‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 75 sur 78 · BRETONNEAU A MLLE SOPHIE MOREAU · texte numérisé non relu

BRETONNEAU A MLLE SOPHIE MOREAU

discernement. Aussi, pour vous aider dans votre bonne œuvre, ai-je réfléchi au moyen d’atteindre le but.

« Quand l’accoucheur de l’impératrice: ne douterait pas de mon aptitude à bien apprécier les qualités d’une nourrice, il penserait que de Tours à Paris je n’ai pas la vue assez longue pour bien juger. Aurait -il tort, mon petit enfant ?

<r Voici, ce me semble, un bien meilleur expédient. Le professeur Paul Dubois et le professeur Armand Trousseau s’estiment et s’aiment beaucoup l’un l’autre.

<£ Vous savez quelle est la piété filiale de mon bon fils pour son vieux maître.

« Je reçois de lui une lettre exquise, je réponds à sa lettre.

« Pour vous épargner des démarches , vous mettrez cette lettre à la petite poste.

« En allant à son hôpital, Armand passera chez vous, vers sept heures et demie du matin. Vous lui demanderez le jour qu’il aura choisi pour examiner la nourrice future; elle l’attendra chez son concierge, excepté le dimanche, et au moment où il sera prêt à monter en voiture, elle lui dira qu’elle lui est adressée par la nièce de M. le docteur Moreau , d’Ivry. »

LETTRE CCCXLIX*

DE BÉRANGER

« 6 juin 1856.

« Cher ami,

« Je suis rentré l’autre jour comme vous partiez. Où êtes -vous maintenant, dessus ou dessous les eaux? Avezvous pu même rentrer chez vous? Le journal d’aujourd’hui vient de redoubler nos craintes.

« Un mot , de grâce , un mot seulement pour nous rassurer et sur vous et sur les pauvres habitants de la Touraine *.

« A vous de cœur.

« P.- S. Je vais un peu mieux et continue de me soigner moi-même; les forces ne reviennent pas. »

1 La Loire avait subi une de ces effrayantes crues si fréquentes autrefois avant les travaux de canalisation et d’endiguement du fleuve. La campagne et la partie basse de la ville étaient sous l’eau. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CCCLe

DE TROUSSEAU

« 19 juillet 1856.

« Cher Maître,

« J’ai la grande espérance d’aller vous embrasser à Tours dans huit jours; pourtant je n’ose encore y compter absolument.

« Notre ami de la rue Vendôme va mieux1. Il a été pris, il y a dix jours, le matin, d’un accès d’oppression considérable. Il faisait à peine jour. Il a craint de mourir. Il s’est levé à grand’peine, et a été à sa table faire quelques dispositions testamentaires en faveur de Judith, puis il s’est traîné jusque chez elle, et a prié qu’on appelât un médecin. Tout était fini quand celui-ci est arrivé.

« La veille il avait appris la mort de Fortoul, qu’il aimait beaucoup; et, le jour, il avait eu la visite d’un homme qui l’avait vivement contrarié. Il y a quatre jours, il a été pris, comme il l’avait été l’an dernier, d’un saignement de nez qui ne s’arrêtait pas : on a mandé un médecin du voisinage, qui, lui faisant lever le bras du côté où la narine saignait, en même temps que Béranger, avec l’indicateur de la main restée libre, fermait la narine, a rapidement arrêté l’hémorrhagie. Ce petit procédé em-

1 Béranger.

pirique tant vanté depuis quelques années a fort bien réussi ; il est si bête qu’il y faut bien croire 1 * .

« J’ai revu notre cher malade trois fois cette semaine, il allait hier beaucoup mieux que lorsque vous l’avez vu. L’autre jour, il avait une assez vive douleur dans la région du cœur, il en était préoccupé. L’auscultation ne témoignait de rien. Il était constipé depuis trente -six heures. J’étais à peine sorti qu’il a été à la selle, et la péricardite-colique a passé dans le pot de chambre.

« Vous avez beaucoup dit des frasques du côlon, vous n’avez pas encore dit assez haut.

« Mille et mille tendresses. »

LETTRE CCCLI6

DU MÊME

« 6 octobre 1856.

« Mon bien cher Maître, mon père adoptif, je n’ai aujourd’hui rien à approuver, rien à blâmer; j’ai à vous répéter ce que cent fois je vous ai dit, c’est que je n’ai pas oublié que je vous dois peut-être la plus haute, sinon la plus méritée des positions médicales dans notre pays; c’est que je vous ai toujours trouvé bon, affectueux, dévoué; que je suis décidé à entourer de respects la personne de votre choix, et à étouffer par l’éclat de mon

1 Trousseau oubliait que Bretonneau lui avait enseigné un procédé

bien meilleur : les inhalations d’eau très chaude. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

approbation les murmures de ceux qui blâmeront ou qui dénigreront 4.

« Il serait injuste et injurieux de ne pas me prendre pour témoin. Adieu, cher Maître, je vous aime et vous embrasse bien tendrement.

« P. -S. Merci de ce que vous me dites à propos de Georges. Tant que je vivrai, l’animal ne prévaudra pas contre lui.

« N’est-il pas convenu qu’il vous achètera tout votre blé pour ses semences? Vous a-t-il envoyé son homme? Est -il venu1 2 ? »

LETTRE CCCLIP

DU MÊME

« Cher Maître,

<r Quelques personnes à Paris veulent vous voir, et je suis chargé de savoir de vous quand vous venez. Bourlon sort de chez moi, il a aussi une dame à vous montrer; et puis notre pauvre Béranger va pis : le cœur s’embarrasse davantage, et il ne peut plus faire sa promenade accoutu-

1 Bretonneau épousait Mlle Sophie Moreau, âgée de vingt ans, et venait d’annoncer son mariage à Trousseau. Trousseau répondit par cette charmante et affectueuse lettre, qui peut être considérée comme un modèle de tendresse respectueuse et de piété filiale. (Voir la Biographie, p. 170, t. Ier.) — T.

2 Georges Trousseau, le fils de Trousseau, avait abandonné l’étude de la médecine et se livrait à l’agriculture dans la terre du Plessis, près Tours. — T.

niée sans un affreux essoufflement. Je ne le vois pas aussi souvent que je le voudrais. Il demeure au diable, et je suis cruellement débordé par la besogne de la Faculté, par la consultation qui croît et se presse dans une proportion qui m’étonne. Pourtant je le vois à peu près deux fois par semaine.

« Je vais essayer la médication de Stockes, de Dublin1, quelques jours de calomel à doses réparties, puis une infusion assez forte de digitale, en soutenant d’ailleurs par le quinquina et l’alimentation. Je suis bien inquiet de cet excellent homme, et, quand vous viendrez à Paris, il faudra que nous en causions plusieurs fois.

<r Travaillez -vous maintenant que vous avez auprès de vous une jeune femme plus jalouse de votre renommée que vous-même, et qu’elle peut fixer la mobilité de vos passions scientifiques? J’espère que vous allez mettre au courant vos idées pratiques; mais je vous demande une seule chose, c’est de l’écouter quand elle dira qu’elle ne comprend pas. Il faut être clair pour tout le monde si l’on veut être utilement lu, et la satire d’Horace est pour moi meilleure que celle de Perse, parce qu’elle est plus lucide et par conséquent plus élégante. La limpidité de la diction et la limpidité de la pensée sont bien capitales, et vous avez pour le lecteur un mépris absurde. Scribis ad docendum , par conséquent il faut avoir des lecteurs et des auditeurs.

« Adieu, cher Maître, je vous embrasse mille fois.

« P.- S. J’offre à Mme Bretonneau l’hommage de mes respects. »

1 Collègue de Graves à Meath-Hospital. On lui doit, entre autres travaux qui firent sa grande et légitime réputation, un Traité des maladies du cœur et de l’aorte. — T.

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