde invasion de Paris, sa mère, Timpératrice Joséphine , depuis peu de jours atteinte d’une angine diphthérique pharyngienne , succombe dans un accès de suffocation croupale , sans que la tentative d’une médication efficace eût été essayée pour arrêter les progrès de sa maladie1.
« Vous n’avez pas oublié le célèbre concours donné par l’empereur à la mort du jeune prince, son neveu, ni le partage du grand prix entre Jurine, de Genève, et Albers de Bremen , auteurs de Mémoires dans lesquels l’un et l’autre affirment que l’angine maligne est une maladie distincte du croup, de nature opposée.
1 J’ai entendu du marquis de Beaumont, qui assistait à ses derniers moments, que, dans l’état d’agitation si bien décrit par Arétée, ne pouvant rester ni assise ni debout, dans l’impuissance de parler, l’impératrice Joséphine demandait une plume quand elle périt de suffocation croupale (Note de Bretonneau.)
BRETONNEAU A BLAGHE ET A GUERSANT
<( Peu importe.
a Ce sont là les allures des doctrines scientifiques ; mais, au moment où l’impératrice fut frappée de la diplithérie provenant, j’en ai la conviction, de même que le croup de son petit-fils, de la diphtliérie gingivale de la reine Hortense, elle était entourée de soins. Un médecin si heureusement doué , arrivé à l’apogée de son talent artistique, le grand guérisseur Gorvisard était là, et beaucoup d’autres hommes éminents dans notre profession, chefs du service médical des armées réunies dans la capitale.
« Voilà, chers amis, ce qui laisse désespérer des conquêtes ultérieures de la médecine , que la chirurgie a si habilement dépassée.
« Pour procéder par évidence, dans l’exposé des divers modes d’inoculation de la diphtliérie, je vais en réunir des exemples :
« Fortuitement on rencontre telle inoculation flagrante de la diphtliérie où le mode de transmission est devenu d’une si nette évidence, qu’on voit cette inoculation s’effectuer comme on voit s’effectuer avec une lancette celle de la syphilis et de la variole. J’en mets sous vos yeux des exemples authentiques, et sous la dictée de M. Herpin, chirurgien de l’hôpital de Tours, professeur de l’Ecole secondaire, j’écris de quelle manière il a contracté la diphtliérie nasale1; je me sers de ses propres expressions:
1 A Paris , la grippe , qui , à sa dernière reprise , a tant molesté les narines, a prédisposé à l’inoculation de la diphtliérie les cavités nasales muqueuses. La membrane pituitaire épaissie, érodée par un écoulement séreux, par de fréquents éternuements, s’est trouvée préparée à retenir le moindre atome de poussière diphthérique reçue dans la gouttière d’un cornet dans l’antre d’Highmore. Nulle autre part son action n’est mieux
cc Au printemps de 1843, la diphthérie me fut inoculée
a avait consulté pour un abcès froid , et vite il avait été (( envoyé à Tours, où il se rendait chez un oncle pour « qu’il y fût traité d’un mal de gorge dont il souffrait « déjà en arrivant à Paris. Je reconnus à tous les signes a qui la caractérisent l’angine pharyngienne diphthérique
abritée , et si elle ne peut opérer son forage comme dans le tissu spongieux sur la membrane mince et transparente qui tapisse l’antre d'Highmore, elle y donne naissance à une large excoriation diphthérique à son début, presque indolente, et qui devient la source abondante d’un liquide épispastique découlant de ce premier étage , sans que rien n’ait atténué son activité, ni boisson, ni aliment, comme cela arrive dans l'arrièrebouche ; aussi quel soudain envahissement !
Une fois, le curieux et triste spectacle de l’affection diphthérique de cette vaste caverne, de cet antre qui porte à tort le nom d’Highmore, s’est offert à l’hôpital de Tours. Chaque matin , un pauvre Israélite y venait chercher un gargarisme qui lui avait été prescrit à la consultation gratuite, gargarisme réclamé, disait-on, par une angine syphilitique. Les élèves me prièrent d’examiner la gorge de ce pauvre colporteur. L’erreur de diagnostic était manifeste, c’était l’angine diphthérique étendue à perte de vue. Vite, admission, traitement, recommandation qu’à toute heure, au premier accès de toux, je sois avertis, la trachéotomie me semblant inévitable. Le lendemain, à l’heure ordinaire de la visite, cinq heures du matin, dyspnée suffocante qui n’a pas été précédée du moindre accès de toux. Hélas! l'époque de la toux était passée. J’apprends du malade que pendant deux jours il avait beaucoup toussé. Bien vite tout est préparé pour l’opération; je cours à la ville et je reviens avec d’indispensables instruments ; l’occasion avait fui , la vie à mon retour était atteinte, à mon grand regret; mais heureusement une opération inutile n’avait pas été pratiquée. Un arbre bronchique à deux grosses branches, rameaux, ramuscules, moulure exacte des canaux respiratoires, fut extrait dans son entier des tubes trachéiques. Je trouvai les sinus maxillaires tapissés de concrétions diphthériques , remplis de sérosités et d’un liquide opalin. Comme dans un épanchement pleurique, flottaient des banderoles de fausses membranes. Quels flots de sérosité épispastiques à chaque inclinaison latérale de la tête avaient dû couler dans l’entonnoir pharyngien et, par les gouttières aryténoïdales , s’insinuer dans la trachée , mais aussi quels immenses effets de son action ! L’ampleur du canal aérien laissait à l’air une libre entrée, et l’asphyxie ne s’était accomplie que par l’oblitération des dernières ramifications bronchiques. Nulle part je n’ai consigné ce gros fait, motif de plus de le consigner ici. (Note de Bretonneau.)
(( par un enfant venu
En traversant Paris, il
BRETONNEAU A BLACIIE ET A GUERSANT
€ devenue croupale. Elle céda à des cautérisations éner- « giques faites avec une solution nitrique d’argent, fré- « quemment réitérées pendant six jours. Une bonne, qui « soignait l’enfant, fut atteinte d’une diphthérie pharyn- <( gienne, qui céda promptement à une médication to- <( pique. L’enfant, indocile, difficile à contenir, toussait « et lançait violemment des crachats. Une fois, l’orifice € de ma narine gauche avait reçu cette expuition ; l’obli- <r gation de continuer la cautérisation ne me laissa le « temps ni de me laver ni de m’essuyer.
« Quelques jours plus tard : enchifrènement du côté « gauche , voix nasillarde , puis tout à coup angine pha- <c ryngienne douloureuse, insomnie nocturne, extrême « malaise, faiblesse, refroidissement, angoisse.
« Au matin, les deux amygdales et la luette étaient « complètement enveloppées d’une incrustation blanche « (vingt- six cautérisations). Trois fois un dé de fausses <( membranes , qui emboîtait la luette , se détache et se « reproduit ( simple inspiration d’alun prisé comme du « tabac , alimentation restreinte ) ; déglutition difficile , « expuition abondante , fétide , et selles chargées de « pseudo-membranes. Rétablissement incomplet, j)âleur; « quinze jours plus tard, douleur dans les poignets, « trouble de la vue , constriction du gosier , paralysie du <c voile palatin devenu complètement insensible; régurgi- « tation, reflux des aliments par les narines. (Repos <c obligé, lait d’ânesse, et enfin retour possible aux habi- <c tudes domestiques.) Un peu plus tard, sensation de « fourmillement aux gros orteils ; cette sensation de four- « nullement s’élève jusqu’aux genoux exclusivement.
ce Je marche difficilement et très lentement, ma fai- « blesse est surtout pénible lorsqu’il s’agit de monter;
<r cet état persiste sans amélioration pendant six se- <r maines.
€ Le même fourmillement avait gagné mes mains et <c mes doigts; j’avais complètement perdu toute faculté « tactile1.
ce Le 10 août, bains de mer à Pornic; au second bain <c cessation complète de toutes ces infirmités. »
« J'ajouterai ici un renseignement que je dois à M. 11erpin : pendant et après le traitement énergique de la diphthérie pharyngienne , celui de la diphthérie nasale avait peu attiré son attention , et , pour cette affection primordiale, la médication s’était réduite à quelques inspirations de poudre d’alun calciné prisé comme du tabac.
<( L’atteinte portée à la myotilité , à la crase du sang , à l’innervation, les infirmités qui se sont tant prolongées, sont la conséquence trop fréquente de la diphthérie nasale, passée à l’état chronique. Alors, comme à la suite de la diphthérie gingivale , du chancre tonsillaire diphthérique , des affections syphilitiques primaires prolongées , à l’activité d’expansion succède une disposition presque inverse, jusqu’à ce que l’activité déjà tant diminuée finisse presque par s’éteindre, lorsqu’à la phase de la diphthérie primitive localisée a succédé celle de la diphthérie secondaire ou constitutionnelle.
« J’ai eu trop d’occasions d’observer la diphthérie na-
1 Ce fait d’Herpin, transcrit par Bretonneau et l'apporté tout au long par lui dans les Archives de médecine ( janvier 1885 ) , fut un des premiers cas de paralysie diphthéritique qui se présenta au médecin de Tours. Il fut aussi le point de départ des travaux dont la paralysie diphthéritique fut dès lors l’objet, du moins parmi les médecins de l’École de Toui's ; car à Paris, dit Trousseau, il en était à peine question. Avant Bretonneau, Ghisi (1747), Chomel l’ancien (1748), Samuel Bard (1771), avaient bien rapporté des observations de paralysie du voile du palais, mais ces faits n’avaient pas frappé l’attention et étaient restes ignores. T.
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sale passée à l’état chronique et de lui opposer une médication efficace, pour conserver aucun doute sur la justesse de ces appréciations cliniques.
« Voici un fait de diphthérie nasale avec fétidité de l’haleine, observé chez une jeune fille âgée de quatorze ans, et qui mérite d’être médité.
« La diphthérie nasale devenue pharyngienne , arrêtée dans sa marche par des injections nasales de solution nitrique d’argent et par des cautérisations pharyngiennes, n'avait pu pénétrer dans le larynx ; mais l’horreur de tout aliment solide ou liquide, la pâleur, le refroidissement, l’extinction des forces, faisaient les plus effrayants progrès. A force d’instance, je parvins à faire avaler, à dix heures du soir, un peu de vin sucré; à minuit, à faire ingérer un œuf frais et encore de petites cuillerées de vin sucré. Le lendemain, tout ce qui put être imaginé fut offert au caprice du goût; de petites et rares parcelles d’aliments furent acceptées; mais dès le second jour l’alimentation ne suscitait plus la même répugnance, et la source nasale de l’infection était promptement tarie par des injections nasales; cette dernière phase de la maladie céda au régime analeptique et à une médication adjuvante.
« Au moment où le dégoût va devenir invincible , saisir la possibilité d’ingérer de l’aliment, c’est jeter l’ancre du salut, c’est recourir à la plus urgente des médications.
<( Vous comprenez qu’il n’est plus question de contagion ni d’inoculation, mais d’une imminence d’agonie. Vous le savez, les médications efficaces seules conjureront le danger. Pour qu’il soit possible d’y recourir, il faut que la vie ne s’éteigne pas, que toutes les portes ne soient pas ouvertes par l’inanition à une intoxication mortelle.
Donnez en petits lavements tout ce qui, étant nutritif, est repoussé par une souveraine répugnance, sans cesser d’offrir, d’insister, de faire accepter quoi que ce soit d'alibile : blancs d’œufs à peine cuits, jaunes d’œufs délayés dans du vin d’Espagne, dans du lait, vin sucré, non sucré, café; tout ce qui peut s’imaginer, tout ce qui peut être suggéré ou par le caprice du malade ou par la sagacité de ceux qui l’assistent.
« Peu de temps après l’inoculation de la diphthérie nasale à laquelle le docteur Herpin avait failli succomber, mon ami, le docteur Gendron, de Château- du -Loir, obligé de pratiquer la trachéotomie, reçut sur les lèvres, au moment de l’ouverture du canal aérifère, une pluie d’exsudations trachéales lancée par les efforts d’un accès de toux convulsive. Une diphthérie pharyngienne fut la conséquence immédiate de cet incident. Née sur une amygdale, la phlegmasie spéciale gagna si rapidement le larynx, que je dus recourir à une médication énergique : guérison prompte et complète , aucun des symptômes de la diphthérie constitutionnelle ne se manifesta.
« En 1826, appelé à l’Ecole militaire par une invitation du ministère de la guerre à l’occasion d’une épidémie d’angine maligne, j’y recueillis des observations d’un grand intérêt, et surtout l’exemple d’un de ces faits de contagion qui laissent dans la mémoire des traces ineffaçables.
« Ce fut un exemple frappant de l’inoculation du mal égyptiac par voie humide.
« Depuis l’institution de l’Ecole (elle remonte au commencement du siècle), M. Lépine, en qualité de médecin, M. le docteur Renou, en qualité de chirurgien, attachés à cet établissement, n’avaient ni l’un ni l’autre observé un seul cas d’angine maligne.
BRETONNEAU A BLAGUE ET A GUERSANT
« La mort de quatre élèves et de la sœur hospitalière qui les avait assistés, enlevés tous les cinq par l’angine maligne, avait jeté l’alarme et vivement attiré l’attention.
« Le Traité de la diphthérite venait de paraître; la médication d’Arétée j était exposée avec les additions utiles dues aux progrès de la chimie. Cette fois encore, et comme aux temps les plus reculés, elle eut le plus heureux succès.
(( Chaque jour inspection militaire du gosier : soixante élèves furent trouvés atteints à un degré plus ou moins avancé de l’angine maligne; tous furent immédiatement traités et guéris.
« Au moment où ceux dont la maladie avait été méconnue succombaient, un de leurs camarades, retenu à l’infirmerie par des engelures excoriées, mouilla un de ses pieds dans une flaque d’expuition, qui baignait le carrelage au chevet d’un des malades. Une ulcération excessivement douloureuse fut la conséquence de ce contact; elle s’établit entre les orteils, se couvrit de fausses membranes , et le mal égyptiac , ainsi inoculé , ne céda qu’à l’emploi d’une solution de nitrate d’argent et, plus tard, à l’action calmante et cicatrisante du calomel.
« Une semblable transmission de la diphthérie était dans le même temps observée par MM. Trousseau, Ramon et Leblanc.
« Pendant le cours de leur mission en Sologne, qui se prolongea dans cette malheureuse contrée , ils virent une femme qui , en allaitant son enfant affecté de la diphthérie buccale, avait contracté une diphthérie du mamelon. Le mal s’était étendu au sein avec production de fausses membranes et tuméfaction excessivement douloureuse.
« Les observations recueillies dans les départements de la Vienne, des Deux-Sèvres, du Loiret, surabondent en cas de transmission de la diphthérie observée sous toutes ses formes. A cet égard, mon cher Blache, je dois m'abstenir de vous rappeler les conditions de l’événement qui vous a si douloureusement frappé, les principaux traits des publications dues aux sociétés médicales de ces départements trouveront mieux leur place dans une très prochaine édition du Traité de la diphthérie.
« En me restreignant aux exigences de notre publication actuelle, il nous faut insister sur quelques faits peu connus ou généralement mal interprétés.
« Pour bien comprendre le mode d’action des virus égyptiac et syphilitique, il faut les suivre l’un et l'autre, c’est le moyen de saisir les similitudes qui les rapprochent, en laissant subsister les différences qui les séparent 1 .
« Dans la première partie de ce mémoire, j’ai affirmé que le mal égyptiac ne se communique point par des émanations volatiles invisibles, susceptibles de se dis-
1 Depuis cette longue époque l’École militaire de' la Flèche est restée après ces précautions constamment exempte de tout cas de mal égyptiac, tandis que dans la ville de la Flèche et les hameaux adjacents le mal égyptiac se montre encore très souvent.
Pour diminuer et même arrêter toute chance de contagion, il faut que les crachats du malade soient réunis dans une cuvette, un vase quelconque, une écuelle, et que, dans un trou pratiqué avec un fer de bêche, les crachats reçus dans l’eau soient enfouis.
Cette précaution est dictée par un fait bien des fois constaté.
Le liquide fourni par ces taches blanches de la gorge en se séchant forme une poussière qui s’élève dans l’air et transmet la maladie. ( Note inscrite au crayon par Bretonneau sur la marge de son exemplaire des Archives. — T. )
BRETONNEAU A BLAGUE ET A GUERSANT
soudre dans l’air et d’agir à une grande distance de leur point de départ1.
« Il n’a pas plus cette propriété que le mal syphili-
visiblement que celui qui sort d’un chancre vénérien a
I La transmission contagieuse de la diphthérie, démontrée avec tant de force par Bretonneau, est aujourd’hui un fait incontestable et unanimement admis. On a beaucoup discuté, depuis l’époque où écrivait le médecin de Tours , sur le mode le plus probable de transmission. Pour Bretonneau, on le voit par les termes de sa lettre à Blache, le virus diphthéritique se transmet par inoculation. Mais il ne faut pas comprendre ici, par inoculation, le sens exact qu’on lui attache généralement, impliquant le dépôt du produit morbide sous la muqueuse ou sous l’épiderme par piqûre ou scarification; il faut entendre une application directe immédiate sur la membrane muqueuse molle ou amollie ou sur la peau en un point dénudé de son épiderme ou de son épithélium,
— et il n’admet pas d’autre mode de transmission du « mal égyptiac ».
— C’est aussi l’opinion de M. Bergeron. Cet observateur croit, en effet, surtout aussi à la contagion directe, soit par les fausses membranes rejetées par les diphthéritiques et portées directement sur les muqueuses des personnes saines, soit par les liquides de jetage, soit par des débris pseudo -membraneux frais ou même desséchés, débris qui auraient pu rester dans les langes, la literie, les vêtements ou même les parois des logements.
Comme exemple de transmission par contact direct (inoculation de Bretonneau), les auteurs citent tous le fait d’Herpin rapporté par le médecin de Tours, ceux de Gillette, de Blache, de Valleix, auxquels il faut joindre de nombreux cas observés depuis et qui sont inscrits au livre d’or du martyrologe de la science.
A ces exemples, on peut opposer, il est vrai , le fait de Peter, qui eut le courage de s’appliquer une fausse membrane sur les amygdales, le voile du palais et le pharynx. Les suites furent nulles. Mais il est manifeste que Ton ne peut tirer de cette expérience aucune conclusion légitime contre la transmission directe, l’expérimentateur pouvant être réfractaire au virus diphthéritique , ou l'épithélium de la muqueuse pouvant être intact.
Mais une autre source de contagion de la plus haute importance a été de bonne heure invoquée... C’est la transmission médiate par l’air ambiant si expressément récusée par Bretonneau.
II est incontestable que ce mode de propagation ne peut être nié. C’est l’absorption par l’économie des germes pathogènes charriés par l’atmosphère, et il n’est pas possible aujourd’hui de contester cette facilité de transmission, en dehors même des cas qui lui ont été attribués et qui doivent être rapportés au contact direct. — T.
chancre égyptiac aussi
semblé, clans quelques circonstances, agir à la manière des virus volatils, c’est qu’on n’y regardait pas avec assez d’attention; on a j^ris l’apparence pour la réalité.
(( On ne doit j^as oublier que la variole , en sus de son virus volatil, en possède un inhérent aux croûtes varioliques visibles de chaque bouton de variole , au pus que l’inoculateur laisse sécher à la pointe d’une aiguille, d’une lancette, ou qu’il conserve dans un fil à coudre qu’il garde imprégné.
« Là , conservé , incorporé , il peut être transmis par inoculation aujourd’hui, demain, dans quelques années; il peut être envoyé à deux pas, en Chine, et, bien empaqueté, faire le tour du globe sans perdre son pouvoir reproductible, sans devenir impuissant.
« Il en est ainsi du virus égyptiac, qui, depuis tant de siècles, s’est reproduit à tant d’époques , à de si longs intervalles, le même, toujours le même.
ce On suit les progrès, les phases de ses œuvres. On voit la sanie égyptiaque agir à la manière d’une solution huileuse de cantharidine : elle soulève épithélium , épiderme , étend l’aire de ses envahissements et la recouvre d’une fausse membrane, que l’on voit s’épaissir à mesure qu’elle se produit, avec cette différence qu’elle agit avec moins de puissance et moins expéditivement que l’huile cantharidée , cet autre agent épispastique , qui , à travers les tuniques épithéliales de nos téguments internes ou externes, met beaucoup moins de temps à produire son effet.
« Au moment où le mal égyptiac vient d’envahir la sertissure d’une dent incisive , il faut quelque temps pour que l’épithélium soit soulevé, détaché par la sanie épispastique , qui , de la sertissure chancreuse , coule et
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mouille le point correspondant de la lèvre , soulève et détache son épithélium, bientôt remplacé par une fausse membrane ; tandis qu’en étendant avec la pulpe du doigt (qui n’en souffre pas) une gouttelette d’huile cantharidée sur la langue essuyée d’un chien, dans une étendue de la dimension d’une pièce de deux francs, on voit, en moins de cinq minutes, l’épithélium se détacher. Alors à l’aspect papillaire succède l’aspect lisse d’une surface qui ne sécrète que de la sérosité? au lieu de mucus, et devient aussi moins douce au toucher. En un clin d’œil, la teinte rose de l’aire dénudée se voile, se recouvre d’une fausse membrane blanche , opaque , qu’on voit s’épaissir en peu de temps.
« Je ne résiste pas au désir de citer un fait de ce genre, que j’ai vu, revu, toujours avec le même étonnement.
(( Une boule d’extrait étliéré de poudre de cantharides, du volume à peine d’un grain de chènevis, dissoute dans une petite cuillerée d’huile d’olives, est donnée à boire à un chevreau : intoxication mortelle , recherches nécroscopiques. Il n’existe plus de traces de cet épithélium si coriace qui tapisse la langue , l’œsophage , le bonnet, le livret de l’estomac des ruminants; l’énorme exsudation concrétée qui le remplace offre la plus exacte empreinte des surfaces dont la concrétion se détache en prodigieuse quantité.
« Après avoir indiqué cette similitude d’action épispastique de deux agents d'origine si différente, comment ne pas dire un mot de la similitude que montre la mort par l’intoxication égyptiaque et par l’intoxication cantharidique ?
« De part et d’autre, même refroidissement, qui ne
cède à aucun procédé de caléfaction au cœur de l’été; même adynamie absolue, qui ne peut être comparée à aucune autre adynamie, ou plutôt extinction complète de la myotilité. Nuis autres mouvements que ceux du cœur ou de la respiration ne persistent , et ces mouvements se ralentissent à ce point , que le pouls tombe à cinquante , trente, vingt, cinq pulsations par minute, puis une seule en deux minutes ; même réduction des mouvements respiratoires , enfin extinction de la vie , avec cette remarquable différence : la mort causée par l’intoxication
égyptiaque est réelle , ce qui n’a pu être observé que chez l’homme, enfants ou adultes, de même que l’exaltation si constante des sentiments affectueux et des facultés intellectuelles, exaltation, etc., souvent remarquées même sur de très jeunes sujets. Mais là s’arrête la similitude. Il existe une autre différence propre à la mort causée par l’intoxication cantharidique : des expériences bien des fois réitérées sur de jeunes chiens provenant d’une même et nombreuse portée ont donné à cet égard de bien étranges résultats.
« Après l’intoxication cantharidique, la mort n’est qu’apparente avant de devenir réelle. On a vu deux fois et même trois fois cette feinte de mort se répéter; or cette mort apparente ressemblait si parfaitement à la mort réelle, que l’instinct de la grosse mouche bleue vivipare y était trompé. Un essaim de ces mouches qui déposent leurs larves sur la viande quand elle commence à s’altérer couvrait les commissures des paupières, des lèvres, l’ouverture des narines, d’une couche épaisse et bombée de ses larves entassées.
» « Chacune de ces léthargies successives se prolongeait
généralement au delà de vingt minutes, sans qu’aucun
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signe de vie pût être obtenu, sans que pendant toute la durée de cette mort apparente un battement douteux du cœur pût être provoqué , quand , à notre grand étonnement, nous voyions s’opérer une résurrection d’abord lente, puis rapide, au point que ces jeunes animaux pouvaient se tenir sur leurs jambes et marcher; subséquemment rechute plus prolongée; puis enfin extinction complète de la vie.
« Un de ces jeunes chiens, dont l’intoxication matinale avait été moins profonde et moins prolongée, mangeait le soir et semblait tendre à une complète résurrection; cependant , bien que buvant du lait , tenu chaudement pendant la nuit, le lendemain il avait cessé de vivre.
« Ceci se passait sous les yeux d’une douzaine d’élèves ou plutôt de collaborateurs (juin-juillet 1825).
« Voilà une digression qui s’est glissée hors place; mais la spécialité des maladies contagieuses et celle de leur thérapeutique sont de ces grandes vérités médicales révélées par l’observation clinique , et contre lesquelles ne peut prévaloir aucune prévention.
« Cependant les journaux de médecine retentissent d’étranges et déplorables dénégations articulées par des médecins. La vérité, dût-elle ne pas être écoutée, doit au moins essayer de se faire entendre.
« Je le répète donc encore : un germe spécial , propre à chaque contagion, donne naissance à chaque maladie contagieuse. Les fléaux épidémiques ne sont engendrés , disséminés que par leur germe reproducteur. De tout temps toutes les langues l’ont dit.
« Dès les époques les plus reculées, la transmission des maladies épidémiques a frappé les regards des précurseurs et des successeurs d’Hippocrate, le mot conta-
gion indique que la translation des maladies épidémiques (des maladies qui régnent sur le peuple) s’effectue et s’accomplit directement par le contact du malade; indirectement, par le contact d’objets contaminés. Alors le mal régnant est importé, exporté, transféré par un sujet qui en est atteint, et si, dans une cité populeuse, l'importation n’est pas même soupçonnée, c’est qu’en vain on y cherche la source et la trace d’une contagion, tandis que, sans y regarder, on voit dans un hameau, bon gré mal gré , celui qui importe , celui qui reçoit et celui qui exporte. Si parfois cela ne suffît pas, même au village, après de mensongères explications, à force de voir la maladie régnante se propager d’un sujet à un autre pendant la succession des diverses saisons , et sa translation s’effectuer, il faut bien que médecins et villageois disent ensemble : Cette maladie se gagne. Je n’oublie pas que je l’ai dit et redit, mais je dois le rappeler.
« Ce fait est trop lumineux, trop flagrant, pour qu’il n’attire jDas l’attention de ceux qui ont à lutter contre les maladies contagieuses; aussi a-t-il été vu, revu, proclamé; mais toujours de funestes erreurs sont venues l’obscurcir, l’éclipser, ou, ce qui est pis, le dénaturer. Dans l’intérêt de l’art médical, mieux vaut qu’un fait majeur soit oublié que perverti. Quand la contagion devient trop évidente pour être niée, elle est admise; la très suffisante infaillibilité doctrinaire transige, offrant la plus funeste concession. Elle dit alors : « Une maladie <r qui ne l’était pas peut devenir contagieuse dans telles , « telles, et encore telles conditions » ; et mille dangereuses faussetés sont substituées à la vérité tutélaire qui arrête les fléaux épidémiques et prévient leur extension.
« De son côté, en face des mystères de la vie, dont il
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ne soupçonne pas les profondeurs, l’aveugle vulgaire, qui ignore tout et ne doute de rien, se hâte d’imputer chaque épidémie à des causes innombrables, chimériques, possibles, impossibles.
<r L’impossibilité , voilà le rêve , la prédilection du profane vulgaire ; aussi, à plusieurs époques, a-t-il exterminé les juifs, qui fabriquaient la peste; assommé ou égorgé de nos jours ceux qui se chargeaient de jeter dans les rivières et dans les puits le poison propagateur du choléra.
« Le penchant du vulgaire de notre xixe siècle pour l’incroyable peut -il être nié en présence de l’homéopathie, du magnétisme et des tables ?
« Il est triste que, sur cette voie, se promènent et se rencontrent des médecins , même haut placés , chargés d’une part dans l’enseignement de l’art de guérir, enchérissant sur les perverses décisions du profane, tant il est difficile qu’une cause spéciale de maladie et la spécialité de son action soient acceptées ! Et cependant cette spécialité ne se borne pas aux effets de causes invisibles, impondérables, qui ne se révèlent que par les symptômes variés propres à chacune d’elles. Il n’y a point de caustique, de piqûre vénéneuse, de topique irritant, qui ne laisse subsister, après l’accomplissement de son effet, l’empreinte de son cachet.
« Sans sortir de la catégorie de trois puissants caustiques, de trois acides anhydres, regardez et voyez la diversité constante de leur action : celle de l’acide sulfurique se borne à un étroit forage presque indolent; celle de l’acide azotique produit une inflammation érysipélateuse étendue, brûlante; et l’acide phtorique, d’atroces détériorations excessivement douloureuses. Chacun de ces agents si connus opère, accomplit son œuvre à sa
manière, sans beaucoup d’égard pour les individualités.
« Dans le très grand nombre d’espèces des genres méloé, mylabre, cérocome, etc. etc., qui composent la nombreuse famille des cantharides , nous avons vu qu'une sécrétion physiologique vésicante transsude des articulations de ces insectes dès qu’on les touche, et qu’une maladie contagieuse donne à plusieurs de nos tissus la puissance d’engendrer une sécrétion maladive vésicante.
« Quelle étonnante similitude d’effets entre deux produits d’origine si différente ! L’une et l’autre de ces sécrétions sont vésicantes ; l’une et l’autre causent la mort de la même manière , de la manière la plus étrangère , vous le savez, à toutes les façons connues de mourir.
« Si on arguait, contre la spécialité du mal égyptiac, de la similitude de l’action vésicante et toxique de l’huile cantharidée et de la sanie égy ptiaque, on serait dans une grande erreur; nonobstant leur apparente identité, il reste entre l’action de ces deux agents une capitale différence.
ce Oui, le croup cantharidique, développé par l’injection d’une petite quantité d’huile cantharidique dans la trachée d’un chien ou d’un chevreau, produit les symptômes du croup égyptiac; mais ce croup cantharidique est loin de s’étendre et de s’aggraver. Dès qu’une expulsion de fausses membranes s’est effectuée, l’animal va guérir, et c’est en vain qu’après cette expulsion j’ai essayé de prolonger et d’aggraver la maladie par des injections cantharidiques réitérées; la membrane muqueuse résistait de plus en plus à l’action vésicante de l’agent épispastique , ce qui se voit à découvert à la surface essuyée de la langue d’un chien, ainsi qu’il a été dit; et c’est encore ainsi qu’on voit les effets de l’huile de croton tiglium ,
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réappliquée plusieurs fois à une meme région de la peau, cesser de se reproduire.
« Ainsi nous avons appris de Rosari que de grandes doses de tartre stibié , progressivement accrues , ne provoquent plus le vomissement, et nous avons admiré les merveilleuses conséquences de cette témérité.
« On vient de constater que du plus redoutable des poisons, de l’arsenic, ingéré à doses toxiques, les toxicophages obtiennent beauté , santé , forces ; et , de plus , qu’un courrier et son cheval , tenus au même régime , acquièrent l’utile faculté de courir sur des chemins escarpés vite et longtemps sans perdre baleine.
« L’opium, à dose qui tuerait celui qui n’est pas habitué à ce genre de distraction ou de récréation , devient en Turquie une source intarissable de gaieté, bien-être, valeur belliqueuse.
« Le charme de l’empoisonnement produit par l’opium fumé ne doit pas être oublié : ne vient -il pas d’opérer à la Chine une immense révolution ?
« Quant à nos fumeurs de tabac, on les rencontre si souvent ravis dans leur ineffable ivresse, qu’on ne s’étonne plus de les voir engouffrer à pleins poumons des flots de nicotine,, et braver ainsi un empoisonnemeut pire que ceux de Circé. Or, pour obtenir l’agrément d’un empoisonnement qui ne tue pas, il n’est, à la surface du globe, si petite peuplade qui n’ait recours aux procédés de l’accoutumance ; aussi bien peu d’années ont-elles suffi pour que l’intoxication alcoolique aidée de la variole (qui ne s’apprivoise non plus que par accoutumance) ait à peu près éteint les races indigènes des deux Amériques.
« Qu’est- ce donc que ce fait irrécusable de l’habitude converti en accoutumance ?
<r Mithridate, septième de son nom, ne nous a ni révélé ni dérobé ce secret.
« Cette immense faculté appartient à l’homme, elle naît , se développe avec lui , et ne se borne point à le soustraire aux effets des poisons; c’est pour l’homme le moyen progressif d’arriver à tout, à tout ce qui d’emblée ne serait ni supporté ni obtenu.
« La prérogative de l’habitude confère à l’homme une haute autorité ; l’habitude l’a doté des moyens et du pouvoir de se dompter et de soumettre une multitude d’êtres vivants à son empire, depuis les bêtes féroces, qu’elle rend dociles, affectueuses, reconnaissantes, jusqu’à l’araignée du prisonnier.
« Ah ! si l’habitude ne pouvait être égarée , de quels bienfaisants prodiges elle saurait combler l’homme ! Détournons les yeux des folles, atroces, bizarres habitudes, pour ne regarder que les dons que l’accoutumance a su prodiguer au roi de la création : d’abord elle le fait ouvrier de toute œuvre, possesseur de végétaux et d’animaux domestiques; puis elle perfectionne de siècle en siècle les races sans nombre que Dieu permet à l’homme de créer. A son ordre, l’accoutumance et l’habitude lui dressent des oiseaux et des chiens de chasse, et une ç,ace pour chaque sorte de gibier; elles attellent des meutes à ses traîneaux, lui dressent des chiens savants, des oiseaux qui parlent, des chevaux qui dansent, qui labourent; elles donnent, pour le conduire, un chien à l’aveugle, et d’un chien font à l’homme un ami qui, sur la tombe de son maître, meurt de douleur et de regret.
« Là ne se bornent pas les bienfaits de ce pouvoir magique. C’est sur l’habitude et l’accoutumance que s’appuie la plus laborieuse, la plus élevée, honorée, et à juste titre
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la plus rétribuée des facultés humaines : l’attention. Les beaux-arts lui sont dus, l’art médical est son œuvre, Corvisart le reconnaît dans une belle page de la préface de sa traduction d’Avenbrugger. Là, il enseigne que pour acquérir le coup d’œil médical il faut au médecin l’éducation médicale de chacun de ses sens, qui doivent être envoyés à l’enquête, et dont le rapport doit être attendu, écouté avec calme.
« Quelle force donne à la volonté l’habitude obstinée de vouloir, et à l’attention la tension soutenue de cette noble faculté !
« A l’attention l’art hippocratique a dû le bien qu’il a fait, et devra celui qui lui reste à faire.
g L’attention est le plus puissant des moyens de guérir, celui qui opère le plus de guérisons inattendues.
« Je me repentirais de m’être laissé aller à cette longue digression, si je n’avais la certitude que l’accoutumance, qui dompte les bêtes féroces, apprivoise aussi les virus, à la différence des poisons et des vaccins.
« En pénétrant dans notre économie les virus s’y multiplient, ce qui n’empêche pas que la quotité de chaque dose du virus successivement absorbé n’exerce une influence infirmante sur son action, de sorte qu’au temps d’une épidémie les médecins qui ont une nombreuse clientèle, courant d’un malade à un autre, n’absorbent que des doses fractionnées de virus, arrivent à la conquête d’une immunité souvent remarquée, généralement mal comprise.
« Exemple : notre confrère, le courageux Lachèze, reste au Caire enfermé pendant cinq mois dans un vaste hôpital de pestiférés ; dans le cours d’un seul repas il voit mourir deux domestiques attachés à son service. L’ivresse
vertigineuse du regard lui révèle l'atteinte soudaine de ces pauvres serviteurs, qui, Y un après l’autre, tombent foudroyés1. Et cependant, chaque jour, opérant et pansant ses malades, étudiant, comparant la diversité des lésions organiques propres à tous les degrés de la peste, le brave docteur reste invulnérable.
« C’était en 1838, à son retour d’Égypte, que Lachèze, passant et séjournant à Tours, me racontait avec une modestie trop timide sa longue lutte avec le fléau.
« De retour à Paris, Lachèze ne put obtenir les frais d’impression d’un petit mémoire, excellent recueil d'utiles observations cliniques. J’avais entre autres remarqué l'art d’arrêter par une cautérisation les progrès mortels des charbons cutanés.
« Ce mémoire ne fut ni lu ni pesé, et l’Académie jugea que le petit libellé était une de ces superfétations inopportunes dont, à cette époque, elle se trouvait accablée.
« Des applications topiques employées à modifier les ulcérations égyptiaques, il n’y en a point d’aussi douloureuse que celle de l’alun et de l’acide hydrochlorique , tandis qu’une solution de nitrate d’argent cristallisé à quatre cinquièmes d’eau pour le pharynx, de cinq dixièmes à neuf dixièmes d’eau pour les narines et le larynx, est la moins douloureuse et la plus efficace.
« C’est au docteur Mackenzie, de Glascow, que nous
1 Dans ces cas de soudaines intoxications nulles traces posthumes de lésions. (Note de Bretonneau.)
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devons rendre grâce de l’heureuse substitution du sel d’argent non toxique aux sels de cuivre, que probablement on ne pourrait, sans danger, porter aux doses élevées du sel d’argent.
« Accusé, dans une revue médicale de Londres, d’avoir puisé dans le Traité de la diphthérite la notion de la puissance médicatrice des applications caustiques, le docteur invoque le témoignage de ses confrères, qui ont, comme lui, reconnu la nécessité de recourir à ce traitement pendant le cours d’une épidémie meurtrière d’angine croupale , aucune autre médication n’ayant été efficace; puis il se félicite de notre rencontre sur un mode de traitement , le même au fond , cette coïncidence devant confirmer la confiance obtenue par l’une et par l’autre médication, à Tours comme à Glascow.
« La diphthérie tonsillaire, menaçant par son voisinage les voies aériennes d’une imminente invasion, réclame la médication topique la plus expéditive et la plus complète .
€ Notez qu’au premier jour de l’apparition du premier chancre égyptiac une guérison peut être obtenue en quarante-huit heures; notez aussi que d’heure en heure, d’un jour à un autre, la nécessité d’un traitement plus actif, plus complexe, plus prolongé, va s’accroître dans une déplorable proportion.
« Au premier degré, pour obtenir ce bon résultat, il suffit de faire, dès le premier jour, deux applications topiques, une le matin, une le soir, et de. réitérer le lendemain ce même procédé.
« Cette cautérisation superficielle n’est commodément pratiquée qu’au moyen de la spatule du porte-caustique n° 1 , figuré au tableau du formulaire. La lame mince